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Full text of "De l'esprit"

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^t^y/^^C.ir/:iS 


D  E 


L'ESPRIT. 


.....  Undt  animi  conjlct  natura  videnJum , 
Qudjiant  rations  &  qua  vi  quaque  gcrantur 
In  terris. 

LucRiiT.  De  Rerum  Naturli,  Ub,I%j, 

TOME  PREMIER,    i 


A  AMSTERDAM  ar  A  LEiJZiC, 

Chez  JRKSTEE^  MERKUS. 

IVI  D  C  C  L  1  X. 


PREFACE. 

\  'o  B  J  E  T  que  je  me  propofe  d'exami- 
-■— ^ner  dans  cet  ouvrage  eft  inteiedant; 
il  eft  meme  neuf.  L'on  n'a  jufqu'a  pre- 
fent  confidere  Tefprit  que  fous  queiques- 
unes  de  fes  faces.  Les  grands  ecrivains 
n'onc  jecte  qu'un  coup  d'oeil  rapide  fur 
cette  matiere,  &  c'eft  ce  qui  m'enhardic 
a  la  trailer. 

La  connoifTance  de  Tefprit,  lorfqu'on 
prend  ce  mot  dans  toute  fon  etendue, 
eft  fi  etroitement  liee  a  la  connoillance 
du  coeur  &  des  paffions  de]'homme,qu'il 
^toit  impolllble  d  ecrire  fur  cefujeCjfans 
avoir  du  moins  a  parler  de  cette  partie 
de  la  morale  commune  aiix  hommes  de 
routes  les  nations,  &  qui  ne  peut  avoir, 
dans  tous  les  gouvernements,  quelebien 
public  pour  objet. 

Les  principes  que  j'etablis  fur  cette 
matiere  font,  je  penfe,  conformes  a  I'jn- 
teret  general  &  a  I'experienoe.  Cell  par 
Jes  faits  que  j'ai  reraonte  aux  caufes. 
J'oi  cru  qii'on  devoit  traiter  la  morale 
com  me  toutes  les  auTes  fciences,  &  fai- 
re  une  morale  comme  une  phyfique  ex- 
perimentale.  Je  ne  me  fuis  livre  a  cette 
idee  que  par  la  perfuaOon  oiije  fuis ,  que 
toute  morale  dont  les  principes  fort  uti- 
Jcs^au  public,  eft  neceOairement  confor- 
.  Tome  I.  ^  me 


ij  T  R  E  F  A  C  E. 

me  a  la  morale  de  la  religion,  qui  n'efl 
que  la  perfe6lion  de  la  morale  humaine. 
.  i\u  refte  ,  ^i  je  m'ecois  trompe  ,  &  fi, 
contre  mon  attente ,  quelques-uns  de  mes 
principes  n'etoient  pas  conRrmes  a  I'in- 
lereL  general,  ceferoituneerreurde  mon 
efprit ,  &  non  pas  de  mon  cocur  ,  &  je 
declare  d'avance  que  je  Its  defavoue. 

Je  ne  demande  qu'une  grace  a  mon 
le61eur,c'eft  de  m'entendre  avantquede 
me  condamner;  c'eft  de  fuivre  Fenchai- 
nement  qui  lie  enfemble  toutes  mes  idees ; 
d'etre  mon  juge,  &  non  ma  partie.  Cet- 
te  demande  n'eft  pas  I'efFet  d'une  fotte 
confiance;  j'ai  trop  fouvenc  trouve  mau- 
vais  le  foir ,  ce  que  j'avois  cru  bon  le 
matin ,  pour  avoir  une  haute  opinion  de 
mes  lumieres. 

Pcut-etre  ai-je  traite  un  fujet  au  des- 
fus  de  mes  forces :  mais  quel  homme  fe 
connoit  aflez  lui-m.eme  pour  n'en  pas 
trop  prefumer?  Je  n'aurai  pas  du  moins 
a  me  reprocher  de  n'avoir  pas  fait  tous 
mes  efforts  pour  meriter  I'approbation  du 
public.  Si  je  ne  fobtiens  pas,  je  ferai 
plus  afHige  que  furpris:  il  ne  fuffit  point, 
en  ce  genre,  de  defirer,  pour  obienir. 

Dans  tout  ce  quej'ai  dit,je  n  aicher- 
che  que  le  vrai ,  non  pas  uniquementpour 
Thonaeur  de  le  dire  ,   mais  parce  que  le 

vrai 


PREFACE.  iij 

vrai  eft  utile  aux  hommes.  Si  je  m'en 
fuis  ecarteje troLiveraidans  mes  erreurs 
meriie  des  motifs  de  confolation.  Si  les 
hommes,  comme  le  dit  Mr.  de  Fontenel- 
le,  ne  peuvent ,  en  quclque  genre  que  ce  foit , 
arriver  a  quelque  cbofe  de  raijonnable , qua* 
pres  avoir ,  en  ce  meme  genre ,  epiiije  toutes 
les  fottifes  hnag'mabks ;  mes  erreurs  pour- 
ronc  done  etre  utiles  a  mes  concitojens; 
j'aurai  marque  I'ecueil  par  mon  naufra- 
ge.  Que  de  fottifes i  ajoute  Mr.  de  Fon- 
tenelle  ,  ne  dirions-nous  pas  maintenant  ^ 
Ji  les  anciens  ne  les  amient  pas  deja  dites  a^ 
vant  nous ,  ^  ne  nous  les  wcoient ,  pour  ainfi 
dire  ^  enlevees ! 

Je  le  repete  done:  je  ne  garantis  de 
mon  ouvrage  que  ia  purete  &  ]adroiture 
des  intentions.  Cependant,  quelque  afTure 
qu'on  foit  de  fes  intentions,  les  cris  de 
I'envie  font  fi  favorablement  e'coutes,  & 
fes  frequentes  declamations  font  i\  pro- 
pres  a  feduire  des  ames  plus  honnetes 
qu'eclairees,  qu'on  n'ecrit,  pour  ainfi  di- 
re, qu'en  tremblant.  Le  decouragemenc 
djns  lequel  dts  imputations,  fouvent  ca- 
iomnieufes,  ont  jette  les  hommes  de  ge- 
nie, femble  deja  prefager  le  retour  des 
fiecles  d'ignorance.  Ce  n'eft ,  en  tout 
genre ,  que  dans  la  mediocrite  de  fes  ta- 
lents qu'on  trouve  un  azyle  centre  les 
*  2  pour- 


iv  PREFACE. 

pourfuites  des  envieux.  La  me'diocriti 
devienc  maintenant  une  prote6lion  ;  & 
cette  proceftion  ,  je  me  la  fuis  vraifem- 
blablement  menagee  malgre  moi. 

D'ailleurs  ,  je  crois  que  I'envie  pour- 
roic  difiiciiemenc  m'imputer  ]e  delir  de 
bleiler  aucun  de  mes  concitoyens.  Le 
genre  de  cet  ouvrage ,  ou  je  ne  confide- 
re  aucun  homme  en  particulier,  mais  les 
hommes  &  les  nations  en  general ,  doit 
me  mertre  a  I'abri  de  tout  foupjon  de 
malignity.  J'ajouterai  meme  qu'en  lifant 
ces  difcours,  on  s'appercevra  que  j'aime 
les  hommes,  que  je  dtfire  leur  bonheur, 
fans  hair  ni  meprifer  aucun  d'eux  en 
particulier. 

Quelques  unes  de  mes  idees  paroitront 
peut-etre  hazardees.  Si  le  lefteur  les  ju- 
ge  fauffes ,  je  le  prie  de  fe  rappeller,  en 
lescondamnant,que  ce  n'eftqua  la  har- 
diefle  des  tentatives  qu'on  doit  fouvent 
]a  decouverte  des  plus  grandes  veritesj 
&  que  la  crainte  d'avancer  une  erreur  ne 
doic  point  nous  detournerde  la  recherche 
de  la  verite.  En  vain  des  liommesvils& 
laches  voudroient  la  profcrire ,  &  lui  don- 
ner  quelquefois  le  nom  odieux  de  licen- 
ce; en  vain  repeteit-ils  que  les  veritc's 
font  Touvent  dangereufes.  En  fuppo^ant 
(^  'tll.s  L"  fuiTtnt  quclqutfoiSjaquelplus. 

grand 


PREFACE.  V 

grind  danger  encore  ne  feroit  pas  expo- 
lee  la  nation  qui  confenciroic  a  croupir 
dans  I'ignorance"?  Toute  nation  fans  lu- 
mieres ,  lorfqu'elle  ceffe  d'etre  fauvage  6l 
feroce  ,  elt  une  nation  avilie,  &  toe  ou 
tard  fubJLiguee.  Ce  fut  moins  la  valeur 
que  la  fcience  militaire  des  Remains  qui 
triompha  des  Gaules. 

Si  la  connoiflance  d'une  telle  verire 
peut  avoir  quelques  inconvenients  dans 
un  Eel  indanc ;  cet  infhant  paO'e ,  cette 
n'leme  v^rite  redcvient  utile  a  tous  ies 
fiecles  &  a  toutes  Ies  nations. 

Tel  eft  enfin  Is  fort  des  chofes  humai- 
nes:  il  n'en  eftaucune  qui  ne  puiiTe  de- 
venir  dangereufe  dans  de  certains  mo- 
ments jmais  ce  n'ed  qu'a  cette  condition 
qu'on  en  jouit.  Malheur  a  qui  voudroit, 
par  ce  motif,  en  priver  Thumanitd. 

Au  moment  meme  qu'on  interdiroit  la 
connoilTance  de  certaines  veri^es  ,  il  ne 
feroit  plus  permis  d'en  direaucune.  Mil- 
le  gens  puiiTants  &  fouvent  meme  mal 
intentionneSjfous  pretexte  qu'il  eft  quel- 
quefois  fage  de  taire  la  verite,  la  banni- 
roient  entierement  de  I'univers.  Audi  le 
public  eclaire  ,  qui  feul  en  connoktoiit  le 
prix  ,  la  demande  fans  cefle ;  il  ne  craint 
point  de  s'expofer  a  des  maux  incer- 
lains  ,  pour  jouir  des  avantages  reelj 
*  3  quel- 


vj  PREFACE. 

qu'elle  procure.  Entre  les  qualit^s  des 
hommes  ,  celle  qu'il  eflime  le  plus  eft 
cette  elevation  d'ame  qui  fe  refufe  au 
menfonge.  II  fait  combien  il  efl  utile  de 
tout  penfer  &  de  tout  dire  ;  &  que  les 
erreurs  meme  cefTent  d'etre  dangereufes, 
lorfqu'il  eft  permis  de  les  contredire.  A- 
lors  elles  font  bientot  reconnues  pour  er- 
reurs  ;  elles  fe  depofent  bientot  d'elles- 
inemes  dans  les  abymes  de  I'oubli ,  &  les 
verites  feules  furnageat  fur  la  valle  eten- 
due  dcs  fiecles. 


LET- 


LETTRE 

A  U     R.     P***- 

JOURNALISTE 

DE  TREVOUX- 

U.  R.  R 

GpE  lis  fort  ajfidumcnt  ms  Memoir es.  J'y 
[j  remarque  avec  plaijir  voire  zcle  infati- 
gable  a  pourfidvre  totite  opinion  dangereU' 
Je,  ^  fen  partage  la  reconnoijfance  avec 
tons  les  honrietes-gens  ;mais  le  zeie,  rejpec- 
table  dans  fes  motifs ,  ne  pent  etre  utile  dans 
fes  effets ,  qu  ant  ant  quit  eji  ton  jours  con- 
duit par  i'equite.  Trop  de  cbakur  egarc, 
£jf  la  precipitation  de  jugement  en  des  ma- 
tieres  aiifjl  graves  ,  pourroit  faire  naitre 
dans  heaucoup  de  tons  efprits  ,  des  Jonpfons 
d'infidelitG  desavantageufc  pour  voiis  t^poiir 
•uotre  ohjct ;  je  crains ,  M.  li.  P.  qucvous  ne 
vous  y  foyez  cxpofc  dans  Fefqiiijje  que  voiis 
avez  tracee  du  livre  intitule  de  rKfprit;  £5* 
dans  les  articles  ou  mus  ejfayez  den  indi- 
quer  les  principaux  caradleres.  Perfinne 
tie  refpe^e  plus  que  moi  les  viies  fagcs  du 
gouvernement  qui  a  fupprime  cet  ouvrage, 
Mais  fi  le  gouvernement  a  le  droit  incontcs- 
*  4  tabls 


viij  L  E  T  T  R  E 

table  de  condamner  ^  de  fupprimer  ce  qui 
nejl  pits  convenable  a  fes  vacs  ,  je  doute 
que  des  particuJiers  aien:  celui  de  donner  dcs 
notices  indigejlcs  S  pen  exactes ,  qui  font 
rejaillir  fur  un  homme  eftiine  fodieux  foup- 
fon  d'lncrMnUts.  Permettez-mci,  M>R.P. 
que  f  examine  un  vwirient  ^  avec  voiis,  arti* 
cle  par  article ,  ks  reprocbes  que  vcus  faitcs 
a  fauteitr  de  1  Efprit. 

Fous  dites  d'abord  que  fon  livre  paroit 
porter  fur  ce  principe  general  ,  qu'il  ne 
faut  aux  homiues  qu'une  bonne  legifl.i' 
tion.  AJais  vous  ijoudricz  quil  nous  eiit  inS' 
truit  des  devoirs  qu'impofe  la  loi  na:ii* 
relle  &  de  la  diftindion  primitive  &  ef- 
fenu'elle  du  bien  &  du  mal ,  du  julle  & 
de  i'injufle  :  je  nentrerai  pas  a  ce  fujtt ^ 
M.  R.  P.  dans  une  difcuffion  trop  delicate  ^ 
di  votrc  incittention  vous  conduiroit.  Dans 
quel  embarras  ne  jctter ions-nous  pas  lesccn- 
fcierces  timorees ,  fi  nous  compromcttions  le 
legitime  avec  Fidee  metaphyfiquc  de  la  loi 
jiaturelie,  qui  pent  s' interpreter  fi  diverfe- 
merit  par  les  hommes  ,  qiiil  a  fallu  pour 
fixer  leur  ccnduite,  des  kix  pofitives  aux- 
quelles  ils  doivent  oleir  avmg!ement ,  quand 
elks  font  et  ah  lies  par  une  autorite  legitime'? 
Comment  pretendriez-^ous  quon  put  accor- 
der  une  partie  de  ces  loix ,  tant  camniques  que 
civilesyavcc  I'id^e  vague  de  la  loi  nuturelie? 

Ne 


A  U    R.    P**^  ix 

Neferoit-il  pas  extremement  dangcreux  (feii" 
tier  dans  cet  examen  ?  Dans  tons  ks  gou' 
verneinents ,  ruSoie  dans  le  gouverncment 
tbeocratiques ,  ks  loix  nc  fe  font- elles  pas 
f  relies  a  la  foiblejje  hiimalne  ?  ny  troiivc' 
t  on  pas  des  vertus  interdhcs  ,  &  des  "oi- 
cc'S  per  mis  ad  duritiam  cordis  ?  La  "uir' 
tu  ejl ,  dans  fordre  par/ait ,  cc  que  font 
ks  elemens  dans  tit  at  de  far.ti  ,  ^  ks  vi* 
ces  legitimes^  (je  ne  d'ls  pas  ks  crhnes) 
ce  que  font  ks  rcmedes  dans  Tit  at  de  via^ 
ladie.  Ceft  pourquoi ,  dans  tons  ks  diffc' 
rents  gnuvcrnenients,  il  y  a  des  'vices  eta- 
blis,  ^  des  urtus  pr'fcritcs  par  ks  kix, 
Cependant  ks  fujets  doivent  obiir ,  c'eft  ce 
que  vous  ne  pouvez  mc  n'ur.  Vous  cro)cz 
pcut  ■  etrc  que  VGus  pourrkz  y  apporter  quel* 
ques  exceptions ;  i^ous  ks  trowoericz  dans  k 
Decalogue  ,  dans  ks  i:eritis  divines  revi- 
iees  ;  mais  ce  font  aiiffi  des  commands* 
vunts  oil  des  kix  cxprejjcs  dent  on  recon- 
noit  Faiitorite.  Si  y  tn  font enant  Taut orlts 
de  la  ligiflation  ,  il  vous  puroit  quon  cm- 
blie  la  loi  naturelk  ,  c'eft  que  vous  wvez 
ouhlie  vous -me  me  Pautorite  des  loix  pofiti- 
ves  a  laquelk  ks  homines  font  indifpenfa^ 
hkment  ^  fouverainement  ajfujettis.  Us 
nont  certainement  pas  droit  d^y  contrcvcnir 
par  Tintervention  de  leurs  idies  ahflraitcs 
(lu  jufie  ou  de  Tinjuflc  abfolu :  car  une  ioie 
*  5  ^^- 


X  L  E  T  T  R  E 

ahjlra'ne  ,  quelque  chire  quelle  foit ,  neft 
po'vut  liee  a  lordre  des  caujes  qui determinent 
retabiijjement  des  loix  civiles  ^  canonif 
ques.  Quand  voiis  ferez  attention  aux  droits 
de  Dieu  fur  les  creatures  ^  aux  dro'ts  d'un 
pcre  fur  fes  enfans  f  aux  droits  de  Ja  fociet6 
fur  la  chofe  publique ,  aux  droits  du  fouve- 
rain  fur fes  fijets ,  aux  droits  des fujets  fut 
leurs  proprietes  ,  aux  droits  reciproques  des 
genSy  aux  degres  de  fuperiorite  Cff  de  fihor- 
dinatkn  de  ces  droits ,  a\x  circonfi  nces  ^  ^ 
aux  forces  naturcUes  ou  pbyfiques  qui  en  de- 
tangent  Fordre  ,  vous  appercevrez  une  telle 
complication  dldecs  B'  d'objets  reels  ,  que 
vous  conviendrcz  que  I'application  de  Tides 
tnetaphyfiquc  de  la  loi  naturelle ,  ne  doit  pas 
etre  ahandonnee  a  la  deciiwn  abfiraite  des 
particuJiers  qui  compofent  les  foci-tes. 

D'ailleurs  ,  M.  R.  P.  il  ne  tenoit  qiict 
vous  de  voir ,  dans  Toworage ,  que  ,fi  une  bmi" 
ne  legijlation  mene  plus  furement  a  la  vcrtu 
que  les  preceptes  des  fauffes  religions  ,  ;:«/- 
Ic  legifiation  nefi  auffi  propre  ,  dans  tout 
pnys  S'  dans  tout  gowuernement  ,  a  rendre 
les  vices  rares  &  les  v^ertus  communes, 
que  la  religion  chretienne:  ce  font  les  pro- 
pres  termes  de  Fauteur.  Je  ne  fgais  pas  fi 
c'ejl-la  une  precaution  famlliere  aux  incre- 
dulcs  ,  je  connois  pcu  leurs  ouvrages ;  mais 
jeffais  certainemcnt ,  M,  R.  P.  quefuppo- 

fer 


A  U    R.    P***.  xj 

fer  a  qui  que  ce  foit^  de  mauvaifes  inten- 
tions ,  contre  fcs  cxprejftons  formelles  ,  ^ 
fupprimer  fes  exprejjtons  pour  rendre  fes  in- 
tentions odiciifes  ,  cela  ejl  egakment  con. 
traire  a  la  loi  naturelle  ,  aiix  loix  pojitives 
^  a  la  loi  chreticnne  qui  fe  reunijfent  ton- 
tes  lu-dejjus. 

^pres  le  debut  general  ^  vpiis  indiquez  Ji' 
parement ,  M.  R.  P,  plufieurs  ohjets  de  cri- 
tique fort  importans  ,  ^  certainenient  pre- 
jentes  de  maninre  a  donner  mawoaije  opinion 
de  laitteur  ^  de  fon  ouvrage. 

I.  Dites-vons ,  ,,  la  fpiritualite  de  Va- 
„  me  y  eft  mife  au  nombre  des  hypothefes , 
„  ^  le  matcrialifme  y  eft  clairement  infi- 
„  nue'\ 

Votre  prudence  ^  votre  equite  devoient 
'tnoderer  le  grief  d'une  imputation  aujji  on- 
trageante  par  I'expofition  exacte  des  fenti- 
mens  de  I'auteur.  En  part  ant  des  hypothefes 
des  philofophes  fur  la  materialite  ou  llni' 
materialite  de  Fame ,  il  s'expliqiw  ajfez  clai- 
rement pour  ne  laijfer  aucun  foupfon  fur  fa 
croyance. 

>>  T^bferverai  feulement  a  ce  fiijet,dit' 
„  il  ,  que  ,  fi  legUfe  neut  pas  fixe  notre 
5,  croyance /j^r  ce  point ,  £?  quon  dut  par 
„  les  feules  lumieres  de  la  raifon ,  s'elever 
„  jujqua  la  connoiffance  du  principe  pen- 
„  fant,  on  ne  pourroit  s'empecher  de  conve- 


ii 


mr 


xij  L  E  T  T  R  E 

,,  nir  que  milk  opinion  en  ce  genre  ^  nejl 
,5  ftifceptibk  de  demonflration", 

Pretendez  -  "dous  ,  M.  R.  P.  Joutenir  que 
T evidence  de  rimmatirialit?  de  lamefoit  tin 
article  do  foi'l  mais  ceuxqui  r  e gar  dent  riui' 
viortalite  de  I'ame  comme  tm  article  de  foi , 
pe>-fent  au  contrairc  que  cette  connoijjhice 
n'ejl  pas  evidente ,  puifquelle  ejl  revelee  par 
la  foi.  Or  ,  fans  ia  revelation  y  que  pour' 
roknt  etre  Ics  idees  des  hommes  fur  ce  point , 
fiiion  dcs  hypothefes  ?  Oiio  peuvent  etre 
p-ncore  aujoia\{hui  celles  dcs  infidcles  ,  fnon 
des  hypochefes  ?  Mais  c'eji  contre  v»ire 
confcience  que  "cous  avez  infinue  que  c'eji 
iiujji  me  hypothefe  dans  lefprit  de  rauteur 
que  "COUS  tdchez  de  fetiir. 

„  2.  On  y  reduit  toutcs  les  facultes  de 
,,  Yame  h  fcntir ,  ce  qui  ejl  dctruire  toute 
,,  ridee  claire  ^  toute  evidence :  car  le  fen- 
„  tivient  eft  toujours  obfcur". 

S'agit-il  ici ^  M.  R.  P.  dun  article  de 
foi ,  ou  de  votre  opinion  V  vous  deviez  vous 
expUquer  pour  echapper  au  reproche  qucn 
pourroit  vous  faire  de  manquer  un  pen  de 
droiture  dans  les  moyens  que  vous  employ ez 
pour  diffamer  I'autcur  que  vous  attaquezfou-s 
pretexte  de  Religion.  L'opinion  dont  il  eft 
ici  qaefiion ,  eft  celle  des  auteurs  ks  plus 
Ccde'jres  ^  les  moins  fufpe&s  dlrreligion. 
Du  moins  cela  ejt  -  il  vrai  a  fegard  du  P. 


A    U       R.      P***.  Xiij; 

Biifficr  Jefiiite  (*).  Votrc  fociiti  n'a  ja- 
viais  (iefaprouve  Jes  idee s  fur  Ics  fenfations ,. 
vi  Ics  louangcs  quil  prodigtic  a  Locke  en 
toppofant  avcc  tant  de  faeces  an  P.  Alallc 
tranche.  11  n'en  cfi  pas  de  meme  de  vntrff 
opinion.  Elle  detruiroit  toute  evidence  des 
Jens  qui ,  felon  i^oiis ,  ne  prodiiifcnt  quunfen- 
timent  toujours  obfciir.  Dans  quel  abime 
de  doiite  votre  doctrine  ne  nous  jettenit* 
elk  pas  par  rapport  a  la  religion  ?  tides  ex 
aiiditu.  Qiie  dtvroit-on  penfcr  de  toutes  les 
iiiflrud;ions  revues  par  la  parole ,  par  Fieri* 
tare  ,  par  le  temoignage  des  fens  ?  On  voit 
que  votre  ardeur  a  pourfiiivre  Faiitcur  du  li- 
vre  de  I'Efprit,  vous  a  porte  a  des  exces 
heaucoup  plus  reprochables  ^  plus  dange- 
reux  ,  que  ceux  que  mus  pretcndez  com- 
hattre. 

„    3.   La  tolerance  univerfelle  quon  y 

„  prs- 

(*)  II  dtablit  ce  fydcme  enpliificursendroitsde 
fa  nit^taphyfique  ;  a  ia  fin  de  fa  logique  ,  il  fait 
expres  line  aigrefHon  fur  I'origine  de  nos  iides. 
11  s'cxprime  ainfi ,  en  rdpondant  a  Mr.  de  Crouzas  : 
,,  cominent  penfcrois-je  ,  fi  je  n'avois  point  de 
,,  corps?  c'eft  ce  qu'il  faudroicm'apprcndre  avant 
„  que  de  me  r^foudre  a  penfer  ,  corame  s'il  n'y 
,,  avoit  point  de  corps:  mais  c'ed  ce  que  Ton  ne 
,,  m'apprendn  pas ,  parce  cue  nous  n'aA-ons  de 
„  pfi:/ce>  &  de  connoilfances  que  par  I'ufage  des 
„  fens  qui  font  une  partie  du  corps ,  6.C  ". 


xlv  L  E  T  T  R  E 

5,  prkonife,  nejl  au  finds  que  la  Ini  ^  Je 
„  voeu  dune  indifference  totale  en  inutiere 
,5  de  religion''. 

Vousn  appercevez  pas ,  M.  R,  P.  qucuous 
confindez  ici  t indifference  en  matiere  de 
religion^  avec  la  paix  de  religion  pour  la- 
quelle  Yauteur  fe  declare  en  desapprowoant 
les  perfecutions.  Cette  dijlinction  etoit  pour' 
tant  bien  niceffaire.  Peat  -  on  etre  regarde 
comma  indifferent  fur  la  religion  ^  lorfquon 
s'eleve  contre  les  perfecutions  ?  neji  -  ce  pas 
avouer  plutCt  que  la  religion  neji  indiffe- 
rente  ni  en  elle-meme  ^  ni  dans  la  confcience 
de  ceux  qui  la  profcffent  ?  Ceux ,  au  con- 
traire  ,  qui  perfecutent  un  homme  qui  ne 
profeffe  par  la  merne  religion  queux  ,  qui 
"oeulent  lui  arracher  une  confeffion  par  jure  ^ 
qui  le  for  cent  a  des  (suvres  facri  leges ;  ceux- 
la  ,  M.  R.  P.  ne  fewhlent-ils  pas  ctablir 
cette  conduite  fur  des  idees  pen  confequentes 
aiix  objets  que  fe  doit  propofcr  un  zele  cha^ 
ritahle  ^  eclair e  ?  L indifference  pent-  elk 
etre  reprochee  a  ceux  qui  foutienncnt  quon 
ne  peut  eviter  a  la  religion  les  outrages ,  ^ 
confener  a  Tetat  des  honimes  qui  font  dans 
ferreur  ,  que  par  la  tolerance  civile  ,  qui 
profcrit  Vinjure ,  &  contient  1  crreur  dans  le 
filcnce. 

J,  4.  La  male  notion  de  la  liberte  ,  di- 
„  tes-vous ,  M.  R'  P.  telle  quon  doit  I'ad- 

,,  met' 


A  U    R.    P***.  XV 

„  j/iettre  pour  les  moralites  des  anions  f>u- 
,j  7)iameSy  y  eft  confidcraikment  alteric", 
Mon  dejj'ein  nejl  pas  d'entrer  avec  vous , 
dans  les  combats  tteologiques  fur  la  nature 
^  let  endue  du  powcoir  de  la  liberte.     Ces 
combats  font  trop  periUeux.  Je  me  bornerai 
a  fidee  metaphyfiquc  de  la  liberte ;  ^  pour 
eviter  toute  difcuffion  ,  je  me  fixerai  a  la 
definition  vulgaire  enfeignee  dans  les  ecoles  ^ 
i^  dans  les  limes  memes  d' inflitutions  phi- 
lofopbiques  dejiines  a  leur  ufage.    Libertas 
elt  potentia  rationalis  ad  oppofita.     Ce 
qui  me  parott  fignifier  que  la  liberte  efl  le 
pouvoir  qu'a  Tame  de  deliberer  pour  fe 
determiner  avec  raifon,  a  agir,  oil  a  ne 
pas  agir.    II  y.  a  done  dans  la  Jiberte  pou- 
voir 6f  intelligence.     Mais  de  quelle  na- 
ture pent  etre  le  powcoir  ?  Efl  -  ce  ime  force 
motrice  ou  phyfique  ?  //  inc  fernble  que  ce 
genre  de  pouvoir  ne  peut  pas  etre  attrihd 
a  Vaine.     Du  moins  tin  t el  pouvoir  na  au- 
cun  rapport  avec  la  liberte  dans  laquelle  on 
ne  pent  reconnoitre  quune  force  d'intentioti 
tendant  a  iin  cboix ,  par  ni  if  on  de  preference. 
Ceft  done  la  force  dlntention  ,  (^  la  raifon 
de  preference  (jui  conftituent  le  pouvoir  effec- 
tif  de  la  liberte  d'un  etre  intelligent,  lorf- 
quil  deUbere  pour  fe  detmiiiner  avec  raifon. 
Ainfi  le  pouvoir  effeftif  {car  je  ne  park 
pas  ici  de  la  fimpk  aptitude,  ou  de  lafim- 

pie 


xvj  L  E  T  T  R  E 

pJc  cap  Kite  de  ce  pouvoir)  pane  qiiil  s'nglt 
dc  la  Hherte  meme:  ce  pouvoir  effc6lif,  dis' 
je  ,  renferme  done  la  force  dint ent ion  ^  le 
motif  qui  intereffe  tame  ,  ^  qui  la  porte  a 
delibercr.  yJinfi  F  ex  ere  ice  reguUcr  de  la  li- 
lerte  a  pour  objet  linteret  hien  entendu: 
dcu  il  refuhe  que  Tcxercice  regulicr  de  h 
Uberte  ,  rieft  ejjentiellement  quiin  acte  de 
l intelligence  eclairee.  -^ufji  les  ^J^jrfiSf  les 
imbecilles ,  les  fius  ne  font-ihyS^  recon- 
nun  pour  dt:s  hommes  libres.  Or  wila  pre- 
cifement  les  idecs  de  lauteur ,  a  qui  mus 
repret^jez  d'avoir^^x'tkcre  la  vraie  notion  de 
la  libeite  ,  quoiquafes  idees  il  ajoute  d'a- 
.pes.  St.  Paul^  quant  au  furnaturel.  Vex- 
p}-{(Jion  d'un  refpcct  religieux  pour  la  py(h 
foude^de  cette  matiere. 

,,  5.  La  probite  ^  la  jujlice  ,  njouteZ' 
„  I'ous  ^AI.R.  F.  font  re  gar  dees  dans  ce  li- 
,.,  !y;'^,  comme  de  purs  effets  de  la  fenfibitite 
,,  pjjyfqne  ^  de  rintcret  ". 

Ceite  imputation  neft  pas  enoncee  de  ma- 
r/tcre  a  prefnter  des  idces  afj}z  nettcs.  Par- 
lez  -  -jous  ici  des  idees  ou  des  aclcs  de  probite 
^  dc  jufticc  ?  Les  idees  de  la  jujlice  ^  de 
la  probite  duivcnt  fe  rapporter  a  I' evidence  y 
&  les  a6ies  dcivent  fc  rapporter  a  la  Uber- 
te. p^aiisSun  ^  t autre  cas ,  que  trowoez- 
zofH^^ims'le  livre  de  rEf^^^rit,  qui  foi:  con- 
traire  a  la  "oirite  .  ^  a  la  morale  ^  ^eroit- 


cs 


A  U     R.    P***.  xvij 

ce  Jon  opinion  fur  la  nature  de  r evidence  ? 
Mais  avant  que  nous  puijjions  adopter  la 
notre  ,  il  fciut  que  ijous  ayez  la  bonte  de 
nous  FcxpHquer ,  B'  que  "cons  difiez  fincere- 
ment  fi  vous  lafoutenez  comnw  defoi :  car 
il  eft  important  de  ne  pas  confondre  dans 
vos  imputations ,  les  verites  de  religion  avec 
les  opinions  pbilofophiques. 

„  6.  Les  pfjfions  y  font  tellement  exal- 
„  tees  ,  quon  traite  de  ftupidc  quiconque 
,,  cejje  d'etre  pafjionnf. 

Vous  ne  pouvez  pas  vous  diffimuler  que , 
dans  le  langage  phil^j'-phique ,  ^  notam- 
ment  dans  le  Uvre  dont  il  eji  quejiion,  le 
mot  de  p'iffions  ne  fgnifie  pas  les  affections 
dereglees  ,  mais  funplement  les  affections 
'Dives  de  Fame  ,  qui  peuvent  devenir  crimi- 
nelks  ou  vertueufes  felon  leur  objet.  Or 
fqus  ce  point  de  vue ,  pouvez  •  vous  douter 
que  faclivite  morale  ne  Joit  le  principe  des 
qualites  6f  des  vertus  morales ,  couime  la 
ferveur  eji  la  four  ce  des  vertus  chretiennes; 
ferveur  6?  a^ivite  ,  paffions  precieufes  qui 
font  les  faints  ^  les  grands  hommes.  La 
tiedeur  ejl  abhorree  dans  la  piete.  Linertie 
doit  etre  profcrite  par  la  morale  hwnainc , 
t?  par  la  politique.  Ferez-vous  des  guer- 
ricrs  redoutables  fans  un  amour  vif  de  la 
gloire?  des  commerfans  induftrieux  fans  iin 

Tome  I.  **  der 


xviij  L  E  T  T  R  E 

dejh  v^f  des  richeffcs  8V.  ?  Vous  ne  powuez 
pas  vous  cacker ,  M.  R.  F.  que  cejl  dans  ce 
fens  que  Vaiitcur  dit  que  les  pa[fwns  font  le 
contre-poids  qui  mewjent  Je  mo'iide  ftwral. 

Le  rcfte  de  1:0s  imputations  eft  fi  vague , 
qiion  ne  pent  pas  y  repondre  d'lme  maniere 
precife.  Vous  dites  qii'on  trouvc  dans  ce  lime 
des  pmcipes  dont  on  pourroit  tirer  de  mau- 
vaifes   conjequences.     Mais  quels  font  les 
prlncipes  dont  on  ne  tire  pas  de  maircaifes- 
confeqiiences  ,    quand  on   i:eut   en  ahufer? 
Vous  dites  qucn  pari  ant  contre  les  detraC' 
lews  de  kfcicnce,  tauteur  ne  difiingue  pas 
la  faufle  curiofiLe  d'avec  les  etudes  loua- 
bles.     Je  ncntcnds  pas  trop  ce  que  I'fus 
'Doukz  dire  par  faulTe  curiolite  ,   mais  que 
mimportcl  Farmi  les  ffavnns ^  que  cos  de- 
tract eurs  ont  perfecutes  ,  je  vois  quil  cite 
Socrate ,  Galilee ,  Defcartcs.     Ces  gens  -  !a 
7i'ai-oicnt-ils  quune  faulje  curiofite  ?  Vous 
condamncz  la  logique  de  Touteurfur  les  con- 
ciufions  du  particulier  au  general.    Je  'vo'is 
confeille  cependant  ^  M.  R.  P.  de  vous  de- 
terminer  a  ne  jamais  conclurre   autremcnt 
quand  vous   raifannerez   d'apres  des  faits. 
Comme  il  nefi  pas  aife  (V  avoir  tous  les  faits 
particuliers  poffibks   qui  concourent  a  for- 
mer un  rcfultat  general  ^il  f ant  hien  fe  con- 
tenter  d'cn  avoir  iir.c  qu  ant  it  e  fuffif ante  pour 


A  U     R.    P***.  xix 

■ctablir  line  prohahiUtu.  yllors  ,  qiioi  qiien 
dije  la  logiqiic,  on  fait  Men  de  conclurre  ,t^ 
Ion  a  trds-bien  raifonne. 

ylii  refte ,  M.  R.  P.  je  tie  me  mekrai 
pas'  de  defendre  k  I'rjrc  de  I'iifprit  fur  les 
critiques  philofophiqiies  on  Utteraires :  c'eji 
a  fouwage  a  fe  defendre  hii  -  meme  de  cs 
cote -la.  Mais  qui  poiirroii  ne  pas  juftifier 
a'occ  zele  un  citoyen  ejlimable,  lorfque  fon 
honneur  ^  fa  religion  font  attaqiies  par  dcs 
imputations  injuftes ! 

J'ai  rhonneur  d'etre,  &c. 


*  it 


TA- 


xsij  T    A     B     L     E 

C  n  A  p.  VIII.  Dc  la  difference,  cUs  jugements 
du  public ,  &  de  ceux  des  fociites  particU' 
lie  res.  103 

Chap.  IX.   Du-   hon  ton  S  du  hd  ufage. 

Ill 

Chap.  X.  Pourquol  Phomme  admiri  du  pu- 
blic ft'ejl  pas  toujours  eftimi  des  gens  du 
iiionde.  122 

Chap.  XL  De  la  prohiU  par  rapport  an 
public,  1 32. 

Chap.  XII.  De  fefprit par  rapport  au  pU' 
blic.       ^  134 

C  HAP.  XIII.  De  la  proh'itt  par  rapport  aux 
fieclcs  &  aux  peupks  divers.  1 40 

Chap.  XIV.  Des  vert  us  de  prcjugi,  &  dds 
vraies  vertus.  15 1] 

C  n  A  p.  XV.  De  quelle  utilite  peut  etre  a  la 
morale  la  connoijjance  des  principes  etablis 
dans  Ics  chapitres  precedents.  176 

Chap.  XVI.  Des  inoralijles  hypocrites.    il)3 

Chap.  X  Vll.  Des  av  ant  ages  que  pourroient 
procurer  aux  hommes  les  principes  ci-deffus 
expofcs.  i83 

C  h  a  p.  XVIII.  De  Tefprit  ,  confuUri  par 
rapport  aux  ficcks  &  aux  pays  divers.  198 

Chap.  XIX.  Qi/e  re/lime  pour  les  differ ents 
genres  d'efprit  efl ,  dans  chaque  fiecle  ,  pro- 
portionnee  a  Vintiret  qii'on  a  de  les  ejli- 
iner.  199 

Chap.  XX.  De  Tefprit ,  confideri  par  rap- 
port aux  differ  ents  pays.  2.24, 

Chap.  XXI.  Oi/e  le  impris  refpectif  des  na- 
tions tient  a  rintefet  de  hur  vaniti.      236 

Chap.  XXII.  Powquoi  les  nations  mettent 
au  rang  des  dons  de  la  Nature  des  qualites 

qu'^el- 


DE'6    C  H  A  P  I  T  R  E  S.    xsiij 

quclles  }ie  doivunt  q^'a  la   forme  d&  kur 

gouvernement.  246 

Chap.  XXllI.  Des  caufes  qui  jufqua  pri- 

fent  ont  rttardi  ks  progrb  de  la  morale. 

Chap.  XXIV.  Des  moycns  de  perfcciionner 
la  morale.  259 

Chap.  XXV.  D^  la  prohiU par  rapport  a 
Viinivcrs.  273 

Chap.  XXVI.  Ds.  Fefprit  par  rapport  a 
Punivers.  27^ 

La  conclufion  gen^rale  de  ce  difcours,' 
c'ell  que  Vmiret ,  ainfi  qu'on  s'etoit  pro- 
pofe  de  le  prouver,  eft  Tunique  dKpenfa- 
teur  de  Vefiime  &  du  mepris  attaches  aus 
actmii  &  aux  idles  des  honimes. 


D   I  S   C   O  U   R  S     III. 

SI  LESPRIT  DOIT  EIRE   CON-, 
SIDE'RE-   COMME  UN  DON 
DE  LA  NATURE^  OU  COM- 
ME UN  EFFET  DE  VE- 
DUCATION, 

PouPv  refoudre  ce  probleme ,  on  recher- 
che, dans  ce  dilcours,  fi  la  Nature  a 
doue  les  homines  d'une  ^gale  aptitude  a 
Xefprit ,  OU  fi  elle  a  plus  favorile  les  uns 
que  les  autres ;  &  Ton  examine  fi  tons  ks 
hommes  ^  communeinent  bien  organilcs, 
r'auroient  pas  en  eux  la  puijjance  phyfujue. 
de  s'eiever  aux  plus  kautes  ideesj  lorlqu'ils 

ont 


xxiv  TABLE  DE3  CHAPITRESi 

ont  des  motifs  fuffifants  pour  furmon|i 
la  peine  de  Vapplication. 

Chapitre  Premier." 
Chap.  II.  De  la  jinejfe  des  fern.  2) 

Chap.  III.  Z)is  ritendue  de  la  mimoire.  a<' 
Chap.  IV.  De   rimgak   capaciU  d'atfei\ 
tion.  3^1 

ChatP.  V.  Des  forces  qui  agl(fent  fur  mti\ 

ame.  33l 

Chap.  VI.  De  la puijfance  des pajftons.  33;! 
Chap.  VII.  De  la  fupcriorite  d  tfprit  dt\ 

gens  poffionnis  fur  Its  gens  fenfes  3  4^1 

Chap.  VIII.  Qite  Von  devient  Jlupide  ^  dh\ 
\   guon  cefe  d'etre  pafjionne,  357 


Fin  de  la  Table  du  Tome  premier. 


^^^ 


w 


DE 


DEL'EvSPRIT. 

D  I  S  C  O  U  R  S    L 

DE  VESPRITEN  LUI-MEME. 

CHAPITRE    PRE  M  I  E  R. 

ExpOjition  des  principes, 

ON  difpute  tous  les  jours  fur  ce  Ciu'on 
doit  appeller  Efprit :  cliacun  die  Ion 
mot  \  perfonne  n'attache  les  niemes  idees 
i  ce  mot  ^  &  tout  le  monde  paiie  fans 
s'entendre. 

Pour  pouvoir  donner  une  idee  jufte  & 
precife  de  ce  mot  Efprit  ^  des  differentcs 
acceptions  dans  lefquelles  on  le  prend  ,  il 
faut  d'abord  confid^rer  I'efprit  en  lui-meme. 

Ou  Ton  regarde  Tefprit  comme  Teifet  de 
la  faculte  de  penfer  (&  Tefprit  n'eil  en  ce 
lens  que  raOTemblage  des  penlees  d'tm 
homme;)ou  Ton  le  confidere  comme  la  fa^ 
cuke  m^me  de  penfer. 

Pour  favoir  ce  que  c'efl:  que  I'efprit ,  pris 
dans  cette  derniere  fignification ,  il  faut  con- 
noitre  quelles  font  les  caufes  produclirices 
de  nos  iddes. 

Nous  avons  en  nous  deux  facultes,  ou, 
fi  je  I'ofe  dire,   deux  puilTances  pallives, 

Toiw  I.  A  dont 


a  DEL' ESPRIT. 

dont  I'exinence  efl  generalement  &  diftinc- 
teiuent  reconnue. 

*L'une  ell  h  facultederecevoir  lesimpref- 
f>ons  differeiites  que  font  fur  nous  lesobjets 
exterieurs  ^  on  la  viommt  fenfibilite  phyjique, 

L'autre  eft  la  faculty  de  conferver  I'im- 
prelllon  que  ces  objets  ont  faite  fur  nous; 
on  I'appelle  mhnoire :  &  la  memoire  n'eft 
autre  chofe  qu'une  fenfation  continuee , 
jnais  aftbiblie. 

Ces  facultes,  que  je  regarde  comme  les 
caufes  produdrices  de  nos  penf^es,  &  qui 
nous   font  communes  avec  les  animaux , 

ne 

(.7)  On  a  beaucoup  eerie  fur  Tame  des  betes:  on  leur  a  , 
tour-a-cour,  6c;t  &  rendu  la  faculte  de  penferj  &  peut-ecre 
n'a-t-onpas  affez  fcrupuleufemenc  cherche,  dans  Ja  diffe- 
rence du  phyfique  de  I'homme  &  de  I'animal,  la  caufe  de 
1' inferior! re  de  ce  qu'on  appelle  Tame  des  animaux. 

1.  Toutes  les  pattes  des  animanx  font  terminecs  ou  par 
de  la  corne,  comme  dans  le  boeuf  &  le  cerfj  ou  par  dea 
ongles,  comme  dans  !e  lion  &  le  loup;  ou  par  des  grifFes, 
comme  dans  le  lion  6c  le  chat.  Or,  cette  difference  d'or- 
ganifarion ,  entre  nos  mains  &  les  pattes  des  animaux,  lea 
prive  non  feulement,  comme  le  die  Mr.de  Buffcm,  prefque 
en  entier  du  fens  du  ta&,  rnais  encore  de  I'adreffe  ne'cellai- 
re  pour  manier  aucun  outil ,  &  pour  faire  aucune  des  d^cou- 
vertes  qui  fuppofentdes  mains. 

2.  La  vie  des  animaux  en  ge'ne'ral  plus  coiirte  que  la  no- 
tre,  ne  leur  permet  ni  de  faire  autant  d'obfervations,  ni, 
par  confequent,  d'avoir  autant  d'ldees  que  I'homme. 

5.  Les  animaux,  mieux  armes,  mieux  vetus  que  nous 
par  la  nature,  ont  moins  de  befoins,  &  doivent  par  confe- 
quent  avoir  moins  d'inventlon:  ii  les  animaux  voraces  one 
en  gene'ral  plus  d'efprit  que  les  autres  animaux,  c'ell  que 
la  faini ,  toujcurs  inventive, a  du  leur  faire  imaginer  des  ru- 
les pour  furprendre  leur  proie. 

5,  Les  animaux  ne  forment  qu'une  fbcii^t^  fugitive  devanc 
I'homme,  qui,  par  le  ftcours  des  armes  qu'il  s'efl  forgees, 
s'eft  rerjdu  redout.ible  au  plus  fort  d'entreux- 

L'homme  eft  d'ailleurs  I'animal  le  plus  mukiplie  fur  la 
tfrre:  il  najt ,  il  vit  dans  tous  les  climacs,  lorfqu'une  par- 
tie  (les  aatres  animaux,  ids  que  1?5  lioas,  kj  elephants  &: 

Ui 


DISCOURSt.  3 

ne  nous  occafionneroient  cependant  qu'tm 
tr^s-petit  nombre  d'idees,  fi  eilcs  n'etoienc 
jointes  en  nous  ii  une  certaine  organilation 
exterieure. 

Si  la  nature,  au  lieu  de  mains  &de  doigts 
flexibles,  eCit  termine  nos  poignets  par  uri 
pied  de  cheval ;  qui  doute  que  les  homines 
fans  art, fans  habitations, fans  defente  con- 
tre  les  aniraaux ,  tout  occupes  du  Coin  de 
pourvoir  h.  leur  nourriture  &d'eviter  les  be- 
tes fdroces ,  ne  fulfent  encore  errants  dans 
les  forets  comme  des  troupeaux  fagitifs  (<7)'? 

Or  ,  dans  cette  iuppoiition  ,  ii  ell  evi- 
dent: 

les  rhinoceros,    ne  fe  trouvent  que  fous  certaine  latitude. 

Or  plus  Tefpece  d'un  animal,  fufcepcible  d'oblervacion  ,  eft 
mulcipliee,  plus  cerce  efpece  J'animal  a  d'iie'es  &:.  d'efpnc. 

Mais,  dira-r-on,  pourquoi  les  finges,  dont  les  patresfonc, 
k  peu  pres,auffi  adroices  que  nos  mains,  ne  f)nt-ils  pas  des 
progres  egaux  aux  progres  de  rhomme  ?  C'efl  qu'ils  lui 
refterc  infe'rieurs  a  beaucoup  d'e'gards  ;  c'eft  que  ks  hom- 
mes  font  plus  multiplie's  Tur  la  cerre;  c'cii  que,  parmi  les 
difFe'rentes  efpeces  de  finges  ,  il  en  eft  peu  dune  la  force 
foit  comparable  a  celle  de  rhomme  ;  c'ell  que  les  finges 
font  frugivores,  qu'iis  ont  moins  de  befjins,  &  par  confe'- 
quent  moins  d'invention,  que  les  hommes;  c'ell  que  d'ail- 
leurs  leur  vie  eft  plus  cource,  qu'ils  ne  formenc  qu'une  fo- 
ciete  fugitive  devant  les  hommes  &  les  anirn.inx  tels  que 
les  tigres,  les  lions,  Ikc;  c'eft  qu'enfin  la  difpofuion  orga- 
nique  de  leur  corps  les  tenant  ,  comme  les  enfints ,  dans 
un  mouvemenc  perpe'tuel ,  meme  apres  que  leurs  befoins 
Ibnt  fatisfaits,  les  fmges  ne  font  pas  fufcepcibles  de  I'ennnl^ 
qu'on  doit  regarder,  ainfi  que  je  le  prouver^i  nans  le  croi- 
fieme  Difcours ,  comme  un  des  principcs  de  la  perfeclibi- 
lice  de  I'efprit  humain. 

C'eft  en  combinant  tcutes  ces  differences  ,  dans  !e  phyfi- 
que  de  I'homme  6c  de  la  bece  ,  qu'on  pcuc  expliquer  pour- 
quoi la  feiifibili:^  &  \a  memoire,  faculce's  communes  aux 
hommes  &  aux  animaux  ,  ne  font,  pour  ainfi  dire,  dans 
ces  derniers  ,  que  des  facuite's  fteriles. 

Peut-ecre  m'objeftera-t^on  que  Dieu  ,  fans  injuftice,    ne 
peuc  avoir  foumis  a  la  douleur  8c  a  la  mort   des   cre'atures 
icnoceacc-5,  Sc  qu'aiafi  les  betes  ne  font  que  de  pure;  ma* 
A  2  clisnel 


4  DEL' ESPRIT. 

flent  que  la  police  n'eut,  dans  aucune  focii* 
t^ ,  ii€  portee  au  degre  de  perfection  o\i 
raciintenant  elle  elt  parvenue.  Iln'elt  aucu- 
ne nation  qui  en  fait  d'efprit ,  ne  fut  reiiee 
fort  inferieure  h.  certaines  nations  fauvages 
qui  n'ont  pas  deux  cents  id^es  (b] ,  deux 
cents  mots  pour  exprimer  leurs  id6es,&  dont 
la  langue  ,  par  confequent,  ne  fut  reduite, 
comme  ctlle  des  anin]aux,acinqoufix  Ions 
ou  cris  (c) ,  li  Ton  retranchoit  de  cette  me- 
me  langue  les  mots  d'^/rj,  de  J^eches,  6:c. 
qui  fuppolent  Fulage  de  nos  mains.  D'oii 
je  conclus  que,  lans  une  certaine  organ!- 
fation  exterieure  ,  la  fenlibilitd  ^  la  m6- 
moire  ne  ieroient  en  nous  que  des  facul- 
tes  Aeriles. 

Maintenant  il  faut  examiner  fi  ,  par  le  fe- 
cours  de  cette  organifation ,  ces  deux  facult^s 
ont  reellement  produit  touies  nos  penlees. 

Avant 

chines:  je  repondrai  a  certe  obje£bion  que  I'e'criture  &  I'e- 
g!ife  n'ayanc  die  r.ulle  part  que  les  animaux  tullenc  de  pure* 
machines,  nous  pouvons  fort  bien  ij^norer  les  motifs  de  la 
conduice  de  Dieu  envers  ies  animaux ,  &C  fuppofer  cts  mo- 
tits  juftes.  n  n'eft  pns  nc'celTaire  d'avoir  recours  r.u  bon 
mot  du  P.  Malebranche,  qui,  lorfqu'on  lui  f<)Utenoit  que  les 
aiiimaux  e'coient  renliblesi  la  dou!eur,  repondoit,  enplaifan- 

tanc,  i.\\Ji' 'I'fp.ircmmci.t  ils  azoieyit  y^'anrg  dit  fihi  d-'fendri. 

[h)  Les  ide'es  des  nombres,  li  fimples,  fi  faciles  a  acqu^- 
rir  6c  vers  iefquelles  1^  befi'in  nous  porte  fans  cefle,  font  11 
prodigieufement  bornces  dans  certaines  nations  .  qu'oii  en 
trouve  qui  ne  peuvcnc  compter  que  jufqu'a  trois  ,  &  qui 
n'expriment  les  nombres  qui  vont  au-dela  de  trois  ,  que 
par  le  mot  de  beaiuov.f. 

{i)  Teis  font  les  peoples  que  Dampierre  trouva  dans  une 
lOe  qui  ne  pri;j::ifoit  ni  arbre  ni  arbufte,  &  qui,  vivanc 
du  poifibn  que  les  flots  de  la  mer  jettolent  dans  les  petites 
baies  de  I'lile  ,  n'avoient  d'autre  langue  qu'un  glouUcmeat 
fcmblable  a  celui  du  coq-d'lnde. 

{d)  Qt:elque  Stoicien  decide'  que  fut  Seneque,  il  n'etoit 
pit  trop  afiiiie  de  la  fj'iricualite  de  I'amc,    „  Vocre  lettre  i 

„  ^crit- 


DISCOURS     I.  5 

Aviint  d'entrer  k  ce  fujet  dans  aucun  exa- 
nien  ,  peut-etre  me  demandera-t-oii  fi  ces 
deux  faculr^s  font  des  moditications  d"une 
labllance  Ipirituelle  ou  miteriellc    C^hq 
queftion  ,  autrefois  agitee  par  lesphilofophes 
(^),  &  renouvellee  de  nos  jours,  n'enire 
pas  necellairement  dans  le  plan  de  mon  ou. 
vrage.  Ce  que  j'ai  h.  dire  de  I'efprit ,  s'accor- 
de  egalement  bien  avec  Tune  &  Tauirc  de 
ces  hypothefes.  J'obierverai  ("eulemeni;  r*.  ce 
fujet,  que  li  I'^glile  n'eut  pas  lixtS  notre  cro- 
yance  fur  ce  point,  &,  qu'on  dut,  par  les 
leules  lumieres  de  la  railbn  ,  s'd'lever  jui- 
qu'a  la  connoillance  du  principe  penfanc, 
on  ne  pourroit  s'empecher  de  convenir  que 
nulle  opinion  en  ce  genre  n'eifc  fufceptible 
de  demonftration ;  qu'on  doit  pefer  les  rai- 
fons  pour  &contre,  balancer  les  difficultes, 
fe  determiner  en  faveur  du  plus  grand  nom- 

bre 

„  ecrit-il  a  un  de  fes  amis  ,  eft  arriv^e  mal -  a  -  propos  : 
f9  lorfque  je  I'ai  regue  ,  je  me  piomeno'is  d^iicieufement 
,1  dans  le  palais  dc  I'efperance;  je  m'y  affurois  de  I'lm- 
,,  mortilite'  de  mon  aine  i  mon  imagination,  doiitemenC 
„  (?chauffee  par  les  difcours  de  q-.ielques  gra'.ids  hommes  , 
,,  ne  doutoit  deja  plus  de  cecte  immortality  qu'ils  promec- 
,,  tent  plus  qu'iis  ne  la  prouvent;  deja  je  commen^ois  i 
„  me  dcplaire  i  moi-meme,  je  m^prifois  les  relies  d'one 
,,  vie  malheureufe,  je  m'ouvrois  avec  deliccs  les  porces  de 
„  Tecemite.  Votre  letcre  arrive;  je  me  reVeiiie  ;  Si  d'ua 
„  fonge  fi  amufdnt  il  me  refte  le  regret  de  le  reconnoi.re 
„  pour  un  fonge  ". 

Une  preuve,  di:  Mr.  Dcflandes  dans  fon  hifio're  critione 
de  la  phUoltphtf ,  qu'autrefois  on  ne  croyoit  ni  a  I'immor- 
talire  ,  ni  a  rimmaterialite  de  Tame,  c'eft  que,  du  tems 
de  Neron ,  Ton  fe  plaignoit  a  Rome  que  la  doctrine  de 
I'autre  monde  ,  nouveilement  introduite  ,  enervoh  le  cou- 
rage des  foldats,  les  rendoic  plus  timides  ,  otoit  h  princi- 
pr.le  confolatioD  des  malheureux,&  doubloit  enfin  la  mort 
en  menaganc  Je  nouvdles  Ibuffrances  apres  ceite  vie, 

A  3 


6  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

bre  de  vraifembknces;  &  par  confdquent 
Tie  porter_  que  des  jugements  proviioires. 
II  en  feroit,  de  ce  probl^mejcomme  d'une 

ill' 

{e)  II  feroit  impoflible  de  s'en  renir  a  raxiome  de  Des- 
cartes, &  de  n'acquiefcer  qu'a  I'e'vidence.  Si  Ton  repere 
rous  les  jours  cet  axiome  dans  les  e'coles,  c'eft  qu'il  n'y  eft 
pas  pleinemenc  enttndu ;  c'efl  que  Defcartes  n'ayant  point 
jnis,  fi  je  peux  m'exprimer  ainfi ,  d'enfcigne  a  I'boiellerie 
*ie  r^vidence,  chacun  fe  croit  en  droit  d'y  loger  fon  opi- 
nion. Qiiiconque  ne  fe  rendroit  r^ellemcnt  qu'a  I'e'vidence, 
lie  feroit  giiere  afl'ure  que  de  fa  propre  exigence.  Comment 
Je  feroit- il  ,  par  exemple  ,  de  celle  des  corps?  Dieu,  par 
/a  touce  -  puiflance  ,  ne  peut-il  pas  faire  fur  nos  frns  les 
jnemes  impreffions  qu'y  exciteroic  ia  pre'fence  des  objets? 
Or,  fi  Dieu  le  peut,  comment  afTurer  qu'il  r.e  fafie  pas  a 
cet  egard  ufige  de  fon  pouvoir,  &  que  tout  I'univers  ne 
folt  un  pur  phe'nomene?  D'ailleurs,  fi  dans  les  reves  nous 
ibmmes  affetl^s  des  memes  fenfations  que  nous  ^prouve- 
rions  a  la  prefence  des  objets,  comment  prouver  que  uotre 
vie  n'tft  pas  un  long  reve? 

Non  que  je  pr^tende  nier  I'exlflence  des  corps ,  mais  feu- 
lemenr  montrer  que  nous  en  fommes  moins  alTur^s  que  dft 
notre  propre  exiftence.  or  ,  comme  la  verlt^  eft  un  point 
jnuivifible ,  qu'on  ne  pent  pas  dire  d'une  ve'rite  ou'elle  cfl 
fins  on  moins  vraie  ,  il  eft  Evident  que  nous  fommes 
plus  certains  de  notre  propre  exiftence  que  de  celle  des  corps, 
I'cxillence  des  corps  n'elt,  par  confequent  ,  qu'iine  proba- 
bllite'-  probabiljte  qui  fans  doute  eft  tres -grand e,  &:  qui  , 
clans  la  conduite,  equlvaut  a  I'e'vidence ;  mais  qui  n'eft  ce« 
pendant  qu'une  probabilitd.  Or,  fi  prefque  routes  nos  v^- 
Tire's  fe  re'duifent  a  des  probabllltes,  quelle  reccnnoiflance 
re  devioi:-an  pas  a  I'homme  de  genie  qui  fe  chsrgercit 
de  conduire  des  tables  phyfiques  ,  m^taphyfiques  ,  mor.'.les 
&  poiitiques,  ou  feroient  marque's  avec  pri^cifion  eous  les 
divers  degrees  de  probabilitc,  &  par  confe'quent  de  croyaU' 
ce  qu'on  doit  aftigner  a  cliaque  opinion  ? 

L'exiftence  di.'s  corps,  par  exemple  ,  feroit  placee  dans 
Jes  tables  phyliqiies  cornme  le  premier  degr^  de  certitude; 
on  y  determineroit  enfuite  ce  qu'il  y  a  a  parler  que  le  fo- 
]eil  fe  l^vera  demain,  qu'il  le  levera  dans  Uix,  dans  vingt 
ans,  &c.  D^ns  les  tables  morales  ou  poiitiques,  on  y  pla- 
ceroit  pareillement  ,  comme  premier  degte  de  certitude, 
l'exiftence  de  Rome  ou  de  Londres,  puis  celle  des  iie'ros 
lels  que  CL^far  ou  Guillaume  )e  conque'rant ;  Ton  defcen- 
droit  aiafi  ,  par  I'cchelle  des  probabilit^s  ,  jufqu'aux  fasts 


D  I  S  C  0  U  R  S     I.  7 

infinite  cVautres  qu'on  ne  pent  refoudre  qu'i 
FaiJe  du  calcul  des  probabilites  (e).  Je  ne 
m'arrete  done  pas  davantage  h.  cette   quel- 

lion, 

les  moins  certiins  ;  &  enfin  jiifqu'aux  prerendus  miracli's 
de  Mihomec,  jufqu'a  ces  proJiges  atrelles  par  cant  d'Ara- 
bes,  &  dont  la  fauflete  cependanc  e'l  encore  tres-probabie 
ici-bas  ,  ou  les  menteurs  font  fi  communs  &c  les  prodig-.s 
fi  nrcs. 

Alors  les  hommes  ,  qui  le  plus  fouvenc  ne  diffi-renc  de 
fentiment  que  par  rimpolTibilite'  ou  i!s  ion:  de  trouver  iks 
%nes  propres  a  exprimer  les  divers  degres  de  croyaiice 
qu'iis  actachen:  a  leur  opinion  ,  fe  communiqueroien:  plus 
fjcilement  leurs  ide'es;  puifqu'ils  pourroltnr,  pour  m'expn- 
mer  ainf: ,  toujours  rapporter  leurs  opinions  a  quelque:-.in» 
dcs  nume'ros  de  cei  tables  de  probabilites. 

Comme  la  marche  de  Tefprit  ell  toujours  lente  ,  &  le* 
decouvertes  dans  les  fciences  prefque  toujours  cluignecs  ies 
unes  des  autri;s  ,  on  fenc  que  les  tables  de  probabiiites  une 
fois  conftruites  ,  on  n'y  feroit  que  des  changemen:s  le'gers 
&  fucce'fifs,  qui  confilleroient  ,  confequemmeiin  a  ces  dc' 
cou7ertes,a  augmenter  ou  a  dimlnuer  la  probabilitd  de  cer- 
taines  propoficions  que  nous  appellons  verite's  ,  &  qui  ne 
font  que  des  probabilites  plus  ou  moins  accumul^es.  Par 
ce  moyen,  i'etac  de  doute,  toujours  infupportable  a  Tor- 
guell  de  la  plupan  des  hommes  ,  feroit  plus  facile  a  foute- 
tenir:  aiors  les  doutes  celTeroient  d'etre  vignes  ;  fbumis  au 
calcul,6c  par  confequeat  appreciables ,  ils  fe  conver:iroi^-nt 
en  propofitions  aSirmitives :  alors  la  fecie  de  Carneade , 
i^'garde'e  aucrefois  comme  la  philofjphie  par  ex;elie;"ice  , 
puiTqu'on  lui  donnoit  k  nom  d'riec/ive,  feroit  purge'e  de 
cjs  lexers  d:;fauts  que  h  querelleufe  ignorance  a  reprocbes 
a/ec  crop  d'aigreur  a  ce:te  philofophiej  dont  les  dugmes 
ecoient  egalement  propres  a  eclairer  les  efprits ,  &  a  adou- 
cir  les  moeurs. 

Si  cette  fecle,  conf>rme'me'nt  a  fes  principes,  n'admet- 
toit  point  de  Veritas,  elie  admettoit  du-moins  des  apparen- 
cts,  vouloit  qi'on  reglit  fa  vie  fur  ces  apparv;nces,  q-i'oa 
agu  lorfqu'il  paroifioit  plus  cunvenable  d'agir  que  d'esarii- 
ner,  qu'on  delibe'rat  murem.'nt  lorfqu'on  avoir  le  terns  de 
delib^rer;  qu'on  fe  dccida:  par  confequenc  plus  fure.nenc, 
&  que  dins  fon  ame  on  lalflac  toujours  aux  ve'rites  nou- 
velles  une  entree  que  leur  ferment  les  dogmatiques.  E,!e 
vouloi:  de  plus  qu'on  fut  moins  perfua-.ie  de  fes  opinions, 
plus  lent  a  condamner  re'les  d'autrui  ,  par  confc^qucnt  plus 
iocuble;  eafia  c^us  rh«b..udc  du  dou:c,  en  nous  rendant 

A  4.  CioiilS 


"  DEL' ESPRIT. 

lion  ,  je  viens  k  mon  fujet:  &  je  dis  que  la 
fenfibilite  phyfique  &  la  memoire,  ou,p(mr 
parler  plus  exaCtement,  que  la  fenfibilit^ 
i'eule  produit  toutes  nos  idees.  En  effet, 
la  memoire  ne  pent  etre  qu'un  des  organes 
de  la  fenfibilite  phyfique:  le  principe  qui 
ient  en  nous,  doit  etre  n^ceffairement  le 
principe  qui  le  reflbuvient;  puilque  fe  ref- 
fouvenir^  com  me  je  vais  le  prouver,  n'tfl; 
propremenc  que  ftntir. 

Lori'que,  par  une  fuite  de  mes  idees,  ou 
par  r^branlement  que  certains  fons  caufent 
dans  Porgane  de  mon  oreille ,  je  me  rap- 
pelle  I'image  d'un  chSne  ,  alors  mes  orga- 
nes interieurs  doivcnt  neceflairement  le 
trouver  ^  peu  pr^s  dans  la  memc  fituation 
ou  ils  dtoient  a  la  vue  de  ce  chene.  Or 
cette  fituation  des  organes  doit  incontefta- 
blement  produire  une  feniation  :  il  ed:  done 
Evident  que  fe  relfouvenir,  c'eft  fentir. 

Ce  principe  pofe,  je  dis  encore  que  c'efl: 
dans  la  capacite  que  nous  avons  d'apperce* 
voir  les  refiemblances  ou  les  differences , 
ies  convenances  ou  les  difconvenances 
qu'ont  entr'eux  les  objets  divers,  que  con- 
fjftent  toutes  les  operations  de  I'efprit.  Or 
cette  capacite  n'eft  que  la  fenfibilite  phyli- 
que  mcme  :  tout  fe  reduit  done  a  fentir. 

Pour  nous  allurer  de  cette  v^rite,  con- 
fiderons  la  nature.  EUe  nous  prelente  des 
objets,  ces  objets  ont  des  rapports  avec 
nous  &  des  rapports  entr'eux  j  la  connoif- 

fance 

mo'ins  fer-Cbles  \  \x  contradi£ti.'in ,  ^couffat  un  des  plus  fe- 
-cunis  ge'mcs  ds  haine  encre  les  hommes.    II  ne  s'agic  point 

ici 


D  I  SCOURS    I.  9 

fance  de  ces  rapports  forme  ce  qu'on  ap- 
peUe  VEfprit:  il  ell  plus  oli  nioins  grand, 
felon  que  nos  connoiifances  en  ce  gcnrt; 
font  plus  ou  moins  (§tendues,  L'elpiit  lui- 
niain  s'^leve  jufqu'a  la  connoiilance  de  cts 
rapports  f,  mais  ce  font  des  bornes  qu'il  ne 
franchit  jamais.  Audi  tousles  mots  qui  cora- 
pofent  les  diverfes  hngues,  &  qu'on  pent 
regarder  comme  la  collection  des  li^nes  de 
toutes  les  penf^es  des  hommes ,  nous  rap- 
pellent  ou  des  images,  tels  font  les  mots, 
chene ,  ocian  ^fokil;  ou  defignent  dcs  idecs , 
c'eft-a-dire,  les  divers  rapports  que  les  ob- 
jets  ont  entr'eux ,  &:  qui  font  ou  fimples, 
comme  les  mots,  grandeur^  pctitelj^e;  ou 
compof^s,  comme,  vice ^  verfu;  ou  ils  ex- 
priment  entin  les  rapports  divers  que  les 
objets  ont  avec  nous,  c'eft-ii-dire ,  notre 
acT:ion  fur  eux,  comme  dans  ces  mots ,  ye 
brifej  je  creufe  ^  jefoiiltve;  ou  leur  impres- 
f]on  lur  nous,  comm.e  dans  ceux-ci , /e y2//i' 
hkjje ,  ebloui ,  tpouvarJe. 

Si  j'ai  relVerre  ci-deflus  la  figniiication  de 
ce  mot ,  Idee ,  qu'on  prend  dans  des  ac- 
ceptions  tr^s-differentes,  puifqu'on  dit  ^- 
galemcnt  Vidie  d'un  arbre  ^  Yideede  vertu^ 
c'eft  que  la  fignification  inddterminee  de 
cette  expreffion  pent  faire  quelquefois  tom- 
ber  dans  les  erreurs  qu'occafionne  toujours 
Tabus  des  mots. 

La  conclufion  de  ce  que  je  viens  de  di- 
re, c'ell  que,  fi  tous  Its  mots  des  diver- 
fes 

ici    des  Veritas   r^vtlees ,   qui  foot  des  veiitts  c'un  autre 
ordre, 

A  5 


10  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

fes  kngues  ne  d^fignent  jamais  que  def 
objets  ou  les  rapports  de  ces  objets  avec 
nous  &£ntr'eux,  tout  Teiprit  par  conf6- 
quent  confute  h  comparer  &  nos  ienlations 
&;  nos  idees,  c'efl-ii-dire ,  k  voir  les  res- 
femblances  &  les  differences, les  convenan* 
ces  &  les  difconvcnances  qu'elles  out  en- 
tr'elles.  Or,  comme  le  jugement  n'ell  que 
cette  apperccvance  elle-raemejou  du  moins 
que  le  prononce  de  cette  appercevance,  il 
s'enfuit  que  toutes  les  operations  de  I'es- 
prit  fe  rcduifent  a  juger. 

La  queftion  renfevmee  dans  ces  bornes, 
j'examinerai   iiiaintenant  fi  juger  n'elt  pas 
fcntir.    Quand   jc  juge  la  grandeur  ou  la 
couleur  des   objets  qu'on  me  pr^l'ente,  il 
ed:  Evident  qu'fc  le  jugement  port^  fur  les 
diflerentes  impreffions  que   ces  objets   out 
faites  fur  mes  fens,  n'eil:  proprement  qu'u- 
ne  fenfation^  que  je  puis  dire   ^galenient, 
je  juge  ou  je  fens  que  ,   de  deux  objets  , 
Tun,  que  j'appelle  ioife  ,   fait  fur  moi  une 
impreflion  diffcrente  de  celui  que  j'appelle 
pied;  que  la  couleur  que  je  nomme  iouge  , 
agit  fur  mes   yeux   dift'eremment  de  celle 
que  je  nomine  jai/fie ;  &  j'en  conclus  qu'en 
pareil    cas   juger   n'eil   jamais   que  fentir, 
IMais,  dira-t-on  ,   fiippofons  qu'on  veuille 
favoir  fi  la  force  eft  prd'^rable  a  la  gran- 
deur du   corps  ,  peut-on  alTurer  qu'alors 
juger  foit  fentir'?  Oui,   r^pondrai-je:  car, 
pour  porter  un  jugement  fur  ce  fujet  ,  ma 
memoire  doit  me  tracer  fucceffivement  les 
tableaux  des  fituationsdifF^rentes  ou  jepuis 
me  trouver  le  plus  eommundment  dans  le 

cdurs 


D  IS  C  0  UR  S.    I.  n 

cours  de  ma  vie.  Or  juger,  c'eft  voir  dans 
ces  divers  tableaux ,  que  la  force  me  fera 
plus  ibuvent  utile  que  la  grandeur  di\  corps. 
Mais,  repliquera-t-on  ,  lorsqu'il  s'agit  de' 
juger  li  ,  dans  un  roi,  la  jullice  ell  prefe- 
rable ^  la  bonte,  peut-on  imagiiier  qu'un 
jugement  ne  ibit  alors  qu'une  fenlation? 

Cette  opinion  ,  fans  doute  ,  a  d'abord 
Pair  d\in  paradoxe  :  cependant,  pour  en 
prouver  la  verite,  fuppolons  dans  un  hom« 
me  la  connoillance  de  ce  qu'on  appelle  le 
bien  &  le  mal;&  que  cet  homme  iachc:  en- 
core qu'une  action  eft  plus  ou  moins  mau- 
vaife ,  felon  qu'elle  nuit  plus  ou  moins  an 
bonheur  de  la  focietd.  Dans  cette  fuppoli- 
tion,  quel  art  doit  employer  le  poece  on 
Torateur ,  pour  faire  plus  vivement  apper- 
cevoir  que  la  juflice,  preferable,  dans  un 
roi,  k  la  bonte,  conferve  a  r(^tat  plus  de 
citoyens? 

L'orateur  prefentera  trois  tableaux  k  Ti- 
magination  de  ce  meme  homme  :  dans  Tun 
il  lui  peindra  le  roi  jufte  qui  condamne  & 
fait  executer  un  criminel  ^  dans  le  I'econd, 
le  roi  bon  qui  fait  ouvrir  le  cachot  de  ce 
meme  criminel  &  lui  d^tache  fesfers^dans 
le  troifieme,  il  repr^fentera  ce  meme  cri- 
minel qui,  s'armant  de  fon  poignard  au 
fortir  de  fon  cachot,  court  malfacrer  cin- 
quante  citoyens:  or,  quel  homme,  a  la 
vue  de  ces  trois  tableaux ,  ne  ientira  pas 
que  la  juftice,  qui,  par  la  mort  d'un  feul, 
previent  la  mort  de  cinquante  hommes, 
eft,  dans  un  roi,  preferable  a  la  bonte?  Ce- 
pendant ce  jugement  n'elt  reellemenr  qu'u- 
A  6  ne 


12  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

ne  fenfation.  En  effet  ,  (i  par  I'babitude 
d'unir  certaines  idees  a  certains  mots ,  on 
pent,  comme  Texperience  le  prouve,  en 
frappant  Foreille  de  certains  Tons ,  exciter 
en  nous  k  peu  pres  les  memes  fenfations 
qu'on  eprouveroit  a  la  prefence  meme  des 
objetsj  il  eft  evident  qu'a  Texpofe  de  ces 
trois  tableaux,  juger  que,  dans  un  roi,  la 
juftice  eft  preferable  k  la  bontd  ,  c'eft  fentir 
&  voir  que,  dans  le  premier  tableau,  on 
n'immole  qu'un  citoyen ;  &  que,  dans  ie 
troilieme,  on  en  mall'acre  cinquante  :  d'oii 
je  conclus  que  tout  jugement  n'eil  qu'u- 
ne  fenfation. 

Mais,  dira-t-on  ,  faudra-t-il  mettre  en- 
core au  rang  des  fenfations  les  jugemens 
port^s,  par  exemple,  fur  Texcellcnce  plus 
ou  moins  grande  de  certaines  mt^thodes , 
tel'es  que  la  m^thode  propre  a  placer  beau- 
coup  dobjets  dans  notre  meraoire  ,  ou  la  me- 
ihode  dcs  abrtracT:ions,oa  cellede  Tanalyfe. 

Pour  repondre  h  cette  objeclion ,  il  faut 
d'abord  determiner  la  fignification  de  ce  mot 
methode:  une  methode  n'eft  autre  chofe  que 
le  moyen  dont  on  fe  fert  pour  parvenir  au 
but  qu'on  fe  propofe.  Suppofons  qu'un 
homme  ait  delTein  de  placer  certains  objets 
ou  certaines  idees  dans  fa  memoire,&  que 
le  hazard  les  y  ait  ranges  de  maniere  que 
le  relTouvenir  d"un  fait  ou  d'uuc  idee  lui 
ait  rappelle  le  fouvenir  d'une  infinite  d'au- 
tres  faits  oud'autres  idees,  &  qu'il  ait  ainfl 
grave  plus  facilement  &  plus  profondement 
certains  objets  dans  fa  memcire  :  alors ,  juger 
que  cet  ordre  efl  le  meilleur  &  lui  donner 

le 


D  I  S  C  0  U  R  S    I.  i^ 

le  nom  de  mitbode^  c'efl  dire  qu'on  a  fait 
moins  d'efforts  d'attention  ,  qu'on  a  ^prou- 
v6  line  fenfation  moins  penible ,  en  dtu- 
diant  dans  cet  ordre  que  dans  tout  autre : 
or,  fe  reflbuvenir  d'une  fenfotion  penible, 
c'eft  fentir;  il  ell:  done  evident  que,  dans 
ce  cas ,  juger  elt  fentir. 

Suppofons  encore  que,  pour  prouver  la 
v^rit6  de  certaines  propofitions  de  geome- 
trie  &  pour  les  faire  plus  facilement  con- 
cevoir  k  les  dilciples ,  un  geometre  fe  foit 
avifd  de  leur  faire  confid^rer  les  lignes  in- 
d(^pendamment  de  leur  largeur  &  de  leur 
cpailieur:  alors ,  juger  que  ce  nioyen  ou 
cette  niethode  d'abltradlion  til  la  plus  pro- 
pre  k  faciliter  k  les  Aleves  I'intelligence  de 
certaines  proportions  de  g^omdtrie ,  c'eft 
dire  qu'ils  font  moins  d'efforts  d'atten- 
tion ,  &  qu'ils  eprouvent  une  fenfatiori 
moins  penible ,  en  fe  fervant  de  cette  me- 
thode  que  d'une  autre. 

Suppofons,  pour  dernier  exemple,  que, 
par  un  examen  fdpare  de  chacune  des  v6- 
ritds  que  renferme  une  proportion  compli- 
qu^e,  on  foit  plus  facilement  parvenu  k 
rintelligence  de  cette  proportion  :  juger  a- 
lors  que  le  moyen  ou  la  methode  de  I'ana- 
Jyfe  eft  la  meilleure,  c'eft  pareilleraent  dire 
qu'on  a  fait  moins  d'efforts  d'attention,  & 
qu'on  a  par  confcquent  ^prouve  une  fenfa- 
tion moins  penible  ,  loifqu'on  a  conlidere  en 
particulier  chacune  des  verites  renfermees 
dans  cette  propofition  compliqu^e  ,  que 
lorfqu'on  les  a  voulu  faifir  toutes  a  la  fois. 

li  refulte  de  ce  que  j'ai  dit ,  que   les 
A  7  j"ge- 


U  D  E    L*  E  S  P  R  I  T: 

jugements  port^s  fur  les  moyens  ou  les  ine- 
thodes  que  le  hazard  nous  pi^fente  pour 
parveiiir  a  un  certain  but,  ne  font  propre* 
ment  que  des  fenfations  ;  &  que  ,  dans 
riiorame,  tout  fe  rdduit  a  fentir. 

Mais,  dira-t-on,  comment  jufqu'^  ce 
jour  a-t-on  fuppofe  en  nous  une  taculte 
de  juger  diftinde  de  la  faculty  de  fentir  ? 
L'on  ne  doit  cette  fuppofuion,  r^pondrai- 
je,qu'a  Timpofllbilite  ou  Ton  s'elt  era  juf- 
qfk  prefent  d'expliquer  d'aucune  autre 
manlere  certaines  erreurs  de  Telprit. 

Pour  lever  cette  difficulte,  je  vais,  dans 
les  chapitres  luivants,  montrer  que  tons 
nos  faux  jugeraents  &  nos  erreurs  fe  rap- 
portent  k  deux  caures,qui  ne  fuppofent  en 
nous  que  la  faculty  de  fentir^  qu'il  feroit ,  ■ 
par  conf^quent,  inutile  &  meme  abfurde 
d'admettre  en  nous  une  facuke  de  juger 
<3ui  n'expliqueroit  rien  qu'on  ne  puiiTe  ex* 
pliquer  fans  elle.  j'entre  done  en  matiere ; 
<5c  je  dis  qu'il  n'eft  point  dc  faux  jagement 
qui  ne  foit  un  elTet  ou  de  nos  pallions  oa 
^e  notre  ignorance. 

C  H  A  P  I  T  R  E    II. 

Des  erreurs  occafionnies  par  nos  ■pajjloml 

LES  paffions  nousinduifent  en  erreur,  par- 
ce  qu'elles  fixent  toute  notre  attention 
fur  un  cote  de  Tobjet  qu'elles  nous  prefen- 
tent ,  &  qu'elles  ne  nous  permettent  point  de 
le  confiderer  fous  toutes  fes  faces.  Un  roi 
€11:  jaloux  du  titre  de  conquerant :  la  vicT:oi« 

re. 


n  I  s  c  0  tj  R  s  I.         i^ 

re ,  dit-il,  m'appelle  au  bout  de  la  terre  , 
je  combattrai,  je  vaincrai,  ie  briferai  I'or- 
gueil  de  mes  enneniis ,  je  chargerai  leurs 
mains  de  fers;  &  la  terreur  de  mon  nom, 
conime  un  rempart  impenetrable  ,  defendra 
I'enir^e  de  mon  empire.  Enivre  de  cet  ef- 
poir,  il  oublie  que  la  fortune  eft  inconftan- 
te,  que  le  fardeau  de  la  milere  eft  pres- 
que  egalement  ("upporti^  par  le  vainqueur 
&  par  le  vaincu  f,  il  ne  fent  point  que  le  bien 
de  fes  fujets  ne  fert  que  de  pietexte  k  la 
fureur  guerriere,  &  que  c'eft  I'orgueil  qui 
forge  fes  armes  &  deploie  fes  etendards : 
toute  fon  attention  eft  fix6e  fur  le  char  6c 
la  pompe  du  triomnhe. 

Non  moins  puiilante  que  I'orgueil,  la 
crainte  produira  les  niemes  cffets ;  on  la 
verra  creer  des  fpectres  ,  les  r^pundre  au- 
tour  des  tombeaux  ,  &  dans  robfcurite  des 
bois  les  ofFrir  aux  regards  du  voyageur  eF« 
fraye  ,  s'emparer  de  toutes  les  facultes  de 
fon  ame ,  &  n'en  laifier  aucune  de  libre 
pour  conliderer  Tabfurdite  des  motifs  d'une 
terreur  ii  vaine. 

Non  feulement  les  paflions  ne  nous  lais- 
fent  confiderer  que  certaines  faces  des  ob* 
jets  qu'ellcs  nous  prefentent ,  niais  elles  nous 
trompent  encore,  en  nous  montrant  fou- 
vent  ces  memes  objets  ou  ils  n'exiftent 
pas.  On  fait  le  conte  d'un  cure  &  d'une 
dame  galante :  ils  avoient  oui  dire  que  la 
lune  dtoit  habitue,  ils  le  croyoient,  &,  le 
t^lefcope  en  main  ,  tous  deux  tachoient 
d'en  reconnoitre  les  habitants.  Si  je  ne  me 
tromj[>e ,  dit  d'abord  la  dame  ^fappergou  deux 

cm- 


^6  D  E   L'  E  S  P  R  I  T; 

ombres ;  elks  s''inclme}it  Tune  vers  P autre ;  Je 
n'tn  doute  point ,  ce  font  deux  amants  heu- 
reux..,.  Eh!  -fi  donc^  viadame  ^  reprend  le 
cure ,  CCS  deux  ombres  que  vous  voyezfont  deux 
clochers  d'une  cathedrak.  Ce  conte  ell  not  re 
hiftoire ;  nous  n'appercevons  le  plus  fou- 
vent  dans  les  chofes  que  ce  que  nous  defi- 
rons  y  trouver :  fur  la  terre,  comme  dans 
]a  lune  ,  des  paflions  differentes  nous  y 
feront  toujours  voir  ou  des  amants  ou  des 
clochers.  L'illufion  eft  uii  effet  neceflaire 
des  paflions,  dont  la  force  fe  mefure  pres- 
que  toujours  par  le  degre  d'aveuglement 
oil  elles  nous  plongent.  C'efl  ce  qu'avoit 
trt;s-bien  fenti  je  ne  fais  quelle  femme, 
qui,  furprife  par  fon  amant  entre  les  bras 
de  fon  rival,  ofa  lui  nier  le  fait  dont  il  ^- 
toit  temoin:  Qiwi!  lui  dli-il, vous pouj/ez  a 

ce  point  T impudence u^h ,  perfide  !  s'd- 

cria-t- elle ,  y^  le  vois,  tu  ne  ir^ aimes plus ; 
tu  crois  plus  ce  que  tu  vois ,  que  ce  que  je  tc 
dis,  Ce  mot  n'ell  pas  feulement  applica- 
ble a  la  palfion  de  I'amour,  mais  a  toutes 
les  paflions.  Toutes  nous  frappent  du  plus 
profond  aveuglement.  Lorfque  I'ambition  , 
par exemple,metles  armes  ^la  main  ^deux 
nations  puiffantes,  &  que  les  cicoyens  in- 
quiets  fe  demandent  les  uns  aux  autres  des 
nouvelles  :  d'une  part ,  quelle  facilite  a  croi- 
re  les  bonnes!  de  f autre ,  quelle  incredu- 
liie  fur  les  mauvaifes  !  Combien  de  fois  une 
trop  fotte  confianceen  desmoines  ignorants 
n'a-t-ellc  pas  fait  nier  a  des  Chretiens  la 
pornbilite  des  antipodes  ?  II  n'e!l:  point  de 
liecle  qui  5  par  quelque  affirmation  ou  quel- 

que 


DISCOURSI.  17 

que  negation  ridicule  ,  n'apprete  k  rire  au 
llecle  luivant.  IJne  folie  paflee  t;claire  ra- 
rement  les  homnies  far  leur  folie  pr^fente. 

Au  refte ,  ces  memes  paflions  ,  qu'on 
doit  regarder  comme  le  germe  d'une  infi- 
nite d'erreurs ,  font  aulB  la  iburce  de  nos 
lumieres.  Si  elles  nous  dgarent ,  elles  feu- 
ks  nous  donnent  la  force  necelfaire  pour 
marcher  f,  elles  feules  peuvent  nous  arracher 
h  cette  inertie  &  a  cette  parelle  toujours  pre- 
te  b.  faifir  toutes  les  faculi^s  de  notre  ame. 

Mais  ce  n'efl  pas  ici  le  lieu  d'txaminer  la 
verite  de  cette  propofuion.  Je  palle  main- 
tenant  k  la  feconde  caufe  de  nos  erreurs. 

C  H  A  P  I  T  R  E     III. 

De  Tignorance. 

Of?  prouve  ,  daf7s  ce  chapitre  ,  que  la  fecondt 
fource  de  nos  erreurs  cnnfifte  dans  rignoranct 
des  faits  de  la  comparaifon  di-fqueb  depend^ 
en  cbaque  genre ,  la  juflejfe.  de  nos  dicifions. 

Nous  nous  trompons,  lorfqu'entrain^s 
par  une  paffion  ,  &  fixant  toute  notre 
attention  fur  un  des  cotes  d'un  objet,nous 
voulons ,  par  ce  feul  cote ,  juger  de  I'ob- 
jet  entier.  Nous  nous  trompons  encore , 
lorfque,  nous  etablillant  juges  fur  une  ma- 
tiere,  notre  menioire  n'eft  point  chargee 
de  tous  les  faits  de  la  comparaifon  defquels 
depend  en  ce  genre  la  jufleUe  de  nos  de- 
cifions.  Ce  n'eft  pas  que  chacun  n'ait  Tef- 
prit  juile  ^  chacun  voit  bien  ce  qu'il  voit: 
niais,  ptsrlonne   ne  fe  deiiant  ail'ez  de  foa 

igno: 


18  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

ignorance ,  on  croit  trop  facilement  que 
ce  que  Ton  voit  dans  un  objet  eft  tout  ce 
que  Ton  y  peut  voir. 

Dans  les  queftions  un  pen  difficiles  ,  Pi* 
gnorance  doit  etre  regardee  comme  la 
principale  caufe  de  nos'erreurs,  Pour  fa* 
voir  combien ,  en  ce  cas ,  il  eft  facile  de 
fe  faire  illullon  k  foi-meme  j  &  comment , 
en  tirant  des  confequences  toujours  juftes 
de  leurs  principes,  les  hommes  arrivent  k 
des  r^fultats  enti6*ement  contradidloires, 
je  choifirai  pour  exemple  une  quellion  un 
peu  compliquee:  telle  eft  celle  di\  luxe, 
iur  laquelle  on  a  port^  des  jugements  tres- 
diffcrents ,  felon  qu'on  Fa  confiderde  fous- 
telle  ou  telle  face. 

Comme  le  mot  de  h/xe  eft  vague,  n'a 
aucun  fens  bien  determine ,  &  n'eft  ordi- 
naire ment  qu'une  exprelTion  relative  ,  il 
faut  d'abord  attacher  une  id^e  nette  a  ce 
mot  de  /uxe  pris  dans  une  figiiification 
rigoureufe  ,  6:  donner  enfuite  une  defini- 
tion du  luxe  confidere  par  rapport  b.  une 
ration  &  par  rapport  a  im  particulier. 

Dans  une  fignification  rigoureufe  ,  on 
doit  entendre,  par  h/xe ,  toute  efpecc  de 
fuperfluitds ,  c'eft-a-dire,  tout  ce  qui  n'eft 
pas  abfolument  ndcefl'aire  a  la  conlervation 
de  Thomme.  Lorfqu'il  s'agit  d'un  peuple 
police  &  des  particuliers  qui  le  compofent, 
ce  mot  de  luxe  a  une  tout  autre  iignifica- 
tion;  il  devient  abfolument  relaiif.  Le  luxe 
d'une  nation  polic^e  eft  Temploi  de  fes  ri- 
chelfes  k  ce  que  nomme  fuperfluites  le  peu- 
ple avec  lequel  on  compare  cette  nation. 

C'eft 


DISCOURSI.  19 

C'efl  le  cas  011  fe  trouve  TAngleterre  par 
rapport  a  la  Suifle, 

Le  luxe,  dans  un  particulier ,  efl:  pareil- 
lement  I'emploi  de  fes  richeffes  ^.  ce  que 
Ton  doit  appeller  fupertiuites  ,  eu  egard 
au  polle  que  cet  homme  occupe  dans  un 
^tat  ,  &  au  pays  dans  lequel  il  vit  :  tel 
^toit  le  luxe  de  Bourvalais. 

Cette  definition  donn^e ,  voyons  fous 
quels  afpedls  difterens  on  a  confidere  le  luxe 
des  nations ,  lorfque  les  uns  I'ont  regard^ 
comme  utile,  &  ies  autres  conime  nuifi- 
ble  k  I'etat. 

Les  premiers  ont  port^  leurs  regards  fur 
ces  manufactures  que  le  luxe  conflruit,  oi^i 
I'etranger  s'empreffe  d'echanger  fes  trefors 
centre  rinduftrie  d'une  nation,  lis  voient 
I'augmentation  des  richeffes  amener  i  fa 
fuite  I'augmentation  du  luxe  &  la  perfec- 
tion des  arts  propres  a  le  fatisfaire.  Le 
fiecle  du  luxe  leurparoitl'epoquede  la  gran- 
deur &  de  la  puilfance  d'un  etat.  L'abon- 
dance  d'argent  qu'il  fuppofe  &  qu'il  attire, 
rend,  difent-ils,  la  nation  heureufe  au  de- 
dans ,  &  redoutable  au  dehors.  C'eft  par 
I'argent  qu'on  foudoie  un  grand  nombre  de 
troupes,  qu'on  batit  des  magafms,  qu'on 
fournit  des  arcenaux  ,  qu'on  contracle ,  qu'on 
entretient  alliance  avec  de  grands  princes, 
&  qu'une  nation  enfin  peut  non  feulement 
•refiller,  mais  encore  commander  h  des  peu- 
ples  plusnombreux,  &  par  confdquent  plus 
ri^ellement  puilfans  qu'elie.  Si  le  luxe  rend 
un  etat  redoutable  au  dehors,  quelle  feli- 
QiU  ne  lui  procure -t-il  pas  an -dedans? 

l\ 


20  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

II  adoucit  les  raceurs;  il  cree  de  nouveaiix 
plaiiirs,  fournic  par  ce  moyen  k  la  fublis- 
tance  d'une  infinite  d'ouvriers.  II  excite 
une  cupidity  falutaire  qui  arrache  Thomme 
k  cette  inertie,  a  cet  ennui  qu"'on  doit  re- 
garder  comaie  une  des  maladies  les  plus 
communes  &  les  plus  cruelles  de  I'huma- 
Eite.  11  r^pand  par-tout  une  chaleur  vivi- 
fiante  ,  fait  circuler  la  vie  dans  tous  les 
membres  d'un  etat ,  y  reveille  I'induftrie  , 
fait  ouvrir  des  ports,  y  conftruit  des  vais- 
feauxjles  guide  h  travers  Tocean ,  &  rend 
enfin  communes  h  tous  les  hommes  les  pro- 
dudlions  &  les  richeifes  que  la  nature  ava- 
re  enferme  dans  les  gouffres  des  mers,dans 
les  abymes  de  la  terre  ,  ou  qu'elle  tient 
eparfes  dans  mille  climats  divers.  Voil^ ,  je 
penfe,  a  peu  pres  le  point  de  vue  fous  le- 
quel  le  luxe  fe  prefente  k  ceux  qui  le  con* 
fiderent  comme  utile  aux  etats. 

Examinonsmaintenant  I'afpedl:  fouslequel 
il  s'ofFre  aux  philofophes  qui  le  regardent 
comme  funeite  aux  nations. 

Le 

(a)  Le  luxe  fait  circuler  I'argent ;  il  le  retire  des-  cofFres 
ou  i'avarico  pourroi:  I'entaller:  c'eft  done  le  luxe,  difenc 
quelques  gens,  qui  reme:  I'equilibre  entre  les  fortunes  dis 
citoyens.  Ma  reponfe  a  ce  raidmnemenc,  c'eft  qu'ils  ne 
produit  point  cct  efFet.  Le  luxe  fuppofe  toujours  une  cau- 
fe  o'inegilit^  de  richefl'es  entre  les  citoyens.  Or  cette  cau- 
fe,  qui  fait  les  pretniers  riches,  doit,  lorfque  le  luxe  les  a 
ruines ,  en  reproduire  toujours  de  nouveaux :  fi  Ton  de'trui- 
foit  cette  caufe  d'inegalite  de  richefle";,  le  luxe  difparoitroit 
avcc  elle.  II  n'y  a  pas  de  ce  qu'nn  appelle  luxe  dans  les 
pays  ou  les  fortunes  des  citoyens  font  a  peu  pres  e'gales, 
J'ajouterai  a  ce  que  je  viens  de  dire,  que  ,  cette  inegalite 
de  richefl'es  aae  fois  e'tablie,  le  luxe  lul-meme  eft  en  par- 
tie  caufe  de  la  reproduction  perp^tuelle  du  luxe.  En  eff;t, 
t-ouc  hcmaie  qui  fe  raine  par  ion  laxsj  traufporce  li  plus 

grande 


D  I  S  C  O  U  R  S     I.  ftt . 

Le  bonheur  des  peuples  depend  ,  &  de 
la  felicit^  dont  ils  jouiirent  au-dedans,  iSc 
dii  refpect  qu'ils  infpirent  au-dehors. 

A  I'egard  du  premier  objet,  nous  pen- 
fons,  diront  ces  philofophes ,  que  le  luxe 
&.  les  richedes  qu'il  attire  dans  un  etatn'en 
rendroient  les  fujets  que  plus  heureux,  fi 
ces  ricbelTes  etoient  moinsinegalementpar- 
tag^es,  ik.  que  chacun  put  fe  p;ocurcr  les 
coramodites  dont  I'lndigenc^  le  force  i 
le  priver. 

Le  luxe  n'eft  done  pas  nnifible  comma 
luxe ,  mais  limplement  comme  I'effet  d'une 
grande  dilproporcion  entre  les  richedes  des 
citoyens  (<?).  Auffi  le  luxe  n'eil-il  jamais 
extreme ,  lorfque  le  partage  des  richeffes 
ifeft  pas  trop  in^gal ;  il  s'augmente  h  me- 
fure  qu'elles  le  raliemblent  en  un  plus  petit 
nombre  de  mains;  il  parvient  enfni  a  foa 
dernier  pi^rioie ,  lorfque  la  nation  fe  par- 
tage en  deux  claOTes,  dont  Tune  abonde  en 
fuperfluites ,  6;  I'autre  manque  du  necelTaire 

Arriv^ 

grande  partie  de  fes  richefles  dans  les  mains  des  arcifans  du 
luxe;  Ccux-ci ,  enrichis  des  depouiUes  d'une  infinite  de  dif- 
fipateurs,  deviennent  riches  i  lear  tour,  &  fe  ruinenc  de 
li  nii}me  maniere.  Or,  des  de'bris  de  cant  de  fortunes,  ce 
qui  rcflue  de  richelles  dans  les  campagnes  n'en  peuc  etre 
que  la  moindre  parcie,  parce  que  les  produftonis  de  la 
terre,  delVme'es  a  I'ufage  comniun  des  hommes,  ne  peu- 
vent  jamais  exce'der  un"  certain  prix. 

II  n'en  ell  pas  ainfi  de  ces  memes  produ£iions,  lorfqu'el- 
les  i.-:t  piffe  dans  les  manufidlures ,  &  qn'elles  ont  ete  em- 
ploye'es  par  I'induftrie  ;  elles  n'oric  al'irs  de  valeur  que 
celie  que  leur  donne  la  fancaifie;  le  prix  en  devient  excef- 
fif.  Le  luxe  dolt  done  toujours  retenir  I'argent  dans  le* 
mains  de  fes  artifans,  le  faire  toujours  circuler  dans  la 
mime  clafTe  d'hommes,  &  par  ce  moyen  eutretenir  cou» 
joufj  I'in^^alittf  des  ricbelTes  eotre  la  ciioyecs. 


aa  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

Arrive  une  fois  h  ce  point ,  Tetat  d'une 
nation  eft  d'autant  plus  cruel  qu'il  eft  incu- 
rable. Comment  remettre  alors  quelque  (^ga- 
lit^  dans  les  fortunes  descitoyens?  L'hom- 
nie  riche  aura  achete  de  grandes  feigneu- 
ries:  a  portee  de  profiter  du  derangement 
de  fes  voilins  ,  il  aura  rcuni,  en  pen  de 
temps ,  une  inlinit^  de  petites  proprieties  h 
Ion  domaine.  Le  nombre  des  proprietaires 
diminut^,  celui  des  journaliers  iera  augmen- 
ts: lorfque  ces  derniers  feront  ailez  mul- 
tiplies pour  qu'il  y  ait  plus  d'ouvriers  que 
d'ouvrage ,  alors  le  journalier  fuivra  le  cours 
de  toute  efpece  de  marchandife  ,  dont  la 
valeur  diminue  lorfqu'elle  eft  commune. 
D'ailleurs,  I'homme  riche,  qui  a  plus  de 
luxe  encore  que  de  richefles,  eft  interellei 
bailler  le  prix  des  journdes ,  h  n'offrir  au 
journalier  que  la  pale  abfolument  necefl'ai- 

re 

(J)  On  croic  communement  que  les  campagnes  font  mi- 
nxes par  les  corvees,  les  impoficions  ,  &  fur-touc  par  celle 
des  caiiles  ;  je  conviendrai  volontiers  qu'elles  fonc  tres- 
onereufes  .•  il  ne  faut  cependant  pas  imaginer  que  la  feule 
fiipprefHon  de  ce:  impoc  rendit  la  condicion  des  payfans 
fore  heureufe,  Dans  beaucoup  de  provinces,  la  journe'e  eft 
de  huic  fols.  Or,  de  ces  huit  fols,  fi  je  deduis  rimpoGtion 
de  Teglife,  c'eft-a-dire,  i  peu  pres  quatrevingt  -  dlx  fetes 
ou  dimanches ,  &  peut-ecre  une  crentaine  de  jours  dans 
I'anne'e  ou  Touvrier  efi  incommode  ,  fans  ouvragc,  ou  em- 
ploye aux  corve'es,  il  ne  lui  refte,  I'un  portan:  I'autre,  que 
fix  fols  par  jour:  tanc  qu'il  eft  garden,  je  veux  que  ces  fix 
fols  fourniflenc  a  fa  depenfe,  le  nourriffent,  le  vetenc,  le 
logent:  des  qu'il  fera  mari^,  ces  fix  fols  ne  pourronc  plus 
■lui  fuffire,  parce  que  ,  dans  les  premieres  annees  du  ma- 
riage,  la  femme,  enti^rement  occupee  a  feigner  ou  a  al- 
laicer  Ces  enfans,  ne  peuc  rien  gagner;  fuppofons  qu'on  lui 
fic  alors  remife  entiere  de  d  taille,  c'elt-a-dire,  cinq  on 
fix  francs,  il  auroit  a  peu  pres  un  liard  de  plus  a  de'penfer 
fir  jour ,  ox  ce  liard  ue  ctiPgeiQii  iuaaxsin  ficu  »  fa  fi- 


D  I  S  C  0  U  R  S    I.  23 

re  pour  fa  fubfiilance  (Ji)'.  le  btfoin  con- 
traint  ce  dernier  a  s'en  contenter^  mais  s'il 
lui  lurvient  quelque  maladie  ou  quelque 
augmentation  de  famille,  alors  faute  d'une 
nourriture  faine  ou  aiTez  abondante ,  il  de- 
vient  intirme  ,  il  meurt,  &  laiile  a  T^tat  une 
famille  de  niendiants.  Pour  prevenir  un 
pareil  malheur,  il  faudroit  avoir  recours  k 
un  nouveau  partage  des  terres:  partagetou- 
jours  injurte  &  impraticable.  11  eil  done 
evident  que,  le  luxe  parvenu  k  un  certain 
periode,  il  ell  impoflible  de  remettre  au- 
cune  egalit^  entre  la  fortune  des  citoyens. 
Alors  les  riches  &  les  richefles  fe  rendent 
dans  les  capitales,  ou  les  attirent  les  plai- 
firs  &  les  arts  du  luxe:  alors  la  campagne 
rede  inculte  &  pauvre ;  fept  ou  huit  mil- 
lions d'hommes  languiflfent  dans  la  mife- 
re  (c) ,  &  cinq  ou  fix  mille  vivent  dans  une 

opu-; 

tuition :  que  faudroit-il  done  faire  pour  la  reniire  heureu- 
fe  ?  haufler  confiderablement  le  prix  des  journees.  Pour 
cet  effet  il  faudroit  que  les  feigneurs  vecull'ent  habicuelle- 
menc  dans  leurs  terres  ;  a  Texemple  de  leurs  peres,  ils  re'- 
compenieroienc  les  fervices  de  leurs  domeftiques  par  le  don 
de  quelques  arpens  de  terra  ;  le  nombfe  des  proprie'taire* 
Eugmenteroit  infenfiblement ;  celui  des  journaliers  diminuc- 
roit;  &  ces  derniers,  devenus  plusrares,  mectroient  ieur 
peiPL-  a  plus  haiK  prix. 

(c)  II  eft  bien  fingulier  que  les  pays  vant^s  par  Ieur  luxe 
&  Ieur  police  foient  les  pays  ou  le  plus  grand  nombve  dea 
homines  ell  plus  malheureux  que  ne  Je  font  les  nations  fau- 
vages  ,  fi  me'prife'es  des  nations  police'es.  Qui  doute  que 
I'etat  du  fauvage  ne  foic  pre'tVrable  a  celui  du  payfin  ?  Le 
fauvage  n'a  point  ,  comme  lui ,  a  craindre  la  prilon  ,  ia 
furcharge  des  impots,  la  vexation  d'un  feigneur  ,  le  pou- 
voir  arbicrairL»  d'un  fib.ieleguei  il  n'eft  pdinc  perpe'tuelle- 
inent  humilie'  &  abruti  par  la  pre'fence  journaliere  d'hom- 
■  mes  plus  riches  &  plus  puiflans  que  lui  ;  fans  fupeneur, 
Uva  kryiwde,  plus  robifte  i^ue  le  piyfan  parce  qu'il  elt 

plus 


44  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

opulence  qui  les  rend  odieux,  fans  les  ren* 
dre  plus  heureux. 

En  etfet ,  que  peut  ajouter  au  bonheur 
d'un  homme  I'excellence  plus  ou  moins 
grande  de  fa  table?  Ne  lui  fuflit-il  pas  d'at- 
tendre  la  faim,  de  proportionner  les  exer- 
cices  ou  la  longueur  de  fcs  promenades  au 
mauvais  gout  de  fon  cuilinier,  pour  trou- 
ver  delicicux  tout  mets  qui  ne  I'era  pas  de- 
tellable?  D'ailleurs ,  la  frugalite  (^  Texer* 
cice  ne  le  font-ils  pas  echapper  a  toutes 
les  maladies  qu'occafionne  la  gourmandife 
irrit^e  par  la  bonne  chere?  Le  bonheur  ne 
depend  done  pas  de  I'excellence  de  la  table. 

II  ne  depend  pas  non  plus  de  la  magnifi- 
cence des  habits  ou  des  equipages :  iorf- 
qu'on  paroit  en  public  couvert  d'un  habit 
brod6  6c  traine  clans  un  char  brillant ,  on 
n'eprouve  pas  des  plaifirs  phyliques ,  qui 
font  les  feuls  plaifirs  r^els ;  on  efb,  tout 
au  plus,  allecT:e  d'un  plailir  de  vanit6,dont 
la  privation  feroit  peut-etre  infupportable, 

mais 

plus  heureux,  51  jouit  du  bonheur  de  I'e^jalite  ,  &  fur-tout 
<lu  bien  ineftimable  de  la  liberce,  fi  inuLiiement  redame'e 
par  la  plupart  des  nations. 

Dans  les  pays  polices,  I'art  de  la  l^giflacion  n'a  Convent 
fonliile  qu'a  faire  concourir  une  infinite  d'hommes  au  bon- 
heur d'un  petit  nombre;  a  tenir ,  pour  cet  efFet,  la  mulci, 
tude  dans  I'opprelTion  ,  t<  a  violer  envers  elle  tous  les 
dr;/its  de  Thuminite. 

Cependant,  le  vrai  efprit  legiOatif  ne  devroit  s'occuper 
que  du  bonheur  general.  Pour  procurer  ce  bonheur  aux 
holnmes,  peut-etre  taudroit -il  les  approcher  de  la  vie  de 
partear  ;  peur-t'tre  les  decouvertes  en  le'gifiation  nous  ra- 
me'neroDt-eiles ,  a  cet  egard  ,  au  point  d'uu  Ton  elt  d'a- 
bord  parti,  Kon  que  je  veuille  decider  une  queftion  fi  deli- 
cate, Ix.  qui  exigeroic  I'examen  le  plus  profond :  mais  j'a- 
VO'M  c^u'ii  cil  biea  c'toaQa.nc  que  taac  dc  t»rmes  diifcreiite* 

de 


DISCOURSI.  25 

mais  dont  la  jouilTance  elHnfipide.  Sans 
augmenter  ion  bohheur,  riiomme  riche  iie 
fait,  par  I'etalage  de  fon  luxe,  qu'olFenler 
rhumanit(§ ,  &  le  malheureux  qui ,  compa- 
lant  les  haillons  de  la  milere  aux  habits  de 
I'opulence,  s'imagine  qu'entre  le  bonheur 
du  riche  &  le  lien  il  n'y  a  pas  moinsde 
ditference  qu'entre  leurs  vetemencs^  qui  fe 
rappelle,  ^  cette  occalion,le  fouvenir  dou- 
loureux des  peines  qu'il  endure;  &  qui  fe 
trouve  ainfi  prive  du  feul  foulagement  de  Tin- 
fortune  ^  de  Toubli  niomentan^  de  fa  mifere. 

II  eft  done  certain ,  continueront  ces  phi- 
lofophes  ,  que  le  luxe  ne  fait  le  bonheur 
de  pertbnne;  tSc  qu'en  fuppofant  une  trop 
grande  in^galite  de  richeffes  entre  les  ci« 
toycns,il  iuppofe  le  nialheurdu plus  grand 
nombre  d'entr'eux.  Le  peuple,  chez  qui  le 
luxe  s'introduit  ,  n'ell:  done  pas  heureux 
eu-dedans  :  voyons  s'll  eft  refpecliable  aa 
dehors. 

L'abondance  d'argent  que  le  luxe  attire 

dans 

de  gouvernement  e'tabll«  du  molns  fijus  le  pr^cexte  da  bieft 
public,  que  tan:  de  !oix,  tanc  de  r»g-lecnorits ,  n'aien:  6:6^ 
chez.  1.1  pluparc  des  peuples,  q:ie  des  jnRrumencs  de  I'lDfur- 
tune  des  hommes.  Peut-etre  ne  peuc-oa  e-chapper  a  ce 
malheur  ,  fans  reyeuir  i  des  mceurs  infiniment  plis  limplds. 
Je  fens  bien  qu'il  f'audroic  alors  renoucer  a  une  infiniie  de 
phiCrs  dont  on  ne  peut  fe  detacher  fans  peine,  mais  ce  fi- 
crifice  cepenJ.int  feroit  un  devoir  ,  fi  le  bien  gene'ral  I'exi- 
geoit.  N'efl-on  pas  memo  en  droit  de  fjjpganner  cjui  I'ex- 
ireme  fe'licire  de  quelques  parricu'iers  eft  touj'ours  atrach-ie 
au  malheur  du  plus  grand  nombre  ?  Vrriie  afiTei  heureufe- 
mcnc  exprime'e  par  ess  deux  vers  fur  les  fauvages: 

Chex  etix  tcu:  ejl  comrnun ,  chez.  ettx  tout  ejl  egal^ 
Cnmmf  Hi  font  fans  falah ,  Us  font  f^tts  hi^it*.', 

Toms  I.  B 


ii6  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

dans  iin  etat ,  en  impofe  d'abord  il  rimagina- 
tion;  cet  etat  ell,  pour  quelques  inllants , 
itn  etat  puiiTant:  mais  cet  avantage  (fup- 
pofe  qu'il  puifle  exifler  quelque  avantage 
independant  du  bonheur  des  citoyens) 
n'eft,comme  le  remarque  M-.  Hume,  qu'un 
avantage  paifager.  Affez  femblables  aux 
mers ,  qui  fuccefliveraent  abandonnent  & 
couvrent  mille  plages  differentes ,  les  riches ' 
les  daivent  fuccellivement  parcourir  mille 
climats  divers  Lorrque,par  la  beaute  de  fes 
manufaftures  &  la  perfecftion  des  arts  de 
luxe  5  une  nation  a  atiire  chez  elle  I'argent 

des 

(//)  Ce  que  je  Jis  du  commerc?  des  marchandifes  de  luxe 
re  doit  pas  s'app::qi;er_a  tou'e  efpece  d*  eemmerce.  Les 
richefies  que  les  manutafiures  &  la  perfeQ:ion  des  arcs  du 
luxe  actireat  dans  un  ^nt,  n'y  Tunc  que  paflageres  &  n'aHg- 
nienten:  pas  la  t^iicice'  des  pjrticiiliers.  II  n'en  eft  pas  de 
me  me  des  richeiTes  qu'afcire  le  commerce  des  marchandifes 
qu'un  appelle  de  premiere  ne'celTire.  Ce  commerce  fuppofe 
ur.e  exc'.'ilence  culture  des  terres  ,  une  lljbdivifion  de  ce». 
nemcs  terres  en  une  innnice  de  petits  doir.aiaef  ,  &c  par 
confequenc  un  par^ige  bien  moins  iue'gal  des  richelfes.  Je 
iais  bien  que  le  commerce  des  denre'es  doit,  apres  un  cer- 
tain terns,  occafionner  aufil  une  rrcs-grande  difproportion 
entre  les  fortunes  des  ciroyens,  &  amener  le  luxe  a  fa  fui- 
te ;  mais  peut-etre  n'eft-il  pas  impo'Iible  d'arreter,  dans 
ce  cas,  les  progres  da  luxe.  Ce  qu'on  peur  du  moins  afTu- 
rer,  c'ell  que  13  rrunitm  des  richefles  en  un  plus  pe:it  nom- 
bre  de  mains  fe  f-iic  alors  bien  plus  lentement  ,  &z  pjrce 
que  les  proprie'taires  f<)nc  a  la  fois  culcivateurs  &  nego- 
Cians,  &  parce  que,  le  nombre  des  proprie'caires  ecanc  plus 
grand  &  ceiui  des  journaliers  plus  petit,  ceux-ci,  devenus 
plus  rares,  font,  comme  je  I'ai  die  dans  une  note  prece- 
dence, en  Scat  de  donner  la  loi,  de  taxer  leurs  journees,  & 
d'exiger  une  pale  fuffi'ante  pour  fubfiller  honnecemenc  eux 
&  leurs  families.  C'eft  ainfi  que  chacun  a  pare  aux  riches- 
fes  que  procure  aux  e'cats  le  commerce  des  denre'es.  J'a'ou- 
terai  de  plus,  que  ce  corr.merce  n'elt  pas  fujec  aux  memes 
re'volutijns  que  le  commerce  des  manufaiiures  de  luxe:  un 
arc,  une  manufacture  pafle  aifeincac  d'un  pays  dans  un  au- 
tre ; 


D  I  S  C  0  U  R  S.    I.  !:7 

des  peuples  voifins,  il  efl:  evident  que  le 
prix  des  denrees  &  de  la  raain-d'anivre 
doit  neceflaireinent  baiffer  chez  ces  peu- 
ples appauvris  ;  &  que  ces  peuples,  en  en- 
levant  quelques  manufacluriers ,  quelques 
ouvriers  a  cette  nation  riche ,  peuvent  Tao- 
pauvrir  a  fon  tour  en  I'approvilionnant ,  l\ 
meilleur  conipte  ,  des  marchandifes  dont 
cette  nation  les  fourniflbit  (^).  Or,  litOt 
que  la  difette  d'argent  fc  fait  feiuir  dans 
iin  ctat  accoutunit^  au  luxe  ,  la  nation  tOtji- 
be  dans  le  niepris. 

Pour  s'y  fouitraire  ,  il  faudroit  fe  rap- 
procher  d'une  vie  fimple  j  &  Its  moeurs, 

ainli 

tre;  mais  que!  tems  ne  fau:-il  pas  pour  vaincre  ri^noran- 
te  &  la  pirelTe  des  piyfans,  Si.  les  engager  a  s'adonner  z 
la  cuiturs  d'une  nouvelie  denre'e  ?  Pour  nararaliftr  ceue 
iiouvelie  denre.'  dans  un  pays,  il  fauc  un  foin  &  une  dJ- 
penfe  qui  doit  prefqus  tjujours  laifTer,  ac.tt'gard,  I'avan- 
uge  du  commerce  au  piys  ou  cette  denre'e  croic  nacurell;- 
menc,  &  dans  lequel  eUe  eil  depuis  long-tenis  culcivee. 

II  eft  cependant  un  cis,  peut-ctre  imagiaaire,  oii  Teca- 
bliflemsnt  des  mioufafbures  -X  le  commerce  des  ar:s  ds 
luxe  pourrolc  etre  regarde  comme  tres-ucile.  Ce  feroi:  lorf- 
que  i'etendue  tk  la  tertilice  d'un  pays  ne  feroienc  pas  pro- 
portionnees  au  nombre  de  fes  habit^ns ,  c'cft-i-iire,  iorf^ 
qu'un  ecat  02  poiirroic  nourrir  tous  Ces  cicoyens.  Alors  une 
nation  qui  ne  fera  point  a  porr^e  de  peupler  un  pays  tel 
quo  I'Amj'rique,  n'a  que  deux  partis  a  prendre;  i'un  d'ea- 
voyer  des  colonies  ravager  les  concre'es  voilines,  &  s'eca- 
biir  ,  comme  certains  pejples  ,  a  main  armee  ,  dans  des 
pays  afl'ez,  tertiles  pour  les  nourrir  ;  I'autre  ,  d'ecablir  des 
manufaclures,  de  Forcer  les  nations  voifines  d'y  lever  des 
marchandifes  ,  &  de  lui  apporter  en  e'change  les  denrees 
receffaires  a  la  fubiiftmce  d'un  c^rrain  nomijre  d'hdbitans. 
Entre  ces  deux  partis,  le  dernier  eft  fans  concredit  le  plus 
humain:  quel  qu3  foil  la  fore  des  armes  ,  viclorieufe  oti 
vaincue ,  toute  colonic  qui  entre  ,  a  main  armee  ,  dins  un 
pays ,  y  repand  certainemenr  plus  de  defolation  &  de  maux 
^ue  n'en  peuc  occaQouner  la  levee  d'une  eC'^icc  de  tribut  , 
lauias  ex't^t  par  la  farce  que  par  Thuauaite. 
13  2 


a8  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

ainfi  que  les  loix,  s'y  oppofent.  AufTi  1'^- 
poqiie  du  plus  grand  luxe  d'une  natiott 
elt-elle  ordinairement  I'epoque  la  plus  pro- 
chaine  de  fa  cbilte  &  de  Ion  avililTement. 
La  fdicit6  &  la  puiflance  apparente  que  le 
luxe  communique  ,  durant  quelques  in- 
Itants ,  aux  nations  ,  eft  comparable  h  ces 
ficvres  violentes  qui  pretent,  dans  le  tranl- 
port  ,  line  force  incroyable  au  malade 
qu'dles  devorent  ;  &  cjui  femblent  ne 
multiplier  les  forces  d'un  honime ,  que 
pour  le  priver  ,  au  d<fclin  de  I'acc^s,  & 
de  ces  memes  forces  &  de  la  vie. 

Pour  le  convaincre  de  cette  v^rite  ,  di* 
ront  encore  les  memes  philofophes,  chcr- 
chons  ce  qui  doit  rendre  une  nation  reel- 
lement  relpeclable  ^  fes  voifins  :  c'eft , 
fans  contredit,  le  nombre,  la  vigueur  de 
fes  citoyens,  leur  attachcment  pour  la  pa- 
trie  ,  &  enfin  leur  courage  &  leur  vcrtu. 

Quant  au  nombre  des  citoyens,  on  fait 
que  les  pays  de  luxe  ne  font  pas  les  plus 
peupl^sj  que,  dans  la  ineme  etendue  de 

tcrrein  , 

(c)  Cette  cnnfiimmatinn  d'hommes  eft  cependant  fi  rrar.- 
de,  qu'on  ne  pcut  (iiu  frt-mir  confije'rer  celle  que  fuppo- 
fe  notrc  comoierce  d' Ameri'jue.  L'humanite,  qui  cjinman- 
■de  Tamour  de  coua  I-ishoinnies,  veuc  que,  d-ins  U  traite  Hes 
negres,  je  metre  o'galemeiit  au  rang  des  miiheurs  &  la 
more  de  mes  compatriotes  &  celle  de  cane  d'Africains, 
qu'aniine  au  comhac  I'erpoir  de  Lire  des  prirbniiiers  6c  le 
ddir  de  les  '/changer  conire  nos  marchandifes.  Si  Ton 
fuppute  le  nam t re  d'hofnines  qui  p^ric,  rant  par  les  guer- 
res  que  dans  la  travcrfee  d'Atrique  e:>  Amerique;  qu'on  y 
ajoutc  ceiui  des  ne;.res  qui,  arrives  a  leur  de/linacioa  ,  de- 
VienneiK  h  vittime  dos  caprices,  de  !a  capiiite' &  du  pou- 
voir  arl'itr.ure  d'un  niaJtre;  &  qu'on  joip,ne  a  ce  nombre 
celui  des  cuoyms  qui  peaiien:  par  le  tea  ,  »e  niairrage  ou 

le 


D  I  S  C  0  U  R  S    T.  29 

terrein ,  la  Suiffe  peut  compter  plus  d'hti- 
biians  que  rElpagne,  la  Fiance  ,  &  mcme 
TAngleterre. 

La  confommation  d'hommes  ,  qu'occa- 
fionne  n^cfcirairement  un  grand  commerce 
(e),  n'eft  pas  en  ces  pays  I'unique  cauTc 
de  la  depopulation:  le  luxe  en  cree  mille 
autres ,  puifqu'il  attire  les  richeiles  dairs 
les  capitales,  laiflfe  les  campagnes  dans  fa 
difette,  favorife  le  pouvoir  arbitraire  &  par 
conrdquent  I'auguientation  des  I'ublidcs ,  & 
qu'il  donne  entin  aux  nations  opulcntcs  la 
facilite  de  contraiter  dcs  dettes  (/)  done 
elles  ne  peuvent  enfuite  s'acquiuer  fans 
furcharger  les  peuples  d'impots  on^reux. 
Or  ces  Viifferentes  caufes  de  dt^population  , 
en  plongeant  tout  un  pays  dans  la  mifere, 
y  doivent  neceflairement  alfoiblir  la  conlli- 
tution  des  corps.  Le  peuple  adonne  an 
luxe  n'efl:  jamais  un  peuple  robulle :  de  Ces 
citoyens,  les  uns  font  enerv^s  par  la  mol- 
leiTe ,  les  autres  ext^nu6s  par  le  befoin. 

Si  les  peuples  fauvages  ou  pauvi"es,com- 

me 

le  fcorbut  ;  qu'enfin  6n  y  ajoure  cflui  des  matelots  qui 
meurent  pendant  leur  fejour  a  Sc.  Domingui.-,  ou  par  les 
maladies  afFeft^es  a  la  temperature  particuliere  de  ce  cli- 
mat,  ou  par  les  fukes  d'un  libercinoge  touiours  ii  dange- 
reux  en  ce  pays  :  011  conviendra  qu'il  n'arnve  point  de 
barrique  de  fucre  en  Europe  qui  ne  foit  teinre  ^e  fang  hu- 
main.  Or  quel  homme,  a  la  vi\e  de»  malheurs  qu'occ.fiou- 
nent  la  culture  &  I'exportation  de  cette  denrce,  refufeioic 
de  s'en  priver,  &  ne  renonceroit  pas  a  un  plaiQr  acfccie 
par  les  Lrmes  Si  la  mort  de  tant  de  ma'.heureux?  Detour- 
no.ns  nos  regards  d'un  TpeiSacle  fi  funeflc,  &  qui  fait  tant 
de  honce  &  d'horreur  a  Thumanit^. 

(/)  La   Hoi! and e,  I'^ngleterre,  Ij  France  font  f bargees 
de  dectes^  &  la  SuiSe  ne  doit  rlen. 
B3 


so  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

me  le  remarque  le  chevalier  Fohrd,  ont  i 
cet  cgard  one  grande  fuperiorite  fur  les 
peuples  livr^s  au  luxe ;  c'eft  que  le  labou- 
reur  eft,  chez  les  nations  paiivres  ,  Ibu,- 
vcnt  plus  riche  que  chez  les  nations  opu- 
lentes^  c'elc  qu'un  paylan  Suiffe  eft  plus  a 
fon  aire  qu'un  payfan  Francois  (gy 

Four  former  des  corps  robuftes ,  il  faut 
line  nourriture  fimple  ,  mais  faine  &  affez 
abondante;  un  exereice  qui,  fans  etre  ex- 
ceflif  5  foil  fort ;  une  grande  habitude  k  fup- 
porrer  les  intemperies  des  faifons,  habitu- 
de que  contractent  les  payians,  qui,  par 
cette  railon  ,  font  infiniment  plus  propres 
h.  foutenir  les  fatigues  de  la  guerre  que  des 
manufaduriers,  la  plupart  habitues  a  une 
vie  fedentaire.  C'eft  auffi  chez  les  nations 
pauvres  que  fe  forment  ces  armees  infati- 
gables  qui  changent  le  deftin  des  empires. 

Quels  remparts  oppofercit  k  ces  nations 
un  pays  livre  au  luxe  &  a  la  molleiTeV  li- 
ne peut  leur  en  impofer  ni  par  le  nombre, 
iji  par  la  force  de  fes  habitants.  L'attache- 
ment  pour  la  patrie,  dira-t-on  ,  peut  fup- 
pleer  au  nombre  »5c  a  la  force  des  citoyens. 
Mais  qui  produiroit  en  ces  pays  cet  amour 
vertueux  de  la  patrie  ?  L'ord're  des  pay- 
fans  , 

0)  II  ne  fuffir  pzs,  dit  Grotius,  que  le  peuple  fbit  pour- 
vu  des  chofes  abfoh.'men:  necefiiires  a  fa  confervation  &  a 
fa  vie;  il  faut  encore  qu'il  ait  i'agreable. 

{h)  En  confequerce,  i'on  a  toujours  regarde  Tefprit  mi- 
liraire  comma  incompatible  avec  I'efprit  de  commerce:  ce 
n'eft  pa;  qu'on  ne  j  uifle  du  mains  les  concilier  juilqu'a  un 
certain  point;  mais  c'eft  <^u*en  poiicique  ce  probleme  e!l 
un  des  plus  ditSciles  a  reloudre.  Ceux  qui  ,  jufju'a  prc- 
ftDc  ,  one  eciit  fur  ie   commerce,  Tont  traii^  comme  une 

queflion 


D  I  S  C  0  U  R  S    I.  31 

fans,  qui  compofe  a  liii  feul  les  deux  tiers 
de  chaque  nation,  y  elt  malheureux :  celui 
des  artifans  n'y  pollede  rien  ;  tranfi^laRte 
de  fou  village  dans  une  manufaclure  ou 
une  boutique,  &  de  cette  boutique  dans 
une  autre,  I'artifan  ell  familiarile  avec  ri- 
dee  du  displacement  ^  il  ne  peut  contracter 
d'attachement  pour  aucun  lieu,  aflure  prcf- 
que  par-tout  de  fa  fubfiilance ,  il  doit  fe^ 
regarder  non  comme  le  citoyen  d\in  pays  ,' 
mais  comme  ua  habitant  du  monde. 

Un  pareil  peuple  ne  peut  done  fe  d'din- 
guer  long-temps  par  fon  courage  ^  paice 
que,  dans  un  peuple,  le  courage  eft  or- 
dinairement  ,  ou  I'eflet  de  la  vigueur  du 
corps ,  de  cette  coniiance  aveugle  ea  fes 
forces  qui  cache  aux  bommes  la  moitie  du 
peril  auquel  i!s  s'expofent,  ou  rclfct  d'nn 
violent  amour  pour  la  patrie  qui  leur  fait 
d^daigner  les  dangers:  or  ie  luxe  tavit ,  a 
la  longue  ,  ces  deux  fources  de  courage 
(K).  Peut-etre  la  cupidite  en  ouvriroit-elle 
une  troifieme,  fi  nous  vivions  encore  dans 
ces  iiecles  barbares  ou  Ton  reduifoit  les 
peuples  en  fervitude,  SiouTon  abandonnoit 
les  villes  au  pillage.  Le  foldat  n'etant  plus 
niaintenant  excite  par  ce  motif,  ii  ne  pent 

I'etre 


O'leflion  ifole'ei  ils  n'onr  pas  aflez  fortement  Tcnri  que  tout 
a  Ics  reflets ;  qu'en  faic  dt  gouvernemenc  ,  il  n'eft  point 
propremeiic  de  queftion  ifoiee;  qu'en  ce  genre,  le  mcrite 
d'un  auteur  confifte  a  lier  enfemble  toures  les  parties  de 
radminiftration;  &  qu'ennn  un  etat  eft  une  machine  mue 
par  difFerf.ns  refTorts ,  dont  il  faut  augmenter  ou  diminuer 
la  force  proporcionne'ment  au  jeu  de  ces  reflorcs  entr'eux, 
&  k  j'eflfec  qu'on  veut  produire. 

B4 


32  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

I'^tre  que  par  ce  qu'on  appelle  rbonnetiT| 
or  le  dcfir  de  I'honneur  s'atti^dit  chez  urv 
peuple,  lorlque  rainour  des  richefles  s'y 
ailurae  (/).  En  vain  diroit-on  que  les  na- 
tions riches  gagnent  du  nioins  en  bonheur 
&  en  plailirs  ce  qu'elles  perdent  en  vertu 
&  en  courage:  un  Spartiate  (/^)  n'^toit  pas 
n-.oins  heureux  qu'un  Perfe ;  les  premiers 
Remains,  dont  le  courage  ctoit  recompenfe 
par  le  don  de  quelques  denrdes,  n'auroient 
point  envie  le  fort  de  CraiTus. 

Ca'ius  Duillius,  qui,pf.r  ordre  du  f^nat, 
ctoit  tous  les  foirs  reconduit  k  fa  maifon 
•k  la  clarte  des  flambeaux  &  au  Ton  des  flu- 
tes, n'dtoit  pas  moins  fenfib-e  h  ce  con- 
cert groflier  que  nous  le  fomm.es  k  la  plus 
briilante  fonaie.  Mais ,  en  accordant  que 
les  nations  opulentes  fe  procure nt  quel- 
ques  commodit^s  inconnues  aux  peuples 
pauvres,  qui  jouira  de  ces  commodii^sV  un 
petit  norabre  d'hommes  privilegi<^s  &  ri- 
ches,  qui,fe  prenant  pour  la  nation  entie- 
re,  concluent  de  leur  aifance  particuliere 
que  le  payfan  eft  heureux.  Mais  quandme- 
Bie  ces  commodites  feroient  reparties  en- 
tre  un  plus  grand  nombre  de  citoyens ,  de 
quel  prix  eft  cet  avantage  compart  h  ccux 
que  procurent  ^  des  peuples  pauvres  une 
ame  forte ,  courageufe ,  &  ennemie  de  I'efcla- 

vage "? 

(!)  J\  eft  imuila  tl'avertir  que  le  luxe  eft ,  a  cet  ^gard  , 
p]iis  dargcrfux  pour  une  nation  fituee  en  terre  ferme  que 
pour  des  inlilaires;  leurs  remparts  font  leurs  vaifleaox,  & 
Jeurs  foldats  les  matelots. 

(t)  Un  jour  qu'on  faifoic  devant  Alcibiade  t'eloge  de 
la  valeur  des  Spartiates :  de  qttoi  i'eton>,c-t.i,n ,  difoir-il?  .i 
la  vie  malkeHrfufe  qnits  mcnent  ,   ih  ne  doi'ver.t  avulr  rien 

de 


DISCOURSI.  33 

vage?  Les  nations  chez  qui  le  luxe  s'intro- 
duic  font  tot  ou  tard  vidimes  du  defpotis- 
me^  elles  prefentent  des  mains  foibles  & 
d^biles  aux  fers  dont  la  tyrannie  veut  les 
charger.  Comment  s'y  Ibuftraire  ?  Dans 
ces  nations  ,  les  uns  vivent  dans  la  mol- 
lelfe,  &  la  mollelTe  ne  penfe  ni  ne  pv^- 
voit:  les  autres  languilfent  dans  la  mifere; 
&  le  befoin  prellant,  entierement  occupc 
k  fe  fatisfaire  ,  n'eleve  point  fes  regards 
jufqu\\  la  liberty.  Dans  la  forme  dei'poti- 
que  ,  les  richelTes  de  ces  nations  font  A 
leurs  maitres^  dans  la  forme  r^publicaine, 
elles  appartienntnt  aux  gens  puillanrs  , 
comma  aux  peuples  courageux  qui  les  a- 
voilinent. 

5,  Apportez-nous  vos  tr^fors,  auroient 
5,  pu  dire  les  Remains  aux  Carthaginoisi 
5,  ils  nous  appartiennent.  Rome  ik  Carttia- 
5,  ge  ont  toutes  deux  voulu  s'enrichir,mais 
,,  elles  ont  pris  des  routes  ditFerentes  pour 
,,  arriver  a  ce  but.  Tandis  que  vous  en- 
5,  couragiez  Tinduftrie  de  vos  ciioyens , 
5,  que  vous  etablifliez  des  manufactures, 
,,  que  vous  couvriez  la  mer  de  vos  vais- 
,,  feaux,  que  vous  alliez  reconnoitre  des 
„  cotes  inhabit^es,  &  que  vous  attiriez 
,,  chez  vous  tout  Tor  des  Efpagnes  <5c 
,,  de    I'Afrique  j  nous,    plus  prudents  , 

„  nous 

Je  Ji  p^t'Jfe  ijne  de  mo»r:r.  Cette  pb'ifiDrerje  ^toit  celle  d'un 
jeune  homnie  nouiri  dans  le  luxe  :  Alcib'ude  i'e  trompoit  , 
&  Lacede'mone  n'envioit  pas  !e  bonbeur  d'Achenes  C'sH 
ce  qui  faifbit  dire  a  un  ancien,  4a' il  etoit  plus  doux  d« 
vivre,  comnie  les  Spartiates,  a  I'ombre  des  bonnes  toix, 
(pi  I'otnbre  ies  bi>cages,  comme  hs  Sybarite*. 

B5 


34  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

5,  nous  endiirclffions  nos  foldats  aiix  fa- 
,,  tigues  de  la  guerre,  nous  elevions  leur 
5  5  courage,  nous  favions  que  Findultrleux 
5,  ne  travailloit  que  pour  le  brave.  Le 
55  temps  de  jouir  eft  arrive^  rendez-nous 
5,  des  bieus  que  vous  etes  dans  Timpuis- 
„  fance  de  defendre  ".Si  lesRomains  n'ont 
pas  tenu  ce  langage,  ,du  moins  leur  con- 
duite  prouve-t -elle  qu'ils  etoient  affecles 
des  fentiments  que  ce  difcours  fuppofe. 
Comment  la  pauvrete  de  Rome  n'eut-elle 
pas  commande  a  la  richeffe  de  Carthage, 
<!•:  conferve,  ii  cet  egard  ,  Tavantage  que 
prefque  loutes  les  nation,*  pauvres  ont 
iur  les  nations  opnlentes?  IS''a-t-on  pas 
vu  la  frugale  Lactdemone  triompher  de  la 
riche  &  commer^ante  Aihenes  ?  les  Ro- 
. mains  fouler  aux  pieds  les  fceptres  d'or  de 
TAlie?  N'a-t-on  pa?  vu  TEgypteJa  Phe- 
nicie,  Tyr,  Sidon ,  Rhodes,  Genes,  Ve- 
nife  fubjuguees  ou  du-moins  humilees  par 
des  peuples  qu'eiles  appelloient  barbares? 
Et  qui  lait  fi  on  ne  verra  pas  un  jour  la 
riche  Hollande,  moins  heureufe  au  dedans 
que  la  Suifle  ,  oppofer  k  les  ennemis  une 
refinance  moins  opiniatre?  Voilk  i'ous  quel 
point  de  vueieluxe  fe  prelente  aux  phi- 
Jofophes  qui  Tont  regarde  comme  funcfte 
aux  nationsr 

La  conclufion  de  ce  que  je  viens  de  di- 
re,  c'eft  que  les  hommes,  en  voyant  bien 
ce  qu'iis  voient ,  en  tirant  des  confequen. 
ces  tr6s-juftes  de  leurs  principes,  arrivent 
cependant  a  des  rcfuliats  fouvent  contra- 

die* 


D  I  S  C  0  U  R  5     I.         ^i; 

didoires  j  parce  qii'ils  n'ont  pas  dans  la 
niemoire  tons  les  objets  de  ]a  comparai- 
fon  defquels  doit  rdulter  la  verite  qu'ils 
cherchent. 

II  eft  ,  je  penfe  ,  inutile  de  dire  qu'en 
prefentant  la  queftion  de  luxe  Ibus  deux 
afpecls  differents  ,  je  ne  pretends  point  de- 
cider fi  le  luxe  eil  reellement  nuifible  on 
utile  aux  etats:  ii  faudroit,  pour  refoudre 
exaiileraentceprobleme  moral,  entrer  dans 
des  details  Strangers  k  I'objet  que  je  me 
propofej  j'ai  feulement  voulu  prouver,  par 
cet  example,  que,  dans  les  queftions  coni- 
pliqudes  &  fur  iefquelles  on  juge  Tans  pas- 
lions,  on  ne  fe  trompe  jamais  que  pur  igno- 
rance ,  c'eft-a-dire,  en  imaginant  qut  le 
cote  qu'on  voir  dans  un  objet  eft  tout  ce 
qu'il  y  a  a  voir  dans  ce  meme  objet. 

C  H  A  P  I  T  RE    IV. 

De  Tabus  des  mots. 

Oiielques  exemphs  des  errcurs  occafionnees  par 
rignoranci  de  la  vraie  jlgnificatton  dcs  mots. 

UN  E  autre  caufe  d'erreur ,  &  qui  tient 
pareillement  aTignorance  ,  c'eft  I'abus 
des  mots  ,  &  les  idees  peu  nettes  qu'on  y 
attache.  Mr.  Locke  a  fi  heureulenu^nttraitd 
ce  fujet ,  que  je  ne  m'cn  permets  rt;.xa.men 
que  pour  epar^ner  la  peine  des  recherches 
aux  lecieurs  ,  qui  tous  n'ont  pas  rouvrage 
de  ce philofophe  egalenicnt  prefent  a  I'efprit. 
Delcartes  avoit  d^j'\  dit  ,  avant  Locke , 
que  les  Peripat^iicicns,  retiancln;s  derriere 
ii  6  Tob- 


S6         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

I'obfcurit^  des  mots  ,  etoient  aflez  fembla- 
bles  i  des  aveugles  qui ,  pour  rendre  le  com- 
bat egal,  attireroient  un  homme  clairvoyant 
dans  une  caverne  obfcure  :  que  cet  homme  , 
ajoutoit-il,    lache  donner  du  jour  k  la  ca- 
verne ,  qu'il  force  les  P^ripateticiens  d'at- 
tacher  des  idees  nettes  aux  mots  dont  lis 
fe  fervent,  fon  triomphe  eft  affurd.  D'aprfes 
Defcartes  &  Locke  ,   ]e  vais  done  prouver 
qu'en  m^taphyfique  &  en  morale  ,    Tabus 
des  mots  &  I'ignorance  de  leur  vraie  ligni- 
lication  eft ,  fi  f  ofe  le  dire  ,  un  labyrinthe 
nu  les  plus  grands  genies  fe  font  quelque- 
foisegares.  Je  prendrai  pourexemples  quel- 
ques-uns  de  ces  mots  qui  ont  excit6  les 
difputes  les  plus  longues  Cs:  les  plus  vives  en- 
trelesphilofophes  :  telsfont,  enmetaphyfi- 
qMe,  les  mots  ditTitatiere^  ^efpact^dCinfini. 
L'on  a  de  tous  terns  &  tour-  ^-tour  fou- 
tenu  que  la  matiere  fentoit  ou  ne  fentoit 
pas,  &  Ton  a  fur  cefujet  difputetr^s-lon- 
guement  &  tr6s  -  vaguement.  L'on  s'ellavi- 
\i  tr^s-tard  de  fe  demander  fur  quoi  Ton 
•disputoit  ,  &  d'attacher  une  idee  pr^cife  4 
ce  'mot  de  matiere.    Si  d'abord  Ton  en  edt 
fiTLt  la  fignitication  ,    on  eut  reconnu  qu»$ 
les  hommes  Etoient  ,  fi  je  I'iDfe  dire  ,    les 
createurs  de  la  matiere  ,  que  k  matiere  n'^- 
toit  pas  un  ^tre  ,   qu"ii  n'y  avoit  dans  U 
nature  que  des  ifidividus  auxquelson  avoit 
donne  le  nom  de  corps ,  &  qu'on  ne  pou- 
voit  entendre  par  ce  mot  de  matiere  que 
la  colledlion  des   proprietes   communes   i 
tous  les  corps.    La  fignincation  de  ce  mot 
ainfi  d^termin^e ,  il  ne  s\agiiToit  plus  que 


D  I  S  C  0  U  R  S    I.  57 

de  favoir  fi  I'etendue  ,  la  folidit^  ,  I'imp^- 
retrabilite  ^toient  les  feulesproprietesconi- 
.munes  k  tous  les  corps  ,  &  fi  la  dt^couver- 
te  d'une  force  ,  telle  ,  par  exemple  ,  que 
I'attracTiion  ,  ne  pouvoit  pas  faire  foup^on- 
ner  que  les  corps  eiiffent  encore  quelques 
proprietes  inconnues  ,  telle  que  la  fsculte 
de  fentir,  qui,  ne  fe  manifeihnt  que  darts 
les  corps  organifts  des  animaux  ,  pcuvoit 
^tre  cependant  commune  a  tous  les  indivi- 
dus.  La  quellion  r^duite  h  ce  point  ,  on 
eut  alovs  fenti  que  ,  s'il  eft  ,  a  la  rigueur, 
impoffible  de  d^montrer  que  tous  les  corps 
Ibient  abfolumentinfenfibles,  tout  homme, 
qui  n'eft  pas ,  fur  ce  fujet ,  eclair^  par  la  re- 
velation ,  re  peut  decider  la  quellion  qu'ea 
calciilant&  comparant  la  probability  decet* 
te  opinion  avec  la  probability  de  i'opinion 
contraire. 

Pour  terminer  cette  difpute  ,  il  n'^toit 
done  point  neceflfaire  de  batir  diff^rents  fys- 
l&mesdu  monde,  de  fe  perdredansla  coin." 
binaifon  des  poffibilites  ,  &  de  faire  ces 
efforts  prodigieux  d'efprit  qui  n'ont  about! 
&  n'ont  du  rdelleraent  aboutir  qu';^  des  er- 
reurs  plus  ou  moins  ing^nieufes.  En  effct 
(qu'il  me  foit  permis  de  le  remarquer  ici), 
s'il  faut  tirer  tout  le  parti  poflibU  de  I'ob- 
fervation,  il  faut  ne  marcher  qu'avec  elle  , 
s'arreter  au  moment  qu'elle  nous  abandor^- 
ne ,  &  avoir  le  courage  d'ignorer  ce  qu'oii 
ne  peut  encore  favoir. 

Inllruits  par  les  erreurs  des  grands  horn- 

mes  qui  nous  ont  precedes  ,    nous  devoris 

fentir  que  nos  obfervations  multipli«es  & 

B  7  '       ra&- 


35  B  E    L'  E  S  P  R  I  T: 

TaiTemblees  fuffifent  a  peine  pour  former 
quelques  -  uns  de  ces  lyllemes  partiels  ren- 
fermes  chns  le  lyfterae  general:  que  c'efl 
des  profondeurs  de  I'imagination  qu'on  a 
jufqu'.^  prelent  tire  celui  de  Tunivers  ^  & 
que,  li  Ton  u'a  jamais  que  des  nouvelles 
tronqu^es  des  pays  eloignes  de  nous  ,  les 
philoibphes  n'ont  pareillement  que  des  nou- 
velles tronquees  du  fylleme  du  monde. 
Avec  beaucoup  d'efprit  &  de  combinailbns  , 
lis  ne  debiteront  jamais  que  des  fables  , 
jufqu'k  ce  que  le  terns  &  le  hazard  leur 
aient  donne  un  fait  general  auquel  tous 
les  autre spuifient  fe  rapporter. 

Ce  que  j'ai  dit  du  mot  de  mat'tere  ,  je  le 
dis  de  celui  ^tfpace.\  la  plupart  des  philo- 
fophes  en  ont  fait  un  etre  ,  &  I'ignorance 
de  la  lignification  de  ce  mot  a  donne  lieu 
a  de  longues  diCputes  {a).  lis  les  auroient 
•abreg^es  ,  s'ils  avoient  attache  une  idee 
nette  ^  ce  mot  :  ils  feroient  alors  convenus 
querefpace,  confid^re  abflraclivement ,  eft 
le  pur  n^ant ;  que  Tefpace ,  confider^  dans 


appercu  entre  deux  montagneselev^es  :  in- 
tervalle  qui ,  n'etant  occupe  que  par  I'air, 
c'eft  -  ^  -  dire  ,  par  un  corps  qui  d'une  cer- 
taine  diftance  ne  fait  fur  nous  aucune  im- 
preffion  fenfible ,.  a  du  nous  donner  une 
idee  du  vuide  ,  qui  n'ell:  autre  chofe  que 
ia  poflibilite  de  nous  reprefenter  des  raon- 

tagnts 

-(■'}  Voyei  les  difputes  de  Clarcke  U  de  Leibnitz. 


D  I  S  C  O  U  R  S    L  39 

tagnes  dloigndes  les  uties  des  autres,  fans 
que  la  dilbnce  qui  les  fepare  ibit  remplie 
par  aucun  corps. 

A  regard  de  I'id^e  de  r/>^y?«i,  renfermee 
encore  dans  Fidee  de  Vefpace^  je  dis  que 
nous  ne  devons  cette  idee  de  I'infini  qu'a 
la  puiflance  qu'un  hopime  place  dans  une 
plaine  a  d'en  reculer  toujours  les  limites , 
fans  qu'on  puiffe,  a  cet  egard  ,  fixer  le  ter- 
me  ou  fon  imagination  doive  s'arreter :  IV^- 
fence  de  homes  eft  done ,  en  quelque  genre 
que  ce  foit,la  feule  idee  que  nous  puiffions 
avoir  de  I'infini.  Si  les  philofophes,  avant 
que  d'etablir  aucune  opinion  fur  ce  fujet, 
avoient  determine  la  iignification  de  ce  mot 
diwfini^  je  crois  que,  forces  d'adopter  la 
definition  ci-delTus ,  ils  n'auroient  pas  per- 
du leur  terns  a  des  difputes  frivoles.  Cell 
a  la  faufie  philofophie  des  fiecles  pr^c^dents 
qu'on  doit  principalement  attribuer  Tigno- 
rance  groffiere  ou  nous  fommes  de  la  vraie 
fignification  des  mots  :  cette  philofophie  con* 
filloit  prefque  entierement  dans  Tart  d'en 
abufer.  Cet  art, qui  faifoit  toute  la  fcience 
des  fcholaftiques  ,  confondoit  toutes  les 
iddes;  &  Tobfcurit^  qu'il  jettoit  fur  toutes 
les  expreffions  ,  fe  r^pandoit  gdn^ralemenc 
fur  toutes  les  fciences ,  &  principalement 
fur  la  morale. 

Lorfque  le  c^lebre  Mr.  de  la  Rochefou- 
cault  dit  que  Tamour-propre  eft  le  princi- 
pe  de  toutes  nos  anions,  combien  I'igno- 
lance  de  la  vraie  fignification  de  ce  mot 
amour-propre  ne  fouleva-t-elle  pas  de  gens 
toutre  cet  illuftre  auteur?On  prit  Famour- 

propre 


40  D  E    L'  E  S  P  R  I  T: 

propre  pour  orgueil  &  vanit^ ;  &  Ton  s'i- 
magina,  en  confequence,  que  Mr.  de  la 
Rochefoucault  placojt  dans  le  vice  la  four- 
ce  de  toutes  les  vertus.  II  6tok  cependant 
faciJe  d'appercevoir  que  i'amour- propre, 
ou  Tamour  de  foi,n'^toit  autre  cholequ'un 
fentiment  grave  en  nous  par  la  nature  ^  que 
ce  fentiment  fe  transformoit  dans  chaque 
homme  en  vice  ou  en  vertu  ,  felon  les  gouts 
&i  les  palTions  qui  Tanimoient^  &  que  I'a- 
niour- propre,  diffdremment  modifi^,  pro- 
duifait  egalement  I'orgueil  &  la  modellie. 

La  connoiffance  de  ces  idees  auroit  pre- 
ferve  Mr.  de  la  Rochefoucault  du  reproche 
tant  repete,  qu'il  voyoit  riiumanit^  trop  en 
roir^il  I'a  connue  telle  qu'elle  eil,  Je  con* 
viens  que  la  vue  nette  de  I'indifftrrence  de 
prefque  tousles  hommesanotre  ^gard,e{l 
nn  fpeclacle  affligeant  pour  notre  vanity ; 
mais  enfin  il  faut  prendre  les  hommes  com- 
nie  ils  font:  s'irriter  contre  les  eSets  de 
leur  amour-propre,  c'eft  fe  plaindre  des 
giboulees  du  printems,  des  ardeurs  de  I'e- 
t^,  des  pluies  de  Tautomne,  &  des  glaces 
de  I'hyver. 

Pour  aimer  les  hommes,  il  faut  en  at- 
tendre  peu :  pour  voir  leurs  d^fauts  fans 
2igreur,il  faut  s'aecoutumer  h  les  leur  par- 
donner,  fentirque  I'indulgence  e(i  une  jus- 
tice que  la  foible  humanite  efb  en  droit 
d'exiger  de  la  fagcffe.  On  rien  de  plus  pro- 
pre a  nous  porter  i  Tindulgence ,  a  fermer 
nos  coeurs  a  la  haine,-\  les  ouvrirauxprin- 
cipes  d'une  morale  humaine  &  douce,  que 
la  connoiffance  profonde  du  cceur  humain, 

telle 


D  I  S  C  0  U  R  S    I.  4^ 

telle  que  Tavoit  Mr.  de  la  Rochefoncault: 
aulTi  les  hommes  les  plus  ^claires  ont-ils 
prefque  toujours  ^te  les  plus  indulgens.  Que 
de  maximesd'humanit^  r^panduesdans  Iturs 
ouvrages !  Fivez ,  difoit  Platon  ,  aveo-  vos  in- 
firieurs  &  vos  domeftiques  comtne.  avsc  dcs  a- 
mis  malheurettx.  „ Entendrai-je  toujours,  di- 
,,  foit  un  philofophe  Indien,  les  riches  s'e- 
,,  crier.  Seigneur ,  frappe  qniconque  naus 
,,  dtJrobe  la  moindre  parcelle  de  nos  biens ; 
5,  tandis  que,  d'une  voix  plaintive  &  les 
5,  mains  6tenduc-s  vers  le  ciel,  le  pauvr^ 
„  dit, Seigneur  5  fais-moi  part  des  biens  qua 
,,  tu  prodigues  au  riche;  &  fi  de  plus  ia- 
,,  fortunes  m'en  enlevent  une  partie  ,  je 
,,  n'implorerai  point  ta  vengeance,  &  je 
,,  conlidererai  ces  larcins  de  Tail  dont  on 
5,  voit ,  au  terns  des  femailles,  les  colom- 
5,  bes  fe  riipandre  dans  les  champs  pour  y 
5,  chercher  leur  nourriture". 

Au  refte,  fi  le  mot  d'amour-propre ,  mal 
entendu,  a  fouleve  tant  de  petits  elpnts 
contre  Mr.  de  la  Rochefoncault  ,  quelles 
dilputes,  plus  ferieufes  encore,  n'a  point 
occafionne  le  mot  de  lihrtef  difputes  qu'on 
eut  facileraent  termin^es,  fi  tous  les  hom- 
mes, aufli  amis  de  la  verite  que  le  P.  Ma- 
lebranch^,  fuffent  convenus  ,  comme  cet 
habile  th^ologien,  dans  {2.  Premotion  Phyfi' 
que ,  que  la  liberie  etoit  un  tnyjlere.  Lorfquon 
me-  fou[fe  fur  cette  quejlion  ,  difoit -il  ,  js. 
Jiiis  force  de  niarriter  tout  court.  Ce  n'elt 
pas  qu'on  ne  puide  fe  former  une  idee  net- 
te  du  mot  de  liherte^  pris  dans  une  fignitt- 
cation  commune.  L'horame  lib  re  ell  Thorn* 

me 


42  D  E    L'  E  S  P  Pv  I  T. 

me  qui  n'eft  ni  charged  de  fers  ,  ni  detenu 
dans  les  prifons  ,  ni  intimide,  comme  I'ef- 
clave,  par  la  crainte  des  cliatimens ;  en  ce 
fens,  la  liberte  de  I'homme  conlifte  dans 
Texercice  libre  de  fa  puiiVance :  je  dis  de  (a 
paifl'ance  ,  parce  qu'il  feroit  ridicule  de 
prendre  pour  une  non-lihcrti  rimpuiffance  oli 
nous  tbmmes  de  percer  la  nue  comme  I'ai- 
gle  ,  de  vivre  fous  les  eaux  comme  la  baleine, 
&  de  nous  faire  roi ,  pape ,  ou  empereur. 

On  a  done  une  idee  nette  de  ce  mot  de 
liherti^  puis  dans  une  flgniiication  commu- 
ne. II  n'en  eil  pas  ainfi  lorfqu'on  applique 
ce  mot  de  lihzrU  d  la  volonte.  Que  feroit- 
ce  alors  que  la  liberie  ?  On  ne  pourroit 
entendre,  par  ce  mot,  que  le  pouvoir  li- 
bre de  vouloir  ou  de  ne  pas  vouloir  une 
chofe  ;  mais  ce  pouvoir  fuppoferoit  qu'il 
peut  y  avoir  dcs  volontes  fans  motifs ,  & 
par  confequent  des  effets  fans  caufe.  II 
faudroit  done  que  nous  puffions  egalement 
nous  vouloir  du  bien  &  du  mal ;  fuppofi- 
tion  abfolument  impoffible.  En  etfet,  fi  le 
defir  du  plailir  ell  le  principe  de  toutesnos 
penfees  &  de  toutes  nos  actions ,  fi  tous 
les  hommes  tendent  continuellement  vers 
leur  bonheur  reel  ou  apparent,  toutes  nos 
voiontcs  ne  font  done  que  I'effet  de  cette 
tendance.  En  ce  fens,  on  ne  peut  done  atta- 

cher 

fO  II  efl  encore  des  gens  qui  regarden*  la  fafpenfion 
d'efprlt  comme  una  preuve  de  ia  liberte  ;  ils  ne  s'apper- 
9i)ivenc  pas  que  la  furpenfion  eft  aufTi  n^ceflaire  que  la  pre- 
cipi  atiun  dans  les  jugemens  ;  iorfque  ,  faute  d'examen , 
Ton  s'eft  expofe'  a  quelque  malheur ,  inftruic  par  I'infor- 
.wce,  I'amour  de  foi  doit  noas  nc'ceifiter  a  la  fufpenfion. 

Ox 


D  I  S  C  0  U  R  S    I,  43 

cher  aucune  idee  nette  h  ce  mot  de  Uherti. 
Mais,  dira-t-on  ,  li  Ton  ell:  ndcefiite  a  pour- 
fuivre  le  bonheur  par-tout  oii  Ton  Tapper* 
9oit,  du  moins  fommcs-nous  libres  Cur  le 
choix  des  moyens  que  nous  employons  pour 
nous  rendre  heureux  (Z')?  Oui ,  K^pondrai- 
je :  mais  libre  n'eft  alors  qu'un  fynonyjne 
d'edaire,  &  Ton  ne  fait  que  confondre  ces 
deux  notions:  felon  qu'un  homme  faura 
plus  ou  moins  de  procedure  &  de  }urirpiu- 
dence,  qu'il  fera  conduit  dans  fes  affaires 
par  un  avocat  plus  ou  moins  habile  ,  il 
prendra  un  parti  meilleur  ou  moins  bon  ; 
mais,  quelque  parti  qu'il  prenne,  le  defir 
de  Ton  bonheur  lui  fera  toujours  choifir  le 
parti  qui  lui  paroitra  le  plus  convefiable  k 
its  interets,  fes  gouts,  fes  paifions,  &  eu' 
fin  a  ce  qu'il  regarde  comme  fon  bonheur. 

Comment  pourroit-on  philofophiquement 
expliquer  le  probleme  de  la  liberte?  Si, 
comme  M.  Locke  Fa  prouve,  nous  fommes 
difciples  des  amis,  des  parents,  des  lectu- 
res, &  enfin  de  tous  les  objets  qui  nous 
environnent,  il  faut  que  toutes  nos  penfees 
&  nos  volont^s  foient  des  effets  immediats 
ou  des  fuites  neceflairesdes  impreffions  que 
nous  avons  recues. 

On  ne  pent  done  fe  former  aucune  idee 
de  ce  mot  de  hhrt6^  appliqud  a  la  volon- 

td 

On  fe  trompe  pareillement  fur  le  mot  driih'rat'on  :  noes 
croyons  de'iiberer  lorfque  nous  avons,  par  exemple,  a  choi- 
fir enrre  deux  plaiGrs  a  pcu  pres  egaux  &  prcfque  en  eq::!- 
libre;  cepeiidant,  I'on  ne  fair  alors  que  prendre  pour  de  ibe- 
ration  )a  ler.teur  avec  hquelle,  encre  deux  poids  a  peu  prcs 
egaux,  ]e  plus  pefanc  emporce  ua  des  badins  de  la  baUnce. 


U  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

t^  (f)  ,•  il  faut  la  conlid^rer  comme  un 
niyftere;  s'ecrier  avec  S.  Paul,  0  altitudo! 
convenir  que  la  thdologie  feule  peut  dil- 
courir  fur  une  pareille  matiere  ,  &  qu'un 
traite  pliilofophique  de  la  liberty  ne  leroit 
qu'un  traits  des  etFets  fans  caufe. 

On  voit  quel  germe  ^ternel  de  difputes 
&  de  calamit^s  renferme  fouvent  Tigno- 
rance  de  la  vraie  fignification  des  mots.  Sans 
parler  du  fang  verft  par  les  haines  &  les 
difputes  theologiques, difputes  prefque  tou- 
tes  fondles  fur  un  abus  de  mots,  quels  au- 
tres  malheurs  encore  cett€  ignorance  n'a-t- 
elle  point  produits ,  &  dans'^quelles  erreurs 
n'a-t-elle  point  jett6  les  nations? 

Ces  erreurs  font  plus  multipliees  qu'on 
ne  penfe.  On  fait  ce  conte  d'un  Suiffe :  on 
lui  avoit  configuc  une  pone  des  Tuileries, 

avec 

(c)  .„  La  liberte,  difoient  les  Stoi'ciens,  eft  une  chime- 
„  re.  Faute  de  connoitre  les  motifs  de  raffembler- les  cir- 
„  conftances  qui  nous  determinent  a  agir  d'une  certaine 
„  maniere ,  nous  nous  croyons  libres.  Peut-on  penfer  qae 
,,  I'homme  ait  v^ritablemenc  le  pouvoir  de  fe  deccrminer  ? 
„  Ne  font-ce  pas  plutot  les  objets  ext<5rieurs,  combines  de 
„  mille  fa^ons  differences ,  qui  le  pouflent  &  le  determi- 
„  rent  ?  Sa  volonte'  eft-elle  une  facuk^  vague  &c  inde'pen- 
,,  dante,  qui  agifle  fans  choix  &  par  caprice?  Elie  agic, 
„  foir  en  confequence  d'un  jugemenc  ,  d'un  aiSte  de  I'en- 
,,  rendemenc  ,  qui  lui  repre'fence  que  telle  chofe  eft  plus 
,,  avanrageufe  a  (es  interets  que  toute  autre ;  foic  au'inde'- 
„  pendamment  de  cet  aiSe  les  circonftances  ou  un  nomme 
„  fe  trouve  rinclinent,  la  forcenc  a  fe  tourner  d'un  cer- 
,,  tain  cote;  &  il  fe  flatte  alors  qu'il  s'y  eft  teurne  libre- 
„  ment,  quoiqu'il  n'ait  pas  pu  voulo  r  fe  tourner  d'un  au- 
',,  tre".  Hiftoire  critique  de  la  philofofihie. 
^  {d)  Lorfqu'on  voit  un  chancelier  avec  fa  fimarre ,  fa  hr- 
ge  perruque  &  fon  air  compofe,  s'il  n'eft  point,  dit  Mon- 
taigne, de  tableau  plus  plaifanc  a  fe  faire  que  de  fe  peindrc 
ce  mem.-?  chancelier  confommant  I'cEuvre  du  mariageipeut- 
ctre  n'eft-on  pas  moins  Knt^  de  rire,  lorfqu'on  voit  I'air 

fou- 


DISCOURSI.  45 

avec  d(*fenre  d'y  laiiTer  entrer  peifonne. 
Un  bourgeois  s'y  prefente  :  On  nentre 
point  ^  lui  dit  le  SuiiTe.  Jujji -,  repond  le 
bourgeois  ,7£;  ne  veux  point  aitrer  ^  mai%  for- 

tir  (cukment  du  pont-royal jlh  !  s'il  s'a • 

git  de  for  tir  ,  reprend  le  SuiiTe  ,  mon/ieur, 
vous  pou-oez  pafjr  (ci).  Qui  le  croiroit "?  ce 
conte  ell  Thilloire  du  peuple  Remain.  Ce- 
I'ar  le  prt^fente  dans  la  place  publique ,  il 
veut  s'y  faire  couronner^  &  les  Romains, 
faute  d'attacher  des  idees  precifes  au  mot 
de  royaut^  ,  lui  accordent  ,  ibus  le  nom 
dlmperator^  la  puiflance  qu'ils  lui  refufent 
fous  le  nom  de  rcx. 

Ce  que  je  dis  des  Romains  peut  genera* 
lement  s'appliquer  k  tous  les  divans  &  k 
tous  le  confeils  des  princes.  Parmi  les  peu> 
pies,  comme  parmi  les  Ibuverains,  il  n'eti 
ell  aucnn  que  Tabus  des  mots  n'ait  prdci- 

pite 

foucieux  &  la  gravlt^  importance  avec  1  iquelle  certains  vifirs 
e'afl^yenc  au  divan  pour  opiner  &  conclurre,  comme  le  Suil- 
fe ,  Jlh'  i'il  i'^git  dejortir,  monfieHT,  vous  pnnvez  faffer, 
Les  applications  de  ce  mot  font  (i  faciles  &  ti  tiequentes , 
qu'on  peut  s'en  fier  a  cet  e'gard  a  la  fagacit^  des  ieiieurs,  Sc 
les  atTurer  qu'iis  trouveront  par-tout  des  fentlnelles  Suifles. 

Je  ne  puis  m'empecher  oe  rapporter  encore  a  ce  fujeC 
un  fait  iifl'ei  plaifant ;  c'efl  la  reponfe  d'un  An^lois  a  ur» 
miniilre  J'etac.  Rien  de  plus  ridicule  ,  difoit  le  miniflre 
2UX  courtifans ,  que  la  maniere  dont  fs  tient  le  confeil  cfce/. 
quelques  nations  negres.  Reprefentez- vous  une  chambre 
d'affemblee  ou  font  plac^es  une  douiaine  de  grjndes  cru- 
ches  ou  jsirres  a  moitie  pleines  d'eau ;  c'eft  It  que,  nuds  tie 
d'un  pas  gravi,  fe  rendenc  une  douiaine  de  conleiliers  d'e- 
tat: arrives  dans  cet:e  chambre.  chacun  faute  dans  fa  cru- 
che  ,  s')'  e  ifonce  jul.|u'au  cou  ;  ^  c'eft  dans  cette  pofture 
qu'',:-~  c^v.i  8c  qu'on  delibere  fur  les  affaires  d'etat.  Mais 
vous  lie  riat  pas?  dit  le  miniilre  au  ft.igneur  la  plus  pres 
delui.  C'e't,  rcpondit-il,  que  je  vols  tous  les  jours  quel- 
qii:-  chafe  de  pius  plaif.nt  encore.  Quoi  done  ?  reprit  le 
miniilre. --^'^r^  unsays  oit  Us  :rnchts Jeules  ticnnoit  confeil. 


46  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

pitd  dans  quelque  erreur  groHiere.  Pour 
echapper  k  ce  piege ,  il  faudroit ,  fuivant 
le  conCeil  de  Leibnitz,  compoler  une  lan- 
gue  philofophique ,  dans  laquelle  on  deter- 
niineroit  la  fignilication  precife  de  chaque 
mot.  Les  liommes  alors  pourroient  s'en- 
tendre  ,  fe  transmettre  exadleinent  leurs 
idees,  les  difpntes,  qu'eternife  Tabus  des 
mots,  fe  terraineroient;  &  les  hommes , 
dans  routes  les  Iciences,  feroient  bien-tot 
forces  d'adopter  les  meraes  principes. 

Mais  Texecution  d'un  projet  li  utile  & 
fi  defirable  ell  peut-Stre  impoflible.  Ce 
n'eft  point  aux  philofophes,  c'ell  au  befoin 
qifon  doit  Tinvention  des  langues;  &  le 
befoin ,  en  ce  genre  ,  n'ell;  pas  difficile  i 
fatisfaire  En  confequence,  on  a  d'abord 
attache  quelques  faufles  idees  a  certains 
mots',  enfuite  on  a  combind ,  compare  ces 
idees  <5c  ces  mots  entr'eux ;  chaque  nou- 
velle  combinaifon  a  produit  une  nouvelle 
erreur;  ces  erreurs  fe  font  multipliees,  & 
en  fe  multipliant,  fe  font  tellement  compli- 
quees  qu'il  feroit  maintenant  impoiiible, 
fans  une  peine  &  un  travail  infini  ,  d'en 
fuivre  &  d'en  decouvrir  la  fource.  11  en 
ell  des  langues  comme  d'un  calcul  algebri- 
que:  il  s'y  gliil'e  d'abord  quelques  erreurs; 
ces  erreurs.  ne  font  pas  sppergues;  on  cal- 
cule  d'apres  fes  premiers  calculs;  de  pro* 
pofition  cu  propofition.  Ton  arrive  a  des 
confequenccs  entierement  ridicules.  On  en 
fent  I'abfurdite  :  mais  comment  retrouver 
Tendroit  ou  s'ell:  glilTee  la  premiere  erreur? 
Pour  at  ellet ,  il  faudioit  rvifaire  &  reve- 

rifief 


D  I  S  C  O  U  R  S    I.  47 

rlfier  un  grand  nombre  decalculs^  nialheu- 
reufement  il  eft  peu  de  gens  qui  puifTent 
Tentreprendre ,  encore  moins  qui  le  veuil- 
lent,  fur-tout  lorsque   Finter^t  des  hom* 
rues  puiiiants  s'oppofe  d  cette  verification. 
J'ai  montre  les  vraies  caufes  de  nos  faux 
jugements  ^  j'ai  fait   voir  que  toutes  les 
erreurs  de  I'efprit  ont  leur  fource  ou  dans 
lespaffions,  ou  dans  I'ignorance,  foit  de 
certains  faits,  foit  de  la  vraie  lignilication 
de  certains  mots.     L'erreur  n'elt  done  pas 
clfentiellement  attachee  h  la  nature  de  Tef- 
prit  hnmain^nos  faux  jugements  font  done 
I'effet  de  caufes  accidentelles,  qui  ne  Tup- 
pofent  point  en  nous  une  faculte  de  juger 
diftincle  de  la  faculte  de  fentir  ^  I'erreur  n'cft 
done  qu'un  accident ,  d'ou  il  fuit  que  tous 
leshommesont  eflentiellement  Tefprit  julle. 
Ces  principes  une  fois   admis ,    rien  ne 
m'empcche  maintenant  d'avancer,  qu&  ju- 
ger, comme  je  I'ai  dejk  prouve,  n'eft  pro- 
prement  que  fentir. 

La  conclufion  gdn^rale  de  ce  difcourslj 
c'eft  que  I'efprit  pent  etre  confidere  ou  com- 
me la  faculte  produclirice  de  nos  pen  fees ;  & 
I'efprit,  en  ce  fens,  n'eil:  que  fenfibilite  & 
me  moire :  ou  I'efprit  peut  etre  regarde  com- 
me un  elTet  de  ces  memes  facultes ;  &,dans 
cette  feconde  fignification  ,  I'efprit  n'cft 
qu'un  aflemblage  de  penfees ,  &  peut  fe  fub- 
divifer  dans  chaque  homme  en  autant  de 
parties  que  cet  homme  a  d'idees. 

Voil^  les  deux  afpects  fouslefquelsfepre*' 
fente  Tefprit  confidere  en  lui-meme  :  e^ami- 
nbns  maintenant  ce  quec'eftqueTefpritpar 
-.■^nnort  a  la  fociet^.  DE 


DE  UESPRIT. 

DISCOURS     II. 

DE  UESPRIT  PAR  RAPPORT 
A  LA  SOCIE  TE\ 

CHAPITRE    PREMIER. 

Idie  ginlrak. 

LA  Science  n'eft  que  le  fonvenir  ou  des 
faits  ou  des  idees  d'autrui :  VE/prit^ 
diftiugufc  de  \2i  Scief2ce^  eft  done  un  ali'em- 
blage  d'idees  neuves  quelconques. 

Cette  definition  de  Tefprit  eft  jufce ,  elle 
ell  meme  tr^s-inftru(ftiv2  pour  un  philofo- 
phe;  mais  elie  ne  peut  etre  g^ndralement 
adoptde:  il  faut  au  public  une  di^linition 
qui  le  mette  a  portee  de  comparer  les  diff^- 
rents  elprits  entr'eux ,  &  de  jugcr  de  leur 
force  &  de  leur  <^tendue.  Or,  11  Ton  admet- 
toit  la  definition  que  je  viens  de  donner, 
comment  le  public  mefureroit-il  Tecendue 
d'efprit  d'un  homnie  qui donneroit  au  public 
une  lille  exadle  des  idees  de  cet  homme  ? 
comment  diilinguer  en  lui  la  fcience  6c 
I'eiprif? 

iJuppofons  que  je  pretende  k  ladecouver* 
te  d'une  idee  dej^  connue :  il  faudroit  que 

le 

{a)  A  la  demarche,  ^  I'habitude  du  corps  ,  ce  danfear 
pretend  connoitre  le  cara£lere  d'un  homtr.e.  Un  Stranger 
Ic  prefence  un  jour  dans  fa  faiie;  De  qml  fays  etes-ions? 
lui  demjnde  Marcel.     Je  fms    jinglois,..  rots,  Angluis  ! 


DE  L'ESPRIT  DISCOURS  II.  49 

le  public  ,  pour  favoir  fi  je  meiite  reelle- 
ment  a  cet  ^gard  le  titre  de  fecond  inveii- 
teur,  fi\t  preTiminairement  ce  que  j'ai  la, 
vu  &  entendu  :  connoiflance  qu'il  ne  veut 
ni  ne  peut  acquerir.  D'ailleurs ,  dans  Thy- 
pothefe  impoflible  que  le  public  put  avoir 
un  denombrement  exacl  &  de  la  quantite 
&  de  Felpece  des  idees  d'un  homme  ,  je  dis 
qu'en  confequence  de  ce  denombrement , 
le  public  feroit  fouvent  force  de  placer  au 
rang  des  genies,  des  hommes  auxquels  il 
ne  ibupijonne  pasmeme  qu'on  puille  accor- 
der  le  titre  d'hommes  d'efprit :  tels  font  en 
general  tous  les  artiftes. 

Quelque  frivole  que  paroiiTe  un  art ,  cet 
art  cependant  eft  fufceptible  de  combinai- 
fons  inlinies.  Lorfque  ^Marcel ,  la  main  ap- 
puyee  fur  le  front,  roeil  (ixe,  le  corps  im- 
mobile ,  &  dans  I'attitude  d'une  meditation 
profonde,  s'ecrie  tout-a-coup,  en  voyant 
danfer  fon  ecoliere,  que  de  cbofes  dans  un 
menuet !  il  eft  certain  que  ce  danfeur  ap- 
percevoit  alors ,  dans  la  maniere  de  plier, 
de  rejever  &  d'emboiter  fes  pas  jdes  adref- 
fes  invifibles  aux  yeux  ordinaires  C/f) ,  (5c 
que  fon  exclamation  n'eft  ridicule  que  par 
la  trop  grande  importance  mife  a  de  pe- 
tites  choles.  Or,  fi  I'art  de  la  danfe  ren- 
ferme  un  tres-grand  nombre  d'idees  &  de 
combinaifons ,  qui  fait  li  I'arc  de  la  decla- 
mation 

ent  fart  a  C ii dmtn'Jlratlen  puhllque ,  <^  font  «nc  port'on  de 
la  pitiffance  foiivcraine !  Non  ,  monfici'.r :  cc  front  halffe  ,  ce 
regard  tlmlde ,  cctte  demarche  Inccrtahic,  ne  »i'itti>i9fi;cat  qftg 
I'cfclave  titre  d'tta  eleClsur, 

Tomt  L  C 


50  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

ination  ne  ruppofe  point ,  dans  I'adlrice 
qui  y  excelle  ,  autant  d'iJees  qu'en  em- 
ploie  un  politique  pour  former  un  fyllerae 
ue  gouvernemenf?  Qui  peut  aflurer,  lorl- 
qu'on  confulte  nos  bons  remans, que  ,  dans 
ies  geftes,  la  parure  &  les  dilcours  etudies 
d'une  coquette  paifaite  ,  il  n'entre  pas 
autant  de  combinaifons  &  d'idees  qu'en 
exige  la  decouvLTte  de  quelque  fylleme  du 
monde  ;  &  qu'en  des  genres  tres-ditre- 
rents ,  la  Le  Couvreur  &  Ninon  de  TEn- 
clos  n'aient  eu  autant  d'eforit  qu'Ariftote 
&  Solon  ? 

Je  ne  pretends  pas  demontrer  a  la  ri- 
gueur  la  verity  de  cette  propofition  ;  mais 
laire  feulement  fentir  que ,  toute  ridicule 
qu'elle  paroilFe,  il  n'efi:  cependant  perfonne 
qui  puiii'e  la  relbudre  exaclement. 

Trop  Ibuvent  dupes  de  notre  ignoran- 
ce ,  nous  prenons  pour  les  iimites  d'un  art 
celles  que  .cette  meme  ignorance  lui  don^^ 
ne  :  mais  fuppofons  qu'on  put  ,  h.  cet  e- 
gard,  d^tromper  le  public  ,  je  dis  qu'en 
i'eclairant  on  ne  changeroit  rien  k  fa  ma- 
niere  de  juger.  II  ne  uiefurera  jamais  Ton 
eflime  pour  un  art  uniquement  I'ur  ie  nom- 
bre  plus  ou  moins  grand  de  combinaifons 
uecelfaires  pour  y  rcuffir;  i.  parce  que  le 
denombrement  en  eft  impoffible  k  faire ;  2. 
parce  qu'il  ne  doit  conliderer  I'efprit  que 
du  point  de  vue  fous  lequel  il  eft  impor- 
tant de  le  connoitre  ,   e'eft-a-dire  ,  par 

rap- 

(i)  Le  vulgiire  rellreint  communemcnc  h  fignlfication 
Je  ce  mot  hitercc  au  feiil  amnar  de  I'argenc  ;  le  leftejr 
^catre  lencira  qua  je  prcnas  ce  moc  <Jaa5  un  I'ecs  p'us  c- 


D  I  S  C  0  U  R  S.    11.         .'^i 

rapport  ii  la  foci^te.  Or,  fous  cet  afpect, 
je  dis  que  Tclprit  n'ell:  qu'un  affcmblage  , 
plus  ou  moins  nombreux ,  non  feulemcnt 
d'id6es  neuves,  mais  encore  d'idees  int^- 
redantes  pour  le  public  ^  &  que  c'ell 
moins  au  nombre  6c  h  la  fineflfe  ,  qu'au 
choix  heureux  de  nos  ideas ,  qu'on  a  atla- 
cM  la  reputation  d'homme  d'elbrit. 

En  elTet,  ii  les  combinaifons  du  jeu  des 
dchecs  font  infinics  ,  fi  Ton  n'y  pent  ex- 
celler  fans  en  faire  un  grand  no m 'ore, pour- 
quoi  le  public  ne  donne-t-il  pas  aux  grands 
joueurs  d'echecs  le  titre  de  grands  efprits? 
C'eft  que  leurs  idees  ne  lui  font  utiles  ni 
comme  agreables  ni  comme  inllruclives," 
&  qu'il  n'a  par  confdquent  nul  interet  de 
les  ellimer:  or  i'intdrS-t  (Z'}  prefide  a  tons 
nos  jugements.  Si  le  public  a  toujours  fait 
peu  de  cas  de  ces  erreurs  dont  Tinvention 
luppofe  quelquefois  plus  de  combinaifons 
&  d'efprit  que  la  decouverte  d'une  veritc  , 
&  s'il  etlime  plus  Locke  que  Mdlebrau- 
che ,  c'eft  qu'il  mefure  toujours  fon  ellime 
fur  fon  interet.  A  quelle  autre  balance 
peferoit-il  le  mcrite  des  idees  des  hommes? 
Chaque  particulier  juge  des  chofes  &  des 
perfonnes  par  rimpreffion  agriiable  ou  del- 
agrdable  qu'il  en  recoit  :  le  public  n'elfc 
que  Talfemblage  de  tons  les  particiiliers; 
il  ne  pent  done  jamais  prendre  que  fon  uti- 
lity pour  regie  de  fes  jugements. 

Ce  point  de  vue,  fous  lequel  j'examine 

Tcfprit, 

lendu ,  &  que  je  I'appliqu?  genc'ralerricnt  ii  rout  ce  cui  peu 
UUU5  procurer  des  paiUrs,  ou  nous  fuuftruire  i  des  p^ine 
C    2 


52  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

Tefprit,  eft,  je  crois,  le  feul  fous  leqiiel  il 
doive  ^tre  conlidere.  Cell  runique  ma- 
niere  d'apprecier  le  merite  de  chaque  idee, 
de  fixer  fur  ce  point  Tincertitude  de  nos 
jugements,  &  de  decouvrir  enlin  la  caufe 
de  Teconnante  diverlite  des  opinions  des 
hommes  en  matiere  d'efprit;  diverfite  ab- 
folunient  dependante  de  la  difference  de 
leurs  paflions,  de  leurs  idees,  de  leurs  pre- 
juges,  de  leurs  fentiments  ,  6c  par  confe- 
quent  de  leurs  interets. 

II  feroit  en  elfet  bien  iingulier  que  I'inte- 
ret  general  (6-)  eiit  mis  le  prix  aux  differen- 
tes  actions  des  hommes  f,  qu'il  leur  eut  don- 
ne  les  nonis  de  veitueuies  ,de  vicieufes  ou 
de  permifes,  felon  qu'elles  etoient  utiles, 
nuifibles  ou  indifferentes  au  public ;  &  que 
ce  meme  interet  n'eut  pas  ete  I'unique  dif- 
penfateur  de  reilime  ou  du  mepris  attache 
aux  idees  des  hommes. 

On  peut  ranger  les  idees,  ainfi  que  Ics 
a<5lions,  fous  trois  clafles  dilTerentes. 

Les  idees  utiles:  &,  prenant  cette  ex- 
prellion  dans  le  fens  ie  plus  etendu,  j'en- 
tends  ,  par  ce  mot  ,  toute  idee  propre  ii 
nous  inllruire  ou  a  nous  amufer. 

Les  idees  nuilibles:  ce  font  celles  qui 
font  fur  nous  une  im predion  contraire. 

Les  idees  indiiferentes :  je  ,veux  dire  tou- 
tes  celles  qui ,  peu  agreables  en  elles-memes, 
ou  devenues  trop  familieres,  ne  font  pref- 
que  aucune  impreilioii  fur  nous.    Or ,  de 

pareil- 

(f)  On  fent  que  je  park  ici  en  qualicJ  de  politque,  6c 
con  de  chcOiOgieu. 


D  I  S  C  0  U  R  S     II.  53 

pareilles  idees  n'ont  prefque  point  d'exif- 
tence  ,  &  ne  peuvent,pour  ainli  dire, por- 
ter qu'iin  inllant  le  nom  d'indillerentes; 
leur  duree  ou  leur  fucceflion ,  qui  les  rend 
ennuyeules ,  les  fait  bientot  rentier  dans  la 
clalFe  des  idees  nuifibles. 

Pour  faire  fentir  combien  cette  maniere 
de  confid^rer  I'efprit  eft  feccnde  en  veri- 
tes ,  je  feral  fucceiTivement  rapplication 
des  principes  que  j'etablis,  aux  adlions  & 
aux  id(^es  des  hommes  ;  &  je  prouverai 
qu'en  tout  temps,  en  tout  lieu,  tani  en 
matiere  de  morale  qu'en  niatiere  d'elprit , 
c'eft  rint^ret  perfonnel  qui  dicle  le  juge- 
ment  des  particuliers ,  &  I'interet  general 
qui  dicle  celui  des  nations :  qu'ainli  c'eft 
toujours,  de  la  part  du  public  comme  des 
particuliers ,  I'amour  ou  la  reconnoiflance 
qui  loue  ,  la  haine  ou  la  vengeance  qui 
meprife. 

Pour  ddmontrer  cette  vdrit^ ,  &  faire  ap- 
percevoir  I'exadle  &  perpetuelle  reflemblan* 
ce  de  nos  manieres  de  juger,  foit  les  ac- 
tions, foit  les  idees  des  hommes,  je  confi- 
ddrerai  la  probitd  &  Tefprit  b.  dilfdrents  ^- 
gards,  &relativement,  i.  a  un  particulier, 
2.  k  une  petite  fociet^  ,  3.  h  une  nation , 
4.  aux  diffdrents  fiecles  &  aux  ditferents 
pays,  5.  aTunivers  entier:  ik  prenant  tou- 
jours I'experience  pour  guide  dans  mes  re- 
cherches,  je  montrerai  que,  fous  chacun 
de  ces  points  de  vue  ,  I'interet  ell:  I'unique 
juge  de  la  probite  6c  de  Teiprit. 

C  3  CHA- 


54  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

C  H  A  P  I  T  R  E    II. 

D&  la  prob'ite ,  par  rapport  a  un  particulier, 

CE  n'efl:  point  de  la  vraie  probite,  c'eft- 
^-dire,  de  la  probity  par  rapport  au 
public  .,  dont  il  s'agit  dans  ce  chapitre ; 
mais  fimpleraent  de  "la  probit(§  confider^e 
relativement  i  chaque  particulier. 

Sous  ce  point  de  vue  ,  je  dis  que  cha- 
que particulier  n'appelle  probite  dans  au- 
trui,que  I'habitude  des  actions  qui  lui  font 
utiles:  je  dis  I'habitude,  parce  que  ce  n'eft 
point  une  feule  adion  honn^te,  nonplus 
qu'une  feule  idee  ingenieule,  qui  nous  ob- 
tiennent  le  titre  devertueux  ou  de  fpirituel^ 
on  fait  qu'il  n'eft  point  d'avare  qui  ne  fe 
foit  une  fois  nionire  gen^reux  ,  de  liberal 
qui  n'ait  iii  une  fois  avare ,  de  fripon  qui 
n'ait  fait  une  bonne  action ,  de  ftupide  qui 
n'ait  dit  un  bon-mot,  &  d'hommeenfin  qui, 
ll  Ton  rapproche  ccrtaines  adions  defavie, 
lie  paroifle  doue  de  toutes  les  vertus  &  de 
tous  les  vices  contraires.  Plus  de  confe- 
quence  dans  la  conduite  des  hommes  fup- 
pofcroit  en  eux  une  continuite  d'attention 
dont  ils  font  incapables;  iis  ne  diflerent  les 
uns  des  autres  que  du  plus  au  moins. 
L"homnie  abfolument  confequent  n'exifte 
point  encore  ;  &  c'eft  pourquoi  rien  de 
parfait  fur  la  terre  ,  ni  dans  le  vice  ,  ni  dans 
la  vertu. 

C'fcft  done  a  I'habitude  des  aclions  qui 
lui  font  utiles,  qu'un  paniculier  donne  le 
nom  de;probit(;5  je  dis  des  actions,  parce 

qu'on 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.  55 

qu'on  n'ell  point  juge  des  intentions.  Com- 
ment le  feroit-on?  Une  action  n^eft  prcs- 
que  jamais  I'elFet  d'un  fentiment  ;  nous 
ignorons  Ibuvent  nous-meines  les  motifs 
qui  nous  determinent.  IJn  homme  opulent 
enrichit  un  homme  ellimable  (i^  pauvre,  il 
fait  fans  doute  une  bonne  action ;  mais  cct- 
te  acliion  eft-elle  uniquement  TelFet  da  de- 
iir  de  faire  un  heureux?  La  pitid,  Telpoir 
de  la  reconnoillance  ,  lavanite  merae  ,  tous 
ces  divers  motifs,  lepares  ou  rtunis,  ne 
peuvent-ils  pas,  k  fon  infu,  ravoir  deter- 
mind  a  cette  aclion  louable?  Or,  li  le  plus 
fouvent  Ton  ignore  foi-meme  les  motifs  de 
fon  bienfait,  comment  le  public  les  apper- 
cevroit-il  ?  Ce  n'eil  done  que  par  les  actions 
des  hommes  que  le  public  peut  juger  de 
leur  probite. 

Je  conviens  que  cette  maniere  de  juger  ell 
encore  fautive.  Un  homme  a,  par  exem- 
ple ,  vingt  degres  de  paffion  pour  la  vertu  , 
iriais  il  aime  ;  il  a  trente  degrds  d'amour 
pour  une  femme,  &  cette  femme  en  veut 
faire  un  aiTaffin:  dans  cette  hypothefe ,  il 
eft  certain  que  cet  homme  eft  plus  prfes  d\i 
forfait  que  celui  qui,  n'ayant  que  dix  de- 
gres de  pafl'ion  pour  la  vertu ,  n'aura  que  cinq 
degres  d'amour  pour  cette  mechante  fem- 
me. D'ou  je  conclus  que ,  de  deux  hommes  ^ 
le  plus  honnete  dans  fes  actions  eft  quelque- 
fois  le  moins  paftionnd  pour  la  vertu. 

Aula   tout   philolbphe    convient   que  la 

vertu  des  hommes   depend  infiniment  des 

circonftances  dans  lefquelles  ils  fe  trouvent 

places.    On  n'a  que  trop  fouvent  vu  des 

C  4  bom- 


56  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

bommes  vertuenx  c^der  k  im  enchainement 
nialhtureux  d'evenementb  bizarres.  Celui 
qui,  dans  toutes  les  fituations  pofl'ibles, 
repond  de  fa  vertu ,  ell  un  impolteur  ou  un 
imbecille  dont  il  faut  egalement  ie  defier. 

Apr6s  avoir  determine  I'idee  que  j'attache 
a  ce  mot  dtprohitS^  confideree  par  rapport 
a  chaque  particulier,  il  faut, pour  s'allurer 
de  Ja  jufteffe  de  cette  definition,  avoir  re- 
cours  a  robfervation  ;  elle  nous  apprend 
qu'il  eft  des  hommes  auxquels  un  heureux 
naturel ,  un  defir  vif  de  la  gloire  Ok  de  I'es- 
time,  inipirent  pour  la  juftice  &  la  vertu  le 
meme  amour  que  les  hommes  ont  commu- 
r^ment  pour  les  grandeurs  &  les  richefles. 
Les  actions  perfonnellement  utiles  a  ces 
hommes  vertueux  font  les  actions  juites, 
conformes  a  Tinteret  general ,  ou  qui  du 
nioins  ne  lui  font  pas  contraires. 

Ces  hommes  font  en  fi  petit  nombre, 
que  jc  n'en  fais  ici  mention  que  pour  Fhon- 
neur  de  I'humanite.  La  clafle  la  plus  nom« 
breufe  ,  &  qui  compofe  a  elle  feule  pres- 
que  tout  le  genre  humain,  efl:  celle  ou  Its 
hommes,  uniquement  attentifs  a  leurs  in- 
terets  ,  n'ont  jamais  porte  leurs  regards 
fur  I'inter^t  gen^'al.  Concentres  ,  pour 
ainfi  dire  ,  dans  leur  bien-etre  («)  ,  ces 
hommes  ne  donnent  le  nom  d'honnetes 
qu'j.ux  actions  qui  leur  font  perfonnelle- 
ment 

{a")  Notre  haine  ou  nocre  amour  eft  un  effit  du  bien  ou 
du  mal  qu'on  nous  fait:  Uti'eft,  dit  Hobbes  >  datis  I'etat 
dcs  futvages  ,  d'hcmme  mcch.jnt  que  I'homrne  robujie  ;  is- 
JdKS  l'e'tc7t  foUci',  cjtte  rhommc  en  credit.  Le  puiflanc,  pris 
en  ces  deux  fens,  n'eft  cependanc  pas  plus  me'chanc  que  le 

foible : 


D  I  S  C  0  U  R  S    1 1.  57 

nient  utiles.  Un  juge  abfout  iin  coupable , 
un  miniftre  61eve  aux  honneurs  un  iu']tz 
indigne^  run  &  I'autre  font  toujours  jus- 
tes,  au  dire  de  Jeurs  proteges:  mais  que 
le  juge  puniffe,  que  le  minillre  refufe ,  ils 
fcront  toujours  iujultes  aux  yeux  du  crimi- 
]iel  &  du  difgracie. 

Si  les  moines,  charges,  fous  la  premie- 
re race,  d'ecrire  la  vie  denosrois,nedonne- 
reiit  que  la  vie  de  leurs  bienfaiteurs ;  s'ils 
ne  delignerent  les  autres  regnes  que  par 
cet  mots  NIHIL  FECiTj  &  s'ils  ont  don- 
iie  le  nom  de  ro/s  faineants  a  dts  princes 
tres-eflimables;  c'ell  qu'un  moine  ell  un 
homme  ,&  que  tout  homme  ne  prend,dans 
fes  jugeraents,  confeil  que  de  ion  interet. 

Les  Chretiens,  qui  donnoient  avec  juilice 
le  nom  de  barbaric  &de  crime  auxcruautes 
qu'exercoient  fur  eux  les  pa'iens,  ne  don- 
nerent-ils  pas  le  nom  de  zele  aux  cruau- 
tes  qu'ils  exercerent  a  leurtour  llircesme- 
mespai'ens?  Qu'on  examine  les  hommes, 
on  verra  qu'il  n'eft  point  de  crime  qui  ne  loit 
mis  au  rang  des  actions  homietespar  les  fo- 
cietes  auxquelles  ce  crime  ed  utile  ,  nid'ac- 
tion  utile  au  public  qui  ne  foit  blamde  de 
quelque  focieteparticuliere  a  qui  cette  me-, 
me  action  ell  nuifible. 

Quel  homme,  en  eiTet ,  sacrifie  Torgueil 
de  ie  dire  plus  vertueux  que  les  autix-s  a 

I'orgueil 

foible,-  Hobbes  le  fentoit;  m?;is  il  favolt  audi  qu'on  ne 
donne  le  nom  de  m^chant  qu'a  ceux  dont  la  mjchancete' 
efl  a  redoucer.  On  rit  de  la  colere  &  des  coups  d'un  sv.. 
f;;nt ,  il  n'en  paroic  fouven:  que  plus  joli ;  mais  on  s'jrrlie 
con;re  Ihomme  for:,fe£co!ips  b;e(Ter.:,on  le  traitedebrurai. 

Co 


58  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

Torgueil  d'etre  plus  vrai  ,  &  s'il  fonde  , 
avec  una  attention  fcrupuleufe  ,  tons  les 
replis  de  Ton  ame,ne  s'appercevra  pas  que 
c'eft  uniquement  a  la  manicre  difrerente  dont 
rintereLpcrfonnel  le  niodifie,que  Ton  doit 
les  vices  &  fes  vertus  (/')"?  que  tous  les 
liommes  font  mus  par  la  meme  force?  que 
tous  tendent  egalement  k  leur  bonheur? 
que  c'ell la diverlite des paffions  & des gouts, 
dont  les  uns  font  conformes  6c  les  autres 
contraires  a  Finteret  public,  qui  decide  de 
nos  vertus  &  de  nos  vices?  Sans  meprifer 
Je  vicieux,  il  faut  le  plaindre,  fe  f^liciter 
d'un  naturel  heureux,  remercier  le  ciel  de 
re  nous  avoir  donne  aucun  de  ces  gouts 
&  de  ces  paffions ,  qui  nous  euflent  forces 
de  chercher  notre  bonheur  dans  Tinfortune 
d'autrui,  Car  enfin  on  obeit  toujours  a  fon 
inter^t  ^  &  de-la  Tinjuftice  de  tous  nos  ju- 
genients ,  &  ces  noms  de  julle  &  d'injuile 
prodigues  a  la  nieme  action  ,relativenientX 
I'avantage  ou  au  defavantage  que  chacun 
en  rei;oit. 

Si  I'univers  phyfique  eft  foumis  aux  loix 
du  mouvement  ,  funivers  moral  ne  Teli: 
pas  moins  a  celles  de  Finteret.  L'interct 
eft,  fur  la  terre  ,  le  puiiTant  enchanteur 

qui 

f />)  L'homme  huma'in  eft  celui  pour  qui  I2  vue  du  ma!- 
hfur  d'iucrui  eft  une  vuj  infupponable ,  6c  q-i  ,  pour  s'ar- 
rachcr  ace  fptccacie,  eft,  pour  ainli  dire,  force  de  fccou- 
rir  le  malheureux.  L'homnie  inhuinjin,  au  conrriire ,  ell 
celui  pour  qui  le  fpeiftacie  de  la  mlfere  d'autrui  eft  un 
ipeSacie  agreable  ;  c'eft  pour  prolonger  Ces  plaiCrs  qu'il 
rc-fufe  tout  fecours  aux  malheureux.  Or  ces  deux  homines 
fi  diffe'rencs  cendent  cependant  tous  deux  a  leur  plailir,  6c 
ion:  mus  par  le  nieme  reflbrc.    hlils,  dir*.t-OD,  ft  Ton 

fate 


D  I  S  C  0  U  R  S     II.         59 

qui  change  aux  yeux  de  toutes  les  cr^iatu- 
res  la  forme  de  tons  les  objets.  Ce  mou- 
ton  paifible,  qui  pature  dans  nos  plaines, 
r.'eft-il  pas  un  objet  d'^pouvante  6c  d'iior- 
reur  pour  ces  inlecles  impercepiibles  qui 
vivent  dans  I'epaiireur  de  la  panipe  dcs 
herbes?  ,,  Fuyons ,  difent-ils  .  cec  animal 
,,  vorace  &  cruel ,  ce  monrtre  ,  dont  la 
,,  gueule  engloutit  k  la  fois  &  nous  Ck:  nos 
,,  cites.  Que  ne  prend-il  exemple  fur  lu 
,,  lion  &  le  tigre"?  ces  animaux  bienfai- 
,,  fants  ne  detruifent  point  uos  habitations, 
5,  lis  ne  fe  repailTent  point  de  notre  iang^ 
,,  juftes  vengeurs  du  crime,  ils  puniiVent 
5,  fur  le  mouton  les  cruautcs  que  le  mou- 
„  ton  exerce  fur  nous  ".  Ceil  ainfi  que 
des  interSts  dilFerents  m^tamornho'ent  les 
objets  :le  lion  ell  a  nos  yeux I'animal cruel; 
d  ceux  de  rinftcle,  c'eil  le  mouton.  Audi 
peut-on  appliquer  h  I'univers  moral  ce  que 
Leibnitz  dilbit  de  I'univers  phyfique:  que 
ce  monde  ,  toujours  en  mouvementjoffroit 
h  chaque  inllant  un  phenomene  nouveau 
&  different  a  chacun  de  fes  habitants. 

Ce  principe  ell  fi  conforme  a  rexpcrisn- 
ce ,  que  ,  fans  entver  dans  un  plus  ]ou^ 
examen,  je  me  crois  en  droit  de  concliirre 

que 

fait  tout  pouv  f)i,  Ton  ne  djit  done  point  de  reconnoiiTan- 
ce  a  fes  bienfaiteurs  ?  Du  inoins  ,  re'pondriii-;e,  le  bientai- 
te;ir  n'efl-il  pas  en  drclt  d'en  exiger ;  autremenc,  ce  feroic 
un  coatrat  &  non  un  don  qu'il  au:uit  I'aic.  Les  GtrmaLti, 
dit  Tacjte,  font  it  re^oi'jeui  t'.cs  pr/fcas  ,  ir  ri'ex'gent  ni  ne 
donnent  ar.cune  m.tr^ne  de  recomioijpttice.  Celt  en  faveur 
des  maiheureux,  &  pour  multiplier  le  nombre  dss  bient.il- 
t  urs,  que  ie  public  impofe  ,  £vec  raifon  ,  aux  obliges  ig 
devoir  de  la  recor.noi/Iance. 

C  6 


6o  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

que  Tinterec  perfonnel  eft  I'unique  &  uni- 
verfel  appreciateur  dii  nitrite  des  actions 
des  hommes;  &  qu'ainli  b.  probite  ,  par 
rapport  a  un  particulier,  n'elt,  conforme- 
nient  a  ma  definition  ,  que  Thabitude  des  ac- 
tions perfonnellement  utiles  ri  ce  particulier. 

C  H  A  P  I  T  R  E    III. 

De  rerprit,par  rapport  h.  un  particulier. 

0/7  prouve ,  par  ks  fails ,  que  nous  nejlimons^ 
dans  les  autres^  que.  Its  idles  que  mm  a- 
vons  inter  it  d''eflimcr. 

TRANSPORTONS  iiiaintenant  aux  i- 
dees  les  principes  que  je  viens  d'ap- 
pliquer  aux  actions  :  Ton  fera  contraint 
d'avouer  que  chaque  particulier  ne  donne 
le  nom  ^efprit  qu';\  Thabitude  des  idees 
qui  lui  font  utiles ,  foit  comme  inllructives  , 
Ibit  comme  agreables;  &  qu'a  ce  nouvel 
egard  ,  I'intdret  perfonnel  eft  encore  le 
feul  juge  du  meriie  des  hommes. 

Toute  idee  qu'on  nous  pr^fente  a  tou* 
jours  quelques  rapports  avec  notre  etat, 
nos  palTions  ou  nos  opinions.  Or,  dans 
lous  ces  differents  cas ,  nous  prifons  d'au- 
tant  plus  une  idde  que  cette  idee  nous  eft 
plus  utile.    Le  pilote  ,  le  medecin  &  Tin- 

genie  ur 

(.»)  Pour  fe  moquer  d'une  grande  parleufe,  femtne  d'ef- 
pnt  d'ailleurs,  on  s'avifi  de  lui  prefenter  ua  homme  qu'oa 
lui  dit  ecre  un  homme  de  bciucoup  d'efprir.  Cette  femme 
Ic  revolt  a  merveiiies  ;  niais  ,  preflee  de  s'en  faire  admi- 
rer, die  fe  met  &  parler  ,  \i\  /ale  cent  quelljons  diffcien- 

tei. 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.  6i 

genieur  auront  plus  d'eltime  pour  le  con- 
ilrucleur  de  vailleau  ,  le  botanilie  &  le 
inechanicien ,  que  n"en  auront ,  pour  ces 
memes  hommes ,  le  libraire,  Forfevre  ik. 
le  ma(pon,  qui  leur  pr^fereront  toujours  le 
romancier,  le  deffinateur  &  rarchitecle. 

Lorsqu'il  s'agira  d'idees  propres  k  com- 
battre  ou  i  favorifer  nos  paffions  ou  nos 
gouts,  les  plus  eftimables  a  nos  yeux  I'e- 
lont ,  fans  contredit ,  les  idees  qui  flatte- 
ront  le  plus  ces  monies  paffions  ou  ces 
memes  goiits  («).  Une  femme  tendre  fe- 
ra  plus  de  cas  d'un  roman  que  d'un  livre 
de  metaphyfique:  un  homme  tel  que  Char- 
les XII.  preferera  rhilloire  d'Alexandre  k 
tout  autre  ouvrage  :  I'avare  ne  trouvera 
certainement  d'efpiit  qu'ii  ceux  quiluiin- 
diqueront  le  moyen  de  placer  fon  argent  au 
plus  gros  interet. 

En  fait  d'opinions ,  comme  en  fait  de 
paffions,  pour  eltimer  les  idees  d'autrui, 
il  faut  etre  interefie  a  les  efliiiier;  fur  quoi 
fobferverai  qu'a  ce  dernier  egard  les  hom- 
mes peuvent  etre  mus  par  deux  fortes 
d'int^rets. 

II  eft  des  hommes  animes  d'un  orgueil 
noble  &  eclaire ,  qui,  amis  du  vrai ,  atta- 
ches k  leur  untiment  fans  opiniatret^  ,  con- 
fervent  leur  efprit  dans  cet  etat  de  fufpcn- 
fion  qui  y  laille  une  entrde  libre  aux  veri- 

tes 

tes,  fans  s'appercevoir  qu'il  ne  repondoic  rlen.    La  vifite 
fake  :  etes  -votis  ,   lui  dit-on,  contente  de    -voire  frefente? 
^^iil  eli  charm.vnt'.   repondic -elle,  t^tlll  a  d'efprit .'  A  cel- 
ls exchmacion  ,   diacun  de  rire:  ce  grand   efpric ,   c'e'toit  • 
«n  muer, 

c? 


6i  D  E    L'  E  S  P  R  I  T; 

tes  nouvelles:  de  ce  nombre  ,  font  quel- 
ques  elprits  philofophiques  ,  &  quelques 
gens  trop  jeunes  pour  s'^tre  forme  des  o- 
pinions  &  rougir  d'en  changer;  ces  deux 
fortes  d'homnies  eftimeront  toujours ,  dans 
ies  autres ,  des  idees  vraies  ,  lumineufes , 
&  propres  a  fatisfaire  la  paffion  qu'un  or- 
gueii  eel  aire  leur  donne  pour  le  vrai. 

11  ell  d'autres  hommes  ,  &,  dans  ce  nom- 
bre ,  je  Ies  comprends  prefque  tons ,  qui 
font  animds  d'une  vanite  moins  noble; 
ceux-la  ne  peuvent  ellimer  dans  Ies  au- 
tres que  des  idees  conformes  aux  leurs(/^), 
&  propres  h  jurtifier  la  haute  opinion  qu'ils 
ont  tous  de  la  jaftelTe  de  leur  efprit.  Cell: 
fur  cette  analogic  d'idees  que  font  fondes 
leur  haine  ou  leur  amour.  De-1^  cet  inf- 
tindl  fAr  &  prompt  qu'ont  prefque  tous  Ies 
gens  niediocres  pour  connoiire  &  fuir  Ies 
gens  de  merite  Qc'):  de-1^  cet  attrait  puif- 
fant  que  Ies  gens  d'efprit  ont  Ies  uns  pour 
Ies  autres;  attrait  qui  Ies  force,  pour  ainfi 
dire ,  k  fe  rechercher  ,  malgrt^  le  danger 
que  met  fouvent  dans  leur  commerce  le  de- 

fir 

(f )  Tous  ceux  done  refpri:  eft  born^  d.'crient  fan?  cefle 
ceux  qui  joignent  la  Hjliiiite  a  I'etendue  d'efprit.  II  Ies  ac- 
cufenc  de  trop  raSner,  &c  de  penfer  en  to'.it  d'une  manlere 
trop  abftraite;  ,,  Nous  n'accordjrons  j.fniais ,  die  Mr.  Hu- 
„  me,  qu'une  chofe  eft  jufte,  lorqu'elle  pafle  notre  foible 
„  conception.  La  dift.-rence  ,  ajoute  cet  iiluftre  philofo- 
,,  phe,  de  rbomme  rommun  a  rhomme  de  genie  ,  fe  re. 
J,  marque  principaiement  dars  le  plus  ou  Je  moins  de  pro- 
,,  fondeur  des  principes  fur  lefquels  ils  fondcnt  leurs  ide'cs ; 
;,  avec  la  plupart  des  hommes  tout  jueemen:  eft  particu- 
:,  lier;  t's  ne  portent  point  leurs  vucs  jufques  aux  propo- 
,,  fjtions  univerf^Iles ;  toute  idee  ge'nerale  eft  obfcure  pcur 
J,  eux". 

(c)  Lcs   foj;  ,  s'l^s  en  avo'.eri:  la  puiff.icce  ,  bcnniroier.t 


D  IS  C  0  U  R  S    n.  (.'^ 

fir  commun  qu'ils  ont  de  la  gloire :  de-ik 
cette  maniere  lure  de  juger  du  caraclere  & 
de  Tefprit  d'lin  homme  par  le  choix  de  fes 
livres  &  de  fes  amis  ^  un  fot  ,  en  eflet , 
n'a  jamais  que  de  fots  amis:  toute  liaifon 
d'auiiti^  ,  lorfqu'elle  ii'eil  pas  fondd-e  fur 
un  int^ret  de  bienleance  ,  d'amour  ,  de 
protection,  d'avarice,  d'ambition  ,  ou  fur 
quelqu'autre  motif  pareil ,  fuppofe  totijours 
quelque  relfemblance  d'idces  ou  de  lenti- 
inents  entre  deux  hommes.  Voila  ce  qui 
rapproche  des  gens  d'une  condition  ires- 
dilltrente  (jT) :  voil^  pourquoi  les  Auguile, 
les  Mecene ,  les  Scipion,  les  Julien,  les 
Richelieu  &  les  Conde  vivoient  famili^'e- 
ment  avec  les  gens  d'efprit ,  &  ce  qui  a 
donne  lieu  an  proverbe  dont  la  trivialite 
attefle  la  vdrite  :  dis-moi  qui  tu  hantes^p 
te  dirai  qui  tu  es. 

L'analogie ,  ou  la  conformite  des  idees 
&  des  opinions,  doit  done  etre  confiddrce 
comme  la  force  attradlive  Ck  repuifive  qui 
cloigne  ou  rapproche  les  hommes  les  uns 
des  autres  (e).    Qu'on  tranfporte  a  Conf- 

tanti- 

volontiers  les  gens  d'efprk  de  leur  foci^tei  &  repeceroient , 
d'apres  ies  Ephe'iiens;  Jt  ^nelqHf.n  excelle  parmi  ncus  ,  cju'il 
«Uie  cxccl.er  ijideurs. 

{d)  A  la  C'jur,  les  grands  font  d'autant  plus  d'accaeil  a 
I'honime  d'efprit,  qti'ils  en  ont  eux.memes  davantage. 

(f)  II  eft  peu  d'hommes  ,  s'ils  en  avoient  le  pouvoir, 
qui  n'empioyafr*nt  les  tourments  pour  faire  generaiemenc 
adopter  ieurs  opinions.  N'avons-nous  pas  vu  de  nos  jours 
des  gens  afiez  fous  &  d'un  or^ueil  aflez  intole'rabie  po'.ir 
vouloir  exciter  le  magiftrat  a  fevir  contre  i'ecrivain  qui, 
donnant  a  la  mufique  italienne  la  pre'fe'rence  fur  la  mufi- 
que  frangoife ,  c'toit  d'un  avis  different  du  leur?  Si  Ton  ne 
i'e  porta  or()inaire:nent  a  certains  exctl-s  que  dans  les  difpu- 
tes  de  religion,  c'eft  que  ks  autres  difputes  ne  fotirniG'ent 

pas 


64  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

tantinople  un  philofophe  ,  qui  ,  nMtant 
point  eclaire  par  les  lumieres  de  la  revela- 
tion, lie  peut  fuivre  que  les  lumieres  de  la 
raifon  ^  que  ce  philofophe  nie  la  million  de 
Llahomet ,  les  vifions  &  les  pri^tendus  mi- 
racles de  ce  prophete:  qui  doute  que  ceux 
qu'on  appelle  les  bons  Murulmans  n'aient 
de  Teloignement  pour  ce  ijhilofophe  ,  ne 
le  regardent  avec  horrtur,  &  ne  ie  traitent 
de  fou,  d'impie,  &  quelquefois  meme  de 
malhonnete-homme?  En  vain  diroitil  que, 
dans  une  pareille  religion ,  il  eil  abfurde 
de  croire  aux  miracles  dont  on  n'efl  pas 
foi-meme  le  temoin ;  &  que,  s'il  y  a  tou- 
jours  plus  a  parier  pour  un  menfonge  que 
pour  un  miracle  (/),  les  croire  trop  faci- 
lement,  c'eil  moins  croire  en  Dieu  qu'aux 
impoiteurs^  en  vain  reprefenteroit-il  que, 
li  Dieu  eut  voulu  annoncer  la  million  de 
ISlahomet,  il  n'eut  point  fait  de  ces  prodi- 
ges  ridicules  aux  yeux  dela  raifon  la  moins 
txercee,  Quelques  raifons  que  ce  philofo- 
phe apportat  de  fon  incr^dulite  ,il  n'obtien- 
droit  jamais  la  reputation  de  fage  6i  d'hon- 

nete, 

pas  les  memes  pretextes  ni  les  mimes  moyens  d'etre  cruel, 
Ce  n'eli  qo'a  rimpuiflance ,  qu'on  cH  en  general  redevable 
de  Ci  moderation.  L'homme  humain  &  mode're'  eft  un 
homme  tres-rare.  S'il  rencontre  un  homme  d'une  religion 
ditterence  de  la  fienne  ;  c'eft  ,  di:-il  ,  un  homme  qui,  fur 
ces  niatieres  ,  a  d'autres  opinions  que  moi  ;  pourquoi  le 
perfe'cuterois  je?  L'evangile  n'a  nulle  part  ordonnc  qu'on 
empioyac  les  tortures  Sc  les  prifons  a  la  converfion  des 
hommes.  La  vraie  religion  n'a  jamais  drefle  d'e'chafFauds  j 
ce  fon:  quelquefois  fes  miaiflres  qui ,  pour  venger  leiir  or- 
gueilj  blefle  par  des  opinions  diffcrentes  des  leurs ,  ont  ar- 
ine  en  leur  raveur  la  Ikpide  credulit^  des  peuples  &  des 
princes.    Peu  d'hommes  t>nc  merice  I't'loge  que  les  pretr.s 


D  I  S  C  O  U  R  S     II.  65 

n&te ,  anpr^s  de  ces  bons  Mufulmans ,  qii'en 
devenant  allez  imbt^cille  pourcroiredcs  cho- 
fes  ablurdes,  ou  aflez  faux  pour  feindre  de 
les  croire.  Tant  il  efl  vrai  que  les  hommes 
ne  jugent  les  opinions  des  autres  que  par 
la  conforniite  qu'elles  ont  avec  les  leurs, 
Aufli  ne  perfuade-t-on  jamais  les  fots  qu'a- 
vec  des  Ibttiles. 

Si  le  fauvage  du  Canada  nous  prefere 
aux  autres  peuples  de  I'Europe,  c'ell  que 
nous  nous  pretons  davantage  a  fes  moeurs, 
h  fon  genre  de  vie  -^  c'ell:  a  cette  complai- 
fance  que  nous  devons  Teloge  ma^nifique 
qu'il  croit  f'aire  d'unFran(;ois,loriqu'il  dit: 
c'efi  tin  honime  commt  moL 

En  fait  de  moeurs  ,  d'opinions  &  d'idees , 
il  paroit  done  que  c'eft  toujours  foi  qu'oa 
edime  dans  les  autres  ;  &  c'ell  la  raifon 
pour  laquelle  les  Cefar,  les  Alexandre,  & 
generalement-  tous  le  grands  hommes  ont 
toujours  eu  d'autres  grands  hommes  fous 
leijrs  ordres.  Un  prince  elT;  habile  ,  il  prend 
en,  main  le  fceptre  ;  a  peine  eft-il  monte 
fur  le  trone,  que  toutes  les  places  fe  trou- 

vent 

Egyptiens  font  de  la  reine  Nephte,  dans  S ethos:  loin  d' ex- 
citer I'animoftte,  In  vexathn ,  la  ferfecv.tinn  ,  par  Its  cori- 
feils  d't'.ne  pu'ti  mal  entendiie ;  elle  u'a,  difenc-ils,  tire  de 
la  religion  ^ite  des  maxlmes  d:  doueenr  :  e!h  ji'a  j.imals  cm 
^n'U  flit  ^ermis  de  tottrmenter  les  hommes  four  honorer  les 
dieiix. 

(/)  Comment,  dans  une  telle  religion,  le  te'moin  d'un 
miracleneferolt.il  pas  fufpeS?  II  fant ,  dit  Mr.  de  Fon- 
tenelle,  etre  fi  fort  en  garde  coatre  fol-mhne  four  racontcr 
an  fait ,  freclfenient  camme  on  I'a  -vii  ,  c'eft-a-dhe  ,  fans  y 
rlen  ajot'.ter  on  dlmlnuer ,  que  tout  hcmme  qui  pretend  qu'A 
cet  egard  il  ne  s' eft  jamais  fnrpris  en  menfofi^e ,  eji  a  ionf 
^t'.r  un  memeur. 


65  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

vent  reniplies  par  des  hommes  fups^rieiirs: 
le  pdnce  ne  les  a  point  formes,  il  femble 
meme  les  avoir  pris  au  hazard^  mais, force 
de  n'ellimer  &  de  n'elever  aux  premiers 
pofbes  que  des  hommes  dont  I'efprit  foit 
analogue  au  fien  ,  il  eft ,  par  cette  raifon , 
toujours  neceflite  k  faire  debonschoix.  Un 
prince ,  au  contraire  ,  eft  peu  eclaire  :  con- 
traint ,  par  cette  meme  raifon ,  d'attirer 
pr^s  de  lui  des  gens  qui  lui  reflemblent,  il 
eft  prefque  toujours  neceflite  aux  mauvais 
choix.  C'eft  la  fuite  de  femblables  princes 
qui  fouvent  a  fait  fubftituer  les  plus  gran- 
des  places  de  fots  en  fots  ,  durant  plufieurs 
fiecles.  Auffi  les  peuples ,  qui  ne  peuvent 
connoicre  perfonnellement  leurmaitre,  ne 
le  jugent-iis  que  fur  le  talent  des  hommes 
qu'il  emploie ,  &  fur  Teftime  qu'il  a  pour 
Jes  gens  de  meritc.  Sous  tin  monarqiit  jlupi- 
de^  difoit  la  reine  Chriftine  ,  toute  fa  cour  ou 
Veft  ou  It  (Jevient. 

Mais  ,  dira-t-on  ,  on  voit  quelquefois  des 
hommes  admirer,  dans  les  autres,  desid^es 
qu'ils  n'auroient  jamais  produites ,  &  qui 
meme  n'ont  nulle  analogic  avec  les  leurs. 
On  fait  ce  mot  d'un  cardinal :  apr^s  la  nO' 
inination  du  pape,  ce  cardinal  s'approche 
du  faint  pere  ,  &  lui  dit :  vous  voUa  elu  pa- 
pe ,  void  la  dernkre  fois  que  vous  tntendrcz 
la  virile:  feduit  par  les  refpe&s ,  vous  allez 
bientoi  vous  croire  un  grand  homines  Jouve- 
nez-vous  quavant  votre  exaltation  vous  tie- 
tiez  quun  ignorant  S  un  opinidtre.  /Idicu  , 
jp.  vais  vous  adorer.  Peu  de  courtifans  fans 
doute  font  doues  de  Pefprit  6c  du  courage 

ne- 


DISCOURSTI.  G'j 

ndcefTaire  pour  tenir  un  pareil  difcours  \ 
mais  la  plupart  d'entr'eux  ,  lemblables  k 
ces  peuples  qui  tour  i  tour  adorcnt  & 
fouettent  leur  idole,  font  en  fecret  charrn^s 
de  voir  humilier  le  maitre  auquel  ils  font 
foumis.  La  vengeance  leur  infpire  I'eloge 
qu"ils  font  de  pareils  traits  ,  &  la  vengean- 
ce ell  un  interet.  Qui  n'eft  point  anime 
d'un  interet  de  cette  efpece  ,  n'eltime  6i 
meme  ne  fent  que  les  idees  analogues  aux 
fiennes:  aufli  la  baguette,  propre  ^  decou- 
vrir  un  merite  nailTant  &  inconnu ,  ne  tour- 
ne-t-elle  &  ne  doit-elle  reellement  tourner 
qu'entve  les  mains  des  gens  d'efprit ,  parce 
qu'il  n'y  a  que  le  lapidaire  qui  fe  connoille 
en  diamants  bruts,  (S:  que  I'efprit  qui  I'ente 
Tefprit.  Ce  n'etoit  que  Tceil  dun  Turenne 
qui,  dans  le  jeune  Curchill,  pouvoit  ap- 
percevoir  le  fameux  Marlborough. 

Toute  idee  trop  etrangere  £  notre  ma- 
niere  de  voir  &de  fentir,  nous  lerable  tou- 
jours  ridicule.  Le  meme  projet ,  qui,  valle 
6c  grand,  paroitra  cependant  d'une  execu- 
tion facile  au  grand  miniftre ,  fera  traite, 
par  un  miniihe  ordinaire,  de  fou  ,  d'infen- 
fe  ^  &  ce  projet,  pour  me  fervir  de  la  phra- 
fe  ufitde  parmi  les  fots ,  fera  renvoy^  a  la 
rtpuhlique  de  PInton.  VoiU  la  raifon  pour 
laquelle,  en  certains  pays,  ou  les  efprits, 
L^nerv^s  par  la  fuperftition ,  font  parefleux 
&  peu  capables  des  grandes  entreprifes  :i 
on  croit  couvrir  un  homme  du  plus  grand 
ridicule  ,  lorfqu'on  dit  de  lui  :  c\ft  vn 
homme  qui  vcut  reformer  VEtat.  Ridicule  que 
la  pauvret6,  le  depeuplement  de  ces  pays. 


68  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

&  par  confequent  la  neceffite  d'une  refor- 
me,  fait,  aux  yeux  des  etrangers,  retom- 
ber  fur  les  moqueurs.  II  en  ell  de  ces  peu- 
ples  comma  de  cesplaifants  fubalternes(i,0, 
qui  croient  deshonorer  un  homme  ,  lorf- 
qu'ils  difent  de  lui,  d'un  ton  fottement  ma- 
lin  :  cefl  un  liomain ,  c'ejl  un  efprit.  Raillerie 
qui,  rappellee  h.  fon  fens  prdcis ,  apprend 
feulement  que  cet  homme  ne  leur  relfem- 
ble  point  ,  c'efb-a-dire,  qu'il  n'ell  ni  fot  , 
ni  fripon.  Combien  un  efprit  attentif  n'en- 
tend-il  pas,  dans  les  converfations,  de  ces 
aveux  imbecilles  &  de  ces  phrafes  abfur- 
des,  qui,  reduites  a  leur  fignification  exac- 
te  ,  ^tonneroient  fort  ceux  qui  les  em- 
ploient?  Aufli  I'homme  de  merite  doit-il 
etre  indifferent  a  Teftime  comme  au  md- 
pris  d'un  particulier  dont  Teloge  eu  la  cri- 
tique ne  fignifient  rien  ,  finon  que  cet 
homme  penfe  ou  ne  penfe  pas  comme  lui. 
Je  pourrois  encore,  par  une  infinite  d'au- 
tres  faits,  prouver  que  nous  n'ellimons  ja- 
mais que  les  idees  analogues  aux  nutres  \ 
mais  pour  conftater  cette  verity  ,  il  faut 
J'appuyer  fur  des  preuves  de  pur  raifonne- 
ment. 


CHA-: 

f,e)  Les  bourgeois  opulents  ajoutent  en  de'rjfion  qu'on 
voir  fouvenc  I'homme  d'efpric  a  la  porta  du  riche,  £c  ji- 
mis  le  riche  a.  la  pone  de  I'homme  d'efprit  ;  c  cji  ,  re- 
pond  le  poete  Saadi ,  p^rcc  qne  I'homme  d'efprit  fait  le  pr:x 
its   rl.heJJ'cs,  O"  que   le   richt  ignore    le  ^rix  des  Ittmicres. 

D'uil- 


DISCOURSII.  69 

C   H  A  P  I  T  R  E     IV. 

De  la  ndceffite  oii  nous  fommes  de  n'efli- 
mer  que  nous  dans  les  autres. 

On  prouve  encore ,  dans  cs  chapitre  ,  que  nous 
fommes  ,  par  lapareJJ^e  c?  la  vaniti^  toujours 
forces  de  proponionner  notre  cjlime  pour 
les  ulees  cPautrui^  a  P  ana  logic  &  a  la  coU' 
formiti  que  ces  idles  ont  avec  les  notres, 

DEUX  caufes  ,  egalement  puilTantes , 
nous  y  determinent :  I'une  elt  la  va- 
nite,  &  I'autre  eft  la  parefle.  Je  dis  la  va- 
nite,  parce  que  le  defir  de  reftime  eftcoiii- 
mun  a  tous  les  homnies;  non  que  quel- 
ques-uns  d'entr'eux  ne  veuillent  joindre, 
au  plaifir  d'etre  admire,  le  merite  de  me- 
prifer  radmiration  ^  mais  ce  mepris  n'ett 
pas  vrai,  &  jamais  I'admirateur  n'ell  llu- 
pide  aux  yeux  de  Tadmire:  or,  fi  tous  les 
hommes  font  avidesd'efl:ime,chacund'eux, 
inilruit  par  rexp(:rience  que  fes  idees  ne 
paroitront  eftimables  ou  m^prifables  aux 
autres  qu'autant  qu'elles  feront  conformes 
ou  contraires  a  leurs  opinions ,  il  s'enfuic 
qu'infpire  par  fa  vanite ,  chacun  ne  peut 
s'empecher  d'ellimer  dans  les  autres  une 
conformite  d'ldees  qui  TalTure  de  leur  efti- 
me,  &  de  hair  en  eux  une  oppofition  d'i- 
dees,  garant  iCir  de  leur  haine  ou  du  moins 

de 

D'ailleurs,  comment  la  richeffe  eftimeroit-elle  la  fcience  ? 
Le  favanc  peut  appre'cier  I'ignoraiice  ,  parce  qu'il  I'a  ^c^ 
dans  fvin  enfanceJ  mais  I'ignoranc  ne  peuc  apprccier  le  U- 
vanc,  parce  cju'il  ne  I'a  jamais  ete. 


ro  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

de  leur  mepris,qu'on  doit  regarder  comme 
un  calmant  de  la  haiue. 

Mais,  dans  la  fuppolition  m^me  qu'un 
homme  fit,  a  I'amour  de  la  vcnce  ,  le  fa- 
crilice  de  fa  vanite  ,  li  cet  homme  n'ell 
point  anim^  du  defir  le  plus  vif  de  s'inilrui- 
re,  je  dis  que  fa  parelie  ne  lui  permet  d"a- 
voir  ,  pour  des  opinions  contraires  aux 
fiennes,  qu'une  elHme  fur  parole.  Pourex- 
pliquer  ce  que  j'entends  par  eftime  fur  par O' 
k^  je  diilinguerai  deux  fortes  d'ellime. 

L'une,  qu'on  pent  regarder  comme  I'ef- 
fet  ou  du  refpect  qu'on  a  pour  I'opinion 
publique  C<'0  i  ou  de  la  conJiance  qu'on  a 
dans  le  jugement  de  certaines  perlonnes , 
&  que  ]e  nomme  eftime  fur  parole.  Telle 
ell  cclle  que  certaines  gens  concoivcnt  pour 
des  romans  tr^s- m^diocres,  uniquement 
parce  qu'ils  les  croient  de  quelques-uns  de 
nos  ^crivains  c^lebres.  Telle  eft  encore 
i'admiration  qu'on  a  pour  les  Defcartes  (5c 
.les  Newton  ;  admiration  qui ,  dans  la  plu- 
part  des  hommes,  ell  d'autant  plus  enthou- 
liafte  qu'elle  ell  nioins  eclair^e  ;  foit  qu'a- 
pr^s  s'etre  forme  une  idee  vague  du  meri- 
le  de  ces  grands  gtnies,  leurs  admirateurs 
refpecTient ,  en  cette  idee,  I'ouvrage  de 
leur  imagination  ;  foit  qu'en  s'dtabliiTant 
juges  du  merite  d'un  homme  tel  que  New- 
ton, 

(j)  Mr.  de  la  Fontaine  n'avolc  que  de  ce:te  efpece  d'ef- 
time  pour  la  philofophie  de  Plaron,  Mr.  de  Fonteuelle 
rapporte  a  ce  fujet  qu'un  jour  La  Fonraine  lui  dit  :  avo'tez, 
qite  ce  PLtton  et»it  nn  grand  fhll:  fofhe.  .  .  .  M.iis  ,  Ird 
tra:ivez.-vaus  des  idea  blen  nettcs  ?  lui  repon.lic  Fontenel* 
le.    Oh  .'    ?;««  ;  ii   (fi-d'tint  cbfcuriu  iw^e/ierable,  .  .  .    A'« 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.  71 

ton ,  ils  croient  s'affocier  aux  dlogc-s  qu'ils 
lui  prodiguciit.  Cette  forte  d'ellime,  dont 
notre  ignorance  nous  force  d  faire  fouvent 
ui'agc,  ell,  pnr-U  meme,  la  plus  commune*- 
Rien  de  fi  rare  que  de  juger  d'apr^s  loi. 

L'autre  efpece  d'eftime  eft  celle  qui, 
inddpendante  de  fopinion  d'autrui  ,  nait 
uniquement  de  Timpreflion  que  font  fur 
nous  certaines  idees,  &  que,  par  cette 
raifon  ,  j'appelle  ejlime  fentie  ^  la  leule  veri-,- 
table  6:  celle  dont  il  s'agit  ici.  Or,  pour 
prouver  que  la  parefle  ne  nous  permetd'ac- 
corder  cette  forte  d'ellime  qu'aux  idees 
analogues  aux  notres ,  il  fuffit  de  remar- 
quer  que  c'eil ,  conime  le  prouve  fenfible- 
ment  la  geometrie ,  par  Tanalogie  &  les 
rapports  fecrets  que  les  idees  d^ja  connues 
out  avec  les  idees  inconnues ,  qu'on  par- 
vient  ^  la  connoiffance  de  ces  dernieres ; 
&  que  c'ell,  en  fuivant  la  progreflion  de 
ces  analogies,  qu'on  peut  s'eiever  au  der- 
nier terme  d'une  fcience.  D'ou  il  fuit  que 
des  idees ,  qui  n'auroient  nulle  analogic 
avec  les  notres  ,  feroient  pour  nous  des 
iddes  inintelligibles.  Mais,  dira-t-on,  il 
n'ell  point  d'idees  qui  n'aient  necelfaire- 
ment  entr'elles  quelque  rapport ,  fans  le- 
quel  elles  feroient  univerfellement  incon- 
nues.   Oui,  mais  ce  rapport  peut  etre  ini- 

mt^diat 

trenvez.  -  voHs  pas  ^tt'il  Je  contridit  ?  Oh!  vraiemetit ,  repric 
L^Eontaine,  ce  n'efi  qutm  foph'fte.  Puis,  tout-a .  coup, 
oublunc  les  aveux  qu'il  venoit  de  t'aire:  Platou,  reprk-il, 
fi.ice  ft  bien  f  i  pcrfonnnges!  Socrate  etoit  fnr  le  Ppee  lorf^ 
qn  AlcihLide  la  tcte  conronnee  4s  fiettrs,  ,  ,  .  Oh,'  ce  Pla\'on 
itolt  un  grand  ihliofo^hc. 


72  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

niediat  ou  eloigne  :  lorfqu'il  eft  immediat ,' 
le  foible  defir  que  chacun  a  de  s'inftruire 
le  rend  capable  de  I'attention  que  fuppofe 
rintelligence  de  pareilles  idees :  mais,  s'il 
eft  eloigne  ,  comme  il  I'eit  prefque  tou- 
jours  lorfqu'il  s'agit  de  ces  opinions  qui 
font  le  refultat  d'un  grand  nombre  d'idees 
&  de  ientiments  differents,  il  eft  evident 
qu'a  moins  qu'on  ne  foit  aninie  d'un  dtiir 
vif  de  s'inftruire ,  &  qu'on  ne  fe  trouve  dans 
line  fituation  propre  a  fatisfaire  ce  defir, 
la  parelfe  ne  nous  permettra  jamais  de  con* 
cevoir ,  ni  par  confequent  d'avoir  (Xejlime 
fentie  pour  des  opinions  trop  contraires  aux 
notres. 

Peu  d'hommes  ont  le  loifir  de  s'inftrui- 
re. Le  pauvre,  par  exemple,  ne  peut  ni 
reflechir,  ni  examiner;  il  ne  revolt  la  ve- 
rite  ,  comme  I'erreur  ,  que  par  prejuge : 
occupy  d'un  travail  journalier,  il  ne  peut 
s'elever  a  una  certaine  fphere  d'idees  ;  audi 
pr^fere-t-il  la  bibliotheque  bleue  aux  ecrits 
de  S.Real,de  laRochefoucault,  &  du  Car^ 
dinal  de  Retz 

Auffi,  dans  ces  jours  de  rejouiffances  pu- 
bliques  ou  le  fpec1:acle  s'ouvre  gratis ,  les 
comediens  ,  ayant  alors  d'autres  fpedla- 
teurs  a  amufer,  donneront  plutot  Bom  Ja- 
phet  &  Pourccaugnnc  ,  (\\x  liiraclim  &  le 
MifaiJtrope.  Ce  que.  je  dis  du  peuple  peut 
s'appliquer  a  toutes   les  dificrentes  clafles 

d'liom- 

(fc)  „  Lucain  ,  difoit  Heinfius  ,  eft  a  I'egard  des  nutres 
',,  pottes  ce  qu'un  cheval  fuperbe  &  hennniflant  fieremenc 
,,  fft  a  I'egard  d'une  troupe  d'ancs,  dont  la  voix  ignoble 
I,  de'ceie  le  gout  iiu'ihonc  pour  la  lervitBde  ''. 


D  I  S  C  O  U  R  S     II.         73 

d'homraes.  Les  gens  dii  raonde  font  dis- 
traits  par  mille  affaires  &  mille  pUi.irs; 
les  ouvrages  philofophiques  ont  auili  pea 
d'analogie  avec  leiir  efprit ,  que  le  Mifnn- 
tropi  avec  I'efprit  du  peuple.  Aufli  prefe- 
reront-ils  en  general  la  ledlare  d'un  Ro« 
man  a  celle  de  Locke.  Cell:  par  ce  mema 
principe  des  analogies  qu'on  cxplique  com- 
ment les  favancs  &  nieme  les  gens  d'efprit 
ont  donnd  \  des  auteurs  moins  eltiracs  la 
preference  fur  ceux  qui  le  font  davantage. 
Pourquoi  Malherbe  pr^feroit-il  Stace  i 
tout  autre  poete  ?  pourquoi  lleinlius  [h) 
&  Corneille  faifoient-ils  plus  de  cas  de  Lu- 
cain  que  de  Virgile  ?  par  quelle  raifon  A- 
drien  pr^fcroic-il  Teloquence  de  Caton  a 
celle  de  Ciceron?  pourquoi  Scaligtr  (c)re- 
gardoit-11  Homere  6:  Horace  co:nnie  fore 
inferieurs  \  Virgile  &  a  Juvenal  "?  Celt 
que  I'eftime  plus  ou  moins  grande  qu'on 
a  pour  un  auceur  ,  depend  de  I'analogie 
plus  ou  moins  grande  que  fes  idees  ont  a- 
vec  celles  de  fon  lecteur. 

Que,  dans  un  ouvrage  manufcrit,  &  fur 
lequtl  on  n'a  aucune  prevention  ,  Ton 
charge,  feparement,  dix  honimes  d'efprit 
de  marquer  les  morceaux  qui  les  auront  le 
plus  frappes:  je  dis  que  chacun  d'eux  Ibu- 
lignera  des  endroits  diifcrents^  &  que,  fi 
Ton  confronte  enluite  les  endroits  approu- 
ves  avec  i'efprit  &  le  caradere  de  chaque 

ap. 

(0  Scaliger  c'lte   comme  de'ceftab'e  la   dix- Teprierre   oie. 
du  qu-rriemg  livre  d'Horace,  que  HeioGus  cice  comme  un  - 
cbet-d'osuvre  dc  i'aiiiiquite. 


7-1.  D  E    L'  E  S  P  R  I  T, 

approbateur,  on  fentira  que  cliacun  d'enx 
n'a  loud  que  les  idees  analogues  ii  fa  ma- 
niere  de  voir  &  de  fentir,  &  que  Tefpri: 
elt ,  (i  j'ofe  le  dire ,  une  corde  qui  ne  t\i- 
init  qu'a  l"unifion. 

Si  le  favant  abbd  de  Longuerue,  comme 
11  le  difoit  lui-racnie,  n'avoit  rien  reienu 
des  ouvrages  de  St.  Auguftin  finon  que  le 
cheval  de  Troie  (itoit  une  machine  de  guer- 
re ^  Ck  ii ,  dans  le  roman  de  Cleopatre  ,  un 
avocat  celebre  ne  voyoit  rien  d'intdrellant 
que  les  nullites  du  mariage  d'Elife  avec 
Artaban;  il  faut  avouer  que  la  (eule  diife- 
rcnce  qui  le  trouve  h  cet  cgard  entre  les 
favautv  ou  les  gens  d'erprit,Ci;  les  honimcs 
ord'naiics  ,  c'ell  que  les  premiers,  ayant 
nn  plus  grand  nombre  d'iddes,  leur  fphere 
d'analogies  ellbeaucoup  plus  etendue.  S'a- 
git-il  d'un  genre  d'efpric  tres-diflerent  du 
lien  V  pareil  en  tout  aiix  autres  hommes, 
I'hommc  d'efprit  n'elHtne  que  les  idets 
analogues  aux  liennes.  Que  Ton  rafFemble 
■un  Newton,  un  Quinaiit,  un  Machiaveli 
qu'on  ne  les  nomme  point ,  &  qu'on  ne 
les  niette  point  d  portee  de  concevoir  I'un 
pour  i'autre  cette  tipece  d'eilime,  que  j'ap- 
pelle  ejl hue  fur  parole  ^  on  verra  qu'aprds 
avoir  reciproquc-ment  ,  mais  inutilement, 
ellayd  de  le  communiquer  leurs  idees  ,  New- 
ton regnrdera  Quinaut  comme  un  rimail- 
leur  inlupportable ,  celui-ci  prendra  New- 
ton pour  un  faifeur  d'ahnanacs,  tons  deux 
regarderont  Malchiavel  comme  un  politi- 
que du  Palais-Royal;  &  tons  trois  enfin, 
le  traiiant  rdciproquement  d'efprits  medio- 

cres , 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.  75 

cres,  fe  vengeront,  par  un  mepris  reci- 
proque,  de  i'ennui  mutuel  qu'ils  le  ic-ront 
procure. 

Or,  fi  les  hommes  fup^rienrs,  cntiere- 
mcnt  abforbds  dans  leur  genre  d'etud-j,  ne 
peuvent  avoir  dCcftims.  faith  pour  un  gen- 
re d'efprit  trop  different  du  leur;  tout  au- 
teur,  qui  donne  au  public  des  idees  nou- 
velies,  ne  pent  done  efperer  d'ellinie  (jue 
de  deux  fortes  d'honinies :  ou  dcs  jeunes- 
gens,qLii,  n'ayant  point  adopted'opinions, 
Ottt  encore  le  defir  &  le  loilir  de  s'initrui- 
re^  ou  de  ceux  dont  Telprit ,  £mi  de  lave- 
rite  &  analogue  a  cekii  de  I'auteur ,  Ibup- 
9onne  deja  I'exillence  des  idees  qu'il  lui 
prefente.  Ce  nombre  d'hommes  eft  tou- 
jours  tr^s-petit  :  voila  ce  qui  retarde  les 
progres  de  Tefprit  humain  ,  6v  pourquoi 
chaque  verite  eft  toujour s  li  lente  a  fe  de- 
voiler  aux  yeux  de  tous. 

11  refulte  de  ce  que  je  viens  de  dire,  que 
la  plupart  des  hommes  ,  Ibumis  ^  la  pa- 
reffe,  ne  concpoivent  que  les  id(^es  analo- 
gues aux  leurs,  qu'ils  n'ont  (Wft'imt  fentit 
que  pour  cette  efpece  d'idees ;  &  de-hi 
cette  haute  opinion  que  chacun  eft,  pour 
ainfi  dire,  force  d'avoir  de  foi-meme; 
opinion  que  les  moraliftes  n'eulTent  peut- 
t'tre  point  attiibude  a  I'orgueii ,  s'ils  eus- 
ient  eu  une  connoitVance  plus  approfon- 
die  des  principes  ci-delVus  etablis.  lis  au- 
roient  alors  lenti  que,  dans  la  Iblitude  , 
le  faint  refpect  6c  I'adrairation  profonde 
dont  on  fe  fent  quelquefois  p^netre  pour 
foi-meme,  ne  peut  etre  que  Fcffet  de  la 
D  2  ue- 


'j^  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

fieceflit($  ou  nous  ibmmes  de  nous  efliraer 
prcrerab.'ement  aux  auires. 

Comment  n'aurcit-on  pas  de  foi  la  plus 
haute  idee?  il  n'tll  ptrfonne  qui  ne  chnn- 
gtat  d'opinions,  s'il  croyoit  les  opinions 
faudes.  Chacun  croit  done  penfer  jull:e,& 
par  confequcnt  beaucoup  micux  que  ceux 
dont  les  idees  font  contraires  aux  iifcune?. 
Or ,  s'il  n'eil  pas  deux  hommes  dont  les 
idees  I'oient  exadlement  femblables ,  il  faut 
neceffairement  que  chacun  en  particulier 
eroie  mieux  penfer  que  tout  autre  (^/).  La 
Duchelie  de  la  Fene  dil'oit  un  jour  a  Ma- 
dame de  Scaal:  il  faut  ravoucr  ^  ma  chtr& 
(imie ,  je  m  trouve  que  vwi  qui  aic  toujour  $ 
raifon  (J).  Ecoutons  le  Talapoin ,  le  Bon- 
ze, le  Braniine,  le  Guebre,  le  Grec,  I'l- 
nian  ,  le  Marabou:  lorfque,  dans  Tairem- 
blee  du  peuple  ,  ils  prechent  les  uns  con- 
tre  ks  autres  ,  chacun  d'eux  nc  dit-il  pas 
comme  la  Duchefle  de  la  Fert^:  peu^ks , 

(.3)  L'expe'rierce  nous  apprenc?  que  chacun  mec  au  rang 
des  efprics  faux  &  des  mauvais  livres  ,  tout  homme  &  tout 
ouvrage  qui  combat  fes  opinions ;  qu'il  voudroit  impoftT 
liieBce  a  Thomme,  S>c  fupprimer  I'ouvrage.  C'eft  un  avar.- 
f.ge  que  des  orthodoxes  peu  Rehires  one  Quelquefois  don- 
ne  fur  eux  aux  here'tiques.  Si,  dans  un  prcces,  difen:  ccs 
«Jerniers,  une  parcie  de'fendoit  a  I'autre  de  faire  imprimtr 
dts  factum  prur  foutenir  Ton  droit,  ne  regirderoit- on 
pas  certe  violence  de  Tune  des  parties  comme  une  preuve 
de  rinj-,;ftice  de  fu  caufe? 

(?)  Voyez  les  Memolrts  de  M,id.tme  de  Sta.rl, 
(f)  Que.le  pre'fompticn,  difem  les  gens  mediocres,  que 
ccliede  ceux  qu'on  appelle  les  gens  d'efprit!  Quelle  fupe- 
rierire  ne  ft  croien:.ils  pis  fur  les  autres  hommes?  Mais, 
leur  re'pocdroir-OR ,  le  cerf  qui  fe  vanttroit  d'ttre  le  plus 
vite  des  cerfs,  ferort  fans-doute  un  orgueiili-ux;  mais ,  fan* 
blcffer  la  moaellie  ,  il  pourroit  pourtant  dire  qu'il  cuure 
mieux  que  la  coriuc.    Vous  eie<  la  torcue;  vous  n'ayct  ni 


D  I  S  C  O  U  R  S    1 1.  77 

jt  "uoi/s  rajfure ,  mot  fcul  fai  toujours  raifon. 
Chacun  le  croic  done  un  elprit  Hipericur, 
&  les  lots  ne  font  pas  ceux  qui  s'en  croienc 
le  nioins  (/)  :  c'ell  ce  qui  a  donne  lieu 
au  conte  des  quaere  marchands  qui  vien- 
nent,  en  foire,  vendre  de  la  beaute  ,  de 
la  naillance,  des  dignites  6:  de  I'efprit ,  6c 
qui  trouvent  tous  le  d^bit  de  leuf  mar- 
chandife,  a  I'exception  du  dernier  qui  ie 
retire  laus  etrennes. 

Mais,  dira-t-on,  on  voit  quelqucs  gens 
reconnoitre  dans  les  autres  plus  d'eiprit 
qu'en  eux.  Oui  ,  repondrai-je,  on  voit  des 
homines  en  faire  Taveu  ;  ck  cet  aveu  ell 
d'une  belle  ame  :  cependant  ils  n'ont ,  pour 
celui  qu'ils  avouent  leur  fuperieur,  qu'une 
tfiime  fur  parole;  ils  ne  font  que  donner  i 
I'opinion  publique  la  prdf^rence  fur  la  leur  , 
&  convcuir  que  ces  perfonnes  font  plus 
eftimees,  fans  etre  interieuremcnt  couvain- 
cus  qu'elles  foient  plus  ellimables  Qg). 

Vn 

111,  ni  m^Jite:  comment  pourriez-vous  avoir  aiuant  dVi- 
prit  qu'uii  homme  qui  s'eft  donn^  beaucoup  de  peine  pour 
acqueiir  des  connoiilances  ?  Vcus  racciif.!  de  pr^(i)mp- 
lion.:  &  c'efl:  voiis ,  qui ,  fans  etude  &  fans  reflexion,  vou- 
lei  m.ircher  fon  e'gal.  A  votre  avis,  qui  des  deux  eft  pre'- 
fompcue'.ix? 

(.c)  En  poefie,  Fontenelle  fernit,  fans  peine,  convenu  de 
la  ruptriorice  du  ge'nic  de  Corneille  fur  le  ken;  mais  il  lie 
I'aiiroit  pas  fentic.  Je  luppofe  pour  s'en  coavaincre  ,  qu'on 
eut  prre  ce  mcme  Fonrenelle  de  donner,  en  fait  de  poefie, 
I'idee  qu'il  s'ecoit  forme'e  de  la  perfection:  il  ell  certjin 
qu'il  n'auroit,  en  ce  genre,  propofe  d'autrcs  regies  fir.rs 
cue  celles  qu'il  ?.voi[  lui-nieme  auffi  bien  obfervees  qui 
Cornei.le  ;  qu'il  devoit  done  fe  cruire  inccrieurement  .luili 
grand  poece  que  qui  que  ce  fut ;  &  qu'en  s'civouanr  inf^- 
rleur  a  Corneille,  il  ne  failoit,  pur  confe'quetit ,  que  facri- 
£er  fiin  fentiment  a  ceiui  du  public.  Peu  de  gens  on:  le 
courage  d'ayoaer  que  c'eft  pour  eux  qu'ils  on:  le  plus  He- 

D  3  1  ^i- 


78  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

Un  homme  du  monde  conviendra,  fans 
peine ,  qu'il  eft  en  geometrie  fort  inferieur 
aux  d'Aicinbert ,  sux  Clairauc,  aux  Eulerj 
que  dans  la  poefie  il  le  cede  aux  Moliere, 
aux  Racine,  aux  Voltaire:  mais  je  dis  en 
meme  temps  que  cet  homme  fera  d'au- 
tant  moins  de  cas  d'un  genre,  qu'il  recon- 
uoitra  phis  de  iuperieurs  en  ce  m^me  gen- 
ie i  &  que  d'ailleurs  il  fe  croira  tellement 
d^domniage  de  la  i'up^riorite  qu'ont  fur  lui 
jes  hommes  que  je  viens  de  citer,  foil  en 
cherchant  k  trouver  de  la  frivolite  dans  les 
arcs  &  les  fciences,  Ibit  par  la  variete  de 
fes  connoillances  ,  le  bon-fens,  Tufage  du 
monde,  ou  par  quelque  autre  avantage  pa- 
reil,  que,  tout  pele,  il  fe  croira  aufli  cili- 
mable  que  qui  que  ce  foit  (/6). 

Mais,  ajoutera-t-on  ,  coniment  imaginer 
qu'un  homme  qui,  par  exemple  ,  remplit 
les  petits  offices  de  la  magiftrature,  puilTe 
fe  croire  autant  d'efprit  que  Corneille)*  11 
eft  vrai  ,  repondrai-je  ,  quMl  ne  mettra 
perfonne  k  cet  egard  dans  fa  confidence  : 
cependant,  lorfque,  par  un  examen  fcrii- 
puleux ,  Ton  a  decouvert  de  combien  de  ienti- 
ments  d'orgueil  nous  fommes  journellement 
affecles ,  ians  nous  en  appercevoir,  &  par 
combien  d'^loges  il  faut  etre  enhardi  pour 
s'avouer  a  Ibi-m^me  &  aux  autres  la  pro- 
fonde  ellime  qu'on  a  pour  fon  efprit,  on 

fent 

J'efpece  d'eilime  que  j'appelle  fent'e ;mzis,q\i"ih  le  niencou. 
ou'ils  I'avouent,  ce  fentimenc  n'en  exifte  pas  moins  en  eiix. 
{h)  On  fe  loae  de  tout;  les  uns  vanrenr  leur  ftupldice 
(bus  le  nom  de  b-jn-fens;  d'autres  louent  leur  beaure'i  quel- 
ques  uns,  enorgueillis  de  leuxi  richeflesj  mettent  ces  dons 

du 


D  1  S  C  O  U  R  S    II.  n 

fent  que  le  lilence  de  I'orgueil  n'en  prouve 
point  i'ablence.    Suppolons  ,  pour  luivre 
I'exerapie  rapporte  ci-delfus,  qu'au  ibrtir 
de  la  com^die  le  hazard  raflemble  trois  pra- 
ticiens  :   qu'ils  viennent  ^  parler  de  Cor- 
neille  \  tous  trois  ,  peut-etre  ,  s'ecricront 
A  la  fois  que  Corneille  ell  le  plus  grand 
genie  du  monde  ^  ccpendant,  li ,  pour  fe 
dccharger  du  poids  importun  de  retUmc, 
I'un  d'eux  ajoutoit  que  cc  Corneille  ell  a- 
la  veritd  un  grand  homme  ,  mais  dans  un 
genre  frivole ,  il  elt  certain  ,  li  Ton  en  ju- 
ge  par  le  mepris  que  certaines  gens  aftec- 
tent  pour  la  podfie,  que  les  deux   autres 
praticiens  pourroient  le  ranger  ^  Tavis  du 
premier;  puis,  de  confiance  en  confiance, 
s'jIs  venoient  k  comparer  la  chicane  \  la 
poeiie  :    Tart  de   la  procedure  ,  diroit  uu 
autre,  a  bien  les  fineffes  6:  les  conibinai- 
fons  ,   comme  tout   autre  ert  :   vraiment, 
r^pondroit  le  troiiierae,  il  n'eft  point  d'art 
plus  diflicile.  Or,  dans  Thynoth.-lc  tr^s-ad« 
millible,  que,  dans  cet  art  li  difficile,  cha- 
cun  de  ces  praticiens  i'e  criic  le  plus  habi- 
le,  fans  qu'aucun  d'eux  eut.  prononce  le 
mot ,    le  relultat    de    v.ette    converfation 
feroit  que  chacun  d'eux  fe  croiroit  autant 
d'etprit  que  Corneille.  Nous  Ibmnies ,  par 
lavauite,  6:  fur-tout  par  I'ignorance, tene- 
ment 

du  hazard  fur  le  compte  de  leur  efprit  &  de  leiir  pruJen- 
ce  ;  la  temme  qui  compte  le  foir  avec  fon  cuilimtr  ,  fsj 
crok  auQi  cilimable  qu'un  favant.  II  n'eft  pas  jufqu'a  rim- 
primeur  d'inful'o  qui  ne  meprife  I'impnintur  de  ro»i.:,iS  y 
&  qui  ne  fe  croie  aufTi  furcrieur  au  tiernier  que  l'i,.-fo'io 
I'eit  en  naaflc  i  Ia  brtihure. 

D4 


8o  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

ment  n^ceffites  a  nous  eftimer  preferable* 
mtm  aux  autres,  que  le  plus  grand  hom- 
me  dans  chaque  art  eft  celui  que  chaque 
artifte  regarde  comrne  le  premier  apres 
Jui.  Du  temps  de  Th^millocle  ,  ou  I'or- 
gueil  n'etoit  different  de  T'orgueil  du  fie- 
c!e  prefent  qu'en  ce  qu'il  ^toit  plus  na'if, 
tous  ies  capitaines,  apres  la  bataille  de  Sa- 
Jamine,  ayant  ^U  obliges  de  declarer,  par 
des  billets  pris  lur  Fautel  de  Neptune, 
ccux  qui  avoient  eu  le  plus  de  part  a  la  vic- 
toire ,  chacun  s'y  donnant  la  premiere  part , 
adjugea  la  feconde  a  Themitlocle  f  &  le 
peuple  crut  alors  devoir  decern er  la  pre- 
miere reccmpenfe  a  celui  que  chacun  dcs 
capitaines  avoit  regarde  comme  le  plus  di- 
gne  apr^s  lui. 

II  eft  done  certain  que  chacun  a  neces- 
fairement  de  foi  la  plus  haute  idee  ,  •& 
qu'en  confequence  on  n'eftime  jamais  dans 
autrui  que  Ion  image  &  fa  rfclTcmblance. 

La  conciufion  gcnerale  de  ce  que  j"ai  dit 
de  refprit ,  confidere  par  rapport  a  un  par- 
Ticulier,  c'eft  que  Telprit  n'eft  que  rairem* 
blage  dcs  idees  interellanies  pour  ce  parti- 
culier,  foit  com  me  inliructivcs,  foit  com- 
me agreables:  d'ou  il  fuit  que  I'interet  per- 
ionnei,  comme  je  m'etois  propole  de  le 
montrer ,  eft  ,  en  ce  genre  5  le  feul  juge 
du  m^iie  des  hommes. 


CHA- 


D  I  S  C  O  U  II  S    II.  8i 

C  H  A  P  I  T  R  E    V. 

De  la  probite  par  rapport  k  une  fociete 
particuliere. 

Uobjet  de  ce  chapitre,  ejl  dt  mnntrcr  qite.  hs 
focieUs  parrtculieres  ne  donnmt  k  noti 
d'honnites  qiiaux  actions  qui  leiir  font  uti- 
les :  or  riiitirct  de  ces  focietes  fa  trouvcin.t 
fouvent  oppofe  a  I'intiret  public  ^  elks  dot- 
vent  fouvent  donncr  k  nom  dljonnetes  a  des 
acfions  rielkment  nuifibks  au  public  i  diss 
Solvent  done  ,  par  I'eloge  de  ces  aBlons , 
fouvent  feduire  la  probite  des  plus  honnciss 
gens ,  6?  les  d&tourner ,  a  kur  in(u  ,  dii 
chemin  de  la  vertu. 

Sous  ce  point  de  vue  ,  je  dis  que  la 
probite  n'eil  que  Tiiabitude  plus  oa 
Tuojns  grande  des  actions  particulicremcnn 
utiles  a  cette  petite  Ibcietd.  Ce  n'eft  pas 
que  certaines  ibcietes  vcrtueufes  ne  pa- 
roifl'ent  fouvent  fe  depouiller  de  leur  pro- 
pre  interet,  pour  porter  fur  les  actions  des 
homrncs  des  jugeraents  conformes  a  Tiii- 
teret  public;  mrds  elles  ne  font  alors  que 
fatisfaire  la  paffion  qu'un  orgueil  eclaire 
leur  donne  pour  la  vertu;  &.,  par  conle- 
quent,  qu'obeir,  corame  tonte  autre  fo- 
ciete ,  a  la  loi  de  i'int^ret  perfonnel.  Quel 
autre  motif  pourroit  determiner  un  homn>s 
^  des  aclions  genereufesP  II  lui  efb  auHi 
impolTible  d^'aimer  le  bien  puur  le  bien,que 
d'aimer  le  mal  pour  le  mal  (ji). 

Bru- 

{a)  Lrs  declamations  ccmt!r.a.]!es    des    moralifies    conrre 

la  ms'chancete  ij'.i  bommes  ,  pn-uvem  !e  peu  de  con;;ois- 

D  5  ^iice 


B2  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

Brutus  ne  facrifia  fon  fiis  au  faint  de 
Rome,  que  parce  que  Tamour  paternal  a- 
voit  fur  lui  moins  de  puiflance  que  I'amour 
de  la  patrie;  il  ne  fit  alors  que  ceder  a  la 
plus  forte  paffion:  c'elt  elle  qui,reclairanc 
fur  I'interet  public,  lui  Mt  appercevoir, 
dans  un  parricide  fi  genereux  ,  fi  propre  h 
ranimer  Tamour  de  la  liberte ,  i'unique  res- 
fource  qui  put  fauver  Rome  de  I'empecher 
de  retomber  fous  la  tyrannie  des  Tarquins. 
Dans  les  circonltances  critiques  ou  Rome 
fe  trouvoit  alors,  il  falloit  qu'une  pareille 
adtion  fervit  dt  fondement  k  la  vafte  puis- 
fnuce  a  laquelle  i'eleva  depuis  Tamour  da 
bitn  public  &  de  la  liberte. 

Mais,  comme  i!  ell  peu  de  Brutus  &  de 
focietes  compofees  de  pareils  hommes, 
c'eft  dans  I'ovdre  commun  que  je  prendrai 
mes  exemples,  pour  prouver  que  ,  dans 
chacune  des  iociet^s  ,  Tinteret  particulier 
ell  I'unique  diilribiiteur  de  rellime  accor- 
dee  aux  actions  des  hommes. 

Pour  s'en  convaincre  ,  qu'on  jette  les 
yeux  fur  un  homme  qui  facrifie  lous   fes 

biens 

fance  qu'ils  en  ont.  Les  hommes  ne  font  point  mechanrs, 
mais  fouiTiis  a  ieurs  in^ertts.  Les  cris  des  moraliftfs  ne 
cbangtront  certaintmen:  pas  ce  rdlort  de  I'univers  moral. 
Ce  n'elt  done  point  de  la  mc'cbancec^  des  hommes  done  il 
faui  fe  plaindre,  mais  de  I'ignorance  des  Icgifiateurs,  qui 
on:  tciujours  mis  I'interet  particulier  en  oppoOtion  avec 
I'intr-ret  j-.^neral  Si  les  Scyhes  etoicnt  plus  vercueux  que 
nous ,  c'ell  que  leur  le'giflation  &"  leur  genre  de  vie  leuf 
kifpiroit  plus  de  probire'. 

(/')  Je  >u-  /""•■'  cr.T-t>^'!e,  difoit  Chilon  mourant,  j':f  d'tin 
feiil  crime:  c'efi  d" avoir  ,  fettd^tnt  rr.a  mapfii-iztnre  ,  fanvS 
de  Lt  r'rwur  des  /o'.v    K/j  crirr.ine! ,   rrnn  rf  iittitr  /im;, 

Je  citerai  encore  ,  u  ce  fujet  ,  un  fait  rapport^  dans  Je 
Culiftun,    Ua  Arabe  va  fe  plaindre  au  fulun  ^s  yiolfnces 

que 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.  ^3 

biens  pour  fauver  de  la  rigueur   des   loix 
un  parent ,  allaffin  icet  homme  pafVera  cev- 
tainement  ,    dans   fa  famille  ,    pour  tres- 
vertueux  ,   quoiqiril  ioit    reellement  tres- 
injulle.    Je  dis  tr^s-injufte,  parce  que,  11 
Tefpoir    de   l'iinpunit6  doit  multiplier  les 
forfaits  chez  une  nation,  li  la  certude  da 
fupplice  ell  abfolument  neceflaire  pour  y 
cntretenir  Tordre  ,   il  ell  evident  qu'une 
grace  accordv^e  a  un  criminel  efl ,  envers  le 
public,  une  iniuitice  dont  ie  rend  compli- 
ce celui  qui  foliicite  une  pareille  grace  (^). 
Qu'un  minillre ,  fourd  aux  follicitations 
de  les  parents  &  de  fes  amis,  croie  ne  de- 
voit  elever  aux  premieres  places  que  des 
hommes  du  premier  merite:  ce  mimfire  li 
julle  paiFera  certaincment,  dans  ("afociete, 
pour  un  homme  inutile,  fans  amitie,  peut- 
etre  meme  fans  lionn^tete.     11  faut  le  dire 
a  la  honte  du  fiecle^  ce   n'eft  prefque  ja- 
mais qu'^  des  injullices  qu'un  hom.me  ea 
grande  place  doit   les  titres  de  bon  ami, 
de  bon  parent,  d'homme  vertueux  &  bien* 
failant  que  lui  prodigue  la  fociet(^  dans  la- 
quclle  il  vit.  Que  , 

que  deux  inconnus  exer^oicnt  dans  fa  ma'fbn.  Le  ful:an 
s'y  tranfporte,  f^it  c^teinare  les  lumieres,  faifir  les  crimi- 
nels  ,  tnvelopper  leurs  teres  d'un  manreaii;  il  commande 
qu'on  les  poij;narde.  L'executicu  hnte,  le  fuhan  flic  ral- 
lumc-r  les  fl^mbeauX ,  conficiere  ies  corp;  des  criminels,  le- 
ve  les  m^iinsj  &c  lenJ  graces  a  Dieu.  ^-'l-e  f-vetir,  ]tii 
die  fon  vizir,  avex.  .  ■i.ous  uc/,c  rr^m  ciii  liel?  .....  Vizir ^ 
r«*por.d  le  fultan ,  j*<«'  era  mes  fits  anteurs  dc  ces  viuiencei ; 
('f/i  fof.i  oKo:  j' at  voK'n^uan  dei^ritt  les  f.arr.b  ciux  t  <jtton 
toiivilt  a:rn  rftantran  le  "vif'^e  de  us  ma'h:i:rc:{>:  :  j'.ii 
ir.i'iit  que  la  tendrejfe  patertielle  ne  mc  fit  rnanquer  a  la 
jitfJce  que  je  do.'S  «  mes  ftijets,  Jage  fi  je  dols  remert.'ef  It 
44(1 1  muintenant  que  je  me  tmnve  jufle,  fata  it'e  parriiuli-* 

D  6 


Bi|.  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

Que,  par  fes  intrigues,  iin  pere  obtieti* 
ne  I'emploi  de  general  puur  un  fils  incapa- 
ble de  commander,  ce  pere  fera  cite, dans 
i"a  famille,  comme  un  homme  lionnete  (!fe 
bienfaifant :  cependani ,  quoi  de  plus  abo- 
minable que  d'expoler  une  nation,  ou  du 
moins  plufieurs  de  les  provinces ,  aux  ra- 
vages qui  fuivent  une  defaite,  uniquement 
pour  latisfaire  I'ambition  d'une  famille? 

Quoi  de  plus  puniilable  que  des  follici- 
tations,  centre  lesquelles  il  ell  impoflible 
qu'un  Ibuverain  loir  toujours  en  garde?  De 
pareilles  foUicitations,  qui  n'ont  que  trop 
jbuvcnt  plonge  les  nations  dans  les  plus 
grands  malheurs,  font  des  fources  intaris- 
lables  de  calamites:  calamites  auxquelles 
peut-etre  on  ne  pent  louUraire  les  peuples 
qu'en  brifant  entre  les  hommes  tous  les 
liens  de  la  parente  ,  6:  declarant  tous  les 
citoyens  enfants  de  Tetat.  Cell  Tunique 
moyen  d'etoulYer  des  vices  qu'autoriie  une 
apparence  de  vertu ,  d'empCcher  la  fubdi- 
vilion  d'un  peuple  en  une  infinite  de  famil- 
ies ou  de  peiites  focietes,  dont  les  int^- 
lets ,  prefque  toujours  oppofes  a  I'interet 
public,  eteindroient  ^i  la  fin  dans  les  allies 
toute  efpece  d'amour  pour  la  patrie. 

Ce  que  j'ai  dit  prouve  lliiBfamment  que, 
devant  le  tribunal  d'une  petite  foci^te  ,  I'in- 
teiet  efl  le  ftul  juge  du  raerite  des  acTiions 
des  hommes:  aulii  n'ajouterois-je  rien  ace 
que  je  viens  de  dire ,  ii  je  ne  m'etois  pro- 

pofe 

(<>)  On  couvroit,  dans  certa'iis  pays,  d'une  pMu  d'ane  , 
•les  hommes  en  p;ace,  pour  leur  apprendie  tju'ils  r.e  doi- 

vfcat 


D  I  S  C  O  U  R  S    II.  8^' 

pofe  rutiliie  publique  pour  but  principal 
de  cec  ouvrage.  Or,  je  icns  qu'un  homme' 
honnete  ,  tltV-ay^  de  I'afcendant  que  doit 
necellairement  avoir  lur  lui  ropinion  des 
focietes  dans  lesquelles  il  vit ,  peui  crain- 
dre  avec  railbn  d'etre,  k  fon  iiilu ,  louvent 
detounif^,  de  la  vertu. 

Je  n'abandonnerai  done  pas  cette  matie- 
re  fans  indiquer  les  moyens  d'echapper 
aux  ledudtions,  &  d'eviter  les  picges  que 
Tintcret  dts  Ibcietes  particulieres  tend  a  la 
probite  des  plus  honnetes-gens  ,  &  dans 
lesquels  il  ne  I'a  que  trop  louvent  rurprile. 


C  H  A  P  I  T  R  E    VI. 

Des  moyens  de  s'aflurer  de  la  vertu. 

O/i  inctiqiie  ,  en  ce  chapitre  ,  comment  on  pent 
repoiijjlr  les  infinuations  des  focUtis  parti- 
culieres ^  rejijhr  a  leurs  feduclions  ^  &  con- 
jerver  line  vertu  inehranlahlt  au  choc  de 
milk  inter  its  particuliers, 

UN  homme  eft  jufle ,  lorsque  toutes  fes 
adions  tendent  au  bien  public.  Ce 
n'eft  point  alTez  de  faire  du  bien  pour  me- 
riter  ie  titre  de  vertueux.  Un  prince  a 
nnlle  places  a  donner,  il  faut  les  remplir^ 
il  ne  peut  s'empecher  de  faire  mille  heu- 
reux.  C'efl  done  uniquement  de  la  julli- 
ce  (ji)  ou  de  rinjullice  de  fes  choix   que 

depend 

vcnc  rien  a  ce  *[u'on  appelle  decence  ou  faveur,  maiJ  rout 
s  la  julUce-, 

D7 


%f^         D  E    L'  E  S  P  R  I  T; 

depend  fa  vertu.  Si ,  lorsqu'il  s'agit  d'une 
place  importante  ,  il  donne  ,  par  amiti6  , 
par  foibk'fie,  par  Ibllicitation  ou  par  pa- 
reife  ,  .i  un  homnie  mediocre,  la  preferen- 
ce fur  iin  homme  fuperieur,  il  doit  fe  re- 
garder  comme  injufte  ,  quelques  ^loges 
d'ailleurs  que  donne  k  fa  probite  la  fociet6 
dans  laquelle  il  vit. 

En  fait  de  probite  ,  c'eft  uniquenient 
-rint^ret  public  qu'il  faut  confulter  &  croi* 
le,  &  non  ies  hommes  qui  nous  environ- 
nent,  L'intdr^t  perlonnel  leur  fait  trop 
louvent  illufion. 

Dans  Ies  cours ,  par  exemple,  cet  inte- 
ret  ne  donne-t-il  pas  le  nom  de  prudence 
^  la  faulTtte  ,  &  de  fottife  a  la  verite  qu'on 
y  regarde  du  moins  corame  une  folie,  C^ 
qu''on  y  doit  toujours  regarder  comme  telle. 

Eile  y  eft  dangereufe ;  &  Ies  vertus  nui- 
fibles  feront  toujours  compt^es  au  rang  des 
defauts.  La  verite  ne  trouve  grace  qu'au- 
pr^s  des  princes  humains  C$c  bons  ,  tels 
que  Ies  Louis  XII ,  Ies  Louis  XV.  Les 
coinediens  avoient  joue  le  premier  fur  le 
theatre^  les  courtifans  exhortoient  le  Prin- 
ce a  les  punir :  non  ^  dit-il,  ih  im  rtndtnt 
jiifiice  ;  ih  me  croient  cligne  d' entendre  la  v6- 
riiL  Exemple  de  moderation  imite  depuis 
par  Mr.  le  due  d'.  .  .  .  Ce  prince,  forcd 
de  mettre  quelques  impofitions  fur  une 
province,  &  fatigue  des  remontrances  d'un 
depute  des  ^tats  de  cette  province  ,  lui 
rt^pondit  avec  vivacitd  :  S  qtteUes  font  vos 
forces ,  pour  vous  oppojer  a  mes  volontis  ?  Oui 
pouvez-vGUs  faire?  .  .  .  Ohar  &  hair  ,  re* 

piiqaa 


D  I  S  C  0  U  R  S    n.         87 

pliqua  le  depute.  R^ponfe  noble  qui  fait 
egalenient  honneur  au  deputd  &  au  prince. 
11  etoit  prefque  aufli  difiiciie  a  Tun  de  I'en- 
tendre ,  qu'^  I'aiure  de  la  faire.  Ce  ineme 
prince  avoit  une  maitrefie,  iin  gentilhom- 
nie  la  lui  avoit  enlev<^c ;  le  prince  6toit 
pique ,  &  fes  favoris  I'excitoitnt  k  la  ven- 
geance :  pumjfez ,  di;oient-ils ,  un  inj'olmt 

Jefais^  leur  repondit-il,  que  la  vengeance 
inejl  facile ,  un  mot  jiifn  pour  me  <iefaii  t  (Tun 
rival ,  &  c'cft  ce  qui  m''cwpeche  de  le  promncer, 
Une  pareille  moderation  eft  trop  rare; 
la  verite  eft  ordinairement  tropmal  accueil- 
lie  des  princes  6c  des  grands,  pour  t^our- 
rer  long-temps  dans  les  cours.  Comment 
habiteroit-elle  un  pays  ou  la  plupart  de 
ceux  qu'on  appelle  les  honnetes  gens,  ha- 
bitues k  la  balleire  &  a  la  f.atterie,  don- 
nent  &  doivent  reellement  donner  k  ces 
vices  le  nom  d'ufage  du  monde?  L'on  ap- 
per<;oit  difficilement  le  crime  ou  fe  trouve 
I'utilite.  Qui  doute  cependant  que  certai- 
nes  flatteries  ne  Ibient  plus  dangereufes  & 
par  conf^quent  plus  crimineiles  aux  yeux 
d'un  prince  ami  de  la  gloire  ,  que  des  li- 
belles  faits  contre  lui?  ]\on  que  je  prenne 
ici  le  parti  des  libelles  :  mais  enfin  une 
flatterie  pent  ,  \  fon  ini'u,  detourner  un 
bon  prince  du  chemin  de  la  vertu,  lors- 
qu'un  libelle  pent  quelquefois  y  ramener 
un  tyran.  Ce  n'eft  fouvent  que  par  la  bou- 
che  de  la  licence  que  les  plaintes  des  op- 
primes  peuvent  s'elever  julqu'au  trone  (A). 

Mais 

ifi)  i)  C«  n'eft  point,  dit  le  poete  Saadi,  la  Yoix  timide 

.=  des 


S3  DEL' ESPRIT. 

Mais  I'interet  cachera  toujours  de  pareil- 
les  Veritas  aux  I'ocietes  particulieres  de  la 
cour.  Ce  n'efl:,  peut-etre,  qu'en  vivant 
loin  de  ces  focietes  qu'on  peut  fe  defendre 
des  illufions  qui  les  feduifent.  II  eft  du 
•moins  certain  que  ,  dans  ces  menies  fo- 
cietes ,  on  ne  peut  confeiver  une  vertu 
toujours  forte  &  pure,  fans  avoir  habituel- 
lement  prefent  a  Tefprit  Je  principe  de  I'u- 
tilite  publique  (0,  fans  avoir  une  connois- 
fance  profonde  des  veritables  interets  de 
ce  public,  par  confequent  de  la  morale  & 
de  la  politique.  La  parfaite  probite  n'elt 
jamais  le  partage  de  la  ftupidite  ^  une  pro- 
bite  fans  lumieres  n'eft  ,  tout  au  plus, 
qu'une  probite  d'intention,  pour  laquelle 
le  public  n'a  &  ne  doit  eifedivement  avoir 
aucun  egard,  i.parce  qu'il  n'efl  point  juge 
des  intentions ;  i.  parce  qu'il  ne  prend ,  dans 
fes  jugements,  confeil  que  de  Ion  interet. 
S'il  fouftrait  h  la  mort  celui  qui  par  mal- 
lieur  tue  fon  ami  k  la  chafle ,  ce  n'ell  pas 
feulement  k  I'innocence  de  fes  intentions 

qu'il 

y,  des  m'inlftres  qui  doit  porter  a  I'oreille  des  rois  les  plirn- 
),  les  des  malheureux,-  ii  Lut  que  ]e  cri  du  peuple  puilTe 
,,  direftemenc  percer  jufqu'au  trone  ". 

(c)  Confequemment  a  ce  principe,  Mr.  de  Fontene'le  a 
Jetini  le  meufunge:  triir,  ji),e  vrit^  <;«'.■>»  doh.  Un  hom- 
nie  fort  du  llr  d'une  femme,  il  en  rencor.rre  le  mari :  D'oii 
ve>i:x-  volt:  '(  lui  dit  celui-ci-  Que  lui  reprndre?  lui  doit-on 
alors  la  verite  ?  Nnu,  die  Mr  de  Fontenelle  ,'p^rce  cju'a- 
lurs  la  fcrlie  n'eft  ntrie  a  perfinni;  Or  ia  verite  elle-  mtrae 
eft  foumife  au  principe  de  I'utiiire  publique.  Elle  duit  pre'- 
lider  a  ]»  conipoficmn  do  fhiftoire  ,  a  I'e'tude  des  fciencps 
•&  des  arts  :  elle  xioic  (e  prefuuser  aux  grands,  &  .rnL-me 
Errach'f  le  voile  qui  couvre  en  eux  des  de'fauts  nuifibles  au 
■public;  m-.iis  elle  ne  doir  jamais  revekr  ceux  qui  ne  nu'« 
iVjit  qu'a -I'hoiTiine  meme.   C'eli  i'afflijer  lans  uuilcei  fous 

pre- 


D  I  S  C  0  U  R  S     II.  89 

qu'jl  fait  grace,  puifque  la  loi  condamne 
ail  fupplice  la  lentinelle  qui  s'eil  involon- 
tairement  lailTe  furprendre  au  fommeil.  Le 
public  ne  pardonne,  dans  le  premier  cas, 
que  pour  ne  point  ajouter  k  la  perte  d'un 
citoyen  celle  d'un  autre  citoyen  ;  il  ne 
punit,  dans  le  fecond ,  que  pour  prevenir 
les  furpriics  &  les  malheurs  auxquels  Tex- 
poferoit  une  pareille  invigilance. 

II  faut  done,  pour  cire  honnete,  joindre 
•i  la  nobleile  de  Fame  les  luinieres  de  Fes- 
prit.  Quiconque  raffemble  en  foi  ces  diile- 
rents  dons  de  la  n?.ture  ,  fe  conduit  tou- 
jours  lur  la  boufiblc  de  I'utilite  publique. 
Ceite  utility  eft  le  principe  de  toutes  les 
vertus  humaines  ,  &  le  fondement  de  toutes 
les  Idgiflations.  Eile  doit  inlpirer  le  l^gifla- 
teur ,  forcer  les  peupks  a  le  Ibumettre  a  i'iis 
loix;  c'ed:  enfin  k  ce  principe  qu'il  faut  fa- 
crifier  tous  fes  fentiments,  julqu'au  fenti* 
ment  nieme  de  rinimaniie. 

L'humanite  publique  efl  quelquefois  iin- 
pitoyabie  envers  les  pariiculiers  {d).    Lorf- 

qu'un 

pre'texte  d'etre  vrai  ;  c'eft  erre  m^chant  &  brural  ;  c'eft 
moins  aimer  ]a  verite,  que  fe  gl-jrifier  dans  rhumiliacion 
d'autrui 

(1)  C'eft  ce  principe  qui,  cbcz  les  Arabes,  a  confacre 
I'exemple  de  fe\cT'n^  que  donna  le  f'ameux  Ziad ,  gnuver- 
neur  de  Bafr?..  Apres  avt/ir  ihuciiement  tence  de  purger 
cecre  ville  dis  afl'affins  qui  I'infelioient  ,  il  fe  vie  contrainc 
de  decernsr  la  peine  de  more  contra  tout  homnie  qu'oa 
rencontreroic  la  nuit  dans  les  rues  L'on  y  arrete  u '  ecran- 
ger,  il  eft  conduit  devant  le  tribunal  du  gouverneur  ,  il  ef- 
fa<e  de  le  fie'chir  par  fes  iarmes  :  m.ithetircux  etr,ii.g.'r  , 
lui  die  Zjid  ,  ;e  doU  te  faro'iire  Injrijie  ,  en  pHniJpitit  une 
Cuiitr.i'^fiit'cn  a  des  cr.ires  que  tu  as  pn  l^ititrer  ■  wais  le  /«- 
lut  de  "Btifra  defend  dt  ta?nort:Je}lettre  &■   te  cond^rnnc^ 


90  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

qu'un  vaifTeau  eft  fiirpris  par  de  longs  cal- 
nies,  &  que  la  famine  a,  d'une  voix  im- 
perieule  ,  commande  de  tirer  au  fort  la 
vicftime  infortunee  qni  doit  fervir  de  patu- 
re  k  fes  compagnons,  on  I'egorge  fans  re* 
mords :  ce  vailleau  eft  rembleme  de  chaque 
nation,  tout  devicnt  legitime  &  memever- 
tueux  pour  le  falut  public. 

La  concludoii  de  ce  que  je  viens  de  di- 
re ,  c'eft  qu'en  lait  de  probite ,  ce  n'eil 
point  des  focieids  ou  Ton  vit  dont  il  faut 
prendre  conieil,  mais  uniquement  de  i'in- 
terec  public:  qni  le  coniukeroit  toujours  , 
ne  feroit  jamais  que  dcs  actions  ou  imm6- 
diatement  units  au  public,  ou  avantsgeu- 
I'es  aux  particulitrs  fans  etre  nuifibles  h.  Te* 
tat.  Or  de  pareilles  actions  iui  font  tou* 
jours  utiles. 

L'horame  qui  fecourt  le  merite  mallieu- 
reux,  donne  ,  lans  contredit,  un  exemple 
de  bienf.ifance  conforme  a  I'interet  gene- 
ral ;  il  acquitte  la  taxe  que  la  probite  im- 
poie  a  la  richelFe. 

L'honnete  pauvrete  n'a  d'autre  patrimoi- 
re  que  les  trelbrs  de  la  vtrtueufe  opulence. 

Qui  fe  conduit  par  ceprincipe,  pent  fe 
rendre  h  lui-meme  un  temoignage  avanta- 
geux  de  fa  probity  ,  peut  fe  prouver  qu'il 
merite  reellcment  le  litre  d'honnete-hom- 
me  :  je  dis  meriter  ;  car  ,  pour  obtenit 
quilque  reputation  en  ce  genre  ,  il  ne 
fuilit  pas  d'etre  vertueux  j  il  faut,  de  plus, 

ie 

(f)  II  efl  permij  de  fare  Te'loge  c?e  Ton  coeur,  &  noa 
selui  di  fou  efprit ;  c'eft  .  ue  le  premier  ce  ;ire  oas  a  con- 

fa- 


D  I  S  C  0  U  R  S    11.  91 

fe  trouver,  comme  les  Codnis  &  les  Re- 
guliis,  heureulement  place  dans  des  temps, 
dt;s  circonftances  &  des  poftes  ou  nos  ac- 
tions puillent  beaucoiip  influer  fur  le  bien 
public.  Dans  toute  autre  polition,  la  pro- 
bit^  d'un  citoyen  ,  toujours  ignore  du  pu- 
blic, n'eil,  pour  ainfi  dire,  qu'une  quality 
de  fociet^  particuliere  ,  k  TuCage  feulement 
de  ceux  avec  kTquels  il  vit. 

Cell  uniquement  par  fes  talents  qu^in 
homme  prive  peut  fe  rendre  utile  &  recom- 
mandable  a  ia  nation.  Qu'importe  au  pu- 
blic la  piobite  d'un  particulieV^  cette  pro- 
bit6  ne  lui  ell:  prel^ue  d'aucune  utilite  CO* 
Aufli  juge-t-il  les  ■^vants  comme  la  polie- 
rite  juge  les  morts  :  elle  ne  s'intorrae 
point  li  Juvenal  etoit  mechant,  Ovide  de- 
bauch^ ,  Annibal  cruel  ,  Lucrece  impie  , 
Horace  libertin  ,  Augulle  diffimule  ,  & 
Ceiar  la  femme  de  tous  ks  maris :  c'ell 
uniquement  leurs  talents  qu'elle  juge. 

Sur  quoi  je  reraarquerui  que  la  plupart 
de  ceux  qui  s'emportetit  avee  fupeur  cen- 
tre les  vices  domelHques  d'un  homme  il- 
lulhe,  prouvent  moins  leur  amour  pourle 
bien  public  que  leur  envie  centre  les  ta- 
lents ;  envie  qui  prend  fouvcnt ,  a  leurs 
yeux  ,  le  mafque  d'une  vertu  ,  mais  qui 
n'eft  le  plus  fouvent  qu'une  envie  dcguifee, 
puifqu'en  g(ineral  ils  n'ont  pas  la  meme 
horreur  pour  les  vices  d'un  homme  fans 
merite.  Sans  vouloir  faire  Fapologie  du  vi- 
ce , 

f^quence.    L'envie  prevoit  qu'un  parci!  e'loge  en  obtlendra 
pen  du  public, 


92  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

ce ,  que  d'honnetes-gens  auroient  h  rou- 
gir  des  fentiments  doiit  ils  fe  targuent,  fi 
on  leur  en  decouvroit  le  principe  &  la 
bafTeffe? 

Peut-etre  le  public  marque-t-il  trop  d'in- 
difference  pour  la  vertu;  peut-etre  nos  au« 
teurs  font-ils  quelquefois  plus  foigneux  de 
la  correction  de  leurs  ouvrages  que  decelle 
de  leurs  nioeurs,  &  prennent-ils  exemple 
fur  Averroes ,  ce  philolophe,  qui  fe  per- 
mettoit ,  dit.on,  des  friponneries  qu'il 
regardoit  non  feulement  comme  peu  nuifi- 
bies,  mais  menie  comme  utiles  a  fa  repu- 
tation :  il  donnoit  ,  difoit-il  ,  par-la  le 
change  k  fes  rivaux,d^!^urnoit  adroitement 
fur  les  moeurs  les  critiques  qu'ils  eullent 
faites  de  les  ouvrages;  critiques  qui,  fans 
doute  ,  auroient  port^  k  fa  gloire  de  plus 
dangereufes  atteintes. 

J'ai,  dans  ce  chapitre ,  indiqui^  le  moyen 
d'dcbapper  aux  iedu6tions  des  fociet^s  par- 
ticulieres ,  de  conferver  une  vertu  toujours 
in^bnnlable  au  choc  de  mille  interets  par- 
ticuliers  &  differents  ;  &  ce  moyen  confide 
k  prendre  ,  dans  toutes  fes  demarches, 
confeii  de  I'interet  public. 


C%> 


CHA- 


c 


D  I  S  C  0  U  R  S     11.         93 

C  H  A  P  I  T  R  E    VII. 

De  refprit  par  rapport  aux  fociet^s  parti- 
culieres. 

On  fait  voir  que  ks  fociitis  peftnt  a  la  miuit 
balance  k  mirite  des  idees  Cf  des  actions  des 
homines.  Or ,  rinterit  de  ces  focieUs  neiant 
fas  toiijoitrs  conforme  a  riniirit  giniral^ 
on  jcnt  quellcs  doivent  ,  en  conjcqucuce  , 
porter ,  fur  ks  memts  objets ,  des  juganrnts 
tres-differents  de  ceux  du  public. 

E  que  j'ai  dit  d§  I'efprit  pnr  rapport  \ 
iin  I'eul  homme ,  je  ie  dis  de  I'efprit 
conlid^re  par  rapport  aux  focietes  parti- 
culieres.  je  ne  repeterai  done  point ,  a  ce 
fujet,  ie  detail  fatigant  des  memes  preu- 
ves ;  je  montrerai  leulement,  par  de  nou- 
velles  applications  du  menie  principe,  que 
chaque  Ibciete  ,  comme  chaque  paniculitr, 
n'eftime  ou  ne  meprife  les  idees  des  au- 
tres  focidt^s  que  par  la  convenance  ou  la 
dilconvenance  que  ces  idecs  ont  avec  fes 
paflions  ,  fon  genre  d'efprit,  &  enfin  Ie 
rang  que  tiennent  dans  Ie  monde  ceux  qui 
compolent  cette  Ibciet^. 

Qu'on  produife  un  fakir  dans  un  ccrcle 
de  Sybarites,  ce  fakir  n'y  fera-t-il  pas  re- 
garde  avec  cette  pitie  meprifante  que  des 
ames  fenfuelles  &  donees  ont  pour  un 
homme  qui  perd  des  plaifirs  reels ,  pour 
courir  apres  dts  biens  imaginaires?  Que  je 
falfe  penetrer  un  conquerant  dans  la  re- 
traite  des  philofopbes ,  qui  doute  qu'il   ne 

traite 


54  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

traite  de  frivolites  leurs  fpeculations  les 
plus  profoncies,  qu'il  ne  les  confidere  avec 
le  mepris  d^daigntux  qu'bne  ame ,  qui  fe 
dit  graiide,  a  pour  des  ames  qu'elle  croit 
petites,  &  que  la  puiffance  a  pour  la  foi- 
bleile.  Mais  qu'a  Ion  tour,  je  tranrporte 
ce  conquerant  au  portique;  orgueilleux , 
)ui  dira  le  lloicien  outrage,  toi  qui  mepri- 
fes  des  ames  plus  hautes  que  la  tienne, 
apprends  que  Tobjet  de  tes  defirs  eft  id 
celui  de  iios. mepris  ;  que  rien  ne  paroit 
grand  fur  la  terre ,  a  qui  la  contemple  d'un 
point  de  vue  eleve.  Dans  une  foict  anti- 
que, c'ell  du  pied  des  cedres ,  oil  s'affied 
le  voyageur  ,  que  leur  faite  femble  tou- 
cher aux  cieux  ^  du  haut  des  nues  ,  o\i 
plane  I'aigle  ,  les  hautes  futaies  rampent 
conime  la  bruyere ,  &  n'oilrent  aux  yeiix 
du  roi  des  airs  qu'un  tapis  de  verdure  dt^- 
ploye  lur  des  plaines.  C'eft  ainii  que  Tor- 
gucil  blcdc  du  iloicien  fe  vengera  du  de- 
dain  de  I'ambitieuxi  &  qu'en  general  fe 
traiteront  tous  ceux  qui  feront  animes  de 
paffions  diff^rentes. 

Qu'une  femme  jeiine  ,  belle,  galante, 
telle  enlin  que  Thilloire  nous  ptJnt  cette 
celtbre  Clcopatre,  qui,  par  la  multiplicity 
de  fes  beautes  ,  les  charmes  de  fon  e;prit, 
la  variete  de  fes  carelTes  ,  faifoit  gouter 
chaque  jour  k  fon  amant  les  delices  del'in- 
conftance;  &  dont  enlin  la  premiere  jouis- 
fance  n'etoit,  dit  Echard,  qu'une  premie* 
re  faveur ;  qu'une  telle  temme  fe  trouve 
dans  une  aflemblde  de  ces  prudes  ,  dont 
ia  vieilleffe  &  la  laideur  allurent  ia  chafle- 


D  I  S  C  O  U  R  S    Ii;  95 

t£,on  y  m^prifera  fes  graces  &  fes  talents: 
a  I'abri  de  la  f(idu(5tion  ,  Ibus  I'egide  de  la 
laidtur  ,  ces  prudes  ne  lentent  pas  com- 
bien  rivrelle  d'un  amant  ell  flatteule  ^  avec 
quelle  peine,  quand  on  eft  belle,  on  r6- 
lifte  au  defir  de  mettre  un  amant  dans  la 
confidence  de  mille  appas  lecrets  ;  elles 
fe  dechaineront  done  avec  fureur  contre 
cette  belle  femme,  &  mettront  fes  foibles- 
fes  au  rang  des  plus  grands  crimes.  Mais, 
li  Tune  de  ces  prudes  fe  prciente  a  fon  tour 
dans  un  cerclc  de  coqyej^tes  ,  elle  y  fera 
traitee  fans  aucun  des  menagcments  que  la 
jeunelfe  6:  la  beaute  doivent  a  la  vieilleile 
6:  ^  la  laideur.  Pour  fe  venger  de  fa  prude- 
rie  ,  on  lui  dira  que  la  beile  qui  cede  ^ 
Famour  &:  la  laide  qui  lui  refifte,  ne  font, 
toutes  deux  ,  qu'obeir  au  nieme  principe 
de  vanite  ;  que,  dans  un  amant.  Tune  cher- 
che  un  admirateur  de  fes  aitraits  ,  I'autre 
fuit  un  delateur  de  fes  difgraces;  &  qu'a- 
niraees,  touted  deux,  par  le  meme  motif, 
entre  la  prude  &  la  femme  galante,  il  n'y 
a  jamais  que  la  beaute  de  ditference. 

Voila  comme  les  paliions  differentes  s'in- 
fultent  r^ciproquement  ;  &  pourquoi  le 
glorieux  qui  meconnoit  le  merite  dans  une 
condition  mediocre,  qui  le  dedaigne  &  qui 
voudroit  le  voir  ramper  ;\  fes  pieds ,  eft  i 
fon  lour  mepvifd  des  gens  Rehires.  Infenfe, 
lui  diroient-ils  volonticrs  ,  homme  fans 
merite  6:  meme  fans  orgueil,de  quoi  t'ap- 
plaudis-tu  ?  des  honneurs  qu'on  te  rend? 
JNlais,  ce  n'eft  point  k  ton  merite,  c'eft  k 
ton  fafte  6c  ^  ta  puiilance  qu'on  rend  hom- 

niage. 


96  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

mage.  Tu  n'es  rien  par  toi-meme;  fi  tu 
brillcs  ,  c'eft  dc  Teclat  que  reflechit  fur 
toi  la  faveur  du  Ibuverain.  Regarde  ces 
vapeurs  qui  s'elevent  de  la  t'ange  des  ma' 
recages :  foutenues  dans  les  airs ,  elles  s'y 
changent  en  nuages  eclatantsf,  dies  bril- 
lent  corame  toi,  mais  d'une  Iplendcur  eni- 
prunice  du  foleil  ;  Tallre  le  couehe  ,  Te- 
clat  da  nuage  a  difparu. 

Si  des  pallioiis  contraires  excitent  le  m^- 
pris  refpectif  de  ceux  qu'elles  aninient ,  trop 
d'oppolition  dances  efprits  produit  a  pc-u 
pres  le  meme  etfet, 

Kecelliies,conime  ]e  I'ai  prouvi;  dans  le 
Chapiire  IV,  a  ne  I'entir,  dans  les  autres , 
que  les  idees  analogues  a  nos  idees,  com- 
ment admirer  un  genre  d'efprit  trop  ditfe- 
rent  du  notre?  Si  I'etude  d'une  I'cicnce  ou 
d'un  art  nous  y  fait  appercevoir  une  infi- 
nite lie  beautes  &  de  difficultes  que  nous 
jgnorerions  fans  cette  etude  ,  c'cil  done 
pour  la  fcience  &  I'art  que  nous  cultivons, 
que  nous  avons  necellairement  le  plus  de 
cette  eftime  que  j'appelle  fcntie. 

Notre  ellime  ,  pour  les  autres  arts  ou 
fciences  ,  ell  toujours  proportionnee  au 
rapport  plus  ou  moins  proctiain  qu'ils  ont 
avec  la  fcience  ou  Tart  auquel  nous  nous 
appliquons.  Voila  pourquoi  le  geometre  a 
coinmunement  plus  d'eliime  pour  le  phy- 
ficien  que  pour  le  poete  ,  qui  doit  en  accor* 
der  davantsge  ^  Torateur   qu'au  geometre. 

Cell  audi  de  la  meiileure  foi  du  monde 
qu'ou  voit  des  hommes  illullres  ,  en  des 
genres  diiferents ,  faire  1165  -  peu  de  cas  les 

UQS 


DISCOURSII.  97 

wns  des  autres.  Pour  fe  convaincre  de  la 
rd-alitd  d'un  menris  toujours  leciproque  de 
leiir  part  (car  il  n'y  a  point  de  detre  plus 
fidellement  acquittee  que  le  mepris,)  pre- 
tons  I'oreiile  aux  dilcours  qui  echappent 
aux  gens  d'efprit. 

Semblab'.es  aux  vendenrs  de  miLhiiJate 
rc^pandus  dans  une  place  publique  ,  cha- 
cun  d'eus  appelle  Its  admirateurs  ix  foi^ 
&  croit  les  mdiiter  feul.  Le  romancier  fe 
perfuade  que  c'ell  Ton  genre  d'ouvrage  qui 
luppofe  le  plus  d'invention  &  de  ddlica- 
tefle  dans  Tefprit  ^  le  mdtaphyficien  fe  voit 
comnie  la  fource  de  Tevidence  &  le  confi- 
dent de  la  nature  :  moi  feul ,  dit-il  ,  je 
puis  gendralifer  les  idees,  &  decouvrir  le 
gcrme  des  (^venements  qui  fe  developpent 
journellement  dans  le  monde  phyfique  &: 
moral ;  &  c'ell  par  moi  feul  que  riionnie 
peut  etre  ^clair(f.  Le  poete ,  qui  regarde 
les  metaphyficiens  comme  des  fous  feri^ax, 
les  aifure  que  ,  s'ils  cherchent  la  veritd 
dans  le  puiis  oli  elle  s'ell  retiree,  ils  n'ont 
pour  y  puifer,  que  le  feau  des  Uanaides,; 
que  les  decouvertcs  de  leur  efprit  !ont  dou- 
teufes ,  mais  que  les  agrements  du  fien  font 
certains. 

Ceil  par  de  tels  difcours  que  ces  trois 
homnies  fe  prouveroientjeciproquement  le 
peu  de  cas  qu'ils  font  Ics  uns  des  autres^ 
&  fi ,  dans  une  pareille  contelration ,  ils 
prenoient  un  politique  pour  arbitre  :  ap- 
prenez  ,  leur  diroit-il  h  tous ,  que  les  fcien- 
ces  &  les  arts  ne  font  que  de  fdrieufes  ba- 
gatelles &  de  difficiles  frivolit^s.    L'on  s'y 

Tome  I.  Z  peut 


(;8  D  E    L'  E  S  P  R  I  T; 

peut  appliquer  dans  Fenfance,  pour  don- 
iier  plus  d'exercice  k  fon  efprit :  mais  c'ell 
iiniquement  la  connoiflance  des  inter&ts 
des  peiiples  qui  doit  occuper  la  t^te  d\m 
homme  fait  &  fenfc;  tout  autre  objet  ell 
petit,  &  tout  cc  qui  ell  petit  ell  meprifa- 
ble:  d'ou  il  concluroit  que  lui  feul  ell  di- 
gne  de  I'admiration  univeiTelle. 

Or  ,  pour  terminer  cet  article  par  im 
dernier  exemple  ,  fuppofons  qu'un  phyli- 
cien  pretat  Toreille  b.  cette  conclufion ;  tu 
te  trompes,  repliqueroit-il  a  ce  politique. 
Si  Ton  ne  mefure  la  grandeur  de  I'efprit 
que  par  la  grandeur  des  objets  qu'il  confi- 
dere,  c'ell  moi  feul  qu'on  doit  reellement 
eftimer.  IJne  feule  de  nies  decouvenes 
change  les  interets  des  peuples.  J'aiman- 
le  une  aiguille  ,  je  Tenferme  dans  une 
bouffole ;  1  Amerique  fe  decouvre  ;  Ton 
fouille  fes  mines,  mille  vailicaux  charges 
d'or  fendent  les  mers  ,  abordent  en  Euro- 
pe; 6:  la  face  du  monde  politique  ell  chan- 
gde.  Toujours  occupe  de  grands  objets , 
i\  je  me  recueille  dans  le  lilence  &  la  loli- 
tude,  ce  n'eil  point  pour  y  ctudier  les  pe- 
tites  revolutions  des  gouvernements  ,  mais 
celles  de  I'univers  j  ce  n'ell  point  pour  y 
pdn^trer  les  frivoles  fecrets  des  cours ,  mais 
ceux  de  la  Nature:  je  decouvre  comment 
les  mers  ont  formd  les  montagnes  &  fe 
font  repandues  fur  la  terre ;  je  melure  &  la 
force  qui  meut  les  alrres  &  I'etendue  des 
cercles  lumineux  qu'ils  decrivent  dans  I'a- 
zur  du  cicl  :  je  caicuie  leur  malfe,  je  la 
compare  a  celle  de  la  terre  j  &  je  rougis 

de 


D  I  S  C  0  U  R  S    1 1.  99 

de  h  petitefle  du  globe.  Or,  fi  j'ai  tant  de 
honte  de  la  ruche,  juge  du  nicpris  que  j'ai 
pour  rinfdcite  qui  Thabite,  le  plus-  errand 
legillatcur  n'eft  k  mes  yeux  que  le  roi  des 
abeilles. 

Voih'i  par  quels  raifonnements  chacun  fe 
prouvci  i  iui-meme  qu'il  til  pollefleur  du 
genre  d'cfprit  le  plus  eftimable  ;  &  com* 
ment  ,  excites  par  le  delir  de  le  prouver 
aux  autres  ,  les  gens  d'efprit  le  deprifenc 
reciproquement  ,  fans  s'appercevou*  que 
chacun  d'eux  ,  enveloppe  dans  le  mepris 
qu'il  inl'pire  pour  les  pareils  ,  dcvieuc  le 
jouet  &  la  rifce  de  ce  meme  public  dont  il 
devroit  etre  radmiration. 

Au  relle  ,  c'eil:  en  vain  qu'on  voudroit 
diminuer  la  prevention  favorable  que  cha- 
cun a  pour  fou  efprit.  On  ie  moque  dun 
ileurilte  immobile  pres  d'une  platie-baade 
de  tulipes  5  il  tient  les  yeux  toujours  fixes 
fur  leurs  calices^  il  ne  voic  rien  d'admu-a- 
ble  fur  la  terre  que  la  finelle  &  le  melange 
des  couleurs  dont  il  a,  par  fa  culture,  for- 
ce ia  Nature  a  les  peindre  :  chacun  etl  ce 
(leuritle  ^  s'il  ne  mefure  Tefprit  des  hom- 
ines que  fur  la  connoilianct;  qu'ils  our  des 
lleurs,  nous  ne  mefurons  pareillement  no- 
tre  eltime  pour  tux  que  fur  la  conformity 
de  leurs  idees  avec  les  notces. 

Notre  eftime  ell  tellement  dependante  de 
cette  conformite  d'id^es ,  que  perlonne  ne 
peut  s'examiner  avec  attention  fans  s'ap- 
percevoir  que,  fi ,  dans  tons  les  inllauts  de 
la  journee,  il  n'ellime  point  le  meme  hom- 
me  pr^cifdment  au  meme  degre,  c'ell  tou- 
E  2  jours 


ICO  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

jours  k  quelques-unes  de  ces  contradic* 
lions,  inevitables  dans  le  commerce  intime 
6c  journalier,  qu'il  doit  attribuer  la  perpe- 
tuelle  variation  dii  thermometre  de  ion  es- 
time:  aufli  tout  iiomme  dont  les  idees  ne 
Ibnt  point  analogues  a  celles  de  fa  loci^te, 
en  ell-il  toujours  nic^pril'e. 

Le  philofophe,  qui  vivra  avec  des  petits- 
maitrts,  fera  Fimbecille  &  le  ridicule  de 
leur  foci^t^  ;  il  s'y  verra  jou^  par  le  plus 
mauvais  bouffon^dont  les  plus  fades  quoli- 
bets  pafleront  pour  d'excellents  mots  :  car 
le  fucces  des  plaifanteries  depend  moins  de 
la  finelfe  d'efprit  de  leur  auteur,  que  de  foil 
attention  h  ne  ridiculifer  que  les  idees  defa- 
greables  a  fa  fociete.  11  en  elt  des  plaifan- 
teries comme  des  ouvrages  de  parti ;,  elles 
font  toujours  admirdes  de  la  cabale. 

Le  mepris  injulle  des  focietes  particulie* 
res  les  unes  pour  les  autres  ,  ell  done, 
comme  le  mepris  de  particulier  a  particu- 
lier,  uniquemt-nt  reifet  &  de  Fignorance 
&  de  I'orgueil :  orgu'eil  fans  doute  condara* 
nable  ,  mais  neceifaire  &  inherent  a  la  na- 
ture humaine.  L'orgueil  eft  le  germe  de 
tant  de  vertus  &  de  talents,  qu'il  ne  faut 
ni  efperer  de  le  detruire,  ni  meme  tenter 
de  Taftoiblir,  mais  feulement  le  diriger  aux 
chofes  honnetes.  Si  je  me  moque  ici  de 
l'orgueil  de  certaines  gens ,  je  ne  le  fais , 

fans 

(.')  L'InteceC  ne  nous  prRfeme  des  objets  que  les  faces 
(bus  lefquelles  il  nous  eft  utile  de  les  appercevoir.  Lorf- 
qu'on  en  juge  cont'ormt-iricnt  a  I'ince'rec  public  ,  ce  n'ell 
pas  rant  a  la  juflefls  de  fon  efpri:,  a  la  juftice  de  fon  ca- 
lidcii,  qu'il  fauc   faire  honneur  ,  <ju'au  hazard  qui   nous 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.  101 

fansdoute,  que  par  un  autre  orgneil,neut- 
^tre  mieux  entendu  que  le  lenr  dans  ce  cas 
particulier,  comma  plus  conforme  k  Tinte- 
rSt  gdn^ral  ^  car  la  jullice  de  nos  jugements 
&  de  nos  actions  n'eft  jamais  que  la  ren- 
contre heureufe  de  notre  interct  avec  Tm- 
teret  public  Qa). 

Si  Tedime,  que  les  diverfes  focietes  ont 
pour  certains  fentiments  &  ceriaines  Icien- 
ces  ,  ell  differente  felon  la  diverfue  des 
palTions  &  da  genre  d'elprit  do  ceux  qui 
les  compoient;>  qui  doute  que  la  difi'^ren- 
ce  entrc  les  conditions  des  hommes  ne  pro- 
dv:iie  a  pen  pres  le  mcme  effet ;,  &  que  des 
id^es,  agreables  aux  gens  d'un  certain  rang, 
re  Ibitnt  ennuyeufes  pour  des  hommes 
d'un  autre  ^tat?  Qu'un  homme  de  guerre, 
un  n^gociant,  diirertent  devant  des  gens 
de  robe ^  I'un,  fur  I'art  des  ruges,des  cam- 
pements  &  dts  Evolutions  militaires;  Tau- 
ire  ,  fur  le  commerce  de  I'indigo  ,  de  la 
foie  ,  du  fucre  &  da  cacao;  ils  feront  6- 
coutes  avec  moins  de  plai'ir  &  d'avidite, 
que  I'homme  qui,  plus  au  fait  des  intrigues 
du  palais,  des  prerogatives  de  la  mai^illra- 
ture  &  de  la  maniere  de  conduire  une  af- 
faire, leur  parlera  de  tons  les  objets  que  le 
genre  de  leur  el'prit  ou  de  leur  vanite  rend 
plus  particulierement  intereifants  pour  eux. 

En 

fiace  dans  des  circonflances  ou  nous  avons  int^rec  de  voir 
comme  le  public.  Qui  s'examlne  profoncli^menc,  fe  fuv- 
prend  crop  fouvent  en  erreur  pour  n'ejre  pus  morlcrte.  Il 
ne  s'enorguiliit  point  de  fes  iumicres,  il  ignore  fa  luperio- 
rite.  L'tfprlt  cU  comme  !a  fantei  tiuand  on  en  a,  ron  ne 
s'cn  arper^oic  point. 

E3 


102         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

En  general,  on  meprife  jufqu'i  I'efprit 
dans  un  homme  d'un  etat  inferieur  au  lien. 
Quelque  raerite  qu'ait  un  bourgeois,  il  fe- 
ra  tonjours  meprile  d'un  homme  en  place, 
il  cet  homme  en  place  ell  Itupide ;  quoiqu'il 
it'y  ait  ^  dit  Dcmat,  quune  ciiflinbion  civile, 
entrt  k  bourgeois  &  It  grand  feign eur  ^  ^  unt 
diPiinclion  nalurdk  cntre  I'homme.  d'ejpril  c? 
h  grand  Jeigneur  ftupidt. 

Ceil  done  loujours  Tinteret  perfonnel , 
modilie  felon  la  dilTerence  de  nos  befoins, 
de  nos  paffions ,  de  notre  genre  d'efprit  & 
de  nos  conditions, qui,  fe  combinant  ,dans 
les  diverfts  focietes,  d'un  nombre  iniini  de 
maniercs,  produit  Tetcnnante  diverliie  des 
opinions. 

Cell:  confequemment  \  cette  variety  d'in- 
teret  que  chaque  fociet^  a  Ion  ton  ,  fa  ma- 
uiere  particuliere  de  juger  &  Ion  grand  es- 
prit dont  elle  feroit  volontiers  un  dieu ,  fi 
Ja  crainte  des  jugements  du  public  nes'op- 
pofoit  a  cctte  apothdote. 

Voiia  pourqi.oi  chacun  trouve  a  s'alTor- 
tir.  Auffi  n'eii-il  point  de  Ihipide,  s'il  ap- 
porte  une  certaine  ai'ention  au  choi>:  de 
Ja  locic^te  ,  qui  n"y  puifTe  palVer  line  vie  dou- 
ce an  milieu  d'un  concert  de  louangesdon- 
nees  par  des  admirateurs  finceres  ;  aufli 
n'ell-il  point  d'horame  d'efprit,  s'il  ie  li- 
pand  dans  differentes  focietds  ,  qui  ne  s'y 
voie  fucceffivement  traite  de  fou  ,  de  fage, 
d'ngreable,  d'ennuyeux ,  de  ftupide  &  de 
fpirituel. 

La    conclufion    generale   de   ce  que   ]e 
vicns  de  dire,  c'ell  que  rinteret  perfon- 
nel 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.  103 

iiel  eft, dans  chaque  focidte,  runiqaeappre- 
ciateur  du  mcrite  des  choCes  &  dcs  pciibn- 
nes.  II  ne  me  rcfte  plusqu'^  moiiLrer  pour- 
quoi  les  homines  Its  plub  generalemcnt  ie- 
tcs  &  recherches  des  Ibcietes  paiticulieres 
telles  que  celles  du  grand  monde  ,  ne  lone 
pas  toujours  les  plus  ellimeb  du  public. 


C  H  A  P  I  T  R  E    VIII. 

De  la  difference  des  jugements  du  public, 
&  de  ceux  des  Ibcidtes  paiticulieres. 

Confiqutmtnent  a  la  dijfirence.  qui  ft  trouvt 
entre  fintiret  clu  public  &  cclin  des  focii' 
tes  particiilieres ,  on  prouve ,  clans  ce  cha- 
fitre ,  que.  ces  focictes  doivcfit  attacler  une. 
grande  tftime  a  ce  quon  oppdh  k  bon  ton 
S?  k  bel  ufage. 

POUR  decouvrir  la  caufe  des  jugements 
difFerents  que  portent  fur  les  memes 
gens  le  public  cs:  ics  focicres  particulicres, 
il  fant  obferver  q.^'une  nation  n-eft  que 
raffemblage  des  cjtayens  qui  la  compolent; 
que  Finteret  de  chaque  citoyen  ell  tou- 
jours, par  quelque  lien,  attache  i  I'inte- 
ret  public;  que  ,  femblable  aux  allres  qui, 
fufpendus  dans  les  d^ferts  de  Telpace ,  y 
font  mus  par  deux  moiivemenis  princi- 
paux,  dont  le  premier  plus  lent  (r/)  kur 
eft  commun  avec  tout  Funivers ,  &  le  fe- 
cund plus  rapide  leur  eft  particulier  ,  chi- 

(.?)  SyHeme  des  ancleus  \  hilofophes. 


-J04        D  E    U  E  S  P  R  I  T. 

que  fociet^  eft  aulTi  mue  par  deux  difFeren- 
tes  efyeces  d'interets. 

Le  premier,  plus  foible  ,  lui  eft  commun 
avec  la  fociete  generale,  c'eft-^-dire,  avec 
la  nation;  6i  le  lecond,  plus  puillant,  lui 
eft  abrolument  pavticulier. 

Con{eqi.iemment  a  ces  deux  fortes  d'in- 
teiSts,  il  fcft  deux  fortes  d'idees  propres  k 
plaire  aux  Ibcieies  particulieres. 

L'une ,  dont  le  rapport ,  plus  immddiat 
Il  rinteret  public  ,  a  pour  objet  le  com- 
merce ,  la  politique,  la  guerre,  la  l^gilla- 
tion. ,  les  fciences  &  les  arts  i  cette  efpece 
d'idees  interciVantts  pour  chacun  d'eux  en 
particulier,  eft  en  conttrquence  la  plus  ge- 
iidralement,  niais  la  plu^  foibknicnt  tfti- 
rr.^e  de  la  pUipart  des  (bcietes.  Je  dis  de  la 
plupart,  parce  qu'il  eft  des  fociet^s,  telles 
que  les  Ibciet^s  ncad^miques,  pour  q\ii  les 
idees  le  plus  gendakment  utiles  font  les 
idees  le  plus  particuiicrement  agrcables,& 
doiK  rinteret  perfonnel  fe  trouve  par  ce 
n.oyen  coi'fondu  avec  Tinteret  public. 

L'autre  elpcce  d'idees  a  des  rapports  im- 
ni^diats  h  I'intdret  particulier  de  chaque 
fociet^  ,  c'eft-a-diie  ,  h  fes  g(Uts  ,  a  I'es 
averfions,  ^  Ics  proiel^ ,  h  fes  plailirs.  Plus 
intcrcifante  &  plus  agr^abk-,  par  cetti.^  rai- 
Ibn  ,  aux  yeux  de  cette  ioci^te  ,  elle  eft 
communement  affez  indifferente  a  ceux  du 
public. 

Cctte  diftinelion  admife,  quiconque  ac- 
quiert  un  tres-grand  nombre  d'iddes  de  cet- 
te derniere  efpece,  c'efta-dire  ,  d'idees 
particuliercment  interellaiues  pour  les  ib- 

cietes 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.    -    105 

cittds  ou  il  vit ,  y  doit  etre ,  en  confequen- 
ce  ,  regarde  comme  tres-lpirituel :  niais  que 
cet  homme  s'oflVe  aux  yeux  du  public  ,  (bit 
dans  un  ouvrage  ,  foit  dans  une  guande 
place  ,  il  ne  lui  paroitra  fouvent  qu'un 
homme  tres-m6diocre.  Ceil:  une  voix  cliar- 
ir.ante  enchambre,  niais  trop  foible  pour 
le  theatre. 

Qu'un  homme  ,au  contraire ,  ne  s'occupe 
que  d'idees  gcneralement  intereflantes ,  il 
I'cra  moins  agreable  aux  focietes  djns  les- 
quvrlles  il  vit^il  y  paroitra  meme  quelque- 
fois  &  lourd  &  deplace :  mais  qu'il  s^oll're 
aux  yeux  du  public  ,  foit  dans  un  ouvrage, 
foit  dans  une  grande  place;  dtincelant  a- 
lors  de  genie  ,  il  nieritera  le  titre  d'homrae 
luperieur.  C'eft  un  coloife  mondrucux  (i^c 
meme  defagreable  dans  Tattelicr  du  fculp- 
teur,  qui,  eleve  dans  la  place  publique, 
devient  Tadmiration  des  citoyens. 

Mais  pourquoi  ne  reuniroit-on  pas  en 
foi  les  idees  de  Tune  &  I'autre  efpece;  & 
n'obtiendroit-on  pas ,  a  la  fois  ,  Tellime  de  la 
nation  &  celle  des  gens  du  monde?  Ceil:, 
repondrai-je ,  parce  que  le  genre  d'etude 
auquel  il  faut  fe  livrer  pour  acqucrir  des 
idces  intereflantes  pour  le  public,  ou  pour 
les  focietes  particulieres  ,  ell  abfolument 
different. 

Pour  plaire  dans  le  monde ,  il  ne  faut 
approfondir  aucune  matiere,  mais  volciger 
inceffammcut  de  fujets  en  fujets  ;  il  faut 
avoir  des  connoiil'ance  tres- varices  ,  & 
d^s-lors  tres-faperricielles;  favoir  do  tout, 
fans  perdre  ion  temps  a  iavoir  parfaJtement 
E  5  une 


io6         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

line  chofej  &  donner,  par  confdquent,  ii 
foil  efpiit  plus  de  lurfiice  que  de  protondeur. 

Or  le  public  na.  nul  iiueret  d'eltimer 
des  hommes  luperficiellement  univerfels : 
pent-etre  menie  ne  leur  rend-il  point  une 
exacte  juflice,  &  ne  fe  donne-t-il  jamais  la 
peine  de  prendre  le  toi(6  d'un  efprit  parta- 
ge  en  trop  de  genres  differents. 

Uniquenientintereile  a  eilimer  ceux  qui  fe 
rendencluperieursenun  genre,  &  qui  avan- 
centj^.cet  egard  ,refprit  humain,le  public 
doit  faire  peu  de  cas  de  Tefprit  du  monde. 

II  faut  done,  pour  obtenir  reftinie  gd- 
Edrale,  donner  a  ion  efprit  plus  de  profon- 
deur  que  de  furface  ,  &  concentrer  ,  pour 
ainfi  dire,  dans  iin  feul  point, comme  dans 
le  foyer  d'un  verre  ardent, toute  la  chaleur 
&  les  rayons  de  fon  efprit.  Eh!  comment 
le  partager  entre  ces  deux  genres  d'etude, 
puifque  la  vie  qu'il  faut  niener  pour  fuivre 
I'un  ou  Tautre  dl  entierement  ditfercnte? 
L'on  n'a  done  Tune  de  ces  efpeces  d'elprit- 
qu'exclufivement  a  Tautre. 

Si ,  pour  acquerir  des  idces  intereffantes 
pour  le  public,  ii  faut,  comme  je  le  prou- 
verai  dans  les  chapitres  fuivants,fe  recueil* 
lir  dans  le  filence  6c  la  folitude,  il  faut, 

au 

(i)  Quel  plaiJeur  re  s'extafie  pas  a  la  leflure  de  fon  fac- 
tum, &  ne  ji  reprde  pas  comme  plus  ferieule  &  plus  im- 
portante  que  celie  des  ouvrages  de  Fonterelle  &  de  tous 
les  philofophes  qui  one  (fcric  fur  !a  connoiflance  du  coeur 
Sc  de  I'efprit  bumain  ?  Les  ouvrages  de  ces  derniers  ,  dira- 
r.;l,  font  amufants,  mais  frh'oles  &  nullement  dignes  d'e- 
tre un  objet  d'etude.  Pour  mieux  faire  fentir  quelle  impor- 
tance chacun  met  a  fes  occupations,  je  citerai  quelques  li- 
pnes  de  la  preface  d'un  livre  intiiule,  Trahe  dn  Rojjignol, 
Cell  I'auteur  qui  parle ; 


D  I  S  C  0  U  R  S    IL         107 

au  contraire,  pour  prefenter  aux  focietes 
particulieres  les  idees  les  plus  agieables 
pour  elles  ,  fe  jetter  abfolument  dans  le 
tonrbillon  du  monde.  Or  Ton  ne  pent  y 
vivre  fans  fe  remplir  la  tSte  d'idees  faulles 
&  pueriles:  je  dis  fauflfes,  parce  que  toni; 
honime  qui  ne  connoit  qu'une  feule  facoii 
de  penfer  ,  regarde  necelTairement  fa  focid- 
te  comme  Tunivers  par  excellence;  il  doit 
imiter  les  nadons  dans  le  mdpris  recipro- 
que  qu'elles  ont'^pour  leurs  mcsurs  ,  leur 
religion ,  &  menie  leurs  habillements  diile- 
rents;  trouver  ridicule  tout  ce  qui  contre- 
dit  les  idees  de  fa  fociete ;  &  tomber,  en 
confequence,  dans  les  erreurs  le  plus  gros- 
fieres.  Quiconque  s'occupe  fortement  des 
petits  interets  des  focietes  particulieres, 
doit  ndcelTairement  attacher  trop  d'ellime 
&  d'importance  h  des  fadaifes. 

Or  qui  pent  fe  flatter  d'echapper  h  cet 
egard  aux  pieges  de  I'amour-propre,  lors- 
qu'on  voit  qu'il  n'eft  point  de  procureur 
dans  fon  etude  ,  de  confeiller  dans  fa  cham- 
bre,de  marchand  dans  fon  comptnir,d'of- 
ficier  dans  la  garnifon ,  qui  ne  croie  Tuni- 
vers  occupe  de  ce  qui  rintdrelTe  Qb') '? 

Chacun  peut  s'appliquer  ce  conte  de  la 

me- 

„  J''<ii,  dit-il,  employe  vingt  ans  a  la  compofition  de 
„  cec  ouvrage:  aufli  les  gens  qui  penfenc  comme  il  i'mz,  one 
,,  roujours  fenti  que  le  plus  grand  pla'ifir  ,  &  le  plus  pur 
,,  qu'oii  puide  gouter  en  ce  monde,  ell  celui  qu'on  reflenc 
5,  en  fe  rendanc  u:ile  a  la  f;)cic'ce :  c'cR.  le  point  de  vue 
„  qu'on  dolt  uvolf  dans  routes  fes  actions i  &  celui  qui  ne 
.,  s'emplole  pas  ,  dans  tout  ce  qu'il  peut  ,  pour  le  biea 
„  gene'ral,  femble  ignorer  qu'il  eft  autanc  ne  pour  I'avan- 
„  tage  des  aucres  que  pour  le  fien  propre.  Tels  font  les 
„  motifs  <iui  m'on;  engage  a  donner  au  public  ce  Traire  da 

E    6  ;,   ^oi- 


io8         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

mere  '^efus^  qui,  temoin  d'une  difpnte  en- 
tre  la  diicrette  &  la  fuperieure,  demande 
au  premier  qu'elle  trouve  au  parloiriy^. 
vcz-vous  que  la  mere  Ctcile  (2?  la  mere  Thi- 
refe  vitnntnt  ('.e  fe  hrouilltr  ?  ^lais  vous  i- 
les  furpris?  Quoi!  tout  de  hon  ^  vous  igno- 
riez  ktir  qntrdlt  ?  Et  cVou  vtncz-vous  clone  ? 
]\ous  (bmmes  tous  ,  plus  ou  moins  ,  la 
mere  Jefus:  ce  dont  notre  focietu  s'occu- 
pe  ,  c'cfl:  ce  dont  tous  les  hommes  doi- 
vent  s'occuper;  ce  qu'elle  penCe,  croit  & 
dit,  c'eft  I'univers  entier  qui  le  penfe,  le 
croit  &  le  dit. 

Comment  un  courtifan  qui  vit  repnndu 
dans  un  monde  ou  Ton  ne  parle  que  des 
cabales  des  intrigues  de  la  cour ,  de  ceux 
qui  s'clevent  en  credit  ou  qui  tombent  en 
difgrace,  &  qui,  dans  le  cercle  dtendu  de 
fcs  focietes ,  ne  voit  perlbnne  qui  ne  foit, 
plus  ou  moins,  aflccle  des  niemes  idees ; 
comment,  dis-je,  ce  courtifan  ne  fe  per- 
iuaderoit-il  pas  que  les  intrigues  de  la 
cour  font,  pour  I'efprit  humain  ,  les  objets 
les  plus  dignes  de  meditation  &  les  plus 
gencralement  intereil'ants?  Peut-il  imagi- 
iierque,  dans  la  boutique  la  plus  voiline 
de  fon  hotel ,  on  ne  connoit  ni  lui,ni  tous 
ceux  dont  il  pnrle  \  qu'on  n'y  foup^onne 
pas  meme  Texillence  des  chofes  qui  I'oc- 
cupent  fi  vivement ;  que,  dans  un  coin  de 
Ion  grenier  ,  loge  un  philofophe ,  auquel 
les  intrigues  6c  les  cabales  que  forme  un 

am- 

„  Rnffigttol ".  L'auteur  ajoure  ,  quelques  llgnes  aprts  : 
,j  L'amour  du   bien  public,  qui  m'z  engage  3  mettre  au 

},  jour 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.         109 

ambitienx  pour  fe  faire  chaniarrer  de  tons 
les  cordons  de  TEurope  ,  paroiDent  aulli 
pudriles  &  moins  fenfdes  qu'un  complot 
d'dcoliers  pour  dt^rober  une  boete  dt  dra- 
gdes ,  &  pour  qui  enfin  les  ambitieux  ne  font 
que  vieux  enf'antsqui  ne  croient  pas  Tetre  ? 

Un  courtilan  ne  devinera  jamais  I'exis- 
tence  de  pareilles  idees :  s'il  venoit  ft  la 
Ibup^onner,  il  feroit  comme  ce  roi  du  Pe- 
gu ,  qui ,  ayant  demande  b.  quelques  Ve« 
niiiensle  nom  de  leur  Ibuverain  ,  &;  ceux- 
ci  lui  ayant  repondu  qu'iis  n'etoient  point 
gouvern^s  par  des  rois,  trouva  cette  re- 
ponfe  fi  ridicule ,  qu'il  en  pania  de  rire. 

11  eft  vrai  qu'en  general  les  grands  ne 
font  pas  fujets  a  de  pareils  foup^ons;  cha- 
cun  d'eux  croit  tenir  un  grand  efpace  lur 
la  terre,  &  s'imagine  qu'il  n'y  a  qu'une 
leule  fa^on  de  penler  qui  doit  faire  loi  par- 
mi  les  hommes  ,  &  que  cette  facon  de 
penfer  eft  renfermee  dans  fa  fociete.  »Si , 
de  terns  en  terns  ,  il  entend  dire  qu'il  eft 
des  opinions  diflfdrentes  des  fitnnes,  il  ne 
les  appercoit  ,  pour  ainfi  dire ,  que  dans 
un  lointain  confus;  il  les  croit  toutes  re- 
legudes  dans  la  tete  d'un  tr^s- petit  nora- 
bre  d'infenfes.  II  eft,  a  cet  egard ,  aulTi  fou 
que  ce  geographe  Chinois,qui,  plein  d'un 
orgueilleux  amour  pour  fa  patrie,  deflina 
une  mappemonde  dont  la  furface  dtoit 
prefque  entierement  cotwerte  par  Tempire 
de  la  Chine  ,  fur  les  confins  de  laquelle  on 

ne 

j,  jour  cet  ouvrage ,  ne  m'l  pas  lalfle  oublier  qu'il  devoic 
„  cere  c'cric  avec  franchife  &  fincerkc". 

E7 


no        D  E    L'E  S  P  R  I  T; 

ne  faifoit  qu'appercevoir  TAfie  ,rAfrique, 
TEurope  &  I'Ainerique.  Chacun  ell  tout 
dans  I'univers,  les  autres  n'y  font  rien. 

On  voit  done  que ,  forc6 ,  pour  fe  ren* 
dre  agreable  aux  ibcietes  particulieres,  de 
ie  r^pandre  dans  le  monde ,  de  s'occuper 
de  petits  interets  &  d'adopter  miUe  pre- 
juges  ,  on  doit  infenfiblement  charger  fa 
tete  d'une  infinite  d'id^es  abfurdes  &  ridi- 
cules aux  yeux  du  public. 

Au  reile ,  je  fuis  bien  aife  d'avertir  que 
je  n'entends  point  ici  ,  par  les  gens  du 
monde,  uniquement  les  gens  de  la  cour: 
les  Turenne  ,  les  Richelieu,  les  Luxem- 
bourg, les  La  Rochefoucault,  les  Retz  &  plu- 
fieurs  autres  hommes  de  leur  efpeceSjprou* 
vent  que  la  frivolite  n'eft  pas  Tappanage  ne« 
celTaire  d'un  rangelevc^  ^  &  qu'ilfaut  unique- 
ment entendre  parhomme  du  monde,  tous 
ceux  qui  ne  viventque  dans  Ion  tourbillon. 

Ce  font  ceux -la  que  le  public  ,  avec 
tant  de  raifon ,  regarde  comme  des  gens 
abfolument  vuides  de  fens;  j'en  apporterai 
pour  preuve  leurs  pretentions  folles  &  ex- 
clufives  fur  le  bon  ton  6l  le  bel  ujage.  Je 
choifis  ces  pretentions  d'autant  plus  volon- 
tiers  pour  exemple,  que  les  jeunes  gens, 
dupes  du  jargon  du  monde,  ne  prennent 
que  trop  fouvent  fon  cailletage  pour  efprit, 
&  le  bon-fens  pour  fottiie. 

CIIA. 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.  in 

C  H  A  P  I  T  R  E     IX. 

Du  boil  ton,  &  du  bel  ufage. 

Le  public  ne  pcut  avoir ,  pour  ce  Ion  ton  &  ct 
bel  ufage.  ,  la  mime  efiime  que  ks  focidth 
particulieres. 

TOuTE  fociete,  divifce  d'interec  &  de 
gout,  s'accufe  refpcclivement  de  mau- 
vais  ton  ;  celui  des  jeunes  gens  deplait 
aux  vieillards,  celui  de  I'homrae  paffionne  a 
riiomnie  froid  ,&  celui  du  cenobite  ariiom- 
iiie  du  reonde. 

Si  Ton  entend  par  ban  ton  le  ton  propre  k 
plaire  ^galement  dans  tome  fociete,  en  ce 
fens  il  n'cfl  point  d'homme  de  bon  ton. 
Pour  I'etre  ,  il  faudroit  avoir  toutes  les 
Gonnoillances  ,  tous  ks  genres  d'efprit,  &  , 
peut-etre,  tous  les  jargons  difrerents^fup- 
pofition  impoiTible  a  faire.  L'on  ne  peut 
done  entendre  par  ce  mot  de  bon  ton  que  le 
genre  de  converlation  ,  dont  les  idees  & 
rexpreffion  de  ces  raemes  idees  doit  plaire 
le  plus  generalement.  Or  le  bon  ton,  ainfi 
defini ,  n'appartjent  a  nulle  clafle  d'hom* 
mes  en  particulier,maisuniquement  a  ceux 
qui  s'occupent  d'iddes  grandes  ,  &  qui , 
puif^es  dans  des  arts  &  des  fciences  tei- 
les  que  la  metaphylique ,  la  guerre  ,  la  mo- 
rale, le  commerce,  la  politique, prefentent 
toujours  a  Tefprit  des  objets  interell'ants 
pour  rhumanite.  Ce  genre  de  converla- 
tion ,  fans  contredit  le  plus  generalement 
intereffant,  n'efr  pas,  corame  je  I'ai  dej^ 
dit,  le  plus  agr^able  pour  chaque  fociete 


iia         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

en  particulier.  Chacune  cfelles  regarde  fori 
ton  comme  fuperieur  a  celui  des  gens  d'es- 
piit  ^  &  celui  des  gens  d'efprit  rimplement 
comnie  fuperieur  a  toute  autre  efpece  de  ton. 

Les  focietes  font,  a  cet  egard,  comme 
les  payfans  de  diverfes  provinces,  qui  par- 
lent  plus  volontiers  le  patois  de  leur  can- 
ton que  la  langue  de  leur  nation,  wais  qui 
preferent  la  langue  nationale  au  patois  des 
autres  provinces.  Le  bon  ton  eft  celui  que 
chaque  foci^t^  regarde  comme  le  meilleur 
apres  le  fien  5  &  ce  ton  eft  celui  des  gens 
d'efprit. 

J'avouerai  cependant,  ^  I'avantage  des 
gens  du  monde,  que,  s'il  falloit,  entre 
les  differentes  clafles  d'hommes,  en  choiiir 
une  au  ton  de  laquelle  on  dut  donner  la 
preference  ,  ce  feroit  ,  fans  contredit,  ^ 
celle  des  gens  de  la  cour  ;  non  qu'un 
bourgeois  n'ait  autant  d'idees  qu'un  hom- 
me  du  monde:  tous  deux,  fi  j'ofe  m'ex- 
prinier  ainfi ,  parlent  fouvent  a  vuide ,  & 
n'ont  peut-etre,  en  fait  d'idees,  aucun 
avantage  Tun  (ur  I'autrei  mais  le  dernier, 
par  la  pofition  ou  il  fe  trouve,  s'occupe 
d'idees  plus  generalement  interedantes. 

En  eliet,  ft  les  moeurs,  les  inclinations, 
les  prejuges  &  le  caradlere  des  rois  ont 
beaucoup  d'influence  fur  le  bonheur  ou  le 
malheur  public  ;  ft  toute  connoillance  ,  k 
cet  egard ,  eft  interelfante  \  h  converfation 
d'un  homme  attache  a  la  cour  ,  qui  ne 
peut  parler  de  ce  qui  Toccupe  fans  parler 
louvent  de  fes  maitres,  eft  done  necclfiii- 
remcnt  moins  iniipidc  que  cdle  du  bour- 

geuis. 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.         113 

geois.  D'ailleurs,les  gens  du  monde  dtant, 
en  gdn^ral ,  fort  au-deflus  des  belbins,  & 
n'en  ayant  prelque  point  d'autre  a  laiisfaire 
que  celui  du  plailir,  il  elt  encore  certaia 
que  leur  converfation  doit,  a  cet  ^gard , 
proliter  des  avantages  de  leur  dtat:  c'eli 
ce  qui  rend,  en  general,  les  femmes  de  la 
cour  li  lup^rieurcs  aux  autres  femmes  en 
graces ,  en  eiprit ,  en  agrements ;  &  pour- 
quoi  la  claife  des  femmes  d'efprit  n'ell:  pres- 
que  compofee  que  de  femmes  du  monde. 

Mais,  li  le  ton  de  la  cour  elt  fuperieur^ 
ceiui  de  la  bourgeoilie  ,  les  grands  n'ayant 
cependant  pas  tou'ours  a  citer  de  ces  anec- 
dotes curieufcs  liir  la  vie  privee  des  rois, 
leur  conveifation  doit  le  plus  commune- 
n^.ent  roukr  fur  les  prerogatives  de  leurs 
charges,  fur  celles  de  leur  nailfance,  fur 
leurs  aventures  galantes ,  &  fur  les  ridicu- 
les donnas  ou  rendus  a  un  fouper:  or  de 
pareilles  ccnverlations  doivent  etre  inlipi- 
des  a  la  plupart  des  fociet^s. 

Les  gens  du  monde  lent  done,  vis-a-vis 
d'elles,  precifement  dans  le  cas  des  gens 
fortement  occupes  d'un  metier  ,  ils  en  font 
I'unique  &  perpetuel  fujei  de  leur  conver- 
fation :  en  confequencc ,  on  les  taxe  de 
waitvais  ton  ,  parce  que  c'efl:  toujours ,  par 
un  mot  de  mcpris,  qu'un  ennuye  fe  venge 
d'un  ennuyeux. 

On  me  repondra  ,  peut-etre  ,  qu'aucii- 
re  fociete  n'accufe  les  gens  du  monde  de 
tnauvah  ton.  Si  la  plupart  des  locietes  fe 
taifent  a  cet  egard  ,  c'eft  que  la  raillance 
&  Its  dignites  leur  en  impolent,  les  era- 

pcchent 


114         D  E    L'E  S  P  R  I  T. 

pcchent  de  manifeller  leurs  fentiments,  & 
Ibuvent  meme  de  fe  les  avouer  k  elles-mfc- 
mes.  Pour  s'eii  convaincre,  qu'on  interro- 
ge  fur  ce  fujet  un  homme  de  bon  fens :  le 
ton  du  monde ,  dira-t-il ,  n'elt  le  plus  fou- 
vent  qu'un  perfiflage  ridicule.  Ce  ton,  u- 
fite  h  la  cour ,  y  fut  fans  doute  introduit 
par  quelque  intrigant  ,  qui ,  pour  voiler 
fes  menses  ,  vouloit  parler  fans  rien  dire : 
dupes  de  ce  perfiflage,  ceux  qui  le  fuivi- 
rent,  fans  avoir  rien  k  cacher,  emprunte- 
rent  le  jargon  du  premier,  &  crurent  dire 
quelque  chofe  lorfqu'lls  pronongoient  des 
mots  alfez  melodieufement  arrangiis.  Les 
gens  en  place ,  pour  detourncr  les  grands 
des  affaires  ferieufcs  &  les  en  rendre  inca- 
pables,  applaudirent  a  ce  ton,  permirent 
qu'on  le  nomniclt  efprit^  &  furent  les  pre- 
miers h.  lui  en  donntr  le  nom.  Mais, 
quelque  doge  qu'on  donne  a  ce  jargon, fi , 
pour  apprdcier  le  m^rite  de  la  plupart  de 
ces  bons-mots  fi  admires  dans  la  bonne 
compagnie,  on  les  traduifoit  dans  line  au- 
tre la:igue,la  traducT:ion  diiliperoit  le  pres- 
tige ,  &  la  plupart  de  ces  bons-mots  fe 
trouveroient  vuides  de  fens.  Auffi  .,  bitn 
des  gens,  ajouteroit-il,  ont,  pour  ce  qu'on 
appelle  les  gens  biillants ,  uu  degoi^t  trfes- 
inarque ,  &  repete-t-on  fouvent  ce  vers  de 
la  com^die : 

Quand 

(j)  Ce  qui  fait  le  plus  d'iKufion  en  faveur  des  gens  du 
Tnande  ,  c'ell  I'air  aif^  ,  le  gele  dont  lis  accompagnsnt 
leurs  difccurs,  &  qu'on  doit  regarjer  comme  l\ffcc  dc  la 
con5ance  que  donne  nerefljirement  I'avantage  du  rang;  ils 
func,  a  cec  egard,  ordicaireuienc  tort  fupc'rkurs  aux  gens 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.  115 

^tand  le  bon  con  faroit ,  !e  bon  fens  fe  rcthi; 

Le  vrai  hfi  ton  eO:  done  celui  des  gens 
d'efprit ,  de  quelque  etat  qu'ils  foient. 

Je  vcux,  dira  qiielqu'iin,  que  les  gens 
du  monde  ,  attaches  a  de  trop  peiites 
iddes,  foient,  4  cet  cgard,  inlerieurs  aux 
gens  d'efprit,  ils  leur  font  du  moins  fupe« 
rieurs  dans  la  maniere  d'exprimer  leurs 
ideas.  Leur  pretention,  ^i  cet  egard,  pa« 
roit  fans  contredit  mieux  fondee.  Quoique 
les  mots ,  eux-memes  ,  ne  foient  vi\  no- 
bles ,  ni  bas;  &  que,  dans  un  pays  ou  le 
peuple  eft  refpecld ,  comme  en  Angleterre, 
on  ne  fafle,  ni  ne  doive  faire  cette  dillinc- 
tion  :  dans  un  Etat  mcnarchique,  ou  Ton 
n'a  nulle  confideration  pour  le  peuple ,  il 
eft  certain  que  les  mots  doivent  prendre 
Tune  ou  I'autre  de  ces  denominations ,  fe- 
lon qu'ils  font  ufites  ou  rejettes  \  la  cour, 
&  qu'ainfi  I'expreffion  des  gens  du  monde 
doit  toujours  etre  elegante ;  auili  I'eft-elle. 
3\Iais  la  plupart  des  courtifans  ne  s'exer- 
^ant  que  fur  des  matieres  frivoles ,  le  die- 
tionaire  de  la  langue  noble  elt,  par  cette 
raifon ,  tres-court ,  &  ne  fuflic  pas  meme 
au  genre  du  roraan,  dans  lequel  ceux  des 
gens  da  monde  qui  voudroient  ecrire  fe 
trouveroient  fouvent  fort  inferieurs  aux 
gens  de  lettres  (a). 

A 

de  lettres.  Or,  la  de'clamation,  comme  k  dit  Ariflote,  eft 
la  premiere  partie  de  I'eioquence  ;  i!s  peuvenc  done  ,  par 
cette  raifon  ,  avoir,  dans  les  converfatiors  frivoles,  I'avan- 
lage  fur  les  gens  de  lettres.  Avantage  qu'ils  percent  lirf- 
•iu'ils  ecrivenc ,  non   fculement  parce  (^u'lls  ne  lont  p.i;f 


116        D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

A  regard  des  fujets  qu'on  regarde  com- 
iiie  lerieux,  &  qui  tiennent  aux  arts  &  k 
la  pliilofophie ,  I'experience  nous  apprend 
que,  fur  de  tels  fujets,  les  gens  du  mon* 
de  ne  peuvent  qu'avec  peine  begayer  leurs 
peiifees  (/>) :  d'oii  il  refulte  qu'a  I'egard  me- 
Eie  de  rexpreflion  ,  ils  n'ont  nulle  fupe- 
riorite  fur  les  gens  d'efprit ;  &  qu'ils  n'en 
ont ,  a  cet  ^gard ,  fur  le  coraraun  des  hom- 
ines, que  dans  des  matieres  frivoles  lur 
lefquelles  ils  font  tr^s-exerces,  &  dont  ils 
ont  fait  une  etude,  &,pour  ainfi  dire,uii 
art  particulier ;,  fuperiovir6  qui  n'ell  pas  en- 
core bien  conftatee  ,  6c  que  prefquc  tous 
les  hommes  s'exagerent,  par  le  refpeA  me- 
canique  qu'ils  ont  pour  la  naiflance  &  pour 
ks  dignites. 

Au  relle ,  quelque  ridicule  que  donne 
aux  gens  du  monde  leur  pretention  exclu- 
live  au  bon  ton  ^  ce  ridicule  eil  moins  un 
lidicule  de  leur  etat  qu'un  de  ceux  de  Thu- 
inanite.  Comment  I'orgueil  ue  perfuade- 
roit-il  pas  aux  grands  qu'eux  &  les  gens  de 
leur  efpece  lont  doues  de  I'elprit  le  plus 
propre  i  plaire  dans  la  converfation  ,  puif- 
que  ce  meme  orgueil  a  bien  perluadei  tous 
les  hommes  en  g<:ncral,que  la  Nature  n'a- 
voit  allum^  le  foleil  que  pour  fecondcrdans 
I'efpace  ce  petit  point  nommd  la  terre ,  & 
qu'eile  n'avoit  feme  le  firmament  d'eioiles 
que  pour  I'eclairer  pendant  les  nuits? 

On 

aiors  fouteniu  du  preftige  de  la  declamation  ,  mais  parce 
que  Iturs  tfcrits  n'ont  jimais  que  le  liyie  de  leurs  conver- 
fations  &  qu'on  (^cric  prefijue  coujours  mal,  lorfqu'on  e- 
crit  comme  on  park. 


D  I  S  C  O  U  R  S    II.  117 

On  eft  vain  ,  meprifant,  &,  par  confe- 
quent,  injufte,  toutes  les  fois  qu'on  pent 
Tecre  impunement.  C'eft  pourquoi  tout 
homme  s'lmagine  que, fur  la  terre,il  n'eft 
point  de  partie  du  monde ;  dans  cette  par-, 
lie  du  monde,  de  nation;  dans  la  nation, 
de  province;  dans  la  province,  de  ville; 
dans  la  ville ,  de  foci^te  comparable  a  la 
fienne;  qui  ne  le  croie  encore  i'homme  fu- 
pdrieur  de  la  Ibcidte,  &  qui  ,  de  proche 
en  proche,  ne  fe  furprenne  en  s'avouant 
h  iui-meme  qu'il  eft  le  premier  homme  de 
I'univers  (c).  Aulli  ,  quelque  foUes  que 
foient  les  pretentions  exclu lives  au  bon  lo/j, 
&;  quelque  ridicule  que  le  public  donne  k 
ce  llijet  aux  gens  du  monde,  ce  ridicule 
trouvera  toujours  grace  devant  Tindulgente 
&  iaine  philoibphie,  qui  doit  meme,  h  cet 
egard,  leurepargner  Famertume  des  reme- 
des  inutiles. 

Si  I'animal  enfermd  dans  un  coquillage, 
&  qui  ne  connoit  de  Tunivers  que  le  ro* 
cher  fur  lequel  il  eft  attache,  ne  peut  juger 
de  fon  eiendue ,  comment  Thomme  du 
monde,  qui  vit  concentre  dans  une  petite 
fociet^ ,  qui  fe  voit  toujours  environne  des 
memes  objets  ,  &  qui  ne  connoit  qu'iine 
feule  opinion,  pourroit-il  juger  du  merite 
des  cbofes? 

La  verit^  ne  s'apper^oit  &  ne  s'engendre 
que  dans  la  fermentation  des  opinons  con- 

trai- 

(i)  Je  ne  parle,  dans  ce  chapitre,  que  de  ceux  des  gens 
du  monde  done  refpric  n'eft  point  exerce'. 
(c)  Voyei  le  PetUnt  June  ,  ccmedic  de  Cyrano  de  Ber- 


ii8         D  E    L'E  S  P  R  I  T. 

traires,  L'univers  ne  nous  eft  connu  que 
par  celui  avec  lequel  nous  commeryons. 
Quiconque  fe  renferme  dans  une  t'oci(:te  ne 
pcut  s'cmpecher  d'en  adopter  les  prejuges, 
lur-tout  s'ils  flattent  Ton  orgueil. 
^  Qui  peut  s'arracher  k  une  erreur,quand 
'  la  vanit(^ ,  complice  de  Tignorance ,  I'y  a 
attache ,  &  la  lui  a  rendue  chere  '? 

Cell:  par  un  clTet  de  la  meme  vanite  que 
les  gens  du  monde  fe  croient  les  feuls  pof- 
fefi'eurs  du  belufage^  qui,  felon  eux  ,  ell 
le  premier  des  nierites  ,  &  fans  lequel  il 
n'en  ell  aucun.  lis  ne  s'appercoivent  pas 
que  cet  ufage  ,  qu'ils  regardent  comme 
I'ufage  du  monde  par  excellence, n'ell  que 
I'ufage  particulier  de  leur  monde.  En  effet, 
au  Monomorapa  ,  oii  ,  quand  le  roi  (;ter- 
nue,  tons  Ics  couitifans  font,  par  polites* 
1  e ,  ob]ig(^s  d'eternuer  ,  6:  on,  I'eternue- 
ment  gagnant  de  la  cour  a  la  ville  &  de  la 
ville  3UX  provinces  ,  tout  I'empire  paroit 
affiige'd'un  rhume  g6n(:ral,  qui  doute  ^u'il 
n'y  ait  des  courtifans  qui  ne  fe  regardent, 
h.  cet  egard  ,  comme  les  poflcii'turs  uni- 
ques du  bel  ufage;  &  qui  ne  traitent  de 
mauvaife  compagnie,  ou  de  nations  barba- 
res ,  tons  les  particuliers  &  tous  les  peu* 
pies  dont  I'eternuement  leur  paroit  moins 
harmonieux?  Les 

(rf)  Au  royaume  de  Jiiida,  lorfqu;-  les  habitants  fe  ren- 
cfntrent,  ils  fe  jecteiu  en  bas  de  leurs  hamachs,  le  mec- 
tent  a  genoux  viF-a-vis  I'un  de  l'.iiitro,  b.ufenc  \i  terre  , 
frappenc  des  mains,  fe  font  dei  conipiini:ats  &  fe  rele- 
ven:;  les  agreables  du  pays  croier.t  certainenienc  que  leur 
minicre  de  faluer  eft  la  plus  polie. 

Les  habitants  des  Manilles  difenc  que  la  politene  cxife 
qu'en  filuanc  on  pUe  les  corps  tres-bas ,  qu'on  metre  fes 

aeux 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.  119 

Les  Mariannois  ne  pr^tendront-ils  pas 
que  la  civilite  confille  k  prendre  le  pic-d  de 
celui  auquel  on  veut  faire  honneur,  a  s'eii 
frotter  doucement  le  vifage  ,  &  ne  jamais 
cracher  dcvant  fon  fuperieurP 

Les  Cliiriguanes  ne  foutiendront-ils  pas 
qu'il  faiit  des  culottes  ;  niais  que  ]e  bel 
iifage  ell  de  les  porter  ibus  le  bras,  comme 
nous  portons  nos  chapeaux? 

Les  habitants  des  Philippines  ne  diront- 
ils  pas  que  ce  n'eli:  point  au  mari  h  faire 
eprouver  a  fa  femme  les  premiers  plaifirs 
de  I'amour  ;,  que  c'effc  une  peine  dont  il 
doit,  en  payant,  ie  decharger  fur  qutlque 
autre?  IN'ajouteront  -  lis  pas  qu'une  fille 
qui  rell  encore  lors  de  fon  maringe ,  eft 
une  fiUe  fans  m6ute ,  qui  n'ell  digne  que 
de  m(^pris "? 

Ne  loutient-on  pas  au  Pegu  qu'il  eft  du 
bel  ufage  &  de  la  decence ,  qu'un  eventail 
i[  la  main  ,le  roi  s'avance  dans  lafalle  d'au- 
dience,precede  de  quatre  jeunes  geTls  des  plus 
beaux  de  la  cour^  &  qui,  delbnesifesplai- 
fn's  ,  font  en  nit^me  temps  fes  interpretes6c 
les  herauts  qui  declarent  fes  volontes  ? 

Que  je  parcoure  toutes  les  nations  ,  je 
trouvcvai  par-tout  des  ufages  dilFerents 
(J):  &  chaque  peuple,  en  particulier,  fe 

croi- 

deux  mains  fur  Ces  joues  ,  qu'on  leye  une  jambe  en  I'air , 
en  tenant  les  genoux  plies. 

Le  fauvage  de  la  nouvelle  Orleans  foutient  que  nous  man- 
qur>ns  de  politeflt  envers  nos  rois.  ,,  Lorfque  je  nie  pr^- 
j,  fence,  dic-il  ,  au  grand  chef,  je  le  falus  par  un  hurle- 
,,  menc;  puis  je  penetre  au  fond  de  fa  cabana  fans  jetcer 
„  un  feul  coup  d'oeil  fur  le  cote  drolr  ou  le  chef  ell  aflis. 
.,,  Celi.Ia  que  je  renourcUc  men  faiut,  en  levant  mes  bras 

«  fur 


lao        D  E    L'  E  S  P  R  I  T.      - 

croira  neceffairement  en  poflefTion  da  meit' 
kur  ufage.  Or,  s'il  n'ell;  rien  de  plus  ridi- 
cule que  de  pareiUes  pretentions,  meme 
aux  3'eux  des  gens  du  monde,qu'ils  faffent 
quelque  retour  lur  eux-memes,  i!s  verront 
que,  fous  d'autres  noms  ,  c'elt  d'eux-me- 
mes  dont  ils  fe  moquent. 

Pour  prouver  que  ce  que  Ton  appelle 
ici  tifage  du  monde^  loin  de  plaire  univer- 
fellement  ,  doit  au  contraire  deplaire  le 
plus  generalement,  qu'on  tranfporte  fuc- 
ceiiivement  a  la  Chine,  en  HoUande  &  ea 
Angleterre  le  petit- maitre  le  plus  favant 
dans  ce  compofe  de  gelles,  de  propos  & 
de  manieres ,  appelle  ufage  du  monde ;  6c 
Fhomme  fenr(^,  que  ion  ignorance  f\  cet 
egard  fait  traiter  de  ftupide  ou  de  mauvai- 
fe  compagnie ;  il  eft  certain  que  ce  dernier 
paflcra  ,  chez  ces  divers  peuples  ,  pour 
plus  inllruit  du  veritable  ufag&  du  monds 
que  le  premier. 

Quel  eft  le  motif  d'un  pareil  jugement  ? 
Cell  que  la  raifon ,  independante  des  mo- 
des &  des  coutumes  d'un  pays ,  n'eft  nul- 
le  part  etrangcre  &  ridicule;  c'tll  qu'au 
contraire  Tufage  d'un  pays ,  inconnu  \.  un 
autre  pays  ,  rend  toujours  I'obfervateur  de 
cet  ulage  d'autant  plus  ridicule  ,  qu'il  y 
eil  plus  exerce  &  s'y  efl:  rendu  plus  habile. 

Si,  pour  eviter  Tair  neiant  &  mdthodi- 
que  en  horreur  ^  la  bonne  compagnie,  nos 
jeunes  gens  ont  fouvent  joue  i'etourdene; 

qui 

„  fur  ma  tece,  *'  en  hurlant  trols  fois.  Le  chef  m'invite 
„  ii  m'afleoir  par  un  peric  f<)upir:  je  le  remercie  par  ua 
„  souveau  iiurlement.  A  cha^ue  ^ueftion  du  chcf>  ji  bur- 

k 


D  I  S  C  0  U  Pv  S    II.  121 

qui  doute  qu'aux  yeux  des  Ariglois  ,  des 
Allemands  ou  des  Efpagnols ,  nos  petics- 
maiti-cs  lie  paroiirent  d'autaiit  plus  ridiju* 
les  qu'ils  rcront,a  cet  egar;!,  plus  attentifs 
k  remplii-  ce  qu'ils  croirent  da  bcl  ij/age9 

11  ell  done  certain ,  du  moins  li  Ton  en 
juge  par  I'accueil  qu'on  fait  a  nos  agi"da- 
bles  dans  le  pays  etranger,  que  ce  qu'ils 
appellent  uf^gs  da  monds  ,  loin  de  reuiTir 
univeiTellement ,  doit  au  contvairc  deplai- 
re  le  plus  generaienient ;  &  que  cet  ufage 
elt  audi  dill'virent  da  vrai  ujage  du  nionde  ^ 
toujours  fonde  fur  la  raifon ,  que  la  civili- 
te  I'efi;  de  la  vraie  politelTe. 

L'une  ne  fuppofe  que  lafcience  des  manic- 
res;  Cs:  I'autre,  un  fentiment  fin,  delicat  & 
habituel  de  bienveillance  pour  les  homines. 

Au  re(te,  quoiqu'il  n'y  ait  rien  de  plus 
ridicule  que  ces  prdtentions  exclufives  an 
boa  ton  &  au  bd  ufage^  il  eft  fi  difiicile, 
comme  je  I'ai  dit  plus  haut,  de  vivre  dans 
les  focietcs  du  grand  monde  fans  adopter 
quelqucs-unes  de  leurs  erreurs  ,  que  les 
gens  d'efprit  ,  les  plus  en  garde  ^  cet  e- 
gard  ,  ne  iont  pas  toujours  furs  dc  s'en 
defendre.  Aufli  n'e{l-ce,en  ce  genre,  que 
des  erreurs  extrcmement  multipli(;es,  qui 
determinent  le  public  a  placer  les  agreables 
au  rang  des  efprits  faux  &  petits ;  je  dis 
petits  ,  parce  que  I'efprit  ,  qui  n'ell  ni 
grand  ni  petit  en  foi,  cmprunte  toujours 

Tune 

„  le  une  fois  avant  que  de  re'pondre;  &  Je  prends  corige 
,,  de  !ut,  en  faifir.i:  trainer  nion  hurlsment  jufau'a  ce  ^ue 
,:  jelfois  iiurs  d;  fa  prefence  ". 

Tome  1,  F 


122         D  E    L'E  S  P  R  I  T. 

]'iine  on  Tautre  de  ccs  denominations  dela 
graiidtur  ou  de  la  pcti telle  des  ohjetvS  qu'il 
cc)ii!idere5&  que  les  gensdu  mondene  peu- 
vcnt  gueie  s'occuper  que  de  pctits  objets. 

II  relulre  des  deux  chapitrcs  precedents, 
que  i'intd'ret  public  ell  prcique  toiijoi\rs 
.different  de  celui  desfocietes  particulieres  j 
cu'en  confequence  les  hommes  les  plus 
cilini^s  de  ces  (ocietcs  ne  font  pas  toujours 
les  plus  eiliffiables  aiix  yuix  du  public. 

ISlaintenant  je  vais  nioutrer  que  C(.u>:  qui 
nieritent  le  plus  d'ertime  de  la  part  du  pu- 
blic ,  doiveut,  par  leur  maniere  de  vivre 
&  de.penler,  etre  Ibuvent  delagreables 
aux  focietes  particulieres. 


C  II  A  P  I  T  R  E     X. 

Pofirquoi  I'homme  admir^  du  public  n'cft 
pas  toujours  ellinK;  des  gens  du  monde. 

On  prouve  quit  cet  egard  la  difference  des  Ju' 
cjnicn I s  du  public  &  des  focieUs  particulie- 
res^ ticnt  a  la  difference  de  Icurs  intirets. 

OUR  plaire  aux  ibcictes  particulieres  , 
il  n'ell:  pas  neceffnire  que  Thorizon  de 
nos  idees  Ibit  fort  dtendu  ^  mais  il  Taut 
connoitre  ce  qu'on  appelle  le  monde,  s'y 
lepandre  &  Petudier:  au  contraire ,  pour 
s'illuflrer  dans  quelque  art  ,  ou  quelque 
Icience  que  ce  foit,  6:  meriter,  en  conlc^- 
quence,  reilime  du  public,  il  faut,  com- 
me  je  Pai  dit  plus  haut ,  faire  des  dtudes 
i;es-differenles. 

Sup- 


D  I  S  C  O  U  Pv  S    II.  123 

Suppofoiis  des  homin.s  curisux  de  s'iu- 
fa-uire  dans  la  icience  dc  la  morale.  Ce 
n'ell  que  par  le  fecours  de  Thilloire  &  fur  - 
les  ailes  de  la  meditation,  qu'ils  pourront, 
felon  les  forces  inegales  de  leur  efprit,  s'e- 
Icver  a  dilFerentes  hauteurs,  d'oii  run  de- 
couvrira  des  villes  ,  I'aatre  des  nations, 
celui-ci  una  prtrtie  du  monde  ,  &  celiii-la 
Tunivers  entier.  Ce  n'ell:  qu''en  contem* 
plant  la  tcrre  de  ce  point  devue,  en  s'e- 
kvant  a  cette  hauteur  ,  qu'elle  fe  r^duit 
inrenfiblement  devant  un  philofophe  a  uii 
petit  efpace ,  &  qu'elle  prend  k  fes  yeux 
la  forme  d'une  bourgade  habiiee  par  dilVe- 
rentes  families  qui  portent  le  nom  de  Chi- 
noife,  d'Angloife,  de  Frani;oire ,  d'ltalien- 
ne,  enUn  tons  ceux  qu'on  donne  aux  dif- 
ferentes  nations.  Cell  de-la  que  ,  venanc 
k  confiderer  le  (pelade  des  moeurs,  des 
loix,  des  coutumes,  des  religions,  6l  des 
paffions  dilTerentcs  ,  un  homme  ,  devcnii 
prefque  infenlible  a  I't^loge  comme  a  la  fa- 
tyre  des  nations,  pent  brifer  tons  les  lijus 
des  prejuges,  examiner  d'un  ail  tranquil- 
le  la  contrariet(^  des  opinions  djs  hommes, 
pafler  fans  ^tonnement  du  ferrail  k  lachar- 
treufe  ,  contempler  avec  plailir  ferendue 
de  la  fottii'e  humaine,  voir  du  mi^me  ceil 
Alcibiade  couper  la  queue  h  fon  chien,  6c 
Mahomet  s'eufcrmer  dans  une  caverne. 
Fun  pour  fe  moquer  de  la  legerete  des  A- 
theniens ,  fautre  pour  jouir  de  1' adoration 
du   monde. 

Or  de  paveilles  idees  ne  fe  pr(^renterit  que 

dans  le  filence  (5c  la  foHiude.  Si  les  Mufes  , 

¥2,  di- 


124         D  E    L'E  S  P  R  I  T. 

di'er.t  les  poctes  ,  aiment  les  bois ,  les 
pres,  les  fontaines  ,  c'ell  qu'on  y  goute 
line  tranquillite  qui  fuit  les  villes;  &  que 
les  redexions  qu'un  homme,  detache  des 
petits  interets  des  focietes,  y  fait  fur  lui- 
nicnie,  font  des  reflexions  qui  ,  faites  fur 
j'liomme  en  general,  appartiennent  &  plai- 
fent  a  riiumanild.  Or,  dans  cette  folitude  ou 
Ton  efr,  conime  malgre  foi ,  porte  vers  Tetu- 
de  des  arts  &  des  fciences ,  comment  s'oc- 
cuper  d'une  infinite  de  petits  faits  qui  font 
I'entretien  journalier  des  gens  du  monde? 
Auili  nos  Corneille  ec  nos  La  Fontaine 
ont-ils  quelquefois  paru  imipides  dans  nos 
Ibupers  de  bonne  compagnie  f,  leur  bon- 
hommie  meme  contribuoit  k  les  faire  juger 
tels.  Comment  les  gens  du  monde  pour- 
roient-ils ,  fous  le  manreau  de  la  fimplici- 
te  ,  reconnoitre  I'hoinme  illullre  9  11  ell 
peu  de  connoilTeurs  en  vrai  merite.  Si  la 
pUipart  des  Romains ,  dit  Tacite  ,  trompes 
par  la  douceur  &  la  limpHciti^  d'Agricola, 
cherchoient  le  grand  homme  fous  ion  exte- 
rieur  modefte ,  fans  pouvoir  I'y  reconnoi- 
tre;  on  fent  que,  trop  heureux  d'^chap- 
per  au  mepris  des  focietes  particulieres,  le 
grand  homme,  fur-tout  s'il  ell modeile, doit 
renoncer  a  Vefiitne  femie  de  la  plupart  d'en- 
tr'elles.  Audi  n'eil-ii  que  foiblement  ani- 
111^  du  delir  de  leur  plaire.  II  fent  confuie- 
ment  que  I'eflime  de  ces  focietes  ne  prou- 
veroit  que  I'analogie  de  fes  idces  avec  les 
leurs  ;  que  cette  analogic  feroit  fouvent 
peu  flatteufe^  &  que  Teilime  publique  ell 
la.  feule  digne  d'envie,  la  feule  defirable , 

puis- 


D  I  s  c  o  u  Pv  s  ii;      125 

puifqu'elle  elt  toujours  iin  don  de  la  re- 
connoilTance  publique  ,  &  par  confequent 
la  preuve  d'un  merice  r^el.  Cell  pourquoi 
Je  grand  homme  ,  incapable  d'aucun  dcs 
elForts  necellaires  pour  plaire  aux  focit^K-s 
particulieres ,  trouve  tout  poffible  pour  md- 
riter  I'eftime  gendrale.  Si  Forgueil  de  com- 
mander aux  rois  dedommageoit  les  PvO- 
niains  de  la  durete  de  la  difcipline  militai- 
re,  le  noble  plailir  d'etre  eflime  confole 
les  hommes  illullres  des  injuftices  meme  de 
la  fortune.  Ont-ils  obtena  cette  etUme? 
ils  fe  croient  les  polleiTeurs  du  bien  le  plus 
defird.  En  eftet  ,quelque  indifference  qu'om 
affecTie  pour  ropinion  publique  ,  cbacun 
cherche  h  s'eltimer  (oi-meme  ,  &  fe  croic 
d'autant  plus  ellimable  qu'il  fe  voit  plus 
g^neralement  ellime. 

Si  les  befoins,  les  paffions,  &  fur-tont 
la  parefle ,  n'etouffoient  en  nous  ce  dcfii; 
de  reftime  ,  il  n'eil  perfonne  qui  ne  fit  des 
efforts  pour  la  merlier,  &  qui  ne  defirat 
le  fuffrage  public  pour  garant  de  la  haute 
opinion  qu'il  a  de  foi.  Auffi  le  mepris  de  la 
reputation,  &  le  facrilice  qu'on  en  fait, 
dit-on,  h  la  fortune  &  a  la  confideration, 
eft-il  toujours  infpird  par  le  defefpoir  de  fe 
rendre  illuilre. 

On  doit  vanter  ce  qu'on  a ,  &  dedaigner 
ce  qu'on  n'a  pas.  Cell  un  effet  n^celiaire 
de  I'orgueil;  on  le  r^volteroit,  i\  Ton  ne 
paroiffoit  pas  fa  dupe.  II  feroit,  en  pareil 
cas  ,  trop  cruel  d'eclairer  un  homme  fur  ies 
vrais  motifs  de  fes  dedains;  auffi  le  merite 
ne  fe  porte-t-il  jamais  h  cet  cxc^s  de  bar- 
F  3  baiie. 


126  D  E    L'  E  S  P  Px  I  T. 

barie.    Tout  homme  (qu'il  me  foit  penv/ a 
de    robferver  en   paiiant,)   ]orrqu''il  n'eft\ 
pas  nc^   mdchant  ,  &   lorCque  les  palTioiis  \ 
n'oirulquent  pas   les  lumitres  de  fa  raiibn,  \ 
fera  toujours  d'autant  plus  indulgent  qu'il 
lera  plus  dclaire,     C'eli:  une  verite  dont  je 
me  refufe  d'aucant  moins  la  preuve  ,  qu'en 
rendant  juilice,    k  cet  egard,  k  rhomme 
de  merite,  je  puis,  dans  les  motifs  meme 
de  ion  indulgence  ,   iV.ire  plus  nettement 
appercevoir  la  caufe  du  peu  de  cas  qu'il 
fait  de  I'eftime  dos  focietcs  particulieres, 
&  en  conldquence  du  peu  de  fucci;s  qu'il 
doit  y  avoir. 

Si  ie  grand  homme  eft  toujours  le  plus 
indulgent^  s'il  regarde  comme  un  bienfait 
tout  le  ma!  que  les  homu)es  ne  lui  font  pr.s, 
&  comme  un  don  tout  ce  que  leur  iniqui- 
te  lui  laila^;  s"il  verfe  enfin  iur  les  di^fains 
d'autrui  le  baime  adouciiTant  de  la  pitie  , 
&  s'l!  eft  lent  h  les  appercevoir  i  c'eft  que 
la  bauieur  de  fon  eiprit  r.e  lui  permtt  pas 
de  s'arrcter  fur  les  vices  &  les  ridicules 
d'un  particulier,  mais  Iur  ceux  des  iioni- 
mes  en  general.  S'il  en  conlidere  les  de- 
fauts,  ce  n'eft  point  de  I'ceil  malin  &  tou- 
jours injufte  de  I'envie  ;  mais  de  cet  a;il 
ferein  avec  lequel  s'e.Namineroient  deux 
hommes  qui ,  curieux  de  connoine  le  coeur 
&  I'etprit  humain  ,  fe  regarderoierit  reci- 
proquement  comme  deux  (ujets  d'inftruc- 
tion  &  deux  cours  vivants  d'experienco 
morale  :  bien  diif^rents ,  a  cet  egard,  de 
ces  demi-elprits ,  avides  d'une  reputation 
qui  les  fuii ,  tcujoiu-s  devores  du  poilba 

de 


D  I  S  C  0  U  R  S     II.         127 

fSt  la  jaloufie,  &  qui,  fans  cede  k  I'aft'ut 
des  defauts  d'autrui,  perdroient  tout  leui* 
petit  merite  fi  les  hommes  perdoient  leura 
ridicules.  Ce  n'eil:  point  ii  de  paieilles  gens 
qu'appartient  Ja  connoiilance  de  reiprithu- 
main.     lis  font  fails  pour  t^tendre  Ja  culc- 
brite  des  talents,  par  les  efforts  qu'ils  font 
pour  les  etouffer.   Le  nuhite  ell  comnie  la 
poudre  ;   fon    explolion  ell   d'autant  plus 
forte  qu'elle  eft  plus  comprimee.  Au  rcile, 
quelque  haine  qu'on  pone  ii  ces  envieux, 
ils  lone  cependant  encore  plus  h.  plainJre 
qu'a    blamcr.    La  prefence  du  merice  les 
importune:  s'ils  I'attaquent  conime  un  en- 
nemi,  &  s'ils  font  mechants,  c'eft  qifils 
font  malheureux  ^  c'ell  qu'ils  pourfuivent  , 
dans  les  talents  ,•  Toffenfe  que  le  meritc 
fait  k  leur  vanite:  leurs  crimes  ne  font  qua 
des  vengeances. 

Un  autre  motif  de  I'indulgence  de  riioin- 
me  de  merice  tient  h  la  connoiilance  qu'il 
a  de  i'eiprit  humain.  11  en  a  tant  de  fois 
^prouve  la  foibleile;  su  milieu  des  applau- 
diffements  d'un  areopage  ,  il  a  tant  de  fois 
^te  tent^,  comme  Phocion ,  de  fe  retour- 
ner  vers  fon  ami  pour  lui  demand-.r  sMl  n'a 
pas  dit  une  grande  fottife,  que,  toujours 
en  garde  contre  favanitd,  il  excufc  voloi- 
tiers  dans  les  autres  des  erreurs  dans  les- 
quelles  il  ell  quelquefois  tombe  lui-meme. 
11  lent  que  c'eil  a  la  multiiude  des  fots 
qu'on  doit  la  creation  du  mot  hommes  d'ef- 
pit;  &  qu'en  reconnoilfance  il  doit  done 
ecouter,  fans  aigreur,  les  injures  que  liu 
prodiguent  des  gens  niediocres.  Que  ccs 
_F  4  dcr- 


ia8         D  E    LVE  SPRIT. 

derniers  fe  vantent,  entr'eux  &  en  fecret, 
des  ridicules  qu'ils  donnent  au  merite ,  du 
iiiepris  qu'ils  ont,  difent-ils,  pour  I'efprit; 
ils  lont  I'emblables  a  ces  fanfarons  d'impie- 
te,  qui  ne  bkrphement  qu'en  tremblant. 

La  deniiere  caufe  de  Findulgence  de 
llicmme  de  merite  tient  a  lavue  nette  qu'il 
a  de  la  neceffite  des  jugements  iiumains.  11 
fait  que  nos  idees  lont,  fi  je  rofe  dire,  des 
con(equences  ii  neceffaires  des  focietes  oil 
Ton  vit,  des  lectures  qu'on  fait  &  des  ob- 
jets  qui  s'oifrcnc  k  nos  yeux,  qu'une  in* 
telligence  fuperieure  pourroit  egaiercent, 
Cc  par  les  objets  qui  le  font  pr^fenies  a 
nous,  deviner  nos  penfees,  6c,  par  nos 
pc-nfces,  deviner  le  nombre  &  fcfpece  des 
objets  que  le  hazard  nous  a  offerts. 

L'hon-!me  d'efprit  fait  que  les  hommcs 
font  ce  qu'ils  doivent  etre;  que  toute  hai- 
ne  contr'eux  eft  injufle ;  qu'un  fot  porte 
des  fottifes ,  con-,me  le  lauvageon  desfruits 
aniers  ;  que  riniulter,  c'tll;  rfproclier  au 
cliene  de  porter  le  gland  plutCt  que  Toli- 
ve^  que,  fi  I'honime  mediocre  tfl  iUipide 
a  les  yeux,  il  eft  fou  a  ccux  de  riioninie 
mediocre:  car,  li  tout  fou  n'eft  pas  hom- 
B:e  d'efprit,  du  moins  tout  homme  d'es- 
prit  parcitra  toujours  fou  aux  gens  born^s. 
L'indulgcnce  lera  done  toujours  I'eflet  de 
la  lumiere  ,  lorfque  les  pafTions  n'en  inter- 
ccpteront  pas  I'aclion.  Mais  cette  indul- 
gence ,  principalenient  fondee  iur  la  hau- 
teur d'ame  qu'infpire  f  amour  de  la  gloire  , 
rend  Thomme  eclaire  tres-indiflerent  a  I'es- 
tinie  des  iociites  particulieres.    Or  cette 

in- 


D  I  S  C  O  U  R  S    II.  129 

indiiFerence  ,  jointe  aux  genres  diff^rents 
de  vie  6c  d'etude  necelTaires  pour  plaire, 
foit  ail  public,  Ibic  a  ce  qu'on  app'.  Ik  la 
bonne  compagnie  ,  fera  prefque  toujours 
de  I'homnie  de  merite,  un  homme  all'ez 
defaijreable  aux  gens  du  monde. 

La  conclufion  generale  de  ce  que  j'ai  dit 
de  Fefprit  par  rapport  aux  focieces  particu- 
lieres  ,  c'eil  qu'uniquement  foumile  a  Ton 
interct,  chaque  Ibciete  mefure  fur  Techelle 
de  ce  meme  int^ret  le  degrc  d'elliine  qu'el- 
le  accorde  aux  dilferents  genres  d'idees  6z 
d'efprits.  11  en  eil  des  petites  focietes  com- 
me  d'un  particulier.  A-t-il  un  proccs?  (i 
ces  proems  eil  confiderable,  il  recevra  Ton 
avocat  avec  plus  d'empredement,  plus  dc 
temojguages  de  refpecl  &  d'ellime  qu'il  ne 
recevroit  Defcartes  ,  Locke  ou  Corncille. 
Le  proces  eil-il  accommode?  c'ell  a  ces 
derniers  qu'il  marquera  le  plus  de  defe- 
rence. La  diiference  de  fa  pofition  decide- 
ra  de  la  diiference  de  fes  receptions. 

Je  voudrois  ,  en  finiffant  ce  chapltre  , 
pouvoir  raflurer  le  tr^s- petit  nonibre  dc 
gens  modcftes,  qui,  diftraits  par  des  af- 
faires ,  ou  par  le  foin  de  leur  fortune  , 
n'ont  pu  faire  preuve  de  grands  taients, 
6-:  ne  peuvent,  confequemment  aux  prin- 
cipes  ci-delfus  etablis,  favoir,  fi,  quant  k 
refprit,ils  lent  reellement  dignes  d'ellime. 
Quclque  deRr  que  j'aie  ,  h  cet  egard ,  de  leur 
icndre  jullice  ,  il  faut  convenir  qu'un  hom- 
me qui  s'annonce  comme  un  (Tr;inJ  efprit , 
fans  le  dillinguer  par  aucun  talent ,  eil  preci- 
itmeni  dans  le  cas  d'un  homme  qui  fe  dit 
F  5  noble 


j^o         D  E    L^E  S  P  R  I  T. 

noble  fans  avoir  de  litres  de  noblefTe.  Le 
public  ne  connoit  &  n'euime  que  le  meri- 
te  prouve  par  les  faits.  A-t-il  k  juger  des 
homines  de  conditions  differentes?  II  de- 
mande  au  militaire ,  quelle  vicloire  avez- 
vous  roniportee?  a  i'homnie  en  place, quel- 
foulagement  avez-vous  apport^e  aux  mile- 
res  du  peuple  ?  au  particulier  ,  par  quel 
cuvfage  avez-vous  eclaire  rhumanite?  Qui 
n'a  rien  a  repondre  h  ces  queftions ,  n'eil 
ni  connu,  ni  eftime  du  public. 

Je  fais  que,  feduits  par  les  prediges  de 
la  puiirance,par  le  failequi  I'environnejpai* 
i'elpoir  des  graces  dont  un  homine  en  pla- 
ce ell  le  diltributeiir  ,    un  grand  nombre 
d'hommes  reconnojllent  niachinalement  un 
grand  merite  ou  ils  appercoivent  un  grand 
pouvoir.     INIais  leurs  elogcs  auffi  paflagers 
que  le  credit  de  ceux  auxquels  ils  les  pro- 
diguent ,   n'en    impofent  point  h  la  faine 
partie  du  public.   A  I'abri  de  route  reduc- 
tion ,   exempt  de  tout  int^rct  ,  le  public 
juge  comme  Tetranger,   qui  ne  reconnoit 
pour  homme  de  merite  que  Thomme  dis- 
tingue par  les  talents:  c'elt  celui-li  feul " 
qu'il  recherche    avec    empreilement ;   em- 
prellement  toujours  flatteur  pour  quiconque 
en  eft  Tobjet  (ry).    Lorfqu'on  n'eft  point 
conftitu^  en  dignlte  ,  c'eft  le  figne  certain 
d'un  merite  x^qI. 
Qui  veut  favoir  exaclement  ce  qu'il  vaut, 

ne 

(a)  Nul  cloge  n'a  pbs  flatre  Mr.  de  Fontenelle  ,  que  1-j 
tjueflion  d'lin  .9'jedois  qui,  eutraii:  a  Paris,  demand;i  aux 
gens  de  U  barriere  la  deaieure  de  Mr.  dc  Fontenelle,  ces 

com- 


D  I  S  C  0  tJ  R  S    11.  131 

ne  peut  done  Tapprendre  que  du  public, 
&doit,  par  conCequent,  s'expoler  ;\  foil 
jugcmint.  On  faitjes  ridicules  qiri\  ctt 
dgar  1  I'on  s'ciibrce  de  donner  a  eeux  qui 
pretendent,  en  qualite  d'auteurs  ,  k  Fes- 
time  de  leur'nation:  niais  ces  ridicules  ne 
font  nulle  impreiiion  fur  rhomme  de  mi;- 
rite  j  il  les  regarde  comme  un  cffet  de  li 
jaloufie  de  ces  petits  efprits,  qui,  s'imaf^i- 
nant  que,  fi  perfonne  ne  faifoit:  preuve  de 
merite  ,  lis  pourroient  s'cii  croire  autant 
qu'a  qui  que  ce  foic ,  ne  peuvent  fouiuiL' 
qu'on  produife  de  pan-ils  ticres.  Sans  ces 
litres  cependant ,  perfonne  ne  merite,  ni 
n'obtient  Teftime  du  public. 

Qn'on  jette  les  yeux  fur  tons  ces  grands 
efprits,  fi  vantes  dans   les  focidt^s  parti- 
culieres:  on  verra  que,  places  par  le  pu- 
blic au  rang   des  .hommes  mediocres,   ils 
ne   doivent   )a   reputation    d'efprit  ,    done 
quelques  gens  les  decorent,  qu'a  Tincapa- 
cite  o'j  ils   font  de   prouver    leur  fottife, 
meme  par  de  inaiivais  ouvrages.  Auin,  par- 
mi  ccs  merveii'kiix  J  ceux-la  mcme  qui  pro- 
mettent  le  plus,  ne  font,  fi  je  I'ofe  dire, 
en  efprit,  tout  au  plus  que  des  pnn-itre. 
Quelque  certaine  que  foit  cette  verite  , 
&  quelque  railbn  qu'aient  les  gens  modes- 
tes  de  douter  d'un  merite  qui  n'a  pas  paS' 
ii  par  la  coupelle  du   public,    il  ell  pour- 
tant  certain  qu'un  homme  peutp   quant  b. 

res- 

commis  ne  la  Ini  pouvant  erifeigner.  ^lal!  cfit-il  ,  voKt 
^litres  I'r.iniols,  zoas  i^riO-'C^  la  dcriienre  trim  df  vos  p'»s 
'Utujira  iiuiycm'i  i^ns    n'etcs  p.i<   riiffjcs    d'ftn  nl  Lomrtie, 

ii  6 


132         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

J'efpnt ,  fe  croire  reellement  digne  de  res- 
time  gdn^rale:  i.  lorsque  c'ell  pour  les 
gens  les  plus  eftimes  du  public  6:  des  na- 
tions etrangercs  qu'il  fe  lent  le  plus  d'at- 
trait;  2.  lorsqu'il  ed  lou^  (Z')  ,  comme 
dit  Ciceron  ,  par  un  homme  dtjk  loue ; 
3.  loi'squ'cnfin  il  obtient  I'cftime  de  ceux 
qui,  dans  des  ouvrages  ou  de  grandes  pla- 
ces ,  ont  deja  fait  eclater  de  grands  talents  ; 
leur  eitime  pour  lui  fuppole  une  grande 
analogie  entre  leurs  idecs  &  les  fiennes^ 
^v  cette  analogie  pent  etre  regardee ,  finon 
comme  une  preuve  complette  ,  du  moins 
comme  une  al]ez  grande  probabilite  que, 
s'il  fe  fut ,  comme  eux  ,  e>;pole  aux  re- 
jiards  du  public,  il  eiit  eu,  comme  eux, 
quelque  part  a  fon  ellime. 

C  H  A  P  I  T  R  E    XI. 

De  la  probite  par  rapport  au  public. 

JLn  confiqmnce.  des  princtpes  ci-devniit  ctcUis^ 
on  fait  voir  que  fintiret  general  prejide  au 
■  jugement  que  le  public  pone  fur  les  actions 
d»i  hommes. 

CE  n'efl  plus  de  la  probite  par  rapport 
\  un  particulier  ou  une  petite  fociete, 
mais  de  la  vraie  probit^ ,  de  la  probitd  con- 
fideree  par  rapport  au  public,  dont  il  s'a- 
git  dans  ce  chapitre.   Cctce  efpece  de  pro- 
bit^ 

(/•)  Le  <3egre  d'efprit  n^cefTaire  pour  noiw  plaire,  cfl  une 
ioei'ure  allei  exacie  du  degre  d'elpri;  que  nous  aroEs. 


D  I  S  C  0  U  R  S    II  133 

bite  eft  la  feule  qui  r^ellement  en  merits 
&  qui  en  obtienne  generalement  le  nom. 
Ce  n'ell  qu'en  conlidc'rant  la  probite  i'ous 
ce  point  de  vue  ,  qu'on  peut  fe  former  des 
idees  nettes  de  I'lionnetetd,  &  trouver  un 
guide  a  la  vertu. 

Or,  fous  cet  afpecl,  je  dis  que  le  pu- 
blic, comme  les  Ibcietes  particulieres,  til-, 
dans  fes  jugements,  uniquement  determind 
par  le  motif  de  fon  interSt;  qu'il  ne  donne 
le  nom  d'honnetes,  de  grandes  ou  d'hero'i- 
ques ,  qu'aux  actions  qui  lui  font  utiles  f,  3c 
qu'il  ne  proportionne  point  foneftime  pour 
telle  ou  telle  adion  fur  le  degre  de  force, 
de  courage  ou  de  g^n^rofite  neceflaire  pour 
I'executer  ,  mais  fur  I'importance  memede 
cette  aclion  &  Tavantage  qu'il  en  retire. 

En  etfet,  qu'encourag^  par  la  prefence 
d'une  armee,  un  homrae  fe  batte  feul  con- 
tre  troishommes  blelles;  cette  adion  ,fans- 
doute  eftiraable  ,  n'eft  cependant  qu'une 
action  dont  mille  de  nos  grenadiers  font 
capables,  &  pour  laquelle  ils  ne  feroietit 
jamais  cites  dans  Thifloire  :  mais  que  le 
falut  d'un  empire,  qui  doit  fubjuguer  i'uni- 
vers  ,  fe  trouve  attach^  au  fucc^s  de  ce 
combat ,  Horace  eft  un  heros:  I'admiration 
de  fes  concitoyens  &  fon  nom  celebre  dans 
rhiltoire  paffe  aux  fiecles  les  plus  recules. 

Que  deux  perfonnes  fe  precipitent  dans 
un  gouffre ,  c'eft  une  action  commune  a 
Sapho  &  d  Curtius:  mais  la  premiere  s'y 
jette  pour  s'arracher  aux  malheurs  de  I'a- 
mour  ,  &  le  fecond  pour  fauver  Rome^ 
Sapho  eft  une  foUe,  &  Curtius  un  heros. 
F  7  En 


I3i  D  E    L'E  S  P  R  I  T.     ^ 

En  vain  quelques  philofophes  donneroient* 
ils  ^galement  a  ces  deux  actions  ]e  nom  de 
Iblie;  le  public  ,  plus  eclaire  qu'eux  fur 
les  veritables  interets,  ne  donnera  jamais  Je 
nom  c!e  fou  a  ceux  qui  le  font  a  Ton  profit. 


C  H  A  P  I  T  R  E    XII. 

De  Tefprit  par  rapport  au  public. 

11  iagit  ck  prouver ,  dans  ce  chapitre ,  quz^ 
Teftimt  du  public  pour  Its  tdies  des  hommes 
eft  toujours  proportionnU  a  Tmtirit  quil  a 
di  ks  efl'uner, 

APPLIQUONS  \  I'efprit  ce  que  j'ai  dit 
de  la  probite :  Ton  verra  que ,  tou- 
jours le  mcme  dans  (es  jugements,  le  pu- 
blic ne  prc-nd  jamais  conleil  que  de  fon  in- 
terct;  qu'il  ne  proportionne  point  fon  elli- 
niepour  lesdilTerents  genres  d'efprit  a  fine- 
gale  difliculte  de  ces  genres,  c'ell-a-dire, 
au  nombre  &  ^  la  fineffe  des  idees  n^celfai- 
res  pour  y  reulTir,mais  feulement  a  I'avan- 
tage  plus  ou  moins  grand  qu'il  en  retire. 

Qu'un  general  ignorant  gagne  trois  ba* 
tallies  fur  un  general  encore  plus  ignorant 
que  lui,  il  fera,  du  moins  pendant  fa  vie, 
revStu  d'une  gloire  qu'on  n'accordera  pas 
au  plus  grand  peintre  du  monde.  Ce  der- 
nier n'a  cependant  merite  le  titre  de  grand 
peintre  ,  que  par  une  grande  fup^rioriti^ 
fur  des  hommes  habiles,  &  qu'en  excellant 
dans  un  art,  fans-doute  moins  neceifaire  , 
luajs  peut-etre  plus  diiSciie  que  cciui  de 

la 


D  I  S  C  0  U  R  S    IL         135 

la  guerre.  Je  displas  difficile,  parce  qu'-i 
rouvevture  de  I'hiitoire ,  on  voit  une  infi- 
nite d'hommes  tels  que  les  Epaminondas, 
les  Lucullus  ,  les  Alexandre  ,  les  Maho- 
met, les  Spinola,  les  Cromwel,  les  Char- 
les XII.  obtenir  la  reputation  des  grands 
capitaincs  le  jour  meme  qu'ils  ont  com- 
mande  &  battu  des  armees  ^  &  qu'aucun 
peintre ,  quelque  heureufe  dirpofition  qu'il 
ait  ret;u  de  la  Nature,  n'eft  cite  entre  les 
peintres  illullres ,  s'il  n'a  du  inoins  con- 
fomme  dix  ou  douze  ans  de  fa  vie  en  etu- 
des preliminairesde  cet  art.  Pourquoi  done 
accorder  plus  d'eftime  au  general  ignoranc 
qu'au  peintre  habile'-^ 

Cet  inegal  partage  de  gloire ,  fi  injuds 
en  apparence ,  tient  k  Tinegalitt  des  ^vau" 
tages  que  ces  deux  homines  procurent  h 
leur  nation.  Qu'on  fe  demande  encore 
•pourquoi  le  public  donne  au  n^gociateur 
habile  le  titre  d'efprit  fup^rieur,  qu'il  re- 
fufe  a  I'avocat  celebre?  L'importance  des 
affaires  dont  on  charge  le  premier ,  prouve- 
t-e!le  en  lui  quelque  fuperiorite  d'efprit 
fur  le  fecond?  Ne  faut-il  pas  fouvent  au- 
tanc  de  fagacite  ^  de  fineil'e  pour  difcuter 
les  int(:rets  &  terminer  les  proces  de  deux 
feigneurs  de  paroilfe  ,  que  pour  pacifier 
deux  nations?  Pourquoi  done  le  public,  ll 
avare  de  Ion  eftime  envers  I'avocat  ,  en 
eil-il  ii  prodigue  envers  le  n^gociateur? 
Celt  que  le  public,  toutes  les  fois  qu'il 
n'eft  pas  aveugl^  par  quelque  prejugt^  ou 
quelque  fnperllition ,  ell,  fans  s'en  apper- 
cevoir  ,   capable  de  faire ,  fur  ce  qui  Tin- 

le- 


136         D  E    L*E  S  P  R  I  T. 

t^reflfe  ,  les  raifonnements  les  plus  fins^ 
L'inn:ind:,qui  lui  fait  tout  rapporter  k  Ion 
interet,  ell  comme  Tether,  qui  penetre 
tous  les  c©rps  fans  y  faire  aucune  impres- 
fion  fenfible.  II  a  moins  befoin  de  peintres 
&  d'avoGats  celebres,  que  de  generaux  & 
de  negociateurs  habiles;  il  attachera  done 
aux  talents  de  ces  derniers  le  prix  d'ellime 
necelTaire  pour  engager  toujours  quilque 
citoyen  k  les  acquerir. 

De  quelque  cote  qu'on  jette  les  yeux, 
on  verra  toujours  Tinteret  prefider  k  la  dis- 
tribution que  le  public  fait  de  fon  ellinie. 

Lorfque  les  Holliindois  ^rigent  une  fta- 
tue  a  ce  Guillaume  Buckelli  qui  k-ur  avoit 
donne  le  fecret  de  laler  &  d'encaquer  les 
harengs.  ce  n'efi:  point  a  Tetendue  de  ge- 
nie n6celTaire  pour  cette  decouvere  qu'ils 
deferent  cet  honneur,  mais  h  Tiraportance 
du  fecret  &  aux  avantages  qu'il  procure  k 
la  nation. 

Dans  toute  decouverte,  cet  avantage  en 
inrpofe  tellement  k  Timagination,  qu'il  en 
decuple  le  raerite  ,  meme  aux  yeux  des 
gens  fenfes. 

Lorfque  les  petits  Auguftins  d^puterent 
^  Rome  pour  obtenir  du  faint  fiege  la  per- 
mifiion  de  fe  couper  la  barbe,  qui  fait  fi  le 
pere  Euflache  n'employa  pas  dans  cette 
ntgociation  autant  de  finefle  6c  d'efpritque 
le  prefident  Jeannin  dans  fes  negociations 
de  Hollande?  Perfonnc  ne  pent  rien  affir- 
mer  k  ce  fuiet.  A  quoi  done  attribuer  le 
Icntiment  du  rire  ou  de  Teitime  qu'exci- 
tent  ces  deux  ncgociations  airfercutes ,  li 

ce 


D  I  S  C  O  U  R  S    1 1.  137 

C€  n'eft  h  la  dificrence  de  leurs  objeis? 
Kous  luppofons  toujours  de  grandes  cau- 
les  h  de  grands  effets.  Un  homme  occupe 
une  grande  place;  par  la  pofiiion  ou  il  Ic 
trouve  ,  i!  opere  de  grandes  chofes  avec 
pen  d'efprit:  cat  homme  palTera,  pres  de 
la  multitude,  pour  fuperieur  a  celui  qui, 
dans  un  polte  inferieur  &  des  circonftan- 
ces  moins  heureures,ne  pent  qu'avec beau- 
coup  d'elprit  executer  de  petites  chofes. 
Ces  deux  hommes  feront  comme  despoids 
incgaux  appliques  h  dillerents  point  d'uii 
long  levier,  ou  le  poids  plus  l^ger ,  place 
a  une  des  extremites,  enleve  un  poids  de- 
cuple place  plus  pr^s  du  point  d'appui. 

Or  li  le  public,  comme  je  I'ai  prouve, 
nt  juge  que  d'apres  fon  interet ,  &  s'il  ett 
indifferent  k  toute  autre  efpece  de  confide- 
ration  ,  ce  meme  pubiic,  admirateur  en- 
thoufiafle  des  arts  qui  lui  font  utiles ,  iie 
doit  point  exiger  des  artilles  qui  les  culti- 
vent  ce  haut  degre  de  perfecT:ion  auquel  il 
veut  abfolument  qu'atteignent  ceux  qui 
s'attachent  a  des  arts  moins  utiles ,  &  dans 
kfquels  il  efl:  fouvent  plus  difficile  de  reus- 
fir.  Auffi  les  hommes,  I'elon  qu'ils  s'appli- 
quent  a  des  arts  plus  ou  moiris  utiles, 
font-ils  comparables  a  des  outils  groffiers  , 
ou  k  des  bijoux  :  les  premiers  font  toujours 
juges  bons  quand  Tacier  en  ell  bien  trem- 
pe,  &  les  feconds  ne  font  eftimes  qu'au- 
tant  qu'ils  font  parfaits.  Cell  pourquoi 
notre  vanite  ell  en  fecret  toujours  d'auiant 
plus  flattee  d'un  fucces  ,  que  nous  obte- 
nons  ce  fucces  dans  un  genre  moins  uule 

au 


133         D  E    L'E  S  P  R  I  T: 

aa  public,  ou  Ton  merite  plus  diliicilenient 
Ion  approbation  ,  dans  iequel  enlin  la  r^us- 
lite  fuppole  n^ceilairemerit  plus  d'efprit  6s 
de  merite  perfonnel. 

En  el]et,de  quelles  preventions  ditf^ren- 
tes  le  public  n'elt-il  pas  atrecta  ,  lorfquMl 
pefe  le  merite  ou  d'un  auteur  ou  d'un  g^- 
n^^ial?  Juge-t-il  le  premier?  il  le  compare 
a  tous  ceux  qui  ont  excelle  dans  Ion  gen- 
re, 6:  ne  hii  accorde  Ion  edime  qu'autant 
qu'il  lurpaire  ou  qu'aa  moins  il  ^galc  ceux 
qui  font  precede,  juge-t-il  un  general  i='  il 
n'exam'ine  point,  avanc  d'en  fairereioge, 
s'il  (^gale  en  habilete  les  Scipion ,  les  Ce- 
far ,  ou  les  Sertorius.  Qu''iin  poete  drama- 
tique  fafl'e  une  bonne  tMjjedie  fut  un  plan 
de.ii  connu,  c'ell,  dit-on,  un  plngiaire  nit- 
prirable:^  mais  qu'iin  g(^ncral  le  ferve,d.ms 
line  cainpagne,  de  Tordre  de  bataille  Ck  des 
Ihatageines  d'un  autre  general,  il  n'en  pa- 
roit  Ibavent  que  pins  eilimabk'. 

Qu'un  auteur  remporte  un  prix  far  foi- 
xanie.  concurrents ,  ii  le  public  n'avoue 
point  le  merite  de  ces  concurrents,  ou  li 
leurs  ouvrages  font  foibles,  Tauieur  6;  Ion 
I'ucctis  font  bien-tot  oublies. 

Mais  quand  le  general  a  triomphe  ,  le 
public,  avant  que  de  le  conronrier,  a-t-il 
jamais  conllate  Thabiietc  &  la  valeur  des 
vaincus?  Exige-t-il  d'un  gt^neral  ce  fenti- 
ment  fin  &  delicat  de  gloire  qui,  h.  la  mort 
de  iSlr.  de  Turenne  ,  determina  IMr.  de 
INIontecucuU  b.  quitter  le  commandement 
des  armees  ?  On  ue  pent  plus  ^  diloit-il ,  niop- 
poJi:r  d'amein'i  digne  dc  moi. 

Le 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.  139 

Le  public  pefe  done  a  des  balances  tr6s- 
dHl'trenics  le  merke  d'un  auteur  &  celui 
d\ui  general.  Or,  pourquoi  d(;daigner  dans 
Fun  la  mddiocrite  que  ibuvent  il  admire 
dans  Tautre?  Cell  qii'il  ue  tire  iiul  avan- 
tage  de  la  mediocrite  d'un  dcrivain  ,  6c 
qii'il  en  pent  tirer  de  trcs-grands  de  celle 
d'un  general,  dont  Tignorance  ell  quelque- 
fois  couronnee  da  fucces.  11  ell  done  inie- 
refie  ^  prifer  dans  Tun  ce  qu'il  mcpriledans 
Taut  re. 

U'ailleurs,  fi  le  bonheur  public  depend 
du  merite  des  gens  en  place, &  11  les  gran- 
des  places  font  rarement  remplies  par  de 
grands  hommes ,  pour  engager  les  gens 
mediocres  i  porter  du  moins  dans  leurs  en- 
treprifes  toute  la  prudence  &ractivite  dont 
ils  font  capables,  il  faut  n^ceflairement  les 
flatter  de  Tefpoir  d'une  grande  gloire.  Get 
efpoir  feul  pent  elever  julqu'au  terme  de 
la  mediocrite  des  hommes  qui  n'y  euii'ene 
jamais  atteint,  fi  le  public,  trop  lev'.re  ap- 
preciateur  de  leur  meriie,les  eut  degoutes 
de  Ion  eltime  par  la  difficulie  de  I'obtenir. 

Voilu  la  caufe  de  I'indulgence  fecrette  a- 
vec  laquelle  le  public  juge  les  gens  en  pla- 
ce;indulgence  ,  quelquefois  aveugle  dans  le 
peuple,  niais  toujours  eclairee  dans  I'hom- 
me  d'efprit,  11  fait  que  les  hommes  font  les 
dilciples  des  ofcjets  qui  les  enviionnent ; 
que  la  flatterie,  adidue  aupres  des  grandj, 
pvefide  h  toutes  les  inilrudions  ou'on  'cur 
donne;  &  qu'ainfi  Ton  ne  peut,  fans  injus- 
tice, leur  demander  autant  de  talents  (!;  de 
vtrtus  qu'on  en  exige  d'un  pariiculier. 

Si 


I40         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

Si  le  fpedateur  eclaire  fiflie  an  theatre 
Francois  ce  qu'il  applaudit  aux  Italiens; 
fi  ,  dans  une  belle  femme  &  un  joli  en- 
fant,  tout  ell  grace,  efpiit  &  gentillefle  ^ 
pourquoi  ne  pas  traiter  les  grands  avec  la 
meme  indulgence?  On  pent  legitimement 
admirer  en  eux  des  talents  qu'on  trouve 
commun^ment  chez  un  particulier  obfcur  , 
parce  qu'il  leur  eil  plus  difRcile  de  les 
acquerir.  Gates  par  les  tlatteurs ,  comme 
les  jolies  femmes  par  les  galants ;  occupes 
d'aijleurs  de  mille  plaifirs  ,  dilliraits  par 
mille  foins,  ils  n'ont  point,  cornme  un 
philofophe,  le  loilir  de  pcnfer,  d'acquerir 
un  grand  nombre  d'idees  (c),  ni  de  recu- 
ler  ^  les  bornes  de  leur  elprit  &  celles  de 
I'efprit  humain.  Ce  n'eft  point  aux  grands 
qu'on  doit  les  d^couvertes  dans  les  arts  & 
les  fciencesf,  leur  main  n'a  pas  leve  le  plan 
de  la  terre  &  du  ciel,  n'a  point  conftruit 
des  vaiffeaux,  edifie  des  palais,  forg6  le 
foe  des  charrues,  ni  meme  dcrit  les  pre- 
mieres loix :  ce  lont  les  philolbphes,  qui 
de  I'etat  de  fauvage ,  ont  portc  les  icciet^s 
au  point  de  perfection  oii  mrjntenant  elles 
lemblent  parvenues.  Si  nous  n'euffionb  ^i6 
fecourus  que  par  les  lumieres  dcs  homnies 
puilTants  ,  peut-etre  n'auroit-on  point  en- 
core de  bied  pour  fe  nourrir ,  ni  de  cifcaux 
pour  le  faire  les  ongles. 

La 

(j)  C'eft  vraifemblablement  ce  q,ui  a  faic  avancer  a  Mr, 
Kicole,  que  Dlru  avoit  fait  le  don  de  Tefpri:  aux  gen?  q'"u- 
ne  condition  commune  ,  po«r  les  didommag^r  ,  difoit.il, 
flt'i  jiitres  azantagci  one  les  ^ruiidi  oiit  [nr  f,-.v.  Qjiii  qu'en 
difc  Mr,  Nicole,  fe  ne  cruis  pas  que  Dieu  ait  condamnc 

led 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.         141 

La  rupd'rioritd  d'efprit  depend  principaie- 
nient,  comme  je  le  prouverai  dans  le  dif- 
cours  luivant,  d'un  certain  concours  decir- 
conllances  ou  les  peiits  font  rarement  pla- 
ces,  mais  dans  lequel  il  eft  prefque  impofll- 
ble  que  les  grands  le  rencontrent.  On  doit 
done  juger  les  grands  avec  indulgence,  & 
fentir  que  ,  dans  une  grande  place  ,  uu 
homme  mediocre  eft  un  homme  tr^s-rare. 

Aufii  le  public ,  fur-tout  dans  les  temps 
de  calamites,  leur  prodigue-t-il  une  inii- 
nite  d'eloges.  Que  de  louanges  donnees  -X 
Varron  ,  pour  n'avoir  point  ddfefpere  da 
falut  de  la  rdpublique !  En  des  circonllan- 
ces  pareilles  h  celles  ou  le  trouvoient  a'ors 
les  Romains  ,  rhomme  d'un  vrai  merite  efl 
un  Dieu. 

Si  'Camille  eut  prevenu  les  maUieurs 
dont  il  arrcta  le  cours ;  fi  ce  heros ,  elu 
general  a  la  bataille  d'Allia,  eut  dcfait  h 
^ette  journee  les  Gaulois  qu'il  vainquit  au 
pied  du  Capitole^  Camille,  pareil  alors  k 
cent  autres  capitaines ,  n'eut  point  eu  le 
litre  de  lecond  fondateur  de  Rome.  Si , 
dans  des  temps  de  profpdritd  ,  Mr.  de  Vil- 
lars  eut  rencontre  en  Italic  la  journee  de 
Denain,  s'il  eut  gagne  cette  bataille  dans 
un  moment  ou  la  France  n'eut  point  ete 
ouverte  a  I'ennemi  ,  la  vic1:oire  eut  dte 
moins   importante  ,    la  reconnoiffance  du 

pu- 

les  grands  a  la  medlocrite.  Si  la  pluparc  d'entr'eux  font 
pen  e'claires,  c'eft  par  choix:  c'eft  parce  qu'ils  font  igno- 
r-;nts,  &  qu'ils  ne  concraftent  point  i'habitude  de  la  refle- 
xion. J'ajoucerai  meme  qu'il  n'eft  pas  de  I'inccret  des  pe- 
tlts  (|ue  les  grinds  iblenc  fans  lumieres. 


142         D  E    L'  E  S  P  R  1  T. 

public  inoins  vive,  6:  la  gloire  du  general 
moins  grande. 

La  conclulion  de  ce  que  fai  dit,  c'eil 
que  le  public  ne  juge  que  d'apr^s  ion  inte- 
ret:  perd-on  cet  inieret  de  vue?  nuUe  idte 
nette  de  la  probite ,  iii  de  Tclprit. 

Si  les  nations  enchaint^es  lous  un  pou- 
voir  defpotique  font  le  mepris  des  autres 
nations ;   fi  ,  dans  les  empires  du  Mogol 
&  de  ^la^oc,  on  voir  tres-peu  d'homnic-s 
illulb-os,  c'eft  que  refprit ,  comnie  je  I'ai 
dit  plus  haut,  n'(^tant  en  Ibi  ni  grand  ni 
petit,  il   emprunte  Tune  ou  I'autre  de  ces 
denominations  de  la  grandeur  ou  de  la  pe- 
titeffe  des  objets  qu'il  confidere.  Or ,  dans 
la  plupart  des  gouvernements  arbitraires, 
les  citoyens  ne  peuvent,  fans  dd-plaire  au 
defpote,  s'occuper  de  I'etude  du  Droit  de 
nature ,  du  Droit  public ,  de  la  Morale  & 
de  la  Politique,    lis  n'olent  remonter  ,  en 
ce  genre,  jufqiraux  premiers  principes  de 
ces    fciences  ,   ni    s'elever    a   de    grandes 
idees  ^  ils  ne  peuvent  done  meritcr  le  tiire 
de  grands  efprits.    jNIais,  fi  tons  les  juge- 
nients   du  public  font  foumis  k  la  loi  de 
fon   int^rct  ,   il  faut  ,   dira-t-on  ,    trouver 
dans  ce  meme  principe  de  Tinteret  gene- 
ral   la    caufe   de   toutes  les  contradictions 
qu'on    croit  ,    a  cet   egard  ,    appercevoir 
dans  les  idees  du  public.  Pour  cet  effct,  je 
pourfuis  le  parallele  commence  entre  le  ge- 
neral &.  I'auteur,  &  je  me  fais  cette  ques- 
tion :   li  Tart  militaire ,  de  tons  les  arts , 
eft  le  plus  utile  ,  pourquoi  tant  de  gene- 
raux ,  dont  la  gloire  eclipfoit ,  de  leur  vi- 

vant. 


D  I  S  C  0  U  R  S    11.  143 

vr.nt  ,  celle  de  tons  Ics  hommes  illuftres 
tn  d\uures  genres,  ont-ils  ete  ,  eux,  leur 
ni(^moire  Ck  ieurs  exploits,  enlevelis  dms 
]a  menie  tombe  ,  lorlque  la  gloire  des  au- 
teiirs  Ieurs  contemporains  conferve  enco- 
re Ion  premier  eclat  <^  La  reponfe  a  ceue 
qucdion,  c'ell  que,  fi  Ton  en  excepte  les 
cnpitaines  qui  reellement  ont  perfeclionne 
Tart  militaire  ,  &  qui,  te1s  que  les  Pyr- 
rhus,  les  Annibal,  les  Guihve ,  les  Con- 
de ,  les  Turcnne,  doivent  en  ce  genre  etre 
mis  au  rang  des  modeles  &  des  inventeurs; 
tous  les  generaux  moins  habiles  que  ceux- 
la,  cefiant,  a  leur  mort ,  d'etre  utiles  k 
leur  nation  ,  n'ont  plus  de  droit  h  fa  re- 
connoiirance  >,  ni  par  confequent  h  fon  es- 
time.  Au  contraire  ,  en  celfant  de  vivre, 
les  auteurs  n'ont  pas  cc[\'6  d'etre  utiles  au 
public  ;  ils  ont  laiile  entre  les  mains  les 
ouvrages  qui  leur  avoient  deja  meritd  fon 
eltime:  or,  comme  la  reconnuiffance  doit 
fubfiller  autant  que  le  bienfait,  leur  gloire 
ne  pent  s'eclipfer  qu'au  moment  que  Ieurs 
ouvrages  cefieront  d'etre  utiles  a  leur  patrie. 
Cell  done  uniquement  h  la  ditlerente  & 
inegale  utilite  dont  I'auteur  &  le  gen(iral 
paroiiknt  au  public  t'pres  leur  mort,  qu'on 
doit  attribuer  cette  fiicceflive  fupc-riorite  de 
gloire  qu'en  des  temps  dilTerents  ils  obtien- 
nent  tour  ^  tour  Tun  fur  Tautre. 

Voil^  par  quelle  railon  tant  de  rois,  dei- 
fies fur  le  trone,  ont  ete  oubli^s  irnm^- 
diatement  apr^s  leur  mort:  voili  pourquoi 
le  nom  des  dcrivains  illullres,  qui,  de  leur 
vivant ,  le  tiouve  ft  larement  a  cut^  de  ce- 

lui 


144  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

]ui  des  princes,  s'eft.  h  Ja  niort  de  ces 
dcrivains,  i\  iouvent  coiifondu  avec  ceux 
des  plus  grands  rois;  pourquoi  le  nom  de 
Confucius  fcfl  plus  connu  ,  plus  refpecle  en 
Europe  que  celui  d'aucundes  empereursde 
la  Chine  ^  &  pourquoi  Ton  cite  les  nonis 
d'Horace  &  de  Virgile  h  cot^  de  celui 
d'Augulte. 

Qu'on  applique  a  reloignement  des  lieux 
ce  que  je  dis  de  Teloignement  des  terns; 
qu'on  fe  demande  pourquoi  le  favant  illus- 
tre  efl  moins  eitiine  de  fa  nation  que  le  mi- 
nillre  hobile;  &  par  quelle  raifon  un  Ros* 
ny ,  plus  honore  chez  nous  qu'un  Delcar* 
tes  ,  ell  moins  confidere  de  Tetranger: 
c'efl:  ,  rt;pondrai-je  qu'un  grand  miniflre 
n'ell  guere  utile  qu'a  fon  pays;  &  qu'en 
perfedionnant  Tinftrument  propre  a  la  cul- 
ture des  arts  &  des  fciences,  en  habituant 
I'elprit  huniain  k  plus  d'ordre  &  de  julles- 
le,  Defcartes  s'efl:  rendu  plus  utile  a  Tuni- 
vers,  &  doit, par  confequent,  en  etre  plus 
refpecT:e. 

iVIais  dira-t-on,  fi,  dans  tons  leurs  juge- 
ments,  les  nations  ne  confultoient  jamais 
que  leur  interet,  pourquoi  le  laboureur  6c 
le  vigneron,  plus  utiles,  fans-doute,  que 
le  poete  &  le  geometre  ,  en  feroient-ils 
moins  eftimes? 

Cell  que  le  public  fent  confufement  que 
TefUme  eft  ,  entre  fes  mains  ,  un  trefor 
imaginaire  ,  qui  n'a  de  valeur  rcelle  qu'au- 
tant  qu'il  en  fait  une  dillribution  fage  & 
menag^e;  que,  par  confequent,  il  ne  doit 
point  attacher  d'ellime  k  des  travaux  dont 

tous 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.  145 

tous  les  hommes  font  capables.  L'eflime, 
alors,  devenue  trop  commune  ,  perdroit  , 
pour  ainfi  dire  ,  toute  ia  vercu^  e!le  ne  fe> 
conderoit  plus  les  gcnnes  d'efprit  &  de  pro- 
bit6  rtpandus  dans  toutes  les  ames;  &  ne 
prodniroit  plus  enlin  ces  hommes  illultrcs 
en  tous  \cs  genres,  qu'anime  ci  !a  pouii'uite 
de  la  gioire  la  difficulte  de  Tobrenir.  Le 
public  appercoit  done  qu'a  Tegard  de  T'a- 
griculture  ,  c'e'r  Tart  &  non  I'artille  quMl 
doit  honorer^  &  que,  s'il  a  jadis,  Ibus  les 
noms  de  C(:r^s  &  de  Bacchus  ,  deifi^  le 
premier  laboureur  &  le  premier  vigneron , 
cet  honneur,  fi  jullement  accorde  aux  in- 
venteurs  de  I'agricukure  ,  ne  doit  point  etre 
prodigue  a  des  manffiuvres. 

Dans  tout  pays  oii  le  payfan  n'ed  point 
furcharge  d'impots,  rclpoir  du  gain  atta- 
che k  celui  de  ia  recolte  Tuffit  pour  I'cnga- 
ger  a  !a  culture  des  terres  j  &  fen  conclus 
que  ,  dans  certains  cas  ,  comme  i'a  (\f]k 
fait  voir  le  celebre  Mr.  Dudos  Qb) ,  il  ell 
de  Fintdret  des  nations  de  proportionncr 
leur  eiiime  ,  non  leulement  a  ruiilite  d'un 
art ,  mais  a  fa  difficulte. 

Qui  doute  qu'un  recucil  de  faits  ,  tel  que 
celui  de  la  Btbliotheque  Orkntah^  ne  foic 
aulTi  inftruclif,  aufli  agreable,  &  par  con- 
fequent  audi  utile  qu'une  excellente  trage- 
die  ?  Pourquoi  done  le  public  a-t-il  plus 
d'efliime  pour  le  poete  tragique  que  pourle 
liivant  compiiateur  ?   Celt  qu'affure ,  par 

le 

(A)  Voyez  Ton  excellent  ouvrage  incuule  Conf'dcratioAs 
Jttr  les  riianrs  dc  (e  fic^U, 

2oms  I.  G 


146         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

le  grand  nombre  des  entreprifes  compart 
au  petit  noQibre  des  faeces,  de  la  difficuU 
te  du  genre  draraatique,  le  public  lent  que, 
pour  former  des  Corneiile  ,  des  Racine, 
des  Cr^billon  6c  des  Voltaire,  ii  doit  atta- 
cher  infiniment  plus  de  gloire  k  leurs  I'uc- 
ces ;  &  qu'au  contraire  il  fulTit  d'honorer 
les  fimples  compilateurs  du  plus  foible  gen- 
re d'ellinie,  pour  etre  abondamment  pour- 
vu  de  ces  ouvrages  dont  tons  les  hommes 
font  capables,  &  qui  ne  font  proprement 
que  I'ceuvre  du  terns  &  de  la  patience. 

Parmi  les  i'avants,  tous  ceux  qui,  tota- 
lement  privcs  des  lumieres  philofophiqucs, 
ne  font  que  raffembler  dans  des  recueils 
les  faits  epars  dans  les  ruines  de  raniiqui- 
t^,  font,  par  rapport  h  Fhomme  d'efprit, 
ce  que  les  tireurs  de  pierre  font  par  rap- 
port a  rarchitecle;  ce  font  eux  qui  four- 
iiiffent  les  mat6iaux  des  edifices^  fans  eux 
rarchitede  feroit  inutile.  Mais  pen  d'hom- 
iiies  peuvent  devenir  bons  architcc'tes , 
tous  font  propres  a  tirer  la  pierre ;,  ii  ell 
done  de  I'int^ret  du  public  d'accorder  aux 
premiers  une  paie  d'ellime  proportionn^e  ii 
la  difficult^  de  leur  art.  C'ell;  par  ce  me- 
iiie  motif,  &  paree  que  i'efprit  d'invention 
&  de  fyileme  ne  s'acquiert  ordinairement 
que  par  de  longues  &  penibles  medita- 
tions ,  qu'on  attache  plus  d'ellime  h  ce 
genre  d'efprit  qu'a  tout  autre  ^  &  qu'en« 
lin ,  dans  tous  les  genres  d'une  utilite  :\ 
peu  pr^s  pareille ,  le  public  proportionne 
ton  jours  fon  ellime  a  Tinegale  diilkuke  de 
ces  divers  genres. 

Je 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.  147 

Je  dis  d'une  utilite  i  pen  pr6s  pareille; 
parce  que,  s'il  ^toit  poHible  dimaginer 
line  forte  d'efpric  abfolument  inutile  ,  (luel- 
que  difiicile  qu'il  fut  d'y  exceller  ,  le  pu- 
blic n'accorderoic  aucune  elhme  a  un  pa- 
reil  talent;  il  traiteroit  celui  qui  rauroit 
acquis,  comme  Alexandre  traita  cet  honi- 
mequi,  devantlui,  dardoit,  dit-on ,  avec 
une  adreil'e  merveilleufe,  des  grains  de  mil* 
let  k  travers  le  trou  d'une  aiguille,  &  qui 
n'obtint  de  Tcquite  du  prince  qu'un  bois- 
leau  de  millet  pour  reconipenCe. 

La  contradiction,  qu'on  croit  quelque- 
fois  appercevoir  entre  Tinti^ret  &  Its  juge- 
ments  du  public,  n'ell  done  jamais  qu'ap- 
parente.  L'interSt  public,  comme  je  m'e- 
tois  propofe  de  le  prouver  ,  eil  done  le 
feul  dilbributeur  de  I'eilime  accordee  aux 
diilifrentes  Ibrces  d'elprit. 


T^^ 


G  a  CHA- 


143  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

C  II  A  P  I  T  R  E     XIII. 

De  la  probitd  p.ir  rapport  aiix  fieclcs  & 
aux  peiipks  divers. 

V  oh  jet  quon  ft  propofe  ,  dans  ce  chap'tire  ^ 
ci'Jl  dc  montrtr  qut  Jes  peiipJcs  divers  ti'ont, 
dans  tous  les  fiecles  &  dans  tons  les  pays , 
jamais  accordi  Is  nom  de  vcrlucufcs  quaux 
actions  ou  qui  etoient  ^  on  du  moms  qu''ih 
croyoient-  utiles  an  public.  Ctjl  pour  jet ter 
plus  de  jour  fur  cctte  metier e  ,  qu''on  dijlin- 
gue  ,  doMs  ce  mime  chapitre ,  deux  dijfireii^ 
tes  efpeces  de  vcrtus. 

,ANs  tons  les  fiecles  &  les  pays   di« 

vers,  la  probite  ne  pcut  etre  queTha- 

bitude  des  actions  utiles  a  fa  nation.  Quel- 
que  certaine  que  Ibit  cette  propolltion, 
pour  en  faire  fentir  plus  evidemment  la  ve- 
rite,  je  tacherai  de  donner  des  idccs  nettes 
6:  precifes  de  la  vertu. 

Pour  cet  effet,  j'espoferai  les  deux  fenti- 
ments  qui,  fur  ce  lujet,  ont  jufqu'a  pr^- 
fent  parrage  les  moralises. 

Les  uns  foutiennent  que  nous  avons  de 
la  vcrtu  unc  idee  abfolue  Ck  independanie 
des  liecles  &  d^s  gouverneraents  divers^ 
que  la  vertu  eft  toujours  une  &  toujours 
la  nienie.  Les  autres  foutiennent,  au  con- 
traire ,  que  chaque  nation  s'en  forme  une 
idee  difte rente. 

Les  premiers  apportent  ,  en  preuve  de 
le'>Trs  opinions,  les  reves  ingcnieux  ,  mais 
inlnielli^ibles,  du  Piatoniime.    La  vertu, 

fe- 


D  1  S  C  0  U  R  S    II.         149 

felon  eu\',  n'ell:  autre  choie  que  I'idee  me- 
nie  de  I'ordre ,  de  riiarmonie  &  d'un  beau 
edentiel.  Mais  ce  beau  ell  un  myllere  done 
ils  ne  peuvent  donner  d'idee  precile  :  aufli 
n'etablilient-ils  point  leur  ryitemellirlacon- 
noiirance  que  rhifloire  nous  dunne  ducoeur 
&  de  I'efprit  humain. 

Les  feconds,  &  parmi  eux  Montaigne, 
avec  des  armes  d'une  trenipe  plus  forte  que 
des  raifonnements,  c'elt-a-dire ,  avec  des 
faits,attaquent  I'opinion  des  prem-ers;  font 
voir  qu'une  action,  vertueuie  au  nord,  ell 
vicieufe  au  midi ;  &  en  concluent  que  I'i". 
dee  de  la  vertu  ell  purement  arbitraire. 

Telles  iont  les  opinions  de  ces  deux  es- 
peces  de  philofophes.  Ceux-1^,  pour  n'a- 
voir  pas  confulte  Thilloire ,  errent  en- 
core dans  le  dedale  d'une  m^taphylique  de 
mots  :  ceux-ci  ,  pour  n'avoir  point  ad'ez 
profonddment  examine  les  faits  que  This- 
toire  prefente  ,  ont  penle  que  le  caprice 
feul  decidoit  de  la  boin^  ou  de  J  a  niechan- 
cete  des  actions  humaines.  Ces  deux  ledtes 
de  philofophes  fe  Iont  egalcmenc  trom- 
pees^  mais  Tune  &  Tauire  auroient  echap- 
p6  a  I'erreur,  s'ils  avoient  conlidere,  d'un 
(til  attentif ,  fhilloire  du  monde,  Alors  ils 
auroient  fenti  que  les  fiecles  doivent  neces- 
fairement  amener,  dans  le  phylique  &  le 
moral,  des  revolutions  qui  changent  la  fa- 
ce des  empires;  que,  dans  les  grands  bou- 
ieverfements  ,  les  intdrets  d'un  peuple  e- 
prouvent  toujours  de  grands  changements; 
que  les  memes  adions  peuvent  lui  deve- 
uir  fucceflivemeiK  utiles  &  nuifibles  ,  & 
G  3,  par 


150  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

par  confc^qiient  prendre  tour  k  lour  lenoiii 
de  vertueufes  &  de  vicieules. 

Confequemment  it  cette  obfervation  ,  s'il 
eulTent  voulu  fe  former  de  la  ,vertu  une 
idee  purement  abliraite  &  independante  de 
k  pratique,  ils  auroient  reconnu  que,  par 
ce  mot  de  veriu  ,  Ton  ne  peut  eniendre 
que  le  deiir  du  bonheur  gdncral;  que,  par 
conlequent ,  le  bien  public  elt  Tobjet  de  ]a 
vertu  ,  &  que  les  adions  qu'elle  commande 
I'ont  les  moyens  dont  elle  Je  fcrt  pour  rem- 
plir  cet  objet^  qu'ainfi  I'id^e  de  la  vertu 
i)'e(l:  point  arbitraire;  que,  dans  Ici:  (iecles 
6:  les  pays  diveis,  tons  les  hommes,  du 
uioins  ccux  qui  vivcin  en  rocitt(^,  ont  dil 
s'en  former  )a  meme  id^c  ^  6i  qu'enfin,  fi 
jes  peiiplcs  Ic  la  reprdeiutnt  iuus  des  for- 
mes differerites,  c'efi:  qu'ils  prennent  pour 
la  vertu  meme  les  divers  moyens  dont  elle 
fe  Cert  pour  rei,  plir  Ion  objet. 

Cette  definition  de  la  vertu  en  donne,  je 
penfe,  uvie  idee  neue,fimple,  &  conforme 
a  rexpc'ritnce ;  conformite  cui  peut  feule 
conUater  la  verite  d'une  opinion. 

La  pyramide  de  Venus -Uranie  ,  dont 
la  cime  fe  perdoit  dans  les  cieux,  &  dont 
labafe  dtoit  appuyee  fur  la  terre,  eft  Tem- 
bleme  de  tout  fyllcjne  ,  qui  s'ecroule  h 
inefure  qu'on  I'tdifie,  s'il  ne  porte  fur  la 
bafe  inebranlable  des  faits  6c  de  rexpericn- 

ce, 

(-»)  I,e  vol  eft  pareillemenc  en  horneur  au  royaume  de 
CongOj-  mais  il  ne  do'it  point  i-tre  fair  a  i'iiilu  du  poflel- 
ft'ur  de  Id  chofe  voiee:  il  fauc  tout  ravir  de  force.  Cctre 
coutunie,  difoiir-i'is ,  entretient  le  courage  des  peuplcs  Chez 
les  Scyihii  ,  au  concraire ,  nul  crime  plus  griiiid  que  le  vol ; 

& 


D  I  S  C  O  U  Px  S    II.  151 

ec.  C'eft  audi  fur  des  fails  ,c'e{l-^-dire,rur 
la  folie  ik  la  bizarrerie  jafqu'^  pr^fent  inex- 
plicables  des  loix  &  des  ufages  divers,  que 
j  etablis  la  preuve  de  nion  opinion. 

Quelque  llupides  qu'on  Uippofe  les  peu- 
ples,  il  e(t  certain  qu'cclairt^s  par  leurs  in- 
t^rets  ils  n'ont  point  adopte  fans  motifs 
jes  coutumes  ridicules  qu'on  trouve  Sta- 
biles chez  quelques-unes  d'eux;  la  bizar- 
rerie  de  ces  coutumes  tient  done  a  la  di- 
verfitd  des  intdrcts  des  peuplcs  :  en  effet, 
s'ils  ont  toujours  confufcment  entendu, 
par  le  mot  de  vertu ,  le  defir  du  bonbeur 
public;,  s'ils  n'ont,  en  conieqiience ,  don- 
nS  le  nom  d'honnetes  qu'aux  actions  uti- 
les a  la  patrie^  &  fi  Tidee  d'utilite  a  tou- 
jours etd  fecrettement  adociee  b.  I'idde  de 
vertu  ;  on  pent  alfurer  que  les  coutumes 
les  pins  ridicules,  ck  meme  les  plus  cruel- 
les,  ont,  comme  je  vais  le  montrer  par 
quelques  exemples,  toujours  eu  pour  fon- 
dement  i'utilite  reelle  ou  apparente  du  bien 
public. 

Le  vol  etoit  permis  h.  Sparte  ,  Ton  n'y 
puniilbit  que  la  raal-adreffe  du  voleur  fur* 
pris  («) ;  quoi  de  plus  bizarre  que  cctte 
coutume?  Cependant,  li  Ton  fe  rappelle 
les  loix  de  Lycurgue  ,  &  le  raepris  qu'on 
avoit  pour  Tor  &  I'argent,  dans  une  repu- 
blique  ou  les  loix  ne  donnoient  cours  qu'^ 

line 

&  leur  maniere  de  vlvre  exigeoit  qu'on  le  punh  fivere- 
meiK :  leurs  troupeaux  erroienc  5a  &  la  dans  les  pLines  ; 
quelle  tacilire  a  derober.'  &  que)  de'fordre, -fi  Ton  eut  co- 
lere  de  parcils  vols  I  Au.Ti,  dit  Aritlore,  a-t-on,  chei  eux, 
ctabli  la  loi  pour  gardicnne  des  troupeaux, 

G  4 


152        D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

une  monnoie  d'un  fcr  lourd  ck  caffant,  on 
fentiiTi  que  le5  vols  de  poules  &  de  legu- 
ii]es  etoient  les  feuls  qu'on  y  piit  commet- 
tre.  Toiijours  faits  avec  adrelle ,  louvent 
nies  avec  ftrmet^  (^) ,  de  pareils  vols  en- 
tretenuient  les  Laceciemoniens  dans  Thabi- 
tude  du  courage  &  de  la  vigilance:  la  loi 
qui  permettoit  le  vol  pouvoit  done  etre 
tres-unle  a  ce  peupie  ,  qui  n'avoit  pas 
moins  ^  redouter  de  la  trahifon  des  llotes 
que  de  ranihicion  des  Perfes  ,  &  qui  ne 
pouvoit  oppoler  aux  attentats  des  uns, 
comme  aux  armdcs  innombrables  des  au- 
tres,  que  le  boulevard  de  ccs  deux  vertus. 
11  eft  done  certain  cine  le  vol,  nuiiible  a 
tout  peupie  riche,  mais  utile  ii  Sparte,  y 
devoit  £ire  Hon  ore. 
^  A  la  lin  de  I'hyver,  lorfque  ladifette  des 
vivres  coutraint  le  (auva^^e  il  quitter  la  ca- 
bane ,  &  que  la  faim  lui  commande  d'aller 
ilia  challe  faire  de  nouvellcs  proviiiuns, 
quelques-unes  des  nations  lauvages  s'as- 
femblent  avant  leur  depart  ,  font  monter 
leurs  fexagenaires  fur  des  chenes  ,  &  font 
fecouer  ces  chenes  par  des  brasnerveux, 
]a  pkipart  des  vieillards  tombent ,  &  font 
mallacres  dans  le  moment  menie  de  leur 
chute.  Ce  fait  eft  connu,  &  rien  ne  paroit 
d'abord  plus  abominable  que  ceite  coutu- 

me: 

(*)  Tout  le  monde  fair  le  trait  qu'on  raconte  d'un  jeu- 
ne  Lace'de'monicn ,  qui,  piu:6c  que  d'avouer  ion  larcin,  fe 
laifla  ,  fans  crier,  devorer  le  ventre  par  un  jeune  reiiard 
qu'il  avoit  vole'  &  cache  fous  la  robe. 

(c)  Au  royaume  de  Juld;'. ,  en  Afrique,  on  ne  donne  au- 
ctm  feccurs  aux  mahdes.;  ils  eueriflcnr  comnie  iis  peuvent; 
&,  lorf^u'iis  ion:  retablls,  iii  a'en  vivenc  pas  moins  cor. 

dia- 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.  153 

me:  cependant  quelle  furprifejlorsqirapres 
avoir  remonte  h  fon  origine ,  on  voit  que 
le  fauvage  regarde  la  chute  de  ces  nialheu- 
rcux  vieillards  comme  la  preuve  de  leur 
irnpuiflance  a  foutenir  les  fatigues  de  la 
cIialTc  !  Les  laifTera-t- 11  ,  dans  des  caba- 
nes  ou  des  forets ,  eu  proie  a  la  famine  ou 
aux  b§tes  feroces?Il  aime  mieux  leureoar- 
gner  la  duree  &  la  violence  des  dauleurs, 
&,  par  des  parricides  prompts  &  necellai- 
res,  arracher  leurs  peres  aux  horreurs  d'u- 
ne  mort  trop  cruelle  &  trop  lente.  Voil-i 
le  principe  d'une  coutume  li  execrable  ;  voi- 
la  comme  un  penple  vagabond, que laciias- 
fe  (5c  le  befoindevivres  retient  fix  mois  dans 
des  forets  immenres,fe  trouve ,  pour  ainli 
dire  ,  necedite  a  cette  barbarie  ^  &  com- 
ment, en  ce  pays,  le  parricide  eW  infpi- 
re  &  commis  par  le  meme  principe  d'hu- 
nianite  qui  nous  le  fait  regarder  avec  hor- 
reur  (c). 

Mais,  fans  avoir  recours  aux  nations 
fauvages,  qu'on  jette  les  yeux  fur  un  pays 
police  ,  tel  que  la  Chine  ;  qu'on  fe  de- 
mande  pourquoi  Ton  y  donne  aux  percs 
le  droit  de  vie  &  de  mort  fur  leurs  enfants ; 
CS:  Ton  verra  que  les  terres  de  cet  empire, 
quelqiie  etendues  qu'tUes  foient  ,  n'ont 
pu  quelquefois  fubvenir  qu'avec  peine  gux 

be- 

di.iletnentavec  ceux  qui  les  one  ainfi  abandonn^s. 

Les  ha.bitants  da  Congo  v.ier.z  les  maladcs  ru'ils  imagi- 
nent  ne  pouvoir  en  reveniri  c'eft,  difenc-ils,  pour  leur  e- 
parxner  ks  Jouleurs  de  ragonie. 

Dans  i'ifle  Formofe  ,  lorf^-.i'un  hoinme  eft  dangercufi- 
jn.-nt  malaJe,  on  lui  paffe  un  noead  cou'unt  au  col,  6s  on 
rc'a'angle  pour  i'arricicr  a  ia  doulsur, 

(^5 


154  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

btlbins  de    fcs    nombrenx   habitans  :    or, 
comme  la  trop  grande  difproportion  entre 
]a  multiplicit<^  des  homines  (5i  la  feconditc  . 
des    terres    occafionneroit    n  ^  cell  aire  men  t 
des  guerres  funeftes  k  cet   empire  &  peut- 
^tre  meme  k  Tiinivers  ,  on  con^oit  que, 
dans  un  inltant  de  diiette ,  &  pour  preve- 
nir  une  inlinite  de  meurtres  &  de  malheurs 
inutiles,la  Nation  Chinoife  ,huniaine  dans 
fes  intentions,  mais  barbare  dans  le  choix 
des  moyens,  a  ,  par  le  Icntiment  d'une  hu- 
nianite  pcu  eclairee  ,pu  rcgarder  cescruau- 
tes  comme  ndcellaires  au  repos  da  monde. 
5' J'  facrifie  ,  s'eft  -  elle  dit ,  quclques  vi&'uncs 
■inforiuntes  ,    cuxqiiellcs   Tenfance  &  Hgno- 
rajice  cHrohent  la  connoijj'ancc  &  les  horreurs 
de  la  iiiort ,  en  quni  confiftc  peut-ctre  ct  qu  el- 
le, a  de  plus  redoiitalk  (jf). 

C'tft  Tans  doute  au  defir  de  s'oppofer  a 
la  trop  grande  multiplicaiion  des  hommes, 
&par  confcquent  a  la  meme  oiigine,  qu'on 
doit  attribuer  la  veneration  ridicule  que 
certains  peuples  d'Afrique  confervent  en- 
core aujourd'hui  pour  des  folitaires  qui 
s'lnterdifcnt  avec  les  femmes  le  commerce 
qu'ils  ie  permetttnt  avec  its  brutes. 

Ce 

(a)  La  maniere  da  fe  defaire  Az%  filies  djns  les  pays  C3- 
tholiques,  eft  de  les  foicer  a  prendre  le  voile:  plufieurs  paf- 
fent  ainfi  ur.e  vie  malheureufe ,  en  proie  au  delelpoir.  Peuc- 
^rre  notre  couiume,  a  cec  egardi  eft-elle  plus  barbare  que 
cellc  des  Chinois? 

(f)  Zwingle,  CD  e'crivant  aux  Cantons  SuifTes,  leur  rap- 
pclle  I'edit  fait  par  lejrs  ancctres,  qui  er.jr.ignoit  a  i-haijue 
prctre  d'avoir  fa  concubine,  de  ptt^r  qu'il  n'atttnuta  !a 
pudiclte  de  Gn  prochain.  Ft.t,  PaJv,  Hiffire  Au  Ctud'.e  dc 
Tr:n:e,  U'jri  /• 

II 


D  I  S  C  0  U  R  s    IL      *i55 

Ce  fut  pareillement  le  motif  de  I'interet 
public,  &  le  delir  de  protcger  la  pudique 
beaut^  centre  les  attentas  de  rincontinen- 
ce,  qui  jadis  engage?,  les  SuilFes  h.  publier 
un  edit,  par  lequel  il  c'toit  non  feuleinem 
perniis  ,iTiais  mcme  ordonnd  ^  chaque  pre- 
tre  de  le  pourvoir  d'une  concubine  (^). 

Sur  les  c5tes  de  Coroniandel  ,  ou  les 
femmes  s'aPi'ranchiflbient  par  le  poilon  du 
joug  importun  de  riiymen,  ce  fut  enfin  ie 
nieme  motif  qui,  par  un  remede  aulli  o- 
dieux  que  le  mal,  engagea  le  legiflateur  a 
pourvoir  hh  furete  des  maris,  en  for(;ant 
ks  femmes  de  bruler  fur  le  tombeau  de 
leur  epoux  (f). 

D'accord  avec  mes  raifonnements ,  tous 
]es  faits  que  ]e  viens  de  citer  concourent 
a  prouver  que  les  coutumes ,  meme  les 
plus  cruelles  &  les  plus  folles,  ont  tou- 
jours  pris  leur  fource  dans  Futility  rdelle, 
ou  du  moins  apparente,  du  public. 
'  Mais,  dira-t-on ,  ces  coutumes  n'en  font 
pas  moins  odieufes  ou  ridicules:  oui,parce 
que  ces  coutumes,  confacrees  par  leur  an- 
tiquite  ou  par  la  fuperftition,  ont,  par  !a 
negligence   ou  la  foibleffe  des  gouverne- 

ments, 

II  efl  dit,  ail  dix  feptieme  canon  du  concile  de  Tolede  : 
t^tte  celn'i  ^ui  fe  conteme  d'v.ne  fenle  fcmme  a  tltre  d'epenfe 
tn  de  concnhlne  ,  a  [on  chnix ,  ne  fera  p4s  rejett'  de  !a  corn' 
innnlon.  C'etolt  apparemmen:  pour  mectre  la  femrne  ma- 
riee  a  I'abri  de  touce  infulte  ,  qu'alors  I'^iglifc  toicrolt  les 
concubines. 

(f)  Les  femmes  de  MezuraJo  font  bruises  avec  leurs  e- 
poux.  Elles  demindi.'nt  dies-  memes  I'honneur  Uu  biirher  : 
mais  el'.es  font  en  mcme  tems  tout  ce  ^u'ciles  peuyeac  pour 
s'cwhapper. 

G  6 


156         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

ments,  fiibfifle  long-temps  apres  que  les 
caules  deleur  etabliiiement  avoient  dilpani. 

Lorsque  la  France  n'etoit ,  pour  ainfi 
dire  ,  qu'une  vafte  foret ,  qui  doute  que 
CcS  donations  de  terres  en  friche,  faites 
aux  crdres  religieux  ,  ne  duflent  alors  etre 
penniless  &  que  la  prorogation  d'une  pa- 
reille  permifTion  ne  fut  maintenant  aulli  ab- 
furde  &  aulfi  nuifible  a  Tetat  qu'elle  pou- 
voit  etre  fage  (5c  utile  ,  lorsque  la  France 
ctoit  encore  inculte'?  Toutes  les  coutumes 
qui  ne  procurent  que  des  avantages  palTa- 
gers,  font  commc  des  ^chaffauds  qu'il  faut 
abaitre  quand  les  palais  font  cleves. 

Rien  de  plus  fage  au  fondateur  de  Fem- 
pire  des  Incas,  que  de  s'annoncer  d'abord 
aux  Pc^ruviens  comme  le  fils  du  Soleil,  cic 
de  leur  perfuadcr  qu'il  leur  apportoit  les 
.loix  que  lui  avoit  dictees  le  dieu  Ton  pere. 
Ce  mcnfonge  iniprimoit  aux  fauvages  plus 
de  refpcct  pour  fa  legillation;  ce  menfon- 
ge  etoit  done  trop  utile  a  cct  etat  nais* 
fant ,  pour  ne  devoir  point  ^tre  regarde 
comnie  vertucux  :  mais,  apres  avoir  affis 
les  fondemems  d'une  bonne  Icgillation , 
apr^s  s'etre  affure  ,  par  la  forme  meme  du 
gouvernement ,  de  Fexactitude  avec  laquel- 
ie  les  loix  ieroient  loujours  obfervees ,  il 
falloit  que ,  moins  orgueilleux  ou  plus  ^- 
clairc^,  ce  legiflateur  previt  les  revolutions 
qui  pourroient  arriver  dans  les  ma?urs  6c 
les  interets  de  fes  peuples,  &  les  change- 
mcnts  qu'en  confequence  il  laudroit  fa1re 

dans 

(f)  Je  crois  qu'il  n'eft  pas  n^cefialre  d'avertir  que  je  ne 

f  ariS  ici  cue  ue  ii.  pnhin  ^o'ltii^jte ,  &  noi)  de  ii  ^ratlte  re- 

iig'.eu- 


D  I  S  C  0  U  R  S    IT.  157 

dans  fes  loix;,  qu'il  dcclarat  a  ces  memes 
ptupk-s,  par  lui  ou  par  fes  fucceiTeurs,  le 
menfonge  utile  6:  neceflaire  dont  il  s'etoit 
itrvi   pour  les   rendre  hcureux;  que,  par 
cet  aveu,  il  otat  a  fes  loix  le  caractere  de 
divinite  qui,  les  rendant  faeries  &  invior 
lables ,  devoit  s'oppofer  a  toute  reforme, 
&  qui  peut-elre  eiit  un    jour  rendu  ces 
memes  loix  nuilibles  k  I'etat,   fi  ,  par  le 
dtbarquement  des  Europeens,  cet  empire 
n'eiit  tU  detruit  prelqu'auffi-tot  que  forme. 
L'interet  des  etats  ell  ,  comme  toutes 
les  chofes  humaines,  fujet  a  mille  revolu- 
tions.   Les  memes  loix  &  les  memes  cou- 
tumes  deviennent  fucceffivement  utiles  & 
nuilibles  au  meme  peuple  ^  d'ou  je  conclus 
que  ces  loix  doivent  etre  tour  k  tour  a- 
doptees  &  rejettees,  &  que  les  memes  ac- 
tions   doivent    fuccefiivement    porter    les 
noms  de  vertueufes  ou  de  vicieules;  pro- 
pofition  qu'on  ne  peut  nier  fans  convenir 
qu'il  eft  des  aclions  h.  la  fois  vertueufes  ^ 
nuifibles  a  I'etat,  fans  fapper,   par  confe- 
quent,  les  fondements  de  toute  legiilation 
&  de  toute  fociete. 

La  conclufion  gdnerale  de  tout  ce  que 
je  viens  de  dire,  c'eil  que  la  vertu  n'eft 
que  le  defir  du  bonheur  des  hommes;  & 
qu'ainfi  la  probit(^,  que  je  regarde  comme 
la  veriu  mife  en  action,  n'effc,  chez  tous 
peuples  &  dans  tous  les  gouvernements 
divers ,  que  I'habitude  des  actions  utiles  'X 
fa  nation  (^).  Quel- 

I'lgienfe  qui  fft  propofe  d'aiitres  fins,  fe  prcfcrit  d'autres  de- 
voirs 6c  tend  a  its  objits  pli-j  f^blimes. 

G7 


150         D  E    L'  E  S  P  R  I  T; 

Quelque  ^vidente  que  foit  cette  conclu- 
fion  ,  comme  il  n'elt  point  de  nation  qui 
ne  connoiile  &  ne  confonde  enfemble  deux 
dift'erentes  efpeces  de  vertu  ,  i'une  que 
j'appellerai  vertu  dc  prejugi^  &  I'autre  vrai& 
vcriu;  je  crois,  pour  ne  lailfer  rien  h  de- 
iirer  fur  ce  Tujet ,  devoir  examiner  la  natu- 
re de  ces  differentes  fortes  de  vertu. 


C  H  A  P  I  T  B.  E    XIV. 

Des  vertus  de  prejug^  ,&  des  vraies  vertus.' 

0/7  entend^  par  vertus  de  pr^juge  ,  celks 
dont  Vexadte  ohfervation  ne  contrihiie  en  rien 
(iu  bonheur  public ;  (5?,  par  vraies  vertus, 
celles  dont  la  pratique  affure  la  felicite  des 
peuples.  Confequeviment  a  ces  deux  differen- 
tes e/peces  de  vertus ,  on  diftingue  ,  dans  ce. 
vicme  chapitre ,  deux  differentes  efpeces  ds, 
corruption  de  moeurs;,  Fune  religieufe, 
^  Vautn  politique  :  connoiffance  propre  a 
rcpandre  de  nouvtlks  lumieres  fur  la  fcien- 
cc  de  la  morale. 


J 


K  donne  le  nom  de  vertus  de  preiugi  \ 
toutes  celles  dont  robfervation  exacte 

ne 


{a)  Les  brimines  one  le  privilege  exdufif  Je  demander 
I'auinone:  ils  exhortenc  a  la  donner  ,  &  iie  la  donsent  pas. 

(i)  Ponr^t!o:  ,  difenc  ces  bramines ,  devcnns  hommes ,  .m- 
rio/is-»o!ts  hoiite  d'alUr  ntids  ,  ftiif^jue  nous  fommes  fortis 
nnds  ^  f.viii  honf,   dtt  venfe  dc  rietre  "icre? 

Les  Cara:bcs  n'ont  pas  moins  de  honte  d'un  vercm?nt 
que  nous  en  aurions  de  li  nudite.  Si  la  p'.upart  des  fauva- 
^es  couvrenc  cfrtaines  parties  de  leur  corps,  ce  n'eft  point 
en  eux  Tefic:  a'une  puJeur  aicurcll;)  mais  de  i»  litlicacef- 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.        159 

ne  contribue  en  rien  au  bonheur  public^ 
telles  font  les  auiterites  de  ces  fakirs  inlen- 
fes  dont  Flnde  ell  peuplee;  vertus  qui, 
I'oLivent  indillerentes  6:  ineme  nuiiibles  a 
Fctnc,  font  le  fupplice  de  ceux  qui  s'y 
voiient.  Ces  faulles  vertus  font,  dans  la 
piiipart  des  nations, plus  honorecs  que  les 
vraies  vertus ,  &  ceux  qui  les  pratiquent 
en  plus  grande  veneration  que  les  bons 
citoyens. 

Perfonne  de  plus  honore  dans  I'lndous- 
tan  que  les  bramines  («) :  Ton  y  adore  juf- 
qu'a  leurs  nudites  (^)  jl'on  y  refpecte  aufii 
leurs  penitences  ,  &  ces  penitences  font 
rdellement  affreufes  (t)  :  les  uns  rellent 
toute  leur  vie  attaches  b.  un  arbre,  les  au- 
tres  [(i  balancent  fur  les  flanimes,  ceux-ci 
portent  des  chaines  d'un  poids  enorme , 
ceux-1^  ne  fe  nourrillent  que  de  liqui- 
des,  quelques-uns  fe  ferment  la  boucbe 
d'un  cadenat  ,  &  quelques  autres  s'atta- 
chent  une  clochette  nu  prepuce, il  eft  d'une 
femme  de  bien  d'aller  en  devotion  bailer 
cette  clochette,  &  c'efi:  un  honneur  aux 
peres  de  prollituer  leurs  filles  a  des  fakirs. 

Entre  les  actions  ou  les  coutumes  aux- 
quelles  la  fuperllion  attache  le  nom  de  fa- 

crees , 

fe,  de  la  fenribilkc-  de  certaines  parties,  &  de  .la  crainte  de 
fe  blefler  en  traverfanc  les  bois  &  les  hallierj. 

(c)  II  eft,  au  royaume  de  iVgii,  des  anachoretes  nom- 
mes  faiitons  ;  Us  ne  demandent  jamais  rien  ,  dulTent  -  ils 
mourir  de  faim.  On  pr^vlenc  a-la-ve'ritc  tous  leurs  defirs.' 
Quiconque  fe  confefle  a  eux  ne  peuc  erre  puni,  quelque  cri- 
me qu'il  ait  commis.  Ces  fantons  logent,  a  la  campagr.e, 
d»ns  des  troncs  d'arbres ."  apres  l.ur  more  on  les  honore 
eomme  des  dieux. 


ifo         D  E    L'  E  S  P  R  I  T; 

crdes,  une  des  plus  plaifantes,  fans  coii- 
tredit ,  elt  celle  des  juibus,  pretreffes  de 
rifle  Formofe.  ,,  Pour  officier  dignement, 
,,  &  nieriter  Ja  vdneration  des  peuples , 
5,  elles  doivent,  apres  des  fermons ,  des 
5,  contorlions  &  des  hurleraents ,  s'ecrier 
5,  qu'elles  voient  leurs  dieux^ce  cii  jette, 
,,  e.lles  fe  roulent  par  terre,  montent  fur 
5,  le  toit  des  pagodes,decouvrent  leur  nu- 
,,  dite,  fe  claquent  les  feflfes,  iachent  leur 
5,  urine,  defcendent  nues ,  6:  fe  lavent  en 
5,  prefence  de  I'aflemblee  (<^". 

Trop  heureux  encore  les  peuples  chez 
qui,  dumoins,  les  vertus  de  prejuge  ne 
font  que  ridicules;  fouvent  elles  font  bar- 
bares  Qe).  Dans  la  capitale  du  Cochin  , 
Ton  eleve  des  crocodiles  ;  &  quiconque 
s'expofe  k  la  fureur  de  ces  animaux,  6: 
s'en  fait  devorer  ,  ell:  cornpte  parmi  les  elus. 
Au  royaunie  de  INlartemban ,  c'elt  un  acte 
devertu,  le  jourqu'on  promene  I'idole  ,  de 
fe  precipiter  fous  les  roues  du  chariot,  ou 
de  fe  couper  la  gorge  a  ion  paffage ;  qui 

fe 

(^)  Voyii^es  de  la  Ccmidfn'e  iJfs  TnJes  HoUandn'fcs. 

(i-)  Les  femmes  de  Madagafcar  croient  aux   beiires,  aux 

.jours  h?ureux  ou  maiheureux.     Celt  un  devoir  de  religioas 

lorfcju'elles    accouchent   dans  les   heures  ou    jours   rraiheu- 

rtux,  d'expofer  leurs  enfancs  aux  betes,  de  les  enterrer  ou 

de  les  e'couffer. 

Dans  un  des  temples  de  "empire  du  Pe'gii ,  on  eleve  des 
vierges.  Tous  les  ans,  a  la  fete  de  I'idole,  on  ficriiie  une 
de  cts  inforcunees.  Le  prerre  ,  en  habirs  facerdotaux  ,  la 
depouille ,  Tecrangle,  arraclie  fon  occur  So  le  jette  au  ne?. 
de  I'idole.  Le  facrifice  fiic,  ies  prttres  dinenc,  prenneiic 
cti  habits  d'une  forme  horrible,  &:  dJiifenr  devant  !e  pea- 
pie.  Dans  I?s  autres  temples  du  meme  pays,  on  ne  Tacri- 
ne que  des  hommes.  On  achere,  pour  cec  eSct,  un  e'fcia- 
ve  beau  Sc  bien  fait.    Cc:  efclave,  vccu  d'une  robe  biaa- 

C-e, 


D  I  S  C  0  U  R  S    IT.         i^i 

fe  voue  a  cette  mort  ell  repute  faint ,  6:  foa 
iiom  eft,  k  cet  ell'et ,  infcrit  dans  un  livre. 

Or,  s'il  ell  des  vertus,  il  eft  aufTi  des 
crimes  de  prejuge.  C'en  ellun  pour  un  bra- 
mine  d'epoufer  une  vierge.  Dans  Fifle  For- 
niofe,  fi,  pendant  les  trois  mois  qu'il  til 
ordonnd  d'aller  nud,  un  homme  ell  cou- 
vert  du  plus  petit  morceau  de  toile  ,  il 
porte  ,  dit-on  ,  une  parure  indigne  d'un 
homme.  Dans  cette  meme  iile ,  c'eft  un 
crime  aux  femmes  enceintes  d'accoucher 
avant  I'age  de  trente-cinq  ans :  Ibnt-elles 
grolles?  elles  s'etendent  aux  pieds  de  la  pre- 
treiTe  ,  qui,  en  execution  de  la  loi  ,les  y  fou- 
le  juiqu'^  ce  qu'clles  foient  avortees. 

Au  Pegu,  lorfque  fes  preires  ou  msgi- 
clcns  ont  predit  la  convaldcence  oulamort 
d'un  malade  C/)-.c'e(l  un  crime  au  malade 
condanind  d'en  revenir.'  Dans  la  convales- 
cence,  chacun  le  fuit  &  Tin  urie.  S'li  tut 
ete  bon,  diient  les  pretres  ,-Dieu  I'tut  regu 
en  fa  compagnie. 

11  n'eft  5  peut-etre  ,  point  de  pays  o^ 

Ton 

che,  lave  pendant  trois  matinees,  eft  enfiiite  montre'  au 
peuple.  Le  q-iarantieme  jour  les  pretres  lui  ouvrent  le  ven- 
tre, arracher.t  Ton  cceur,  barbouillent  I'iclole  de.  fon  fang, 
&c  mangent  fa  chair,  comme  facre.?.  Le  fT,:g  umoccnt ,  di- 
fent  les  pretres  ,  doit  cottier  en  e^flntion  des  puhcs  de  la 
nation  ■  d'ttilletirs ,  it  faitt  hicn  tjtte  ^nel^ti'un  aitle  frh  dtt 
{■'cind  DicH  le  ialre  reffottvcn'r  de  fon  pftiflr.  II  eft  bon 
de  remarquer  que  les  pretres  ne  fe  chargenc  jamais  de  U 
commilHon. 

{/)  Lorfqu'un  Giague  eft  more,  on  lui  deinande  pour- 
quoi  il  a  quitte'  la  vie  ?  Un  pretre  ,  contrefaifant  la  vojx 
(lu  mort,  repord  qu'il  n'a  pas  allei  fait  de  facrifices  a  fes 
ancerres.  Ces  facrifices  font  une  partie  confidtriibie  da 
levenu  des  pretres. 


l62  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

Ton  n'ait  pour  que1ques-uns  de  ces  crimes 
de  prejuge,  plus  d'horreur  que  pour  les 
forl'aits  les  plus  atroces  &  les  plus  nuilibles- 
a  la  Ibciete. 

Chez  les  Gi2gues,peuple  anthropophage 
qui  devore  les  ennemis  vaincus,  on  peut, 
fans  crime ,  dit  le  P.  Cavazi  ,  piler  fes 
propres  enfants  dans  un  mortier ,  avec  des 
racines,  de  Thuile  &  desfeuilles,  les  faire 
■bouillir,  en  compofer  une  pate  dont  on  ie 
frotce  pour  fe  rendre  invulnerable^  mais  ce 
feroit  un  facriiege  abominable  que  de  nepas 
mallacrer,  au  mois  de  Mars,  a  coups  de 
beche ,  un  jeune  homme  6:  une  jeune 
femme  devant  la  reine  du  pays.  Lorlque 
]es  grains  Ibnt  murs,  la  reine,  entource 
de  fes  conrtifans,  fort  de  Ton  palais ,  egor- 
ge  ceux  qui  fe  trouvent  fur  fon  paflage,  & 
]es  donne  a  manger  a  la  fuite:  ces  lacrili' 
ces,  dit-elle,  font  neceflaires  pour  appai- 
fer  les  manes  de  fes  ancetres,  cpii  voient, 
■avec  regret ,  des  gens  du  commun  'ouir 
d'une  vie  dont  ils  font  prives:cette  foible 
confolation  pent  feule  les  engager  h.  benir 
ja  rccolte. 

Au  royaume  de  Congo,  d'Angole  6c  de 
!Matamba,  le  mari  pent ,  fans  honte  ,  ven- 

dre 

(f)  Au  royaume  de  Lao,  les  Talapo'ms,  pretres  du  pays, 
ne  peuvenc  etre  juges  que  par  le  roi  !ui-meme.  Ils  fe  con- 
feflen:  tnus  les  mois:  fidelles  a  cette  obferv.ince ,  ils  peu- 
venc d'ailleurs  commetcre  impunement  rr.iile  ?.bominatloi;s, 
lis  aveuglent  teliement  les  princes,  qu'un  Talapniii,  con- 
vaincu  de  faufie  monnoie,  tut  renvoye  abfous  par  k  roi.  Let 
patlUrs,  difoit-il,  anrolent  dk  lid  f„!re' de  phis  rr,7n^ls  pe- 
^frtit^.  Les  plus  confide'rables  du  pays  tiennen:  a  grand  hon- 
asur  de  rendre  aux  Talapoins  les  fervices  les  plus  bas.   Au- 

cua 


D  I  S  C  O  U  R  S     II.        163 

dre  fa  femme  ^  le  pere,  fon  fils  ^  le  fils^, 
ion  pere  :  dans  ce  pays  ,  on  iie  connoit 
qu'uii  feiil  crime  (^),  c'ell:  de  refufer  les 
premices  de  fa  recolte  au  Chitombe  ,  grand- 
pretre  de  la  nation.  Ces  peuples,  dit  le 
pere  Labat,  ii  depourvus  de  toiites  vraies 
vcrtus  ,  lont  tres-fcrupuleux  obfervateurs 
de  cet  ufage.  On  jiige  bien  qu'uniquenient 
occupy  de  I'augmentation  de  fes  revenus, 
c'efl  tout  ce  que  leur  recommande  le  Chi- 
tombe :  il  ne  defire  point  que  fes  negres 
foient  plus  eclaires  ;  il  craindroit  nieme 
que  des  idees  trop  faines  de  la  vertu  ne 
diminualTent  &  la  luperllition  die  le  tiibut 
qu'elle  lui  pale. 

Ce  que  j'ai  dit  des  crimes  &  des  vertus 
de  pr^juge  luffit  pour  faire  fentir  la  diif^- 
rence  de  ces  vertus  aux  vraies  vertus  i  c'ell- 
a-dire ,  k  celles  qui  ,  fans  cede ,  ajoutent 
a  la  felicitepublique,  &  fans  lefquelles  ks 
focietes  ne  peuvent  lubfifter. 

Conlequeiiiment  a  ces  deux  differentes 
efpeccs  de  vertus, je  dillinguerai  dcux  dif- 
ferentes efpeces  de  corruption  de  mceurs: 
Tune  que  j'appellerai  corruption  rtligictife , 
&  Fautre,  corruption  politique  (Ji).  Mais, 
avant  d'entrer  dans  ctt  examen  ,  je  decla- 
re 

cun  d'eux  ne  fe  vetirolt  d'un  habit  4111  n'eut  pes  ete  quel* 
que  tems  porr^  pir  un  Talapoin. 

(')  Cette  diflinftion  m'efl;  ne'cefl'aire,  i.  parceque  Je con- 
fidere  la  probice  philolophiquemenc ,  &  indcpendamment  des 
rapports  que  la  rtiigion  a  avec  la  foci^te ;  ce  que  je  prie  le 
Ie£t,ur  de  re  pas  perdre  de  vue  dans  tout  le  cours  de  ce: 
ouvrage.  2.  Pcur  e'viter  la  confufion  pcrpecuelle  qui  fe  trou- 
ve  chcz.  les  nations  idolarres,  entre  les  principes  de  la  reii- 
£iou  &  ceux  de  ia  politique  6c  de  la  morile. 


i64         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

re  que  c'ed:  en  quality  de  philofoplie  & 
non  de  theologien  que  fecris;  &:  qu'ainfi 
je  ne  pretends,  dans  ce  chapitre  &  les  iuU 
vants,  traiter  que  des  vertus  puremcntlui- 
niaines.  Get  avertiirement:  donne  ,  j'entre 
en  matiere;  &  je  dis  qu'en  fait  de  moeurs, 
on  donne  le  noni  de  corruption  religieu- 
fe  a  toute  efpece  de  libertinage,  &  prin- 
cipalement  a  celui  dcs  hommes  avec  les 
feinmes.  Cette  efpece  de  corruption  ,  dont 
je  ne  fuis  point  Tapologifte ,  &  qui  ell  fans- 
doute  criminelle,  puifqu'elle  oftenfc  Dieu, 
n'eft  cependant  point  incompatible  avec  le 
bonheur  d'une  nation.  Differents  peuples 
ont  cru  &  croient  encore  que  cette  eipe« 
ce  de  corruption  n'ell  pas  criminelle^  elle 
reft  (ans-doure  en  France,  puifqu'elle  bles- 
fe  les  loix  du  pays  ;  raais  elle  le  feroit 
moins,  ii  les  femnies  etoient  communes, 
&  les  enfants  declart^s  enfants  de  I'etat, 
ce  crime  alors  n'auroit  politiquement  plus 
rien  de  dangereux.  En  effct ,  qu'on  par- 
coure  la  terre,  on  la  voit  peuplee  de  na- 
tions differentes  chez  lefqueiles  ceque  nous 
appellons  le  libertinage  ,  non  Veulemenc 
n'eilpas  regard^  comme  une  corruption  de 
niceurs,  maisle  trouve  autorife  par  les  loix, 
6c  meme  confacre  par  la  religion. 

Sans  compter  ,  en  Orient  ,  les  ferrails 
qui  font  fous  la  proteclioa  des  loix ;   au 

Ton- 

(•)  Chez,  les  Giagu?s,  lorfqu'on  apper(;oit,  dans  une  fille, 
les  marques  de  la  fe'condhe  ,  on  faic  une  fete  i  lorfque  ces 
niirqtics  difparoilTent  ,  on  fait  mcurir  ces  femmes  ,  comme 
hidignes  d'ur.e  vie  qu'elles  ne  peuvenc  piu?  procurer. 

{!■')  Ur  bomme  d'efpiit  difoic,  a  ce  fujec,  qu'iltaut,  fans 

war- 


D  I  S  C  0  U  R  S     II.         16^ 

Tonqnin  ,  oii  Ton  honore  la  fecondite ,  la 
peine  irapor^e  ,  par  la  loi  ,  aux  femmes 
lleriles  ,  c'ell  de  chercher  &  de  preCeiuer 
k  leurs  cpoux  des  iiiles  qui  leiir  Ibient  a* 
greables.  En  confeqiience  dc  cette  legilla- 
tion  ,  les  Tonquinois  truuvent  les  Euio- 
peens  ridicules  de  n'avoir  qu'iine  fenime; 
ils  ne  concoivcnt  pas  comment ,  parmi  nous, 
des  hommes  raiibnnables  croient  honorer 
Dieu  par  le  voea  de  chaflete  ;  i's  foutien- 
nent  que  ,  loriqu'on  le  pent  ,  il  ell  aufli 
criminel  de  ne  pas  donner  la  vie'^  qui  ne  I'a 
pas,  que  de  I'oter  a  ceux  quirontdej?.  (/). 
Celt  pareillement  fous  la  fauvegarde  des 
iois  ,  que  les  Siamoifes  ,  la  gorge  &  les 
cuifles  h.  moitie  ddcouvertes  ,  portees  dans 
les  rues  fur  des  palanquins ,  s'3^  prefentent 
dans  des  attitudes  tres-lafcives.  Cette  loi  fat 
etablie  par  une  de  leurs  reines  nomme  Ti- 
rada  ,  qui ,  pour  degouter  les  hommes  d'un 
amour  plus  deshonnete  ,  crut  devoir  em- 
ployer toute  la  puiflance  de  la  beaut^.  Cc 
projet  ,  difent  les  Siamoifes  ,  lui  rc^uilit. 
Cette  loi ,  ajoutent-elles ,  eft  d'ailleurs  ailez 
fage  :  il  eft  agreable  aux  hommes  d'avoir 
des  defirs  ,  aux  femmes  de  les  exciter, 
C'eft  le  bonheur  des  deux  fexes  ,  le  feul 
bien  que  le  ciel  mele  aux  maux  dont  il 
nous  afflige  :  &  quelle  ame  allez  barbare 
voudroit  encore  nous  le  ravir  C>^')! 

Au 

contredit  ,  de'ffndre  aux  hommes  tout  plaifir  contraire  au 
bi^n  general  ;  mais  qu'avant  cette  ccfenfe  ,  il  fnlloit  ,  par 
mille  efforrs  d'efpriti  richer  de  concUiLT  ce  plaifir  avec  le 
bonheur  public,  „  Les  hommes,  ajoutoit-il,  font  li  mal- 
„  heureux  ,  qu'un  plaiiir  de  plus  vauc  bien  Ja  peine  qu'on 


i66        D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

Au  royaume  de  Batimena  (/),toute  fern- 
me,  de  qiielque  condition  qu'elle  (bit,  eft, 
pr:r  la  loi  &  fous  peine  de  Ja  vie,  forcee 
de  ceder  a  I'amour  de  quiconque  la  defire, 
iin  refus  ell  conir'elle  un  arret  de  rnort. 
[  Je  ne  finirois  pas,  li  je  voulois  donnerla 
lille  de  tons  les  peuples  qui  n'ont  pas  la 
nieme  idee  que  nous  decette  efpecede cor- 
ruption de  ma^urs  :  je  niecontenteraidonc, 
apr^s  avoir  nomme  quelques-uns  des  pays 
oil  la  loi  autorife  le  libertinage ,  de  citer 
quelques-uns  de  ceux  oii  ce  mSme  liberti- 
nage  fait  partie  du  culte  religieux. 

Chez  ks  peuples  de  rifle  Formofe ,  I'i- 
vrognerie  &.  I'impudicite  font  des  acTies  de 
leligion.  Les  voluptes,difent  ces  peuples, 
font  les  filles  du  ciel ,  des  dons  de  fa  bon- 
te  ;  en  jouir  ,  c'ell  honorer  la  divinite , 
c'tlT:  ufer  de  fes  bienfaits.  Qui  doute  que 
Ic  fpeclacle  des  carelfes  &  des  jouillances 
de  Taraour  ne  plaife  aux  dieux?  Les  dieux 
font  bons;  &  nos  plailirs  font,  pour  eux, 
I'offrande  la  plus  agreable  de  iiotre  recon- 

nois- 

^,  eflaie  de  le  degager  de  ce  qu'il  peut  avoir  i!e  dangereux 
,,  pour  un  gouvernemeiUi  &c  pcur- ctre  feroit-il  facile  d'v 
f,  reuflir,  n  Ton  examinoit,  dans  ce  dtflein,  I2  iegillatioa 
„  des  pays  ou  ces  pliifirs  font  permis". 

(/)   Chriftianijme  ties  bides  ,   Lib,   IV.  fag.  508. 

{t>i)  Au  royaume  de  Thibet,  les  filles  portent  au  col  les 
donsderimpuriicltc,  c'eft-a-dire  les  anneauxdeleursamanrs: 
plus  elles  en  one,  &  plus  leurs  r.oces  I'unt  celebres. 

(?/)  A  Bibylor.e,  toutes  les  femtnes,  campees  pres  le 
temple  de  Venus,  devoient,  une  fois  en  leur  vie,obtenirt 
par  une  profiirution  expiatoire  ,  la  rcmiffion  de  leurs  pe- 
ches.  Elies  ne  pouvoient  fe  refufer  au  de(ir  du  premier 
Stranger  qui  vou'oit  puritijr  leur  ame  par  la  jouiflance  da 
leur  corps.  On  prevoic  bien  que  les  belles  &  les  jolies  3- 
voieac  biencut  facisfaic  a  la  f  eniteDce ;  inais  ks  laides  at- 

icu- 


D  IS  C  0  U  R  S     II.        i6y 

noiffance.  En  confequence  de  ce  raifonne- 
iiienr,  ils  fe  livrent  piibliquement  t\  toute 
elpece  de  prollitution  (;;;)• 

Cell  encore  pour  ie  rendre  les  dieux 
favorables,  qu'avant  de  declarer  la  guerre, 
la  reine  des  Giagues  fait  venir,  devant  el- 
le  ,  les  pkis  belles  femmes  6c  les  plus 
beaux  de  fes  guerriers,  qui,  dans  des  at- 
titudes diffcrentes  ,  jouiOent  ,  en  la  pre- 
fence  ,  des  piaiiirs  de  ramour.  Que  de 
pays ,  dit  Ciceron  ,  ou  la  debauche  a  fes 
temples!  Que  d'autels  eleves  a  des  femmes 
prollituees  (;;)  !  Sans  rappeller  Tancien 
culte  de  V(^nus,  de  Cotytto,  les  Banians 
n'honorent-ils  pas ,  fous  le  nom  de  la  decf« 
fe  i?;7;;<?.7y,  une  de  leurs  reines,  qui,  felori 
le  temoignage  de  Gemelli  Carreri,  hij/oit 
jouir  fa  cour  ck  la  vue  de  toutes  fes  hiciuta  , 
frodiguoit  fiiccejfivcment  fes  faveiirs  a  phifsurs 
amants ,  &  tueme  a  deux  a  la  fois. 

Je  ne  citerai  plus,  a  ce  fujet,  qu'un  feul 
fait  rapport!^  par  Julius  Firmicus  Mater- 
nus,  pere  du  deuxieme  fiecle  de  I'cglife, 

dans 

<cndoient  quelquefols  long-tems  Trtranger  chariuble  qr.l  de- 
voic  ies  remectre  en  etac  de  grace. 

Les  CGUvents  des  bonzes  (ijnc  remplis  de  religieufes  ido- 
Jatres;  on  les  y  regoit  en  qualite  de  concubines.  En  eft- 
on  Ids?  on  les  renvoie,  &  on  les  remplace.  Les  porces  de 
ces  OJuvents  font  afliege'es  prsr  ces  religieufes,  qui,  pour  y 
evct  ainiifes  ,  offrent  des  prefenrs  aus  bonzes,  qui  Ics  re« 
5oivent  comme  une  favejr  qu'ils  accordent. 

Au  royiume  des  Cochin,  les  bramines  curleux  de  faire 
gou'er  aux  jeunes  mariees  Its  premiers  plaifus  de  i'amonr, 
font  a:croire  au  roi  ("c  au  peuple  que  ce  fonc  eax  qu'on 
doic  charger  de  cer:e  faiDce  oeuvre.  Quand  i!s  cntrent  quel- 
que  part ,  les  peres  ^  les  maris  les  iailienc  avec  lears  hlleS' 
&  leurs  femmes. 


i68         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

dans  un  traitd  intituld:  De  errore  profana- 
•nm  rdigionum.  ,,  L'Aflyrie ,  ainli  qu'une 
partie  de  I'Afrique,  dit  ce  pere,  adore 
I'Air,  fous  le  nom  de  juiion  on  de  Ve- 
nus vierge.  Cette  deeffe  commande  aux 
elements;  on  lui  confacre  des  temples: 
ces  temples  font  deilervis  par  des  pr£- 
tres  quijVetusCk  pares  comme  des  fcra* 
mes ,  prient  la  deelie  d'une  voix  lan- 
guiilante  &  effeminee  ,  irritent  les  de- 
firs  des  hommes  ,  vs'y  pretent,  fe  tar« 
guent  de  Icur  impudicite ,  (S:,aprcs  ces 
plailirs  preparatoires,  croient  devoir  in- 
voqucr  la  deelie  a  grands  cris,  jouer 
des  indiruments,  fe  dire  remplis  de  I'ef- 
pric  de  la  divinite,  &  propheufer". 
11  eft  done  une  infinite  de  pays  oil  la 
corruption  des  moeiirs,  que  j'appelle  rzll- 
gkufi  ^  ell  autoril'ee  par  la  loi,  ou  confa- 
cree  par  la  religion. 

Que  de  maux  5  dira-t-on  ,  attaches  \ 
cette  efpece  ds  corruption !  Mais  ne  pour- 
roit-on  pasrc^pondre  que  le  libertinage  n'ell 
politiquement  dangereux  dans  un  ^tat,que 
lorfqu'il  ell  en  oppodtion  avec  les  loix  du 
pays ,  ou  qu'il  fe  tiouve  uni  a  quelqu'au- 
tre  vice  du  gouvernement?  En  vain  ajou- 
teroit-on  que  les  peuples  oi!i  regne  ce  li- 
bertinage font  le  mepris  de  Tunivers.  IMais, 
fans  parler  des  orientaux  &  des  nations 
fauvages  ou  guerrieres,qui,  iivrees  a  tou- 
tes  fortes  de  voluptes  ,  font  heureufes  an 
dedans  &  redoutables  au  dehors, quel  peu- 
ple  plus  celebre  que  les  Grecs!  people  qui 
fait  encore  aujourd'hui  I'etonnement,  rad- 

Rjira- 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.         169 

miration   &  I'honneur  de  rhumanite.    A- 
vant  la  guerr.:  de  Pcloponneie,  epoque  Fa- 
tale   k  leur  vertu  ,   quelle  Nation  6:  quel 
Pays  plus  fdcond  en  hommes  vertueux  6c 
en  grands  liommes!  On  fait  cepenJant  le 
pout  des  Grecs  pour  I'amour  le  plus  des- 
honnete.     Ce  gout  etoitfi  general  qu'Aris- 
tide  ,  furnomme  le  jufte,  cet  Ariftidequ'on 
dtoit  las,  difoient  les  Atheniens,  d'enten- 
dre   toiijours  louer,  avoit  cepend;\nt  aiine 
Theniillocie.     Ce  fut  la  beauty  du  jeuue 
Stdfileus ,  de  I'ille  de  Ceos,  qui,  portant 
dans  leur  arae  les  deQrs  les  plus  violents  , 
alluma  entr'eux  Ics  flambeaux  de  la  haine. 
Platon  etoit  libertin.    Socrate  nieme,  de- 
clare, par  I'oracle  d'Apolion ,  le  plus  (a- 
ge  des  hommes  ,    aimoit  x\lcibiade  &  Ar- 
chdlaiis  ;  il  avoit  deux  feninies,  &  vivoit 
avec    toutes   les  courtifanes.     II  eft  done 
certain    que    relativement   a  Tidee    qu'on 
s'elt  formee  des  bonnes  mteurs ,  les  plus 
vertueux  des  Grecs  n'eufient  palle  en  Eu- 
rope que   pour    des  hommes    corrompus. 
Or  cetce  elpece  de  corruption  de  mceurs 
fe  trouvant  ,  en  Grece  ,  porte  au  dernier 
exc^s,  dans  le  temps  meme  que  ce  pays 
produifoit  de  grands  hommes  en  tout  genre, 
qu'il  faifoit  trembler  la  Perfe ,  &  jettoit  le 
plus  grand  ^clat,  on  pourroit  penfer  que 
la  corruption  des   manirs  ,    ^  laquel'e   je 
donne  le  nom  de  religicufs,  n'eft  point  in- 
compatible avec  la  grandeur  &  la  felicite 
d'un  dtat. 

Il  eft  una  autre  efpece  de  corruption  de 
moeurs  qui  prepare  la  chtite  d'uii  empire 

Tom:  L  H  6: 


lyo         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

6:  en  annonce  la  mine:  je  donnerai  h.  celle- 
ti  le  nom  de  corruption  politique. 

I'll  peuple  en  elt  infeCte,  lorfqiie  leplus 
f,rand  nombre  des  particuliers  qui  le  com- 
poient  detachent  leurs  intdrets  de  I'interct 
public.  Cette  efpece  de  corruption  qui  fe 
joint  quelqucfois  ^i  la  prdcedente,  a  don- 
ne  lieu  ^  bien  des  moraliltes  de  les  confon- 
dre.  Si  Ton  ne  confulte  que  I'interet  poli- 
tique d\in  ttat,  cette  derniere  leroit  peut- 
^tre  la  plus  dangereufe.  Un  peuple,  eiit- 
il  d'abord  les  raoeurs  les  plus  pures,  s'il  tlT: 
attaque  de  cette  corruption,  eft  neceflaire- 
ment  mallieureux  au  dedans,  &  peu  redou- 
table  au  dehors.  La  dur^e  d'un  tel  empire 
depend  du  hazard ,  qui  ieul  en  retarde  ou 
en  principite  la  cluite. 

Pour  [aire  fentir  combien  cette  anarchic  de 
toi\s  les  interets  ell  dangereufe  dans  un  (^tat, 
confiderons  le  nial  qu'y  produit  la  I'eule 
oppofition  des  interets  d'un  corps  avecccux 
de  la  republique  :  donnons  aux  bonzes  , 
aux  talapoins ,  toutes  les  vertus  de  nos 
Taints.  Si  Tint^rct  du  corps  des  bonzes  n'elt 
point  lie  a  Tinteret  public;  ii,  par  exem- 
ple  ,  le  credit  du  bonze  tient  a  Tavengle- 
ment  des  peuples,  ce  bonze  necelTairement 
ennemi  de  la  nation  qui  le  nourrit,  fera, 
d  i'tJgard  de  Cette  nation ,  ce  que  les  Ro- 

mains 

(fi)  Dans  la  vraie  religion  meme  il  s'eft  trouve  &t&  pre- 
trcs  qui,  dans  ies  ceiris  cl'iguorancc ,  one  abuft  de  la  pie't^ 
des  peuples  pour  artenter  aux  droits  du  fceprre. 

fp)  Voici  conime  s'txpriine,  au  fujet  de  Mr.  de  Mon- 
tciquie^j,  le  pere  Miliot,  J^fuice,  dans  un  difcours  couron- 
n^  par  racadctnie  de  Dijon  ,  fur  la  quellion  :  Ej  -V  />.■«/ 
i.iV.t  A  etniUr  Its  hommes  que  ta  livrcsf  ,,,,    „  Ces  re- 

7,   S'^i 


D  I  S  C  0  U  R  S    ri.  i;i 

tiir.ins  dtoient  h  I'egard  du  monde;  honnO- 
tes  eiitr'eux ,  brigands  par  rapport;  i  Tuni- 
vers.  Chaciin  dcs  bonzes  cilt-il  en  parcicu- 
lier  beaucoup  d'eloignw^ment  pour  les  gran- 
deurs, le  corps  n'eri  lera  pas  moins  ambi« 
tieuxi  tous  fes  membres  travaiileront ,  ibu- 
veiic  fans  le  r;ivoir,a»  foii  agj;randiirement, 
ils  s'y  croiront  autoiiles  par  iin  principe 
vercueu.x  (o).  II  n'ell  done  rien  dc  plus  dan« 
gereux  dans  un  etat,  qifun  corps  dont  riii- 
tcret  n'eft  pas  attach;^  a  I'inierec  general. 

Si  les  pretres  du  paganiime  lircnt  mou« 
rir  Socrate  &  pertecucerent  prei^ue  toas 
les  grands  homnies  ,  c'ell  que  leur  bien 
particulier  fe  trouvoit  oppole  au  bien  pu- 
blic ;  c'efl  que  les  pretres  d'une  fauii'e  re- 
ligion ont  interet  de  rctenir  les  peuples 
dans  Taveuglement ,  &,  pour  cet  etfet, 
de  pourfuivre  tous  ceux  qui  peuvent  I'e- 
clairer :  exemple  quelquefois  imite  par  les 
miniilres  de  la  vraie  religion,  qui.  Tans  le 
menie  bd'oin ,  ont  ibuvent  eu  recours  aux 
memes  cruautes,  ont  perf^cute,  deprime 
les  grands  hommes,  fe  font  faits  les  pan6« 
gyrilles  des  ouvrages  mediocres,  &  les  cri- 
tiques des  excellents ,  (I^c  ont  enfuite  6t6 
defavoues  par  des  theologiens  plus  dclaires 
qu'cux  (/>). 

Quoi 

,.  gles  de  condtiite ,  ces  mixlmes  de  gotivernement  qui  de- 
j,  vroient  etre  gravces  fur  le  rrone  cies  rois  5c  dans  le 
,,  coEur  de  quiconque  eft  revetu  d;  rjutorice,  n'eft-ce  pas 
,,  a  une  profonde  etude  des  hommes  que  no'is  les  d-'vons? 
,,  Tt-moin  cet  illuftre  citoyen  ,  cet  organt  ,  ce  juge  des 
,,  loix  dont  li  France  &C  I'Europe  entiere  ^.rrofent  le  tom- 
5,  beau  de  lears  larmes  ,  mas  dont  ell. 5  venom  coujours 
ii  2  ',  'e 


lyi         D  E    L'  E  S  P  R  I  T,' 

Quoi  de  plus  ridicule  ,  par  exemple  ,  que 
7a  defenfe  faite  dans  certains  pays  d'y  fai- 
re  entrc-r  aucun  exemplaire  de  VEfpiit  des 
Loix?  ouvrage  que  plus  d'lin  prince  fait  ii* 
re  6:  relire  i  Ion  fils.  Ne  peut-on  pas, 
d'apr^s  un  homme  d'efprit  ,  rep^ter  a  ce 
lujct ,  qu'en  ibllicitant  cette  defenfe,  les 
muines  en  ont.uft^  comme  les  Scj'tbes  avec 
leurs  efclavcs?  lis  leur  crevoient  les  yeux, 
pourqu'ils  tournafient  la  meule  avec  moins 
de  diflraclion. 

II  paroit  done  que  c*'eft  uniquement  de 
la  conformite  ou  de  roppolition  de  I'int^- 
T^t  des  particuliers  avec  Fint^ret  general , 
que  depend  le  bonheur  ou  le  malhcur  pu- 
blic ;  &  qu'enfm,  la  corruption  religieuTe 
de  mcrurs  peut,  comme  Thilloire  le  prou- 
ve,  s'allier  fouvent  a  la  magnanimit(^ ,  a  la 
grandeur  d'ame,  t\  la  lagefie,  aux  talents, 
cnfni  a  toiiles  les  quulites  qui  formeiit  les 
grands  hommes. 

On  ne  peut  nier  que  dcs  citoyens  taches 
de  cette  efpece  de  corruption  de  moeurs 
n'aieut  fouvent  rendu  a  la  patrie  des  fer- 

vices 

„  le  genie  ^c'airer  les  rations,  .?c  tracer  le  plan  de  la  fe'- 
j,  licite  publique  ;  e'crivain  immortel  ,  qui  abregeoic  tout, 
J,  parce  qu'il  voyolt  tout;  6c  qui  vouloic  faire  penfer,  par- 
,,  ce  que  ni)us  en  a\  ons  tefoin  bien  plus  que  de  lire.  Avtc 
„  quelle  ardeur  ,  quelle  fagacitd  avoic-il  etudie  le  genre 
„  buniain!  Vojareant  comme  Solon,  mc'ditant  comme  Py- 
thagore,  convtrfant  comme  Platon,  lifant  comme  Cice- 
„  ron  ,  peignant  comme  Tacite  ,  toujours  fon  objet  fuc 
„  rhemme  ,  fon  ^tude  fur  cflle  des  iiommes,  il  les  coiinut, 
,,  Deja  commenccnc  a  germer  les  ftmeuces  f^condes  qu'il 
,,  jetta  dans  les  efprlts  modorateurs  des  peuples  &  des  em- 
,,  pires.    Ah!   rccueillon'-en   les   fruits   avec  reconnoifian- 

„  ce  ,  Sec.    Le   P.  Millot   ajoiite  dar.s  une  note: 

„  Quand  ua  4uceur  d'unc  probiisf  reccnnue,  ^ui  penfe  for- 

»  cemem 


D  I  S  C  O  U  R  S    11.         175 

vices,  plus  importans  que  les  plus  f^vtrts 
anachorctes.  Que  ne  doit-on  pas  a  la  ga- 
lante  Circairienne  ,  qui ,  pour  aUbrer  la 
beaute ,  ou  ceile  de  fes  iiilcs,  a,  la  pre- 
miere, ofe  les  inoculer"?  Que  d'enfants  i'i- 
iioculaLion  n'a-t-elle  pas  arraches  k  la  inert? 
Peut-etre  n'ell-il  point  de  fondatrice  d'or- 
dre  de  religieufes  qui  (e  foit  rendue  reco;n- 
iTiandable  k  Tunivers  par  ua  audi  grand 
bienfait,  &  qui,  par  confequent ,  aitauLant 
nierite  de  fa  reconnoillance. 

Au  redejje  crois  devoir  encore  rdpeter, 
h  la  fin  de  ce  chapiire ,  que  je  n'ai  point 
pr^tenda  me  faire  I'apologiile  dc  la  debau- 
che.  J'ai  feulement  voulu  donner  des  no« 
tions  nettes  de  ces  deux  dilftrentes  efpe- 
ces  de  corruption  de  mocurs,  qu'on  a  trop 
fouvent  confondues,  &  fur  lefquelles  oa 
fenible  n'avoir  eu  que  des  idees  confufes. 
Plus  inftruiis  du  veritable  objet  de  la  ques- 
tion, on  peut  en  mieux  connoitre  Timpor- 
tance ,  mieux  juger  du  degre  de  m(5pris  qu'oii 
doit  affigner  k  ccs  deux  difFdrentes  fortes 
de  corruption ,  6c  reconnoitre  qu']}  elt  deux 

elpe- 

„  tement  &  qui  s'exprime  toujours  comm?  il  penfe  ,  die 
,,  en  rermes  tormels :  Li  rcliji.'n/i  chr^'tienrte  ijr.i  tie  f.'n.ble 
„  a-joh  d' autre  objet  que  la  felicite  de  i'anrre  vie  ,  fait  e.-i- 
„  core  notre  bonhenr  dans  cellc.ci  ;  quand  ii  ajjiiccj  en  r<<- 
„  futant  un  paradoxe  dangereux  de  Bi'/le:  les  pr:»Jp-s  du 
„  ihrijH-itiifme  bien  graves  dans  le  cmnr  ftrolctit  ihfinitnent 
>»  P^'*^  forts  qtii  ce  faicx  homictir  des  jnonanhtes  ,  ces  ■virtiis 
.,  hnm.iiiies  des  rrpnh!'i]ties ,  <if  cettt  cra'nte  fetvile  da  ,'t/;ts 
„  defroririries,  c'eft-a-dire,  plus  fores  que  ies  trois  princi- 
„  pes  du  gouvernement  poilcijuc- ,  c'cablis  dans  V Eftr!:  des 
„  loix :  peut-on  accufer  un  rel  auceur,  li  Ton  a  lu  foo  ou- 
„  vrage  ,  d'avoir  pretendu  y  porter  dej  coups  ntortels  au 
„  chriflianirmej 


174         D  E    UE  S  P  R  r  T. 

elpeces  difFerentes  de  mauvaifes  actions  ,  les 
lints  qui  font  vicieules  dans  toiites  formes 
de  gouvernement,  6:  les  mitres  qui  ne  tout 
nuilibles,  d  par  confequent  criminelles, 
chez  un  peuple,  que  par  J'oppoiition  qui 
fe  trouve  cntre  ces  memes  adions  &  les 
loix  du  pays. 

Plus  de  connoiflfance  da  mal  doit  donner 
sux  moralises  plus  d'habilei^  pour  la  cure, 
llspourront  confiderer  la  morale  d'un  point 
de  vuc  nouveau ,  d^  d'une  fcience  vaine, 
faire  une  fcitnce  utile  ^  I'univers, 


C  H  A  P  I  T  R  E    XV. 

De  quelle  ut'l't^  peut  ctre  ,   k  la  morale," 

la  connoilVance  des  principes  6tablis 

dans  les  chapitres  precedents. 

Uohjet  eft  ce  chap  It  re  eft  dc  prouver  que  cejl 
de  la  iegijlnti':n  meUh'ure  ou  inoinshonne  qu& 
depcriditu  ks  vices  ou  les  vcrtus  des  peU' 
//:-.t  ,•  &  que  la  plupart  des  moralijles  ^  dam 
la  leivtmc  qu  ih  font  des  vice^  ,  furoijj'ent 
Kioir.i  infpins  j ar  fan. our  dit  bien  public^ 
que  for  des  intireis  ferfonnds ,  on  des  hai; 
nes  particuUcres. 

SI  la  morale  a  ,  jurqu'i\  prdfent  ,  pea 
contribue  au  bonheur  de  I'humanit^, 
ce  n*e{l:  pas  qu'a  d'henreufes  expreffions, 
^  beaucoup  d'elegance  &  de  nettete,  plu- 
fieurs  raoraliftes  n'aient  joint  beaucoup  de 
profondeur  d'efprit  &  d'elevation  d'anie: 
niais,  quelque  fuperieurs  qu'aient  ete  ces 

nio* 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.  175 

inoraliiles ,  il  faut  convenir  qu'ils  n'ont  pas 
allcz  Ibuveni;  regarde    les  differeius  vices 
des  nations  coniine  des  dependances  neces- 
faircs  de  la  diif^rente  forme  de  leur  gouver- 
nenient :  ce  n'eft  cependant  qu'en  conlidd- 
rant  la  morale  de  ee  point  de  vue ,  qu'elle 
pent  devenir  rcellement  utile  aux  homnies. 
Qu'ont  produit,  jufqu'aujourd'hui ,  les  plus 
belles   maximes  de  morale  '?  Elles  ont  cor- 
rige  quelques  particuliers  des  defauts  que, 
peut-etre,  ils  fe  reprochoient ;  d'ailleurs, 
elles  n'ont  produit  aucun  changement  dans 
les  mceurs  des  nations.     Quelle  en  ell  la 
caufe  ■?    Cell    que   les   vices  d'un  peuple 
font,  fi  j'ofe  le  dire,  toujours  caches  an 
fond  de  la  legiflation  :    c'eft  la  qu'il  faut 
fouiller  ,  pour  arracher  la  racine  produclri- 
ce  de  fes  vices.     Qui  n'ell:  doue  ni  des  lu* 
mieres  ni  du  courage  n^ceifaires  pour  I'en- 
treprendre,  n'efl,  en  ce  genre,  de  prefque 
aucune  utilite  k  Tunivevs.     Vouloir  d^trui- 
re  des  vices  attaches  a  la  It^gillation  d'uu 
peuple,  fans  faire  aucun  changement  dans 
cette  Idgiflation,  c'eil  pr-itendre  ii  rimpoiri- 
ble  ^  c'eit  rejetter  les  coni^quences  julUs 
des  ptincipes  qu'on  admec. 

Qu'efp^rer  de  tant  de  declamations  cen- 
tre hi  fauffete  des  femmes,  ji  ce  vice  eft 
Teffet  neceTfaire  d'une  contradic'tion  entre 
les  defirs  de  la  Nature  &  les  fentiments 
que,  par  les  loix  &  la  decence,  les  fem- 
mes loot  contraintes  d'alFecTier  ?  Dans  le 
Malabar,  k  Madagalcar,  li  toutes  les  fem- 
mes font  vraies,  c'elt  qu'elles  y  latisfont , 
(ans  fcandale, toutes  leurs  fantaifiss,  qu'el- 
H  4  les 


176         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

les  ont  mille  galants,  &  ne  fe  d^tcrminent 
cu  choix  d'un  ^^^oux  qu'apr6s  des  ellais 
repett'S.  11  en  eft  de  menie  des  fauvages  de 
h  nouvelle  Orleans,  de  ces  peuples  ou  les 
parentes  du  grand  Soleil ,  les  princelTes  du 
fang  ,  peuvent,  lorfqu'tlles  le  ddgoiitent 
de  leiirs  maris,  les  repudier  pour  en  epou- 
Jer  d'autres.  En  de  tels  pays,  on  ne  trou- 
ve  fJoint  de  femmes  fauffes,  parce  qu'elles 
n'ont  auciin  int^x't  de  Fetre. 

Je  ne  pretends  pas  infelrer,  de  ces  exem- 
pies  ,  qu'on  doive  iniroduire  cbez  nous  de 
pareii-es  n-oeurs.  Je  dis  ieujement  qu'on  ne 
pent  raiionnablemeiit  reprocher  anx  femmes 
une  taiillett^  dontla  decence  &.  les  loixleur 
font  ,  pour  ainfi  dire,  une  necelT't^  ;,  & 
qu'enfin  Ton  ne  change  point  les  eilets,en 
laifiant  fubliller  Its  caules. 

PrefK  ns  la  mddifacce  pour  feccnd  exem. 
pie.  La  medifance  eft,  fans-doute,  un  vi- 
ce :  rcais  c'eft  un  vice  n^cell'aire  ;  parce 
qu'en  tout  pays  011  les  citoyens  n'auront 
point  de  part  an  nianiemcnt  des  affaires 
publiques ,  ces  citoyens,  peu  intcreffes  a 
s'inftruire  ,  doivent  croupir  dans  une  hon* 
teul'e  pareffe.  Or,  s'il  eft,  dans  ce  pays, 
de  mode  &  d'ufage  de  fe  jetter  dans  le 
inonde,  &  du  bon  air  d'y  parler  beaucoup, 
I'ignorant,  ne  pouvant  parler  de  chofes, 
doit  necclTairemcnt  parler  des  perfonnes. 
Tout  pandgyrique  eft  ennuycux,  &  coute 
fatyre  agreabie^  fous  peine  d'etre  cnnu- 
yeux,  I'ignorant  eft  done  force  d'etre  me- 
^ifant.  On  re  peut  done  d^truire  ce  vice, 
tans  aneantir  la  caufe  qui  le  produit ,  fans 

ar- 


D  I  S  C  0  tJ  R  S    IT.  177 

arracher  les  dtoyens  a  la  pareOe,  Cv,  par 
conlequent,  fans  changer  la  forme  du  goi.- 
vernement. 

Pourquoi  rhnmme  d'efprit  efb-il  ordinai* 
rement  moins  tracaffier,  dans  les  focietcs 
.particulieres  ,  que  I'homine  du  monJe? 
Cell  que  le  premier  ,  occups^  de  plus 
grands  objets ,  ne  parle  communement  d^s 
perlbnnes  qu'autant  qu'elles  ont,  commc: 
les  grands  homraes,  un  rapport  immediac 
avec  les  grandes  chofes;  c'elt  que  riiom- 
nie  d'efprit,  qui  ne  medit  jamais  que  pour 
fe  venger  ,  medit  tres-rarement ,  lorsque 
rhomme  du  monde  ,  au  contraire,eft  pres- 
que  toujours  oblige  de  medire  pour  parlor. 

Cc  que  je  dis  de  la  medifance,  je  le  dis 
du  libertinage  ,  centre  lequel  les  moralis- 
tes  fe  font  toujours  Ci  violemment  d(^c!iai- 
nes.  Le  libertinage  eft  trop  gencvalemonc 
reconnu  pour  etre  une  fuite  necelfaire  da 
luxe,  pour  que  je  m'arrete  k  le  prouver. 
Or,  li  le  luxe  ,  comme  je  fuis  fort  eloigne 
de  ie  penfer,  mais  comme  on  le  croit  com- 
munement,  eil  tres-utile  a  I'dtit;  fi ,  com- 
me il  eft  facile  de  le  montrer  ,  I'on  n"'ea 
peut  etouffer  le  goilt  ,  &  reduire  les  ci- 
tovcns  h  Ir.  pratique  des  loix  fomptuaires , 
fans  ciiangcr  la  forme  du  gouverneint-nt , 
ce  ne  feroit  done  qu'apres  que]'|Ucs  refor- 
Tues  en  ce  genre  qu'on  pourroit  fe  Batter 
d'l^teindre  ce  gout  du  libertinage. 

Toute  declamation  fur  ce  fujet  eft,th^o-' 

logiquement,mais  non  politiquemeut,boit- 

ne.    L'obiet  que  fe   propofenc  la  politique 

■&  la  li^gilladon  eft  h  grandeur  &  la  feiici- 

H  5  ic' 


178  D  E    U  E  S  P  R  I  T. 

te  temporelle  des  peuples  :   or,  relative- 
ment  k  cet  objet ,   je  dis  que,   fi  le  luxe 
efl  r(!elleinent  utile  a  la  France,  il  feroit 
ridicule  d'y  vouloir  introduire  une  rigidite 
de  moeurs  incompatible  avec  le  gout  du 
luxe.    Nulle  proportion  entre  les  avanta- 
ges  que  le  commerce  &.  le  lu.xe  procurent 
aTetat,  conltitud  comme  il  reft  (avanta- 
ges  auxquels  il  faudroit  renoncer  pour  en 
b?.nnir  le  libertinage  ),  &  le  mal  infiniment 
petit  qu'occaiionne  I'amour   des    femmes. 
C'efi:  fe  plaindre  de  trouver,  dans  une  mi- 
ne riche  ,  quelques  paillettes  de  cuivre  me- 
lees a  des  veines  d'or.  Par-tout  oit  le  luxe 
eft  neceflaire,  c'eft  une  inconfequence  po- 
litique que  de  regarder  la  galanterie  com- 
me  un   vice   morr.l  :  &,    li  Ton  veut  lui 
conferver  le   nom  de   vice  ,   il  faut  alors 
convenir  qu'il  en  eft  d\itiles  dans  certains 
liecles  &  certains  pays;,  &  que  c'eft  au  li- 
mon  du  Nil  que  PEgypte  doit  fa  fertility. 
En  effct,  qu'on  examine   politiquement 
la  conduite  des  femmes  galantes :  on  ver- 
ra  que,  blamables  ^  certains  egards,  elles 
font,  d  d'autres  ,  fort    utiles   au  public;, 
qu'eiles  font  ,  par  exemple,   de   leurs  ri- 
chefies  un  ufage  communement  plus  avan- 
tageux  k  I'dtat  que  les  femmes  les  plus  fa- 
ges.    Le  delir  de  plsire  ,   qui  conduit  la 
femme  galante  cbez  le  rubanier  ,   chez  le 
marcband  d'etofi'es  ou  de  modes,   lua  fait 
non  feulement  arracher  une  infinite  d'ou- 
vriers    k   I'indigence    ou   les   reduiroit   la 
pratique   des   loix  fomptuaires  ,   mais  lui 
infpire  encore   ies   nctes  de  la  cfaarite  la 

pkis 


D  I  S  C  0  U  R  S    IT.  179 

plus  eclairce.  Dans  la  fuppofition  que  le 
luxe  foit  utile  a  une  nation,  ne  font-ce 
pas  les  femmes  galantes  qui,  en  excitant 
rinduilrie  des  arrifants  du  luxe,  les  ren- 
dent  de  jour  en  jour  plus  utiles  b.  I'etaf? 
Les  femmes  fages,  en  faifant  des  lar^ies- 
fes  k  des  mendiants  ou  b.  des  criminels, 
font  done  moins  bien  confeilldes  par  leurs 
dire(5teurs  ,  que  les  femmes  galantes  par 
le  delir  de  plaire  :  celles-ci  nourriOTeni: 
des  citoyens  utiles;  6c  celles-U  des  kom- 
mes  inutiles,  ou  nieme  les  ennemis  de  cet- 
te  nation. 

II  fuit  de  ce  que  je  viens  de  dire,qu"on 
ne  peut  fe  flatter  de  faire  aucun  cbange- 
ment  dans  les  idces  d'un  peuple,  qu'apres 
en  avoir  fait  dans  la  J^gillation  ;  que  c'ell: 
par  la  reforme  des  loix  qu'il  faut  com  men- 
cer  la  reforme  des  moeurs;  que  des  decla- 
mations contre  un  vice  utile  ,  dans  la  for- 
nv:  acluelle  d'un   gouvernement,  fcroient, 
politiquement ,  nuifiblcs  fi  elles  n'etoieni; 
vaines;  mais  elles  le  feront  toujours,  par- 
ce  que  la  malic  d'une  nation  n'eft  jamais 
remuee  que  par  la  force  des  loix.  D'ailleurs, 
qu'il  me  foit  permis  de  robferver  en  pallant, 
psrmi  les  moralilles  il  en  eft  peu   qui  ia- 
chent ,  en  arm.ant  nos  pafiions  les  unes  con- 
tre les  autres ,    s'en  fervir  utilement  pour 
faire  adopter  leur  opinion:  la  pluparc  de 
leurs  confeils  font  trop  injurieux,    lis  de- 
vroient  pourtant  ferrtir  que  des  injures  ne 
peuvent,  avec  uvantage,  combattre  contre 
des  fentiments  :   que  c'ell:  un  paffion  qui 
ftule  p'^ut  triompher  d'une  paffion:  que, 
II  6  pour 


iSo         D  E    L'E  S  P  R  I  T. 

pour  infpirer  ,  par  exemple  ,  k  la  fetnme 
gp.lraite  plus  de  retenue  6:  de  modeltie  vis- 
a-vis  du  public  ,  il  faut  metire  en  oppoli- 
tion  fa  vanite  avec  fa  coquetterie ;  lui  faire 
lentir  que  la  pudeur  ell  une  invention  de 
j'amour  &  de  la  volupte  ralinee  («) ;  que 
c'tfl  k  la  gaze ,  dont  cette  meme  pudeur 
couvre  les  beautes  d'une  femme  ,  cue  le 
ir.oiide  doit  la  plupart  de  fes  plaifirs  ^qu'au 
IMalabar,  ou  Ics  jeunes  agrdables  fe  prefen- 
tent  demi-nuds  dans  les  alTemblees  ,  qu'en 
certains  cantons  de  I'Amerique  ,  ou  les 
fcmmes  s'offrent  fans  voile  aux  regards  des 
hommes,  les  defirs  pevdent  tout  ce  que  la 
curiolite  leur  communiqueroit  de  vivacite; 
qu'cn  ces  pays, la  beaute  avilie  n'a  decom- 
Tiierce  qu'avec  les  l>efoins:  qu'au  contrairc, 
chez  les  peuples  ou  la  pudeur  fufpend  un 
voile  entre  les  defirs  &  les  nudit^s  ,  ce 
voile  myllcrieux  ell  le  talifman-  qui  retient 
famant  aux  genoux  de  fa  makrefle ;  &  que 
c'cil  enfin  la  pudeur  qui  met  aux  foibles 
iirjiins  de  la  beaute  le  fcepire  qui  comman- 

de 

{a)  C'eft  en  confid^rant  la  pudeur  fijus  ce  point  de  vue, 
qu'on  peut  r^pondre  lux  argumenrs  des  llciciers  &  des 
cyn^ucs ,  qui  fcvorenolent  que  rhomme  vertueux  ne  fai'bit 
litn  dans  fon  inte'iieur  qu'il  ne  dut  taire  a  la  face  des  na.- 
t'lons;  &  qui  croyoie^t,  tn  conle'quejice,  pouvoir  fe  livrec 
publiquement  aux  plaiiirs  de  I'amour.  Si  la  pluparc  des 
I^giflareurs  cnt  condamue'  ces  principes  cyniques  Sc  mis  la 
"^udtur  ail  nombre  des  vertus ,  c'eft,  leur  repondra  -  c  -  on , 
qu'iis  one  ciaiiu  que  le  fpeftacle  fre'quent  de  la  jouiflance 
re  jeitat  quelque  de'gou:  fur  en  plailir  auquel  font  atta- 
t'h^cs  la  confervarion  de  I'efpece  &  U  dur^e  du  monde. 
ils  ort  o'aiJleurs  fenti,  qu'en  voiiant  quelques-uns  des  ap- 
jas  d'une  femme,  un  vetement  ia  paroit  de  coutes  les  beau- 
7is  dont  peur  reaibcllir  une  vive  imagination;  que  ce  vc- 
tiffient  piquuit  la  curiuti^,  i««doit  ki  earefle*  piuj  deli- 


D  I  S  C  O  U  R  S    II.         iSi 

de  h.  la  force.  Sacbez  de  plus,  diroient-ils 
a  la  femme  galante,  que  les  malheiireux 
font  en  grand  nombre ;  que  les  infoitun^s , 
ennemis-nes  de  Thomme  heureux  ,  hii 
font  un  crime  de  fon  bonheur;  qu'ils  harf- 
fent  en  lui  uiie  felicity  trop  independante 
d'eux ;  que  le  fpecftacle  de  vos  amufements 
ell  un  rpeclacle  qu'il  taut  eloigner  de  leurs 
yeux  ;  &  que  I'inddcence,  en  trabiilant  le 
lecret  de  vos  plaifirs ,  vous  expoie  a  tous 
les  traits  de  leur  vengeance. 

C'eft  en  fubltituant  ainii  le  langage  de 
I'interet  au  ton  de  I'injure ,  que  les  mora- 
lises pourroient  faire  adopter  leurs  maxi- 
mes.  Je  ne  nfetendrai  pas  davantage  fur 
cet  article:  je  rentre  dans  mon  fujet;  &  je 
dis  que  tous  les  hommes  ne  tendent  qu'?i 
leiir  bonheur^  qu'on  ne  peut  les  ibuflraira 
^  cette  tendance  ;  qu'ii  feroit  inutile  de 
Temreprendre  ,  &  dangereux  d'y  r^uflir; 
que  ,  par  confequent  ,  Ton  ne  peut  les 
rendre  vertueuxqu'enunifTant  I'interet  per- 
fonnel  k  Tinti^ret  general.   Ce  principe  po- 

cieufes ,  les  faveurs  plus  flatteufes,  &  multiplioit  entin  les 
I>tai(irs  dans  la  race  infortuaee  des  hommes.  Si  Lycurgue 
avoic  banni  de  Sparce  une  certaine  efpece  de  pudeur  ,  &C 
[i  les  fiUes  ,  en  prefence  de  tout  un  peuple  ,  y  luttoienc 
nues  avec  les  jeunes  Laccde'moniens  ,  c'eit  que  Lycurgue 
rouloit  c|ue  les  meres  rendues  plus  fories  par  de  lembia- 
bles  exercices  ,  donnaffent  a  I'tfat  des  entants  plus  robuf- 
tes.  II  favoiciiue,  fi  I'habitude  de  voir  dts  femmes  nues 
ejK-iuflbic  le  defir  d'ea  connoitre  les  beautes  cachces  ,  ce 
defir  ne  pouvoir  pas  s'eteindre,  fur- tout  ddns  un  pays  oil 
les  maris  n'obtenoienc  qu'en  fecret  5c  t'urtivemeni  ies  fa- 
veurs  de  leurs  cpoufes.  D'ailleurs  ,  Lycurgue  ,  qui  faifcis 
de  I'amour  un  des  principaux  reflbrts  de  fa  k'giilation  ,. 
vouloi:  qu'il  devinc  la  recompenfe  ,  &  non  roccupatisJU; 
de?  SpaKidte?. 

H7 


i82  D  E    L'E  S  P  R  I  T; 

f^,il  efl  s^vident  que  la  morale  n'eflqu'une 
Jcience  frivolc,  li  J'oii  ne  la  confond  avec 
la  politique  &  la  legiilation :  d'oii  je  con- 
clus  que  ,  pour  fe  rendre  utiles  h  I'uni' 
vers,  les  philofophes  doivent  confiderer  les 
objets  du  point  de  vue  d'oii  le  legiflateur 
les  contemple.  Sans  ^tre  arni^s  du  merae 
efprit.  C'eit  au  moralille  d'indiquer  les 
loix,  dont  le  legiflateur  adure  I'executioii 
par  Tappofition  du  fceau  de  fa  puilTance. 

Parmi  les  moralises,  il  en  eti:  peu ,  fans 
doute,  qui  foient  aifez  fortement  frappes 
de  cette  verite  :  parmi  ceux  meme  dont 
Pefprit  eft  fait  pour  atteindre  aux  plus  hau- 
tes  id(;es,  il  en  eft  beaucoup  qui  ,  dans 
I'etude  de  la  morale  &  les  portraits  qu'ils 
fon-t  des  vices,  ne  font  animes  que  par  des 
interets  perfonnels  &  des  haines  particu- 
lieres.  lis  ne  s'attachcnt ,  en  conrdquen* 
ce,  qu'i  la  peinture  des  vices  incommodes 
dans  la  fociete^  &  leur  efprit,  qui,  peu  i 
peu,  fe  refferre  dans  le  cercle  de  leur  in- 
teret ,  n'a  bientot  plus  la  force  necelTaire 
pour  s'elever  jufqu'aux  grandes  id^es,  Dans 
la  fcience  de  la  morale  ,  fouvent  I'eleva- 
tion  de  Tefprit  tient  b.  I'elevation  de  Fame. 
Pourfaifir,  en  Ce  genre  ,  les  Veritas  r^el- 
lement  utiles  aux  hommes ,  il  faut  etre  6- 
chauife  de  la  pafTion  du  bien  Q^n^VdA  ^  & 
malheureufement,en  morale  comme  en  re-; 
jigioHj  il  eft  beaucoup  d'hypocrites. 


CHA. 


D  I  S  C  0  U  R  S    II-.         183 
C  II  A  P  I  T  R  E    XVI. 
Des  moralises  hypocrites. 
Diveloppemeftt  des  principes  pricidansi. 

J'e  N  T  E  N  D  s  par  hypocrite  celni ,  qui  vCi- 
tant  point  foutenu  dans  I'etude  de  k 
morale  par  le  defir  du  bonheur  de  I'huma- 
mii  ,  ell  trop  fortement    occupy   de  lui- 
meme.   11  eft  beaucoup  d'hommes  de  cette 
efpece:   on  les  reconnoit ,  d'une  part,  -i 
I'indifference  avec  laquelle  ils  confiderent 
les  vices   deftrucleurs  des  empires  ^  &  de 
I'autre  ,  a  Femportement  avec  lequel  ils  fe 
dcchainent    contre    des  vices  particuliers. 
Cell  en   vain  que  de  pareils   hommes  ie 
difent  infpires  par  la  paflion   du  bien  pu- 
blic. Si  vous  dtiez ,  leur  repondra-t-on  , 
reellement  animes  de  cette  paffion,  votre 
haine  pour  chaque  vice  feroit  toujours  pro- 
tionnee  au  mal  que  ce  vice  fait  a  la  focii^- 
te:  &  ,  fi  la  vue  des  defauts  les  moins 
nuillbles  a  I'etat  fuffifoit  pour  vous  irriter, 
de  quel  oeil  confidereriez-vous  I'ignorance 
des  moyens  propres  ^  former  des  citoyens 
vaillants,  magnanimes  &  defintereffes?  De 
quel  chagrin  feriez-vous  affecl^s,  lorfque 
vous  appercevriez  quelque   defaut  dans  \x 
jurifprudence  ou  la  diflribution  des  impots, 
lorfque  vous  en  ddcouvririez  dans  la  difci- 
pline  militaire ,  qui  d(^cide   ft  fouvent  du 
Ibrt  des  batailles  &  du  ravage  de  plufieurs 
provinces?  Alors ,  p^netres  de  la  plus  vi- 
ve  douleur,ii  I'exemple  de  Nerva5on  vous 

ver- 


lU         t)  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

verroit  ,  deteftant  le  jour  qui  vous  rend 
teraoin  des  maux  de  votre  patrie,  vous- 
meme  en  terminer  le  cours ;  ou  du  moins 
prendre  exemple  fur  ce  Chinois  vertueiix, 
qui  ,  juftement  irrit^  des  vexations  dts 
grands,  fe  prefente  i\  Tempereur ,  lui  por- 
te  fes  plaintes.  ^e  viens  ^  dit-il,  tncffrir  ait 
fupplke  auqiitl  de  pareilks  reprtfentations  ont 
fait  trainer  fix  cens  de  mes  eoncitoyeus ;  & 
je  t''avertis  dc.  ts  preparer  a  de  nouvelles  exe- 
cutions :  la  Chine  poffede  encore  dix-huit  milk 
hon^  patriot es ^ qui  ^pcur  la  mime  caufe ^vitn- 
dront  fuccejfivemmt  te  demander  le  ineme  falai- 
re.  II  fe  tait  i  ces  mots;  &  rempcreur, 
etonne  de  fa  fermete  ,lui  accorde  la  recom- 
penfe  la  plus  flptteufe  pour  un  homme  vcr- 
tneux  ,  la  punitiou  des  coupables ,  (^  la 
fuprellion  des  impots. 

Voila  de  quelle  maniere  fe  manifelle 
Tamour  du  bien  public.  Si  vous  etes,  di- 
rois-je  a  ces  cenfeurs,  reellement  animes 
de  cette  paifion ,  votre  haine  pour  chaque 
vice  ell  proportionee  au  malque  ce  vicefait 
a  fetat :  fi  vous  n'etes  vivement  aft'ectes 
que  des  defauts  qui  vous  nuifent  ,  vous 
ufurpez  le  nom  de  moraliftcs  ,  vous  n'etes 
que  des  egoiiles. 

Celt  done  par  un  detachement  abfolu  de 
fes  interets  peribnnels,  par  une  etude  pro- 
fonde  de  la  fcience  de  la  legillation  ,  qu'un 
moralille  pent  fe  rendre  utile  ^  fa  patrie. 
11  eft  alors  en  etat  de  pefer  les  avantages 
&  les  inconveniens  d'une  lei  ou  d'un  ufa- 
ge ,  &  de  jugc-r  s'il  doit  8tre  aboli  ou  con- 
fervi.\  L'on  n'eli  que  trop  fouvent  con- 
tra: Lt 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.         185 

traint  de  fe  preter  k  des  abus  &  nieme  a 
des  ufages  barbares.  Si,  dans  I'Europe, 
Ton  a  li  long-temps  tolere  les  duels,  c'ell 
qu'en  des  pays  ou  Ton  n'ell  point,  com- 
me  d  Rome,  anime  de  I'amour  de  la  pa- 
trie,  oii  la  valeur  n'eft  point  exercce  psr 
des  gutrres  continuelles,  les  moralilles  n'i- 
ma^jinoient  peut-etre  pas  d'autres  moyens 
&  d'entretenir  le  courage  dans  le  corps  des 
citoyens ,  &  de  fournir  i'ctat  de  vailianis]  de- 
.  fenlturs :  ils  croyoient,  par  cette  toleran- 
ce ,  acheter  un  grand  bien  au  prix  d'un 
petit  nial  ^  ils  fe  trompoieiu  dans  le  cas 
particulier  d\i  duel  :  mais  il  en  ell  mille 
autres  ou  Ton  ell  reduic  ^  ceite  option.  Ce 
n'ed  louvent  qu'au  choix  fait  entre  deux 
maux  qu'on  reconnoit  riiomnie  de  genie. 
Loin  de  nous  tous  ces  pedants  epris  d'u- 
ne  fauile  idee  de  periecftion.  Ric-n  de  plus 
dangereux,  dans  un  etat,  que  ces  mora- 
liiles  declamateurs  &  fans  efprit ,  qui ,  con- 
centres dans  une  petite  Iplu-re  d'idees ,  re- 
petent  continuellenient  ce  qu'ils  ont  enren- 
du  dire  a  leurs  mies ,  recommandent  Tans 
cefle  la  moderation  des  delirs,  &  veulent, 
en  tous  les  cceurs ,  aneantir  les  paffions :  ils 
ne  fentent  pas  que  leurs  preceptes,  utiles 
h  quelques  particuliers  places  dans  cenai- 
nes  circonllances ,  (eroient  la  ruine  des  na- 
tions qui  les  adopteroient. 

En  efifet ,  fi,  comme  Thiftoire  nous  I'np- 
prend ,  les  paflions  fortes,  teiles  que  I'or- 
gueil  &  le  patriotifrae  cbez  les  Grecs& 
les  Romains  ,  le  fanatifme  chez  les  Ara- 
bes  5  Tavarice  chez  les  Fiibulliers,  enfan- 

tent 


l36        D  E    L'  E  S  P  R  I  T.' 

tent  toujours  les  guerriers  les  plus  redon- 
tpibles ;  tout  homme  qui  ne  menera  conire 
de  pareils  Ibldats  que  des  hummes  fans 
paffions,  n'oppofera  que  de  timidesaj;neaux 
^  la  fureur  des  loups.  Autli  la  fage  N.uure 
a-t-elle  enferme  dans  ]e  coeur  de  rhomme 
un  prefervatif  contre  les  railbrinements  de 
ces  philofophes.  Auffi  les  nations  ,  Ibumi- 
les  d'intention  h  ces  preceptes,  s'y  trou- 
vent-elles  toujours  indociles  dans  le  fait; 
Sans  cette  heureule  indocilitd,  lepeuple, 
fcrupuleufement  attache  h  lears  maxur.es, 
deviendroit  le  mepris  &  I'tfclave  des  au- 
trcs  peuples. 

Pour  determiner  jufqu'a  quel  point  on 
doit  exalterou  modt^rer  le  feu  des  paffions, 
il  faut  de  ces  efprits  valtes  qui  embrallcnt 
toutes  )es  parties  d'un  gouvcrnement.  Qui- 
conque  en  dt  doue,  elt,  pour  ainfi  dire, 
diWci,-  e  par  la  Nature  pour  rcmplir  ,  au- 
pres  du  l^giilateur,  la  charge  de  miniilre 
penleur  (<7),&  juftifier  ce  mot  deCiceron, 
qu'z/«  homme  (Ttfprit  nefl  jamais  un  jlwple 
citoyen ,  man  un  vrai  magijlrat. 

Avant  d'expofer  les  avantages  que  pro- 
cureroient  a  Tunivers  des  idtes  plus  eten- 
dues  &  plus  faines  de  la  morale,  je  crois 
pouvoir  remarquer,  en  pallant,  que  ces 
niemes  idees  jetteroient  infiniment  de  lu- 
mieres  fur  toutes  les  fciences,  &  fur-tout 
fur  celle  de  I'hiftoire  dont  les  progr^s  font 

(,?)  On  diftingue,  a  la  Chine,  deux  fortes  de  miniftres: 
les  uns  font  les  minillres  fgtieurs ;  ils  donnenc  ies  audien- 
ces &  les  llgnattires  ;  les  autres  portent  le  nom  Je  mmls- 
tits  ^enfenrs  i   ils  fc  chargent  du  foin  de  former  les  pru- 

jeis, 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.  187 

i  la  fois  etVet  &  caule  des  progr^s  de  la 
morale. 

Plus  inflruits  du  veritable  objet  de  This- 
toire  ,  alors  les  ecrivains  ne  peindroient, 
de  la  vie  privee  d'un  roi,  que  les  details 
propres  ii  faire  fortir  Ton  caiaclere  j  ils  ne 
di^criroient  plus  fi  curie ufement  fes  moeurs, 
fes  vices  ic  fes  vertus  domeiliques  ^  ils 
fentiroient  que  le  public  demande  aux  ibu- 
verains  compte  de  leurs  edits,  &  non  de 
leurs  foupers  ^  que  le  public  n'aime  a  con- 
noitre  rhomme  dans  le  prince  qu'autant 
que  rhomme  a  part  aux  deliberations  du 
prince  ^  &  qu'a  des  anecdotes  pudriles , 
ils  doivent,  pour  inftruire  &  plaire,  I'ub- 
ftituer  le  tableau  agreable  ou  eilTayant  de 
la  feiicite  oa  de  la  mifere  publique ,  6c  des 
caufes  qui  les  ont  produites.  Cell  k  la 
limple  expolition  de  ce  tableau  qu'on  de- 
vroit  une  infinite  de  reflexions  &  de  refor- 
mes  utiles. 

Ce  que  je  dis  de  Thiftoire,  je  le  dis  de 
la  mdtaphylique  ,  de  la  jurifprudence.  11 
ell  peu  de  Iciences  qui  n'aient  quelque 
rapport  k  celle  de  la  morale.  La  chaine, 
qui  les  lie  toutes  entr'elles ,  a  plus  d'6- 
•tendue  qu'on  ne  penfe :  tout  fe  tieiit  dans 
Tunivers. 


CHA- 

fers,  d'examiner  Cfux  qu'on  leur  pn^fente,  Be  de  propofcr 
Jes  chanj^emcnts  que  le  tems  8c  le$  circoiillance*  exi^ece 
qu'on  fade  daiu  radminiflradon. 


i8d        D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

C  H  A  P  I  T  R  E    XVII. 

Des  avantages  que  pourroient  procurer  aux 
hommes  les  principes  ci-dtlTiis  expof^s. 

Ces  principes  donnent  aux  particuliers ,  oux 
peuples ,  S  mime  nux  Icgiflateurs  ,  des  idets 
plus  nettes  de  la  vcrtu ,  facililent  les  reform 
mcs  dans  Us  loix  ,  nous  apprennent  que  la 
fcience  metne  de  la  morale  n'ejl  autre  chafe 
que  la  fcience  meme  dela  legi flat  ion  ;  (3  nous 
fournijfcnt  enfin  les  moycns  de  rendre  les  pen- 
pks  plus  heureux  S  les  empires  plus  durables. 

TE  pafTe  rapidement  fur  les  avcntages 
qu'en  retireroient  les  particuliers  :  ils 
coniilteroient  ^  leur  donner  des  id^es  net- 
tes de  cette  menie  morale  ,  dont  les  pre* 
Ceptes ,  jufqu'li  prcTent  equivoques  &  con- 
tradidloires  ,  ont  permis  aux  plus  infenf^s 
de  juftifier  toujours  la  folie  de  leur  condui- 
te  par  quelques-unes  de  ces  raaximes. 

D'ailieurs  ,  plus  inllruit  de  fes  devoirs," 
le  particulier  leroit  moins  dependant  de 
i'opinion  de  fes  amis  :  b.  I'abri  des  injufti. 
ces  que  lui  font  fouvent  commettre,  a  fon 
infu  ,  les  focidt^s  dans  lefquelles  il  vit  ,  il 
feroit  alors  ,  en  nieme  temps ,  atfranchi  de 
la  crainte  puerile  du  ridicule^  fantome 
qu'ancantit  la  prefence  de  la  raiCon  ,  niais 
qui  ell  relTroi  de  ces  ames  timides  &  peu 
dclairees  qui  facrifient  leurs  gouts  ,  leur 
repos,  leurs  plaiiirs,  &  quelquefois  meme 
jufqu'.^  la  vertu,  ii  Thumeur  &  aux  capyi- 
ces  de  ces  atrabilaires  ,  ^  la  critique  des- 

quels 


D  1  S  C  0  U  R  S    II.  1S9 

quels  on  ne  peut  echapper  quand  on  a  le 
nialheur  d'en  etre  connu. 

Unjquement  foumis  a  la  raifon  &  ^  la 
vertu  ,  le  particulier  pourroit  alors  braver 
les  prejugfcs  ,  &  s'armer  de  ces  fentiments 
infiles  6:  courageux  qui  forment  le  caradte- 
re  dillinclif  de  rhomme  vertueux  ;  fenti- 
ments qu'on  defire  dans  chaque  citoj^en, 
&  qu'on  eft  en  droit  d'exiger  des  grands. 
Comment  riiomnie  elev^  aux  premiers  pos- 
tes  renverfeva-t-il  les  obftacles  que  certains 
prejuges  mettent  au  bien  general,  &  r^fis- 
tera-t-il  aux  menaces,  aux  cabales  des  gens 
puillants  ,  pjuvent  interefles  au  raalheur  pu- 
bMc  ,  fi  Con  ame  n'eli:  inabordabie  k  toutes 
efpeces  de  ibllicitations  ,  de  craintes  &  de 
pr^jug(^s  ?  * 

11  paroitdoncquelaconnoiffance  desprin- 
cipes  ci-delFus  etabJis  procure  ,  da  moins, 
cet  avantage  au  particulier,  c'eftde  luidon- 
ner  une  idde  nette  &  Cilre  de  I'honnete,  de 
Farracher  k  cet  egard  a  toute  efpece  d'in- 
qui^tude,  d'afiurer  le  repos  de  fa  confcien- 
ce  ,  &  de  lui  procurer  ,  en  confequence, 
les  plaifirs  int^rieurs  &  fecrets  attaches  i 
la  pratique  de  la  vertu. 

Quant  aux  avantages  qu'en  retireroit  le 
public,  ils  feroient,  ians-doute,  plus  con- 
liderables.  Confequemment  k  ces  memes 
principes  ,  on  pourroit,  ii  je  Fofe  dire, 
compofer  un  cat^^chifme  de  probite ,  dont 
les  maximes  fimples  ,  vraies  ,  &  ^  la  por- 
tee  de  tons  les  efprits  ,  apprendroient  aux 
peuples  que  la  vertu,  invariable  dans  I'ob- 
jet  qu'elle  fe  propofe  ,  ne  I'eft  point  dans 


190        D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

les  moyens  propres  b.  remplir  cet  objet  y 
qu'on  doit  ,  par  confdqueiit  ,  regarder  les 
actions  comme  indilferentes  en  elles-mS- 
mes  ;  fentir  que  c'ell  an  belbin  de  Tetat  k 
determiner  celles  qui  ibnt  dignes  d'ellime 
ou  de  mepris ;  &  enfin  au  legiflateur ,  par 
la  connoiliance  qu'il  doit  avoir  de  Tinti^rct 
public  ,  k  fixer  Tinftant  on  chaque  adlion 
celTe  d'etre  vertueuTe  &  devient  vicieule. 

Ces  principes  une  fois  refus,  avec  quel- 
le facilitti  le  legiflateur  eteindroit  -  il  Its 
torches  du  fanatifme  &  de  la  luperftition , 
fupprimeroit-il  les  abus,  reformeroit-il  les 
coutumes  barbares,  qui,  peut-etre  utiles 
lors  de  leur  ^tabliilement ,  font  devenues 
depuis  fi  funeiles  a  I'univers  "?  coutumes 
qui  ne  fubfiflent  que  par  la  crainte  ou  Ton 
elt  de  ne  pouvoir  les  abolir  fans  foulevcr 
les  peuples  loujours  accoutumes  k  prendre 
la  pratique  de  certaines  adions  pour  laver- 
tu  meme  ,  fans  allumer  dcs  guerres  longues 
&  cruelles  ,  ik  fans  occalionner  enfin  de 
ces  feditions  qui  ,  toujours  hazardeufes 
pour  I'homme  ordinaire,  ne  peuvent  r^el- 
lement  etre  prevues  &  cahn^es  que  par 
des  hommes  d'un  caraclere  ferme  &  d'un 
efprit  vafle. 

Cell  done  en  alToiblJlTant  la  flupide  vc^ 
reration  des  peuples  pour  les  loix  &  les 
iifages  anciens  ,  qu'on  met  les  fouverains 
tn  etat  de  purger  la  terre  de  la  plupart  des 
maux  qui  la  defolent,  &  qu'on  leurfournit 
■les  moyens  d'alTurer  la  duree  des  empires. 

Mainttnant  ,  lorfque  les  intere-ts  d'un 
4tat  font  changes  j  d  que  des  loix ,  utiles 

lors 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.        191 

iors  de  fa  fondation  ,  lui  font  devenues 
naifibles  ;  ces  menies  loix  ,  par  le  reipedt 
que  Ton  conterve  toujours  pour  ellcs.  doi- 
vent  necelTairement  entrainer  I'etat  a  fa 
ruine.  Qui  doute  que  la  dtflruclion  de  la 
Rcpublique  Romaine  n'ait  ^te  Teffet  d'une 
ridicule  veneration  pour  d'anciennes  loix, 
6c  que  cet  aveugle  refpecl  n'ait  forge  les 
fers  dont  Cefar  chargea  fa  patrie  ?  Apres 
la  defrruclion  de  Carthage  ,  lorfque  Rome 
atteignoit  au  faite  de  la  grandeur,  les  Ro« 
mains, par  I'oppofition  qui  fetrouvoitalors 
entre  kurs  intiirets  ,  leurs  mojurs  &  leurs 
loix  ,  devoient  appercevoir  la  r(^volution 
dont  I'empire  etoit  menacd;  &  fentir  que, 
pour  fauver  Tetat  ,  la  rcpublique  en  corps 
devoit  fe  prelfer  de  faire  ,  dans  les  loix  & 
le  gouvernement ,  h.  reforme  qu'exigeoient 
les  temps  &  les  circonilances  ,  &  fur-tout 
fe  hater  de  prevenir  les  changements  qu'y 
vouloit  apporter  fanibition  perfonnelle,  la 
plus  dangereufe  des  legiflatrices.  Auffi  les 
Remains  auroient-ils  eu  recours  k  ce  re- 
mede,  s'ils  avoient  eu  des  idees  plus  net- 
tes  fur  la  morale.  Inllruits  par  I'hiiloire  de 
tous  les  peuples,  ils  auroient  appercu  que 
les  memes  loix  qui  les  avoient  portes  aa 
dernier  degr^  d'elevation  ne  pouvoient  les 
y  foutenir  ;  qu'uu  empire  eft  comparable 
au  vailTeau  que  certains  vents  ont  conduit 
i  certaine  hauteur ,  ou,  repris  par  d'autres 
vents  ,  il  ell;  en  danger  de  perir ,  fi  ,  pour 
fe  parer  du  naufrage  ,  le  pilote  habile  & 
prudent  ne  change  promptement  de  ma- 
noeuvre :  verite  politique  qu'avoit  connue 

Mr. 


19^        D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

Mr.  Locke,  qui,lors  de  retabliffement  de 
la  l^gilLnion  h  la  Caroline,  voulut  que  (cs 
loix  n'euffent  de  force  que  pendant  un  (ie- 
cle  ;  que  ,  ce  temps  expire  ,  eiles  devins- 
fcnt  nulles  ,  fi  elles  n'^toient  de  nouveau 
examinees  &  confirmees  par  la  nation.  11 
lentoit  qu'un  gouvernement  guerrier  on 
commergant  fuppofoit  des  loix  differentes; 
&  qu'une  Idgiilition  propre  k  favoriler  le 
^commerce  &  Tindultrie,  pouvoit  devenir  un 
Jour  funefte  k  cette  colonic,  11  fes  voilins 
venoient  k  s'aguerrir,  &  que  les  circonllan- 
ces  exigeaffent  que  ce  peuple  iut  alorsplus 
niilitaire  que  commergant. 

Qu'on  t'afie  aux  faullcs  religions  TappU- 
cation  de  cette  id^e  de  Mr.  Locke  ,  Ton 
fera  bien-tot  convaincu  de  la  fottil'e  &  de 
leur  inventeur  &  de  leurs  Itclateurs.  Qui- 
conque  ,  en  elFet  ,  examine  les  religions 
{qui  ,  k  I'exception  de  la  notre  ,  font  tou- 
tcs  faites  de  main  d'hommes)  fent  qu'elles 
n'ont  jamais  ete  I'ouvrage  de  I'efprit  valle 
&  profond  d\in  legillateur,  mais  de  I'ef- 
prit dtroit  d'un  particulier  :  qu'en  coni^^- 
quence  ,  ces  fauffes  religions  n'ont  jamais 
(^te  fondees  fur  la  bafe  des  loix  &  le  prin- 
cipe  de  Tutilitd  publique  ;  principe  tou- 
joLirs  invariable,  mais  qui,  pliable  dans  fes 
applications  k  toutes  les  diverfes  pofitions 
oii  peut  fucceflivtment  fe  trouver  un  peu- 
ple, eft  le  feul  principe  que  doivent  adniet- 
tre  ceux  qui  vetilent ,  a  I'exemple  des  A- 

nail  ale, 

(.t)  A  I'orient  de  Sumatra. 

{!>)  Lorfque   les   guerriers    du   Congo   vont   a  Tennemi, 
«*ii«  reutomrent,  (uns  leur  marche  ,   un  lievre  ,  une  c  >r- 

laeille 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.  193 

nadafe ,  des  Ripperda ,  des  Thamas  Kouli- 
Kaii  6c  des  Gehan-Guir,  tracer  le  plan 
d'uiie  iioLivelle  religion,  &  la  rendre  utile 
2UX  hommes.  Si,  dans  la  compoiicion  des 
fauiles  religions,  on  eut  toujours  luivi  ce 
plan ,  on  aiiroit  conferve  k  ces  religions 
tout  ce  qu'dles  ont  d'utile  ;  on  n'eut  point 
detruit  le  tartare  ni  relyfee,  le  legillateur 
en  eut  toujours  fait,  a  fon  gre  ,  des  ta- 
bleaux plus  ou  moins  agreables  on  terri- 
bles,  felon  la  force  plus  ou  moins  grande 
de  fon  imagination.  Ces  religions,  liniple- 
ment  depouillees  de  ce  qu'elles  ont  de  nui- 
fible  ,  n'eulfent  point  courbe  les  efprits 
fous  le  joug  honteux  d'une  fotte  crddulitc;; 
&  que  de  crimes  &  de  fupcrftitions  eudent 
difparu  de  la  tcrre  !  On  n'eut  point  vli 
rhabitant  de  la  grande  Java(^z),  pcrfuad6 
a  la  plus  legere  incommodite  que  I'heure 
fataie  ell  venue,  fe  prelfer  de  rejoindre  le 
dieu  de  fes  peres,  impJorer  la  niort  &  con- 
lentir  k  la  recevoir;  les  pretres  euifentvai- 
nement  voulu  lui  extorquer  un  pareil  con- 
fentement  pour  I'etrangler  enfuite  de  leurs 
propres  mams  &  fe  gorger  de  fa  chair.  La 
Perfe  n'etit  point  nourri  cette  fecte  abomi- 
nable de  dervis  qui  demande  Taumone  a 
main  armee,  qui  tue  impunement  quicon- 
que  n'admet  point  fes  principes  ,  qui  leva 
une  main  homicide  fur  un  fophi  ,&  plongea 
Ic  poignard  dans  le  fein  d'Amurath.  DesRo- 
niains  ,  aulli  fuperibitieux  que  des  Negres  (a), 

n'eus- 

n'V^e  ou  quelque  autre  animal  t'lm'iHe,  c'efl:,  difent-ils,  le 

gtr'nie  de  Tcnnemie  qui  y'renc  ies  dvercir  de  f.i  frayeur;  Us 

Tonic  L  1  le 


T94  D  E    L'E  S  P  R  I  T. 

n'eulTent  point  regie  leur  courage  fur  Tap* 
petit  des  poulets  lacrds.  Eniin  ,  les  reli- 
gions n'auroient  point,  dans  I'Orient ,  fe- 
,  conde  les  germes  de  ces  guerres  (c)  Ion* 
gues  &  cruelles  que  les  Sarrafms  firent 
tl'abord  aux  chrdtiens^  q'-'C  9  fous  les  dra- 
peaux  des  Omar  &  des  Hali,  ces  memes 
^^arrafins  fe  firent  entr'eux ;  &,  qui,  fans 
doute ,  firent  inventer  la  fable  done  fe  fer- 
vit  un  prince  de  I'lndoudan  pour  reprimer 
le  ztle  indifcret  d'un  iman. 

Soumets-toi  ,  lui  difoit  I'iman  ,  k  I'or- 
dre  du  tr^s-haut.  La  terre  va  recevoir  fa 
lainte  loi:  la  vidloire  inarche  par-tout  de- 
vant  Omar.  Tu  vois  TArabie,  la  Perfe,  la 
Syrie,  I'Afie  entiere  fubjugu^e,  I'aigle  Ro- 
niaine  foulee  aux  pieds  des  fideles,  &  le 
glaive  de  la  terreur  remis  aux  mains  de 
Khaled.  A  ces  lignes  certains,  reconnois 
la  verity  de  ma  religion ,  &  plus  encore  k 
la  fublimit^  de  I'alcoran  ,  a  la  fimplicitd  de 
fes  dogmes  ,  k  la  douceur  de  notre  loi. 
Notre  Dieu  n'eft  point  un  dieu  cruel;  il 
s'honore  de  nos  plaifirs.  Ceil ,  dit  Maho- 
inet,  en  refpirant  I'odeur  des  parfums,  en 
^prouvant  les  voluptueufes  carelfes  de  Ta- 

mour, 

le  combi:tfnt  a1"rs  avec  intr^pidlt^.  Mais,  s'ils  ont  en- 
lendu  le  chant  du  coq  a  quelqf.e  autre  heure  que  I'heure 
ordinaire  ,  ce  chant  ,  difent-ils  ,  eft  le  prefage  certain  d'u- 
re  d^faite  a  laquelle  ils  ne  s'expofent  jainai;.  Si  le  chant 
du  coq  eft  ,  k  la  fois  ,  entendu  des  deux  camps  ,  il  n'eft 
point  de  courage  qui  y  tienne  ,  les  deux  arme'ei  fe  de'ban- 
deut  &  fuient.  Au  moment  que  le  faurage  de  la  nouvelle 
Orleans  inarche  a  I'ennemi  avec  le  plus  d'intrepidite',  un 
fonge  Qu  Tabboieraenc  d'un  chicn  fuffit  pour  le  hire  re- 
i«urner  lur  l\s  pas. 


D  1  S  C  0  U  R  S    II.  195 

mour,  que  mon  ame  s'allumc  de  plus  de 
feivcur  &  s'elance  plus  rapidement  vers  le 
ciel.  Iniecte  couronne,  lutteras-tu  longr 
temps  cuntre  ton  Dieu<^  Ouvre  lesyeux, 
vols  les  luperllitions  &  les  vices  dont  ion 
peuple  eil  nifccte  .  le  priveras-tu  toujouLS 
ties  lumieres  de  Talcoran  ? 

Iraan,  repondit  le  prince,  il  fut  un  temps 
oil,  dans  la  republique  des  callors,  comme 
dans  mon  empire.  Ton  le  plaignit  de  quel- 
ques  depots  voles,  &  memc  de  quelques 
airalFinats:  pour  prevenir  les  crimes,  il  fut- 
liloit  d'ouvrir  quel-jues  depots  publics, 
d'elargir  les  grandes  routes,  6:  d'etablir 
quelques  marechauflees.  Le  lenat  de6  cas- 
tors ^toit  pret  b.  prendre  ce  parti,  quand 
Tun  d'cux,  jettant  la  vue  fur  Tazur  du  fir- 
mament ,  s'ecria  tout- ^ -coup:  prcnons 
exemple  fur  I'liomme.  II  croit  ce  palais  des 
airs  bad ,  habite  Ck  regi  par  un  etre  plus 
puiflfant  que  lui :  cet  ^tre  porte  le  nom  de 
Michapour.  Publions  ce  dogme,  que  le  peu- 
ple des  cadors  s'y  ibumette.  Perfuadons- 
lui  qu'un  genie  ell ,  par  Tordre  de  ceDieu, 
mis  en  fentinelle  fur  chaque pianette; que, 
de-la  ,  contemplant  nos  actions  ,  il  s'oc- 
cupe  \.  difpenfer  les  biens  aux  bons  &  les 

maux 

(c)  Les  piflions  humaines  ont  quelqueBis  allume  de  fem. 
biables  guerres,  dans  ie  fein  mema  du  chrUlianifmc  j  maij 
rien  de  plus  contraire  a  fon  efpric ,  qui  eft  un  efpric  de 
deruite'refremenc  8c  de  prlx;  a  ia  morale  qui  ne  refpire 
que  la  douceur  &  I'indulgence  ;  a  fes  maximes  ,  qui  pref- 
crivenc  pji-couc  la  bienfaifacce  Ck  li  chirice;  a  la  fpiri- 
tualite  des  objets  qu'il  prefects;  a  la  fublimit^  de  U%  mo- 
tifs ,  enfin  4  la  graadeur  6c  a  la  iiacure  des  rc'compcafej 
qu'il  propofe. 

I  2 


196         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

maux  aux  inecbants:cette  croyance  recue, 
]e  crime  fuira  loin  de  nous.  11  fe  tait:  on 
confulte,  on  dclibere  ;  I'idee  plait  par  la 
rouveaut(^,  on  Tadopte;  voil^  la  religion 
^tablie ,  &  les  cailors  vivants  d'abord  com- 
me  freres.  Cependant ,  bientot  apres ,  il 
s'eleve  une  grande  controverfe.  C'efb  la 
loutre ,  diient  les  iins^  c'eft  le  rat  mulque, 
repondent  les  autres,  qui,le  premier,  pre- 
I'enta  a  Michapour  les  grains  de  fable  dorit 
il  forma  la  terra.  La  difpute  s'ccbauife  ^  le 
people  fe  partage ;  on  en  vient  aux  injures, 
des  injures  aux  coups  ^  le  fanaiifme  fonne 
la  charge.  Avant  cette  religion ,  il  fe  coin- 
metcoit  quelques  vols  &  quelques  aifadi- 
nats:  la  guerre  civile  s'allume,&:  la  moitie 
de  la  nation  eil  egorgee.  Inilruit  par  cet- 
te fable ,  ne  pretends  done  pas ,  6  cruel 
iman,  ajouta  ce  prince  Indien,  me  prouver 
la  verity  &  Tutilite  d'une  religion  qui  de- 
folc  I'univers. 

II  relulte  de  ce  chapitre  ,  que,  fi  le  le* 
giilateur  etoit  autorife,confequemmentaux 
principes  ci-deifus  ^tablis,  h.  faire,  dans  les 
loix,  les  coutumes  &  les  faulles  religions, 
tous  les  changements  qu'exigent  les  temps 
6i  les  circonllances  ,  il  pourroit  tarir  la 
Iburce  d'une  infinite  de  maux,  &.  fans-dou- 
te  allurer  le  repos  des  peuples,  en  6ten- 
dant  la  duree  des  empires. 

D'ail- 

{d)  En  vain  diroit.on  que  ce  grand  oeuvre  J'une  excel- 
lente  le'giflation  n'efl;  i)oint  celui  de  la  fagefle  humaire, 
que  ce  projet  e/l  une  chimere.  Je  veux  qu'une  aveugle  & 
longue  fuice  d'even;;mcns  'dc'pendans  [oiis  les  uns  des  au- 
fes,  &  dont  le  premier  jour  du  monde  de'veloppa  le  prc- 
n;ier  germe,  loiC  ia  C4ttis  WflJiverfeile  de  wuc  cc  qui  a  6te, 


D  I  S  C  0  0  R  S    II.  197 

D'ailleurs,  que  de  lumieres  ces  niemes 
principes  ne  repandroient-ils  pas  lur  la  mo- 
rale ,  en  nous  tail'ant  appercevoir  la  depen- 
dance  necellaire  qui  lie  les  mcEurs  aux  loix 
d'unpays,  6c  nous  apprenant  que  la  fcien- 
ce  de  la  morale  n'elt  autre  chole  que  la 
IcJence  meme  de  la  legiilation  ?  Qui  doute 
que,  plus  affidus  a  ceue  etude,  les  mora- 
liltes  ne  pulTent  alors  porter  cette  fcience 
a  ce  haut  degre  de  perfection  que  les  bons 
efprits  ne  peuvent  maiutenant  qifentre- 
voir  ,  &  peut-etre  auquel  iis  n'imaginent 
pas  qu'elle  puifie  jamais  atteindre  {d)'i 

Si  ,  dans  prefque  tous  les  gouverne- 
mcnts  ,  toutes  les  loix  ,  incoherentes  en- 
tr'clles  ,  lemblent  etre  Touvrage  du  pur 
hazard,  c'eft  que,  guides  par  des  vues  & 
des  interets  differents  ,  ceux  qui  les  font 
s'embarraQ^ent  peu  du  rapport  de  ces  loix 
entr'elles.  11  en  eft  de  la  formation  de  ee 
corps  entier  des  loix  comnie  de  la  forma- 
tion de  certaines  ifies :  des  payfans  veulenc 
vuider  leur  champ  des  bois,  des  pierres, 
des  herbes  &  des  limons  in  utiles  ;  pour  cet 
cftVt,  il  les  jettent  dans  un  fleuve,  ot^i  je 
vols  ces  materiaux  ,  char  ies  par  les  couranis, 
s'amonceler  autour dequelques  rofeaux,s'y 
confolider,  &  former  enfin  une  terre  fermc. 

Cell: 

eft  &  fera  :  en  admcttant  meme  ce  principe  '  pourruoi, 
re'pondrai-je ,  fi,  dans  cette  longue  chSine  d'evdneni;ns , 
fort  necen"airement  compris  les  fages  &  les  fcius,  les  la- 
ches &  ks  h^ros  qni  one  gcuvern^  ie  monde,  n'y  coni- 
prendroit-on  pas  auffi  la  decouverte  des  vrais  principes 
de  la  legiilation  ,  auxquels  cette  Icience  devra  fu  pciiec- 
tiOD  ,  fie  le  monde  Ton  bonheur  ? 

I3 


lyS  D  E    L'E  S  P  R  I  T. 

C'efl:  cependant  h  runiformit^  des  vues 
du  legiflaieur,  k  la  d^pendance  des  loixen- 
tr'elles,  que  tient  leur  excelience.  Mais, 
pour  dtablir  cette  dependance  ,  il  faut  pou- 
voir  les  rapporter  toutes  i  un  principe  lim- 
pie,  tel  que  celui  de  I'utilite  du  public, 
c'eft-^-dire ,  du  plus  grand  nombre  d'hora- 
ines  Ibumis  a  la  meme  forme  de  gouverne- 
mtnt:  principe^  dont  perlonne  ne  connoit 
toute  i'etendue  ri  la  f^condite ;  principe 
qui  renferme  toute  la  morale  6:  la  l^gifla- 
tion,  que  beaucoup  de  gens  r^petent  Tans 
I'entendre,  &  dont  les  l^gifliuetirs  meme 
n'ont  encore  .qu'une  id^e  iuperficielle,  du 
moins  ii  Ton  en  juge  par  le  malheur  de 
prefque  tous  les  peoples  de  la  terre  (e). 


CHAPITRE     XVIII. 

De  refprit,  confider^  par  rapport  aux 
liecles  6:  aux  pay^  divers. 

Expofition  de  ce  quon  examine  dans  ks  cha^ 
pitres  juivants 

J''ki  prouv^  que  ks  memes  adions,  fuc- 
cefTivement  utiles  &.  nuilibics  dans  des 
fiecie.^  is.  des  pays  divers,  etoient  tour  k 
tonr  efl:im(^es  ou  m^prifdes.  11  en  til:  des 
idees  comme  des  actions.    La  diverfit^  des 

in- 

(f )  Dans  la  prupart  des  empires  de  I'Orient ,  on  n'a  pas 
meme  I'ide'e  du  droit  public  &  du  droit  des  gens  Qui- 
ronque  voudroit  e'clairer  les  peupies  fur  ce  point,  s'expo- 
feroit  prefque  toujours  a  la  fureur  6.es  iyrans  qui  defolent 
ces  malheureufes  cnntre'es.  Pour  violer  plus  impune'menc 
les  droits  dc  I'humanite',  lis  veuler.t  que  leurs  fujets  igno- 

rtn: 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.  199 

interets  des  peuples,  &  les  changements 
arrives  dans  ces  memes  interets,  produi- 
fent  des  revolutions  dans  leurs  gouts,  oc- 
cafionnent  la  creation  ou  Taneantiirement 
llibit  &  total  de  certains  {genres  d'eCprit, 
&  le  ni^pris,  injuile  ou  legitime,  raais  tou- 
jours  r^ciproque  ,  qu'en  fait  d'efprit  les 
liecles  &  les  pays  divers  ont  toujours  les 
uns  pour  les  autres. 

Propofition  done  je  vais ,  dans  les  deux 
chapitres  fuivants ,  prouver  la  vdritd  par 
des  exemples. 

C  H  A  P  I  T  R  E    XIX. 

Veflime  pour  les  diffireuts  genres  d'efprit ,  e/?, 

dans  chnqut  fitcle ,  proportionnie  a  I'm- 

tirit  qiion  a  de  ks  cfiimer. 

POUR  faire  fentir  Textreme  jullefle  de 
cette  proportion  ,  prenons  d'abord  les 
rom'ins  pour  exemples.  Depuis  les  Ama- 
dis  julqu'aux  romans  de  nos  jours,  ce gen- 
re a  fuccedivement  eprouvu  mille  change- 
ments.  En  vcut-on  favoir  la  caufe.^  Qu"on 
fe  demande  pourquoi  les  ronians  les  plus 
ellimes  il  y  a  trois  cents  ans  nous  parois- 
fent  aujourd'hui  ennuyeux  ou  ridicules  ^  & 
Ton  appercevra  que  le  principal  inerite  de 
la  plupart  de  ces  ouvrages  dt^pend  de  Tex- 

adi- 

rent  ce  qu'en  quality  d'hommes,  lis  font  en  droit  d'atccn- 

dre  du  prince,  &  le  cortrac  cacite  qui  le  lie  a  fes  peupley. 
Quelque  raifon  qu'a  cet  e'^ard  ces  princes  apportent  de 
leiir  conduite,  elle  ne  pent  jamaii  ecre  tondcV  ^uc  fur  le 
Jefir  pervers  de  tyrannifer  leurs  fujets. 

1  4 


coo        D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

atntude  avec  laquelle  On  y  peint  les  vices , 
ks  vertiis,  les  pallions,  Its  ufages  &  les 
ridicules  d'uiie  nation. 

Or  ,  les  raoeurs  d'line  nation  changent 
fouvent  dim  iiecle  a  Tavtre  ^  ce  change- 
ment  doit  done  en  occalionner  dans  ie 
genre  de  fes  romans  &  de  Ion  gout :  une 
nation  eft  done,  par  Tintd-ret  de  Ion  amu- 
fement,  prefque  toujours  forcee  de  mepri- 
ier  dans  un  iiecle  ce  qu'elle  admiroit  dans 
le  llecle  precedent  (r/).  Ce  que  je  dis  des 
romnns  pent  s'appliquer  a  prefque  tous  ks 
ouvrjiges.  Mais,  pour  faire  plus  foitenient 
fentir  cette  vdriic  ,  peut-etre  faut-il  rem- 
parer  rcTprit  des  liecks  d'ignorancc  a  Yti'- 

prit 

(a)  Ce  n'eft  pas  que  ess  arclens  romans  ne  foiem  en- 
core agreabks  a  quelques  philofophes ,  qui  les  reg^rdcnc 
comme  la  vraie  hiftoiri'  des  moeurs  d'un  peuple  confidcre 
dacs  un  certain  fiecie  £c  une  certaine  forme  de  gouverne- 
menr.  Ces  philofophes,  ccnvair.cus  cu'il  y  auroic  ur.e  trts- 
grande  diifererce  enire  dcux  romans  ,  I'un  e'cric  par  un 
Sybarite  ,  &  I'autre  par  un  Croinniaie  ,  aiment  a  juger  Ie 
caraftere  &  I'efprir  d'line  nation  par  le  genre  de  romans 
qui  la  leduit.  Ces  /ones  de  jugcmens  font  d'ordinairc  aflez 
julles:  un  politique  habile  pourrol: ,  avec  ce  fecours,  aflci 
precif^ment  determiner  les  enrreprifes  qu'il  eft  prudent  ou 
teme'raire  de  tenter  contre  un  peuple.  Mais  le  commun  des 
hommcs,  qui  lit  les  remans  muins  pour  s'inliruire  que  pour 
s'araufer,  ne  les  confidere  pas  Ibus  ce  point  de  vue,  &  ne 
peut,  en  confifquence,  en  porter  le  meme  jugemcnt. 

(/')  Dans  un  des  fermons  de  ce  Menot,  il  s'agit  de  la 
promtfie  du  Milfie.  ,,  Dieu  ,  dit-il,  avoit,  de  toute  e'ter- 
„  nit^  ,  determine  rincarnatlon  &  Je  falut  du  genre  hu- 
„  main;  mais  il  vouloit  que  de  grands  perfonnages,  tels 
,,  Que  les  faints  peres  ,  le  demandaflent.  Adam,  Ercs, 
,j  Enoch,  Mathufukm,  Lamech,  Noc,  apres  I'avoir  iniitl- 
„  lemenc  follicite ,  s'avifcrfnt  de  lui  envi>;  er  des  ambafia- 
,,  deurs.  Le  premier  tit  Moife,  Ie  fsronJ  David,  ie  troi- 
„  fieine  Ifaie,  &  )e  dernier  I'Eglife.  Ces  ambafiadfurs  n'a- 
„  yant  pas  mictix  re'uffi  que  les  patrirrches  eux-mtmes,  ils 
„  crurtnt  devoir  de'pu:er  des  temmts.  Madame  Eve  fe  pre- 

,)  fcnta 


D  I  S  C  O  U  R  S     II.         -01 

prit  de  notre  fiecle.  Arretons- nous  un 
moment  k  cet  exanien. 

Comme  ]es  eccleliaftiques  dtoient  alors 
les  feuls  qui  fuflent  dcrire  ,  je  ne  peux  ti- 
rer  mes  exemples  que  de  leurs  ouvrages  & 
de  leurs  lermons.  Qui  les  lira  n'apptrce- 
vra  pas  moins  de  difference  entre  ceux  de 
Menot  (Z')  &.  ceux  du  P.  Bourdaloue, 
qu'entre  le  Chevalier  du  Soldi  &  la  FriU' 
ceJJ^e  de  Cleves.  Nos  moeurs  ayant  changt^ , 
nos  lumieres  s'etant  augmentdes,  Ton  fe 
moqueroic  aujourd'hui  de  ce  qu'on  admi- 
roit  autrefois.  Qui  ne  riroit  point  du  fer- 
mon  d'un  pr^dicateur  de  Bordeaux,  qui, 
pour  prouver  toute  la  reconnoillance  des 

tre- 

»,  fenra  la  premkfe,  a  laquelle  Dieu  fit  r^ponfe :  Eve,  tn 
J,  ,is  pc'che;  tityiespas  digne  de  mon  fi's.  Enfuite,  madame 
,,  Sara  qui  die :  0  Dictt!  aldr-nous.  Dieu  lui  die  :  Tit  t'en 
„  es  rendne  indigne  par  I'incrcdiilhe  tjite  tu  rnjrqti.is ,  lorpjite 
„  je  t'ajp'.rj't  <jr:e  tn  feroi's  mtre  d  Ifajc.  La  troifieme  lut 
„  madame  Rebecca.  D.eu  lui  dit:  T.s  ns  fa't  ,  en  f.t-jc-.-.r 
,,  de  J.icob,  trap  de  tort  d  Efait.  La  quacricme ,  madame 
,,  Judith,  a  qui  Died  die:  Tn  as  iijf.ijfinc.  La  cinquleme, 
,,  madame  Eflher,  a  qui  il  dit:  Tit  as  cie  trcp  cocju^tte;  t>* 
„  prrduJs  trop  de  tcms  A  t' attljfer  por.r  flaire  d  jlffmr:!!, 
„  Enfin  fut  envoy^e  la  chambriere,  de  I'age  de  quacorie 
„  ans ,  laquelle,  tenant  la  vue  baHe  &  toute  honteufe,  s'a- 
j,  genouilla,  puis  vint  a  dire  :  §^te  mon  buifa'ime  vicnue 
J,  diiris  mo/i  jardin ,  afin  qrt'il  y  mjrige  dit  fruit  de  fes  pom- 
„  TTies i  i^  le  jardin  ^coit  !e  ventre  virginal.  Or,  le  fil« 
,,  ayant  oui  ces  paroles,  il  dit  a  Ton  pere:  Mon  pere,  j'.ii 
,,  aim?  ceUc'cl  d  s  m,i  jeitncff' ,  ^  i-  venx  I' avoir  po:ir 
„  mere.  A  I'inflant,  Dieu  appelle  Gibrif!,  &  lui  dit:  0 
„  Gahriel  ,  vi-t-e?i  vite  en  Naznr'tb  ,  A  Marie  ,  «^  /;« 
>>  prefcnte  de  ma  part  ces  lettres,  Et  le  fils  y  ajouta:  Dis- 
„  /»/,  de  la  mlfnne ,  tj«e  je  la  ckoijis  ptitr  ma  mere,  AJfit' 
„  re-la,  dit  enfuite  ie  Saint.Rfprit ,  nne  j'hahiterai  en  elle , 
,,  cju'e'le  f(ra  n-ni  temp!e  ;  ^  rcmeti-liti  ces  lettres  de  ma 
„  part",  Tous  les  autres  fermuns  de  ce  Meaot  font  a  p«u 
pre*  datu  le  meme  gouc. 

1"5 


!:02  D  E  L'  E  S  P  R  I  T. 
trepsffds  pour  quiconque  fait  prier  Dieu 
pour  eux,  CJc  donne ,  en  confequence,  de 
I'argent  aux  nioines  ,  debitoit  gravement 
en  chaire  quau  jeul  fon  di.  T argent  qui  tom*^ 
he-  dam  h  tronc  ou  k  hajfin  ,  (^  qui  fait  tin  , 
tin ,  tin  ,  touta  ks  aims  du  purgatoire  fe 
f refluent  ttlkmcnt  a  rire  ^  qutlhs  font  ha, 
ha,  ha,  hi,  hi ,  hi  (c)'? 

Dans  la  fimplicite  des  fiecles  d'ignoran- 
ce,  les  objets  fe  prefentent  fous  un  alpecH: 
tres-difierent  de  celui  fous  Jequel  on  les 
conlidere  dans  les  fiecles  dclaires.  Les  tra- 
g;odies  de  la  Paflion  ,  edifiantes  pour  nos 
ancetresj  nous  paroitioient  ii  prefent  fcan- 

daleu- 

(t)  Dans  ces  terns ,  rignorance  ^toit  telle,  qu'un  rure 
nyant  un  proces  avec  ies  paroifllons  ,  pour  iavolr  aux  frais 
de  qui  I'on  paveroit  I'e'^slife;  ce  cure  ,  lurfque  le  juge  e'toit 
prec  a  le  condatjner,  s'avifi  de  cittr  ce  pallige  de  Je'r^mie: 
J'lizf^tit  ii!i ,  c>  e£o  non  pavean;,  Le  juge  re  fut  que  re'pon- 
cfre  a  la  citation:  i!  ordonna  que  I'c^iife  leroit  pavee  aux 
tie'pent  des  paroifEers. 

II  y  e<di  iin  temps,  dans  IV^life,  ou  la  frience  &:  I'art  d'e- 
rrirc  furcnt  regardes  comme  des  choles  mondaines ,  indi- 
fnes  d'un  chrecien.  On  ds:  meme,  a  ce  fujet,  que  les  an- 
f  e$  fouetterent  faint  Jerome  pour  avoir  vou'.u  imiter  le 
ityle  de  Cicc^ron.  L'abbe  Cartaut  pretend  que  c'eft  pour 
i* avoir  mal  imite. 

{d)  Utrtim  Drus  pntf.frit  fiippcfitare  mtilUrem ,  -vel  diabo- 
J/i»! ,  vel  afini'.m,  lel  f.ticcni ,  'jel  ctunrbUam :  €^,  ft  fuppo- 
J-.taJj'et  CKCiirbttam  ^  tjannadmodttm  fnerit  tonuonatnrn ,  rdi~ 
tMra  miracttlti  ,  C-  quonaminotlo  fnljjet  fixa  cruet.  Apolog, 
p.  H^rodot.  torn.  Ill,  p.   1:7. 

(f )  Quelque  riiofe  qu'on  dil'e  en  faveur  des  fiecles  d'igno- 
Tsnce ,  on  nc  tera  jamais  accroire  qu'ils  aient  ece  favcra- 
bles  a  la  religion;  i's  ne  I'ont  ete  qu'a  la  fuperftlcioH.  Aulfi 
7ien  de  plus  ridicule  que  les  declamations  qu'on  fait  ou  cen- 
tre les  philofophes  ou  contre  les  academies  de  province, 
Ctux  q'Ji  les  compofent,  dit-on,  ne  petivcnt  cclairer  la 
lerre  ;  iis  feroient  mieux  de  la  cultiver.  De  parei's  hom- 
mes,  rep!iquera-t-on  ,  ne  lone  pas  d  ecat  a  labourer  la  tcr» 
je.   D'ailleurs,  Touloir,  gyui  i'jn:^rer  de  I'ag/iculture,  let 


D  I  S  C  0  U  R  S     II.        £03 

daleufes.  II  en  feroit  de  raeme  de  prefque 
toutes  les  quellions  fubliles  qu'on  agitoit 
alors  dans  les  ecoles  de  theologie.  Rica 
ne  paroitroit  aiijourd'hui  plus  indecent  que 
des  difputes  en  regie  ,  pour  favoir  ii  Dieu 
ell  habill6  ou  nud  dans  I'hollie  j  li  Dieu 
ell  tout-puilTant,  s'il  a  le  pouvoir  de  pe- 
clier;  fi  Dieu  pouvoit  prendre  la  nature  de 
h  fenime  ,  du  diable  ,  de  Tane  ,  du  rocher, 
de  la  citrouille^  6c  mille  autres  queilions 
encore  plus  extravagantes  (i'/). 

Tout,  jufqu'aux  miracles,  portoit,  dans 
ces  temps  d'ignorance,rempreinte  du  mau» 
vais  gout  du  iiecle  (e). 

En- 

enregiftrer  dans  le  role  des  laboureurs,  lorfqu'on  entretl -nt 
tant  de  mendianrs,  de  foldacs ,  d'artifans  de  luxe  Sc  de  do- 
melliqucs,  c'ell  vouloir  recablir  les  finances  d'un  etac  par 
des  menagcs  de  bouts  de  chandelles  J'jjouterai  meme 
qu'en  fuppofan:  que  ces  academies  de  province  ne  fifi'enc 
que  peu  de  decouvertes,  on  peut  du  moins  les  coniidt^icr 
comme  les  canaux  par  lefquels  les  connoiilances  de  la  ca- 
pitale  fe  communiquent  aux  provinces:  or  rien  de  plus  uti- 
le que  d'ecUirer  les  hommes.  Les  litmieres  phitoj'nfhi(}ites, 
die  Mr.  I'abbe  de  Fleury  ,  ne  fenvent  jam.iis  w/i/'-t.  Ce  n'eft 
qu'en  perfeSionnanc  la  raifon  humaine,  ajoiue  Mr.  Hume, 
que  les  nations  peuvenc  fe  flatter  de  perfeitlonner  !eur  gou- 
vernement,  leurs  loix  &  leur  police.  L'efpric  ell  comrne 
le  feu ;  il  agit  en  tous  lens  ;  il  y  a  peu  de  granis  poliriques 
&  de  grands  capitaines  dans  un  pays  ou  il  a'y  a  pas  d'hom- 
me';  iiluftres  dans  les  faiences  &  les  lettres.  Commenc  le 
pcrfuader  qu'un  peuple  qui  ne  fait  ni  Tart  d'ecrire  ni  ce'.ui 
de  raifonner,  puifie  fe  donner  de  bonnes  loix,  fc  s'afFran- 
chir  du  joug  de  cetce  fuperftition  qui  defole  les  Hecles  d'i- 
gnurance?  Solon,  Lycurgue,  &  re  Pythagore  qui  forma 
tant  de  le'giflateuri ,  prouvent  combien  les  progres  de  la 
raif'in  peuvent  contribuer  au  bonheur  public.  On  doit  done 
regarder  ces  academies  de  province  comme  tres- utiles.  Je 
dirai  de  plus,  que,  fi  Ton  confidere  ies  favans  fimpiement 
comme  des  commer^ansi  &  fi  Ton  compare  les  cent  mille 
livres  que  le  roi  diftribue  aux  academies  6c  aux  gens  de 
Jeure* ,  avec  le  produk  de  la  vente  de  a^s  livres  a  I'^cran- 

1  6  g"> 


204  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

Entre  plufieurs  de  ces  pr^tendus  mira* 
cles  rapportes  dans  les  Memoires  de  ryJcacJi' 
me  dcs  infcriptions  &  belles-lettres  (/} ,  j'en 
choilis  iin  op^re  en  faveur  d'un  moine. 
,,  Ce  moine  revenoit    d'line   maifon  dans 

laquelle  il  s'introduifoit  toutes  les  nuitt". 

II  avoit,  b.  fon  retour,  line  riviere  a  tra- 

verfer:   Satan   renverfa  le  bateau,  &  le 


51 

5,  moine  fut  noye,  comme  il  commencoit 


,,  I'invitatoire  des  matines  de  la  Vierge. 
5,  Deux  diables  fe  faifHient  de  Ton  ame,& 
5,  font  arretes  par  deux  anges  qui  la  recla- 
5,  ment  en  qualitede  chretienne.  Seigneurs 
5,  anges,  difent  les  diables,  il  efl:  vrai  que 
,,  Dieu  ell  mort  pour  les  amis,  &  ce  n'elt 
,,  pas  une  fable;  mais  celui-ci  etoit  da 
5,  nombre  des  ennemis  de  Dieu:  &,  puif- 
5,  que  nous  I'avons  trouve  dans  I'ordure 
„  du  peche ,  nous  allons  le  jetter  dans  le 
35  bourbier  de  I'enfer;  nous  ferons  bien 
rdcompenft^s  de  nos  pr^vots.  Apres  bien 
des  contelhtions  ,  les  anges  propofent 
de  porter  le  diff^rend  au  tribunal  de  la 
Vierge.  Les  diables  repondent  qu'ils 
prendront  volontiers  Dieu  pour  juge, 
parce  qu'il  jugeoit  felon  les  loix  :  niais, 
pour  la  Vierge,  difent -ils,  nous  n'en 
pouvons  efp^rer  de  juflice :  elle  briferoit 
toutes  les  portes  de  Tenfer,  plutot  que 
d'y  laifler  un  feul  jour  celui  qui,  de  fon 
vivant ,  a  fait  quelques  reverences  ^>  fon 
image.  Dieu  ne  la  contredit  en  rien ;  el- 

„  le 

ger,  on  pent  aflurcr  que  cette  efpece  de  commerce  a  laf- 
furt^  plut  de  m'tlle  pour  cent  ^  I'eiac. 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.         £0^ 

;,  le  pent  dire  que  la  pie  til  noire  &  que 
,,  I'eau  trouble  ell  claire  j  il  lui  accorde 
„  tout:  nous  ne  favons  plus  oCi  nous  en 
,,  (ommes;  d'un  ambefas  elle  fait  un  ter- 
„  ne ,  d'un  double -deux  un  quine,  elle  a 
,,  le  dez  &  la  chance  :  le  jour  que  Dieu  en 
5,  lit  fa  mere  fut  bien  fatal  pour  nous  ". 

L'on  feroit ,  fans  doute ,  peu  cdifi^  d'un 
tel  miracle;  &  Ton  riroit  pareillement  de 
cet  autre  miracle  ,  tire  des  Lettres  edifian* 
tes  &  curieijfes  fur  la  vijite  de  I'iviqiie  d  Hali' 
carnajje^^  qui  m'a  paru  trop  plaifunt  pour 
r^filler  au  defir  de  le  placer  ici. 

Pour  prouver  rexcellence  du  bapteme, 
,,  I'auteur  raconte  qu'autrefois  ,  dans  le 
,,  royaume  d'Arm^nie  ,  il  y  eut  un  roi 
5,  qui  avoit  beaucoup  de  haine  contre  les 
,,  Chretiens ;  c'efl:  pourquoi  il  perfecuta  la 
5,  religion  d'une  maniere  bien  cruelle.  II 
„  meritoit  bien  que  Dieu  I'cut  alors  pu- 
,,  ni  :  cependant  Dieu  ,  infiniment  bon, 
,,  qui  ouvrit  le  ccEur  aSt.Paul  pour  le  con- 
5,  vertir,  lorlqu'il  perlecutoit  les  fideles  , 
5,  ouvrit  auffi  le  coeur  i  ce  roi  pour  qu'il 
,,  connut  la  fainte  religion.  Aufll  arriva- 
5,  t-il  que  le  roi  tenant  fon  confeil  dans 
5,  le  palais,  avec  les  mandarins,  pour  d6- 
5,  liberer  fur  les  moyens  d'abolir  entidre- 
5,  ment  la  religion  chr^iienne  dans  le  ro- 
,,  yaume,  le  roi  &  les  mandarins  furent 
„  aunit6t  changes  en  cochons.  Tout  le 
55  monde  accourut  aux  crisde  ces cochons, 

,,  fans 

(/)  H' Poire  ie  I' Ai«dim'ie  des   infirl'fthnS  &  btlla.'.H^ 
ires,  tome  X'/Uh 

I  7 


2o6         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

,,  f:ins  favoir  quelle  pouvoit  etre  la  caafe 
5,  d'une  chofe  aufli  extraordinaire.  Alors 
,,  il  y  eut  un  Chretien,  nomm^  Gregoire, 
p,  qui  avoit  et^  mis  k  la  quellion  le  jour 
„  de  devant,qui  accourut  au  bruit  ,&  qui 
,,  reprocha  au  roi  la  cruaut^  envers  la  reli- 
,,  g-ion.  Au  difcours  que  fit  Gregoire,  les 
„  cochons  s'arrSterent,  &  s'^tant  tus  ils 
,,  leverent  le  mufeau  en  haut  pour  ecou* 
„  ter  Gregoire,  lequel  interrogea  tous  les 
5,  cochons  en  ces  termes:  deformais  etes- 
„  vous  refoius  de  vous  corriger?  A  cette 
5,  demande,  tous  les  cochons  firent  un 
,,  coup  de  tete  ,  &  crierent  ouen ,  ouen , 
,,  omn  ^  comme  s'ils  avoient  dit  out.  Gre- 
,,  goire  reprit  ainfi  la  parole:  fi  vous  eies 
„  refoius  de  vous  corriger,  ft  vous  vous 
,,  repentez  de  vos  peches,  &  que  vous 
5,  veuilliez  ^tre  baptifes  pour  obferver  la 
,,  religion  parfaitenient,  le  Seigneur  vous 
J,  regardera  dans  fa  niifericorde  j  finon , 
,,  vous  ferez  malheureux  dans  ce  monde 
,,  &  dans  Tautre.  Tous  les  cochons  frap- 
5,  perent  de  la  t^te  ,  firent  la  reverence 
,,  &  crierent  cucn  ^  ouen  ^  ouen^  comme 
,,  s'ils  avoient  voulu  dire  qu'ils  le  defi- 
-,,  roient  ainfi.  Gregoire,  voyant  les  co« 
,,  chons  humbles  de  cette  forte  ,  prit  de 
5,  Teau  benitej&baptiia  tous  les  cochons: 
5,  &  il  arriva  fur  le  champ  un  grand  mira- 
,,  cle^  car,  h.  mefure  qu'il  baptiloit  cha- 
,,  que  cochon,  auffi-t6t  il  fe  changeoit  tn 
5,  une  perfonne  plus  belle  qu'auparavant ". 
Ces  miracles,  ces  fermons,  ces  trage- 
dies &  ces   queftions   ib^ologiques ,  qui 

mam- 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.         207 

Biaintenant  nous  paroitroient  fi  ridicules, 
^toient  &  devoieiit  £tre  admires  dans  les 
liecles  d'ignorance ,  parce  qu'ils  etoient 
proportionn6s  h  I'efpric  du  terns,  6c  que 
les  hommes  admireront  toujours  des  id6es 
analogues  aux  leurs.  La  groffiere  hvM- 
c\]\ii6  de  la  plupart  d'entr'eux  ne  leur 
pernjettoit  pas  de  connoitre  la  faintete  6i 
la  grandeur  de  la  religion;  dans  prefque 
toutes  les  tetes,  la  religion  n'etoit  ,  pour 
ainfi  dire  ,  qu'une  fuperftition  &  qu'une 
idolatrie.  Al'avantagede  la  philofopbie  ,on 
pent  dire  que  nous  en  avonsdes  idees  plus 
relevees.  Quelque  injufle  qu'on  foit  envers 
les  (ciences,  quelque  corruption  qu'on  les 
accufe  d'introduire  dans  les  maurs,  il  eft 
certain  que  celles  de  notre  clerge  font 
maintenant  aufli  pures  qu'elles  etoient  alors 
depravees  ,  du  moins  li  Ton  confulte  & 
rhiftoire  &  les  anciens  predicateurs.  Mail- 
lard  &  Menot,les  plus  ci^lebres d'entr'eux, 
ont  toujours  ce  mot  k  la  bouche:  Sacerdcr- 
tes,  religioft^  concuhinarii.  „  Damnes,  in- 
5,  fames,  s'ecrie  Mailiard,  dont  les  noms 
,,  font  infcrits  dans  les  regiftresdu  diable  ; 
5,  larrons,  voleurs,  comme  dit  faint  Ber- 
,,  nardf,  penfez-vous  que  les  fondateurs 
5,"de  vos  benefices  vous  Its  aient  donnas 
5,  pour  ne  faire  autre  chofe  que  vivre  a 
■,,  pot  &  ^  cuiller  avec  des  filles,  &  jouer 
5,  au  glic?  Et  vous  ,  melTieurs  les  gros 
5,  abb6s,  avec  vos  benelices  ,  qui  nour- 
,,  riflez  chevaux,  chiens  (Sc  filles,  deman-' 
,,  dez  \  faint Etienne  s'il  a  eu  paradis  pout 
„  mener  une  telle  vie,  faifaat  grande  che^ 

55  re; 


2o8         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

,,  re,  ^tant  toujours  parmi  les  feftins  & 
,,  banquets,  &  donnant  les  biens  de  I'e- 
,,  glife  &du  crucifix  aux  filles  de  ]o\e(g)'\ 

Je  ne  m'arreterai  pas  davantage  a  con- 
fiderer  ces  fiecles  groffiers  ,  ou  tous  les 
hommes,  fuperftitieux  &  braves,  ne  s'a- 
mufoient  que  des  contes  des  moines  &  des 
hauts  faits  de  la  chevalerie,  L'ignorance 
6c  la  fimplicite  font  toujours  monotones: 
avant  le  renouvellement  de  la  philofophie, 
lesauteurs,  quoique  nes  dans  des  liecles 
dilYerents  ,  ecrivoient  tous  fur  le  meme 
ton.  Ce  qu'on  appelle  le  gout  fuppofe  con- 
noiHance.  II  n'eil  point  de  goiit,  ni  par 
confequent  de  revolutions  de  gouts  chez 
des  peuples  encore  barbares;  ce  n'eft  da 
moins  que  dans  les  fiecles  eclairds  qu'elles 
font  remarquables.  Or  ces  fortes  de  revo- 
lutions y  font  toujours  prdcedees  de  quel- 
que  changement  dans  la  forme  du  gouver- 
nement,  dans  les  moeurs,  les  loix ,  &  la 
polition  d'un  peuple.  II  eft  done  une  dd- 
pendance  fecrettement  etablie  entrelegout 
d'une  nation  &  fes  int^rets. 

Pour  eclaircir  ce  principe  par  quelques 

ap- 

(()  Ce  Maillard,  qui  declamok  de  cene  maniere  contre 
Je  derge ,  n'e'roit  pas  lui-meme  excmpc  des  vices  tju'ii  re- 
prochoit  k  Ces  confreres.  On  I'appelioic  le  docfenr  gomor~ 
rhfet:.  On  nvoit  fait  contre  lui  cette  e'pigramme,  <jui  me 
paroit  aflez  bien  tourne'e  pour  le  tems  ; 

Nofire  maifire  Maillard  ttut  p.ir  tout  met  le  nez, 
Tantcjt  z;i  ihex  U  rcy  ,  tantoji  va  chez.  la  royne ; 
II  f jit  totst ,  il  ffjit  tout,  if  a  rien  ti' eft  idoine ; 
It  eft  ^n^T.us.i  oraienr,  foi:e  des  mitr.x  nes  , 
^*>ii  ft  ton  tjii'a»  feu  milU  tn  a  (tndamne's , 


D  I  S  C  0  U  R  S    11.         209 

applications  ,  qu'on  fe  demande  pourquoi 
la  peinturetragique  des  vengeances  les  plus 
niCmorables,  telles  que  celles  des  Atrides, 
ii'aliumei-oient  plus,  en  nous,  les  memes 
tranfports  qu'elle  excitoic  autrefois  chez  les 
Crecs;  &  Ton  verra  que  cette  difference 
d'inipreiTion  tient  k  la  difference  de  notre 
religion,  de  notre  police,  avecla  police  (5c 
la  religion  des  Grecs. 

l.es  anciens  elevoient  des  temples  h  la 
Vengeance  :  cette  paffion  ,  mile  aujuur- 
d'hui  au  nombre  des  vices,  etoit  alorscomp- 
tee  parmi  lesvertus.  La  police  anciennefa- 
vcrilbit  ce  culte.  Dans  un  fiecle  trop  giser- 
ricr  pour  n'ctre  pas  un  peu  feroce  ,  I'uni- 
que  moyen  d'enchainer  la  colere,la  fureur 
&  la  trahifon ,  etoit  d'attachcr  le  deshon» 
neur  h  Toubli  de  Tinjure ,  de  placer  tou- 
jours  le  tableau  de  la  vengeance  a  cote  du 
tableau  de  Taliront :  c'eft  ainli  qu'on  en- 
trecenoit,  dans  le  ccEur  des  citoyens ,  une 
crainte  refpeftive  &  falulaire,  qui  fiippleoit 
au  defaut  de  police.  La  ptinture  de  cette 
paffion  etoit  done  trop  analogue  au  befoin , 
au  pri^juge  des  peuples  anciens,  pour  n'y 
tiYQ  pas  conlideree  avec  plaifir. 

INIais , 

Sophtjle  attjfy-  aigH  que  les  fejfei  d'un  motne, 
Mais  H  tjf  fi  mcfchant ,  four  n'efre  q:ie  chano'yie, 
Gluanfres  de  liiy  font  faluHs ,  le  tlLibJe  &  les  d.imiies. 
Si  fe  fuurrcr  pnr.tont  a  glvire  tl  Ic  repute, 
Pcnrqiioy  dedans  Puiffy  ■n'ef.-U  a  la  difpnte  ? 
7/  dit  qii'ii  grar.d  regret  il  en  efi  eloignf; 
Car  "Bez-C  il  enjl  vaincn,  taut  il  efi  habile  homm!4 
PoKrquoy  dene  n'y  ef,-il  ?  11  efi  emiiefoipi: 
utpres  les  fondemens  pour  rcbi'flir  Soduinc, 


210  D  E    L'E  S  P  R  I  T. 

Mais,  dans  le  fiecle  ou  nous  vivons^ 
dans  un  temps  oii  la  police  eft  b.  cet  ^gard 
fore  perfectionnee ,  ou  d'ailleurs  nous  ne 
fommes  plus  alTervis  aux  memes  pr^jug^s  , 
il  eft  evident  qu'en  confultant  pareillement 
notre  interet,nous  ne  devons  voir  qu'avec 
indifference  la  peinture  d'une  paflion  qui , 
loin  de  maintenir  la  paix  &  Fharinoniedans 
la  fociete ,  n'y  occafionneroit  que  des  des- 
ordres  &  des  cruautt^s  inutiles.  Pourquoi 
des  tragedies  ,  pleines  de  ces  fentiments 
males  &  courageux  qu'infpire  I'amour  dela 
patrie  ,  ne  feroient-elles  plus  fur  nous  que 
des  iinpreflions  legeres?  C'eftqu'il  eft  tr^s- 
rare  que  les  peuples  allient  une  certaine 
efpece  de  courage  &  de  vjrtu  avec  I'extre- 
me  IbumilTion;  c'eft  que  les  Remains  de- 
vinrcnt  bas  &  vils ,  fnot  qu'ils  eurcnt  un 
maitre^  6c  qu'enlin,  comme  dit  Homere, 

JJaj^retsx  injiaiit  qui  met  un  homme  I'bre  aux  fers  , 
Lui  rmh  la  moHie  de  fa  vertn  premiere, 

D'ou  je  conclus  que  les  fiecles  de  liberty, 
dans  lefquels  s'engendrcnt  les  grands  hom- 
ines &  les  grandes  paffions ,  iont  auffi  les 
feuls  on  les  peuples  Ibicnt  vraiment  admi- 
rateurs  des  fentiments  nobles  &  courageux. 
Pourquoi  le  genre  de  Corneille,  main- 
tenant  moins  gout^  ,  I'etoit-il  davantage 
du  vivant  de  cet  illuftre  poete?  C'eft  qu'on 
fortoit  alors  de  la  ligue,  de  lafronde,  de 
ces  temps  de  troubles  ou  les  elprits,  en- 
core dchauff^s  du  feu  de  la  fedition ,  font 
plus  audacieux,  plus  eftimateurs  des  fen- 
timents hardis  ,  6c  plus  fufceptibles  d'am- 

bition  j 


D  I  S  C  0  U  R  S    11.         211 

bition  j  c'eft  que  les  caracleres  que  Cor- 
rtille  donne  k  les  heros ,  les  projets  qu'il 
fait  concevoir  b.  ces  ambitieux,  etoient  par 
coniequent  plus  analogues  a  I'efpiit  du  lie- 
cle,  qu'ils  ne  le  feroient  maintenant  qu'on 
rencontre  peu  de  h(;ros  {h')  ,  de  citoyens  6c 
d'ambitieux  ,  qu'un  calme  beureux  a  fucc6- 
de  k  tant  d'orages ,  &.  que  les  volcans  de  la 
I'^dition  font  de  toules  parts  eteints. 

Comment  un  artiian  habitue  a  gemir  fous 
le  faix  de  Tindigence  &  du  mepris  ,  un 
homme  riche  &  meme  un  grand  feigneur 
accoutumd  k  ramper  devant  un  homme  en 
place,  k  le  regarder  avec  le  faint  re!pe6t 
que  I'Egyptien  a  pour  fes  dieux  &  le  Ne- 
gre  pour  Ion  fetiche,  feroient-iis  fortement 
frappes  de  ces  vers  ou  Corneille  dit. 

Pour  itre  flits  qu'un  to! ,  tit  te  crois  qudqtte  cl>ofe} 

De  pareils  fentiments  doivent  leur  paroitre 
fous  &  gigantefque  j  ils  n'en  pourroient 
admirer  I'eievation,  fans  avoir  Ibuvent  k 
rougir  de  la  balTefle  des  leurs :  c'efb  pour- 
quoi ,  fi  Ton  en  excepte  un  petit  nombre 
d'efprits  &  de  caracteres  ^lev^s ,  qui  con- 
ft-rvent  encore  pour  Corneille  une  ellime 
raifonn^e  &  fentie ,  les  autres  admirateurs 
de  ce  grand  poete  Telliiment  moins  par  fen- 
timent  que  par  prejuge  &  fur  parole. 

Tout  changement  arrivi^  dans  le  gouver- 
nement  ou  dans  les  mceurs  d'un  peuple, 
doit  n^celfairement  amener  des  revolutions 

dans 

(h)  Les  guerres  civiles  font  un  malheur  auquel  on  doU 
foavenc  de  grands  hommes. 


211  D  E    L'E  S  P  R  I  T. 

dans  Ton  gout.  D'un  liecle  h  I'nutre,  un 
peuple  ell  difFeremment  frappe  des  niemes 
objtts ,  felon  lapafliondilTerentequi  I'anime. 

11  en  elides  lentiments  des  homines  com- 
me  de  leurs  idees^  li  nous  ne  concevons 
dans  les  autres  que  les  idees  analogues  aux 
notres  ,  nous  ne  pouvons ,  dit  Sallulle, 
etre  affecles  que  des  paffions  qui  nous  af"-. 
fedlent  nous-memes  fortement  (/). 

Pour  etre  touclie  de  h  peinture  de  quel- 
que  palTion ,  il  faut  foi-meme  en  avoir  cte 
le  jouet. 

Suppofons  que  le  bcrger  Tircis  &  Cati- 
lina  le  rencontrent,  &  fe  falVent  recipro- 
quenient  confidence  des  fentiments  d'a- 
mour  &  d'ambition  qui  les  agitcnt ,  ils  ne 
pourront  certainement  pas  le  comrauni- 
quer  rimpreffion  dilferente  qu'excitent  en 
eux  les  diflerentes  paffions  dont  ils  font 
animes.  Le  premier  ne  congoit  point  ce 
qu'a  de  fi  feduifant  le  pouvoir  fupreme,  & 
le  lecond  ce  que  la  conquete  d'une  fern- 
me  a  de  fi  flatteur.  Or,  pour  faire  aux  dif- 
ferents  genres  tragiques  Tapplication  de 
ce  principe,  je  dis  qu'en  tout  pays  ou  les 
habitans  n'ont  point  de  part  au  maniement 
des  aft'aires  publiques,  ou  Ton  cite  rare- 
ment  les  mots  de  patrie  &  de  citoyen,  on 
re  plait  ?u  public  qu'en  prefentant  fur  le 
the;ttre  des  paffions  convenables  a  des  par- 
ticuliers,  telles,  par  exemple,  que  celle 

de 

(i)  Du  re'cit  d'une  a£llon  heroique,  le  lefieur  ne  croit 
que  ce  qu'il  tit  capable  de  faire  lui-meme,  il  rejetce  ie 
iiiti  cumiiie  invence. 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.         013 

de  r'amour.  Ce  n'eft  pas  que  tons  leshoni- 
nies  y  foient  egalement  fenfibles  :  il  eil  cer- 
tain que  des  araes  fieres  &  hardies  ,  des 
ambitieux,  des  politiques,  des  avares,  des 
vieillards  ou  des  gens  charges  d'affaires, 
font  pen  touches  de  la  peinture  de  cette 
paflion  :  &  c'ell;  precifement  la  raifon  pour 
Jaquelle  les  pieces  de  theaire  n'ont  de  fac- 
ets pleins  &  entiers  que  dans  les  etats 
republicains,  oii  la  haine  des  tyrans,  Pa* 
mour  de  la  patrie  &  de  la  libertt^,  lont, 
li  je  I'ofe  dire ,  des  points  de  ralliemtnt 
pour  Teftime  publique. 

Dans  tout  autre  gouvernement ,  les  ci- 
toyens  n'etant  pas  reunis  par  un  inter^t 
comniun,  la  diverfite  des  interets  perfon* 
nels  doit  neceffairement  s'oppofer  a  Tuni- 
verlalite  des  applaudiliements.  Dans  ces 
pays,  on  ne  peut  pretendre  qu'i  des  fuc- 
-ces  plus  ou  moins  etendus  ,  en  peignant 
des  paffions  plus  ou  moins  gen^ralement 
interellantes  pour  les  particuliers.  Or ,  par- 
mi  les  paffions  de  cette  efpece ,  nul  doute 
que  celle  de  I'aniour,  fondee  en  partie  fur 
un  befoin  de  la  Nature,  ne  foit  la  plus  uni- 
verfellement  fentie.  Auffi  prefere-t-on  main- 
tenant  ,  en  France ,  le  genre  de  Racine  a 
celui  de  Corneille,  qui,  dans.un  autre  fie- 
cle  ou  un  pays  diflerent,telqus  TAngleter- 
re,  auroit  vraifemblablement  la  preference. 

Celt  une  ceriaine  foiblelle  de  caracT:ere , 
fuite  neceiiaire  du  luxe  &  du  changenicnc 
arrive  dans  nos  moeurs  ,  qui,  nous  privant 
de  toute  force  &  de  toute  elevation  dans 
Tame,  nous  fait  deji  preferer  les   comd- 

dies* 


414         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

dies  aux  tra.^^dies,  qui  ne  font  plus  main- 
tenant  quedes  com(§dies  d'un  llyle  (^lev^,& 
dont  I'aclion  fe  pafle  dans  le  palaisdes  rois. 
C'efl:  I'heuieux  accroillement  de  l*auto- 
rit^  fouveraine  qui,  defarmant  la  fttlition, 
^avililTant  la  condition  des  bourgeois,  a  dii 
prefque  enti^'ement  les  bannir  de  la  fcene 
comique  ,   ou  Ton   ne  voit  plus  que  des 
gens  du  bon  air  &  du  grand  monde,  lef- 
queis  y  tiennent  reellement  la  place  qu'uc- 
cupoient  les  gens  d'une  condition  commune, 
&  font  proprement  les  bourgeois  du  fiecle. 
On  voit  done  qu'en  des  temps  diiFdrents, 
certains  genres  d'efprit  font  fur  le  public 
des  imprelfions  tr^s-diif^rentes,  mais  tou- 
jours  proportionn^es  k  I'inter^t  qu'il  a  de 
les  eflimer.  Or  cet  interet  public  elt  quel- 
quefois,  d'un  fiecle  :\  I'autre  ,   aflez  diffe- 
rent de  lui-meme,  pour  occafionner,  com- 
nie  je  vais  le  prouver,  1?.  creation  ou  IV 
rdantiflement  fubit  de  certains  genres  d'i- 
d^es  &  d'ouvrages ;  tels  font  tous  les  ou- 
vrages  de  controverfe  ,   ouvrages  mainte- 
rant  aufll  ignores  qu'ils  etoient  &  devoient 
^tre  autrefois  connus  &  admires. 

En  ellet,  dans  un  temps  ou  les  peuples, 
partag^s  i'ur  leur  croyance,  etoient  aniraes 
de  I'efprit  de  fanatifme  ^  ou  chaque  fecle , 
ardente  h  fouteuir  fes  opinions,  vouloit, 
arm^e  de  fer  ou  d'arguments,  les  annon- 
cer ,  les  prouver ,  les  faire  adopter  k  fu* 
nivers  ^  les  controveries  dtoient ,  premid- 
rement  quant  au  choix  da  fujet ,  des  ou- 
vrages trop  gen£'ralement  int^reffants ,  pour 
n'Scre  pas  univerfellement  eftimes :  d'ail- 

kurs, 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.        515 

leurs,  ces  ouvrages  devoient  etre  faits ,  du 
moins  de  la  part  de  certains  hdretiques , 
avec  toute  I'adrefle  &  Tefprit  imaginables  ^ 
car  enfin  ,  pour  perfuader  des  contes  de 
Peau  d'dne  Si.  de  la  Barbe  bkue  ,  comme 
font  quelqaes  herefies  ,  Qk')  il  etoit  impof- 
fible  que  les  controverlilles  n'employaf- 
fent,  dans  leiirs  ecrits  ,  toute  la  fouplelVe, 
la  force  &  les  reliburces  de  la  logique, 
que  leurs  ouvrages  ne  fulfent  des  chefs- 
d'oeuvre  de  fubtilite,  &  peut-etre,  en  ce 
genre,  le  dernier  effort  de  I'efprit  humain. 
II  eft  done  certain  que  ,  tant  par  I'impor- 
tance  de  la  matiere,  que  par  la  inaniere  de 
la  traiter,  les  controverfiftes  devoient  alors 
etre  regard^s  comme  les  ecrivains  les  plus 
ertimables. 

Mais,  dans  iin  fiecle  oii  I'efprit  de  fa* 
natifme  a  prefque  enti(^rement  difparu  ^  oii 
les  peuples  &  les  rois  ,  inflruits  par  les 
malheurs  palies  ,  ne  s'occupent  plus  des 
difputes  theologiques  ;  ou  d'ailleurs  les 
principes  de  la  vraie  religion  s'atFermilVenc 
de  jour  en  jour,  ces  memes  ecrivains  ne 
doivent  plus  faire  la  meme  impreffion  fur 
les  efprits.  AufTi  Thomme  du  monde  ne  li- 
roit-il  maintenant  leurs  Merits  qu'avec  le 
dugout  qu'il  ^prouveroit  h  la  lecture  d'une 
controverfe  Peruvienne,  dans  laquelle  on 
examineroit  fi  Manco- Capac  eft  ou  n'eft 
pas  fils  du  Soleil, 

Pour    confirmer    ce    je    viens    de    dire 
par  un  fait  paffe  ibus  nos  yeux,  qu'on   fe 

rap- 

(>)  Voyez,  Thiftoire  des  herefies  par  Saint  Epiphanf. 


2i6         D  E    L'E  S  P  R  I  T. 

rappelle  le  fanatifme  avec  lequel  on  difpu- 
toit  fur  la  preeminence  des  modernes  lur 
les  anciens.  Ce  fanatifme  tit  alors  la  repu- 
tation de  plufieurs  diflfertations  mediocres 
compofees  fur  ce  fiijet  :  6c  c'eft  TindiUe- 
rence  avec  laquelle  on  a  conlidere  cette 
difpute,  qui  depuis  a  laifle  dans  I'oubli  les 
dilTertations  de  rilluflire  Mr.  de  la  Motte 
&  du  favant  Abbe  Terralfon:  diflertations 
qui  ,  regardees  a  julle  titre  comme  des 
chefs-d'oeuvre  &  des  modeles  en  ce  genre, 
lie  font  cependant  prefque  plus  connues 
que  des  gens  de  lettres. 

Ces  esemples  fuffifent  pour  prouver  que 
c'efb  k  Tinteret  public ,  differemment  modi- 
lie  felon  les  diiferents  fiecles ,  qu'on  doit 
attribuer  la  creation  &  I'aneantillement  de 
certains  genres  d'idees  &  d'ouvrages. 

II  ne  me  reite  plus  qu'a  montrer  com- 
ment ce  meme  interet  public ,  malgrd  les 
changements  journelleraent  arrives  dans  les 
mojurs ,  les  paffions  6c  les  gouts  d'un  peu- 
ple,  peut  cependant  afiurer  a  certains  gen- 
res d'ouvrages  Feilime  conllante  de  tous 
les  fiecles. 

Pour  cet  etfet ,  il  faut  fe'rappellcr  que 
le  genre  d'efprit  le  plus  elliime  dans  un 
iiecle  6c  dans  un  pays,  eil  fouvent  le  plus 
wneprife  dans  un  autre  fiecle  6c  dans  un 
autre  pays^  que  Pefprit,  par  confequent, 
n'ell  proprement  que  ce  qu'on  ell  convenu 

de 

(/)  J'enrends,  par  ce  mot,  tout  ce  qui  n'apparcient  pas 
a  id  nature  de  rhomme  Sc  des  chofes  :  je  comprenJs  par 
confequent,  fous  ce  meme  mot,  les  cuvrages  qui  nous  pi- 
roJlen:  les  plus  durables:   teiies  fonc  les  faufles  reli^iops, 

qui. 


D  1  S  C  0  U  R  S    11.         ai; 

de  nommer  efprit.  Or,  parini  les  conven- 
tions faitcs  k  ce  fujct,  les  lines  font  pail'a- 
geres,&  les  autres  durables.  On  pent  done 
reduire  a  deux  efpeces  routes  les  dilieren- 
tes  fortes  d'efprits:  I'une,  dont  Tutilite  mo- 
incntan^e  eft  dependante  des  chan gc-meucs 
fiirvenus  dans  le  commerce,  le  gouverne- 
ment,  les  padions,  les  occupations  &  les 
pr^juges  d'un  peuple,  n'elt,  pour  ainli  di- 
re, qu'un  Cj^rit  da  mode  (/);  Tautre,  dont 
Tutilice  eternelle,  inalterable,  independan- 
te  des  mocurs  &  des  gouvernements  divers, 
tient  a  la  nature  meme  de  Thomme  ,  eft  par 
confequent  toujours  invariable,  &  pent etre 
regsrdee  comme  le  vrai  efprit,  c'cft-a-dire  , 
comme  I'eiprit  le  plus  delirable. 

Tous  les  genres  d'efprit  r^duits  ainfi  ^  ces 
deux  efpeces ,  je  diftinguerai,  enconlequen- 
ce ,  deux  diilerentes  fortes  d'ouvrages. 

Les  uns  font  faits  pour  avoir  un  iucces 
brillfinc  6c  rapide ,  les  F.utres  un  fucces  c- 
tendu  &  durable.  Un  roman  fatyrique  oil 
Ton  peindra,  par  exemple,  d'une  maniera 
vraie  &  maligne,  les  ridicules  des  grands, 
I'era  certainement  couru  de  tous  les  gens 
d'une  condition  commune.  La  Nature,  qui 
grave  dans  tous  les  coeurs  le  fenument 
d'une  egalit^  primitive,  a  mis  un  germe 
^ternel  de  haine  entre  les  grands  oc  les 
petits :  ces  derniers  faifilient  done  ,  avec 
tout  le  plaiiir  &  la  fagacite  poflibles,  les 

traits 

qui,  fuccefllvemeDt  remplace'es  les  unespar  les  aunes,  doi- 
venc  ,    relativemenc  a  I'ecendue  des  fiecics  ,  ctre  comp cees 
parini  les  juvragcs  de  vaoie. 
Tome  I.  K 


2i8        D  E    L'E  S  P  Pv  I  T. 

iraits  les  plus  fins  des  tableaux  ridicules 
oi\  ces  grands  paroiffent  indignes  de  Icur 
iupcjriorite.  De  ids  ouvrages  doivent  done 
avoir  un  ilicc^s  rapide  &  brillant  ,  niais 
peu  etendu  6:  peu  durable:  peu  etendu , 
parce  qu'il  a  nt^cefl^airement  pour  limites 
ies  pays  oli  ces  ridicules  prennent  naiflan- 
ce  ;  peu  durable,  parce  que  la  mode,  en 
renipla(;aut  cominuellement  un  ancien  ridi- 
cule par  un  nouveau  ,  efface  bientot  dulbu- 
venir  des  hommes  les  ridicules  anciens  6c 
Jes  auteurs  qui  les  ont  pcints;  parce  qu'en- 
lin,ennuyee  de  la  contemplation  du  meme 
ridicule,  la  malignity  des  petits  cherche, 
dans  de  nouveaux  dcHiuts ,  de  nouveaux 
motifs  de  jullifier  les  niepris  pour  les  grands. 
Leur  impatience,  a  cet  dgard,  hate  done 
encore  la  chute  de  ces  Ibrtes  d'ouvrages 
dont  la  celdbrit^  fouvent  n'^gale  pas  la  du* 
rde  du  ridicule. 

Tel  eft  le  genre  de  rLuflite  que  doivent 
avoir  les  romans  latyriciues.  A  regard  d'un 
ouvrage  de  morale  ou  de  metaphyiique, 
fon  fucces  ne  pent  etre  le  meme  :  le  delir 
de  s'inltruire,  toujours  plus  rare  &  moins 
vif  que  celui  de  cenrurer,ne  pent  fournir, 
dans  une  nation,  ni  un  (i  grand  nombre  de 
ledleurSjUi  des  lec1:eurs  fi  paflionnds.  D'ail- 
Jeurs,  les  principes  de  ces  fciences,  avec 
quelque  clart^  qu'on  les  prefente,  exigent 
toujours  des  lecleurs  une  certaine  attention 
qui  doit  encore  en  diminuer  confiderable- 
ment  le  nombre. 

Mais  fi  le  m6ite  de  cet  ouvrage  de  mo- 
rale ou  de  metaphyfique  eft  moins  rapide- 

meut 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.         219 

ment  fenti  que  celui  d'un  ouvrage  fatyri* 
que  ,  il  elt  plus  gen^ialement  reconnu; 
parce  que  des  trak^s,  tels  que  ceux  de 
Locke  ou  de  Nicole  ,  ou  il  ne  s'agit  ni 
d'uti  Italien  ,  ni  d'un  Francois  ,  ni  d'un 
Anglois ,  mais  de  rhomme  en  gdnei'al , 
doivent  necelFairement  trouver  des  lecteurs 
chez  tous  les  pcuples  du  monde ,  &  m(^me 
les  conferver  dans  chaque  (iecie.  Tout  ou- 
vrage  qui  ne  lire  Ton  merite  que  de  la  (i- 
neile  des  obfervations  faites  fur  la  nature 
de  rhomme  &  des  chofes,  ne.  peut  celier 
de  plairc  en  aucun  temps. 

J'en  ai  dit  ailez  pour  faire  connoitre  la 
vraie  caufe  des  differentes  efpeces  d'edime 
attachdes  aux  dilFerents  genres  d'efprit:  s'll 
rede  encore  quclque  doute  fur  ce  lujet ,  on 
peut  ,  par  de  nouvelles  applications  des 
principes  ci-de(lus  etablis,  acquerir  de  nou- 
velles preuves  de  leur  verite. 

Veut-on  favoir,  par  exemple,  quels  fe- 
loient  les  divers  fucc^s  de  deux  ecrivains, 
dont  Tun  fe  diflingueroit  uniquement  par 
la  force  &  la  profondeur  de  les  penlees, 
&  I'autre  par  la  maniere  heureufe  de  les 
exprimer  ?  ConKquemment  k  ce  que  j'ai 
dit,  la  reuflite  du  premier  doit  etre  plus 
lente  ;  parce  qu'il  ell  beaucoup  plus  dj  ju- 
ges  de  la  fineire,des  graces,  des  agremenis 
d'un  tour  ou  d'une  expreffion,  &  enfin  de 
toutes  les  beautes  de  llyle,  qu'il  n'elt  de 
juges  de  la  beaute  des  idees.  Un  ecrivairi 
poll ,  comme  Malherbe  ,  doit  done  avoir 
des  fucces  plus  rapides  qu'etendus,  &  plus 
briliants  que  durables.  II  en  eft  deux  cau- 
K  a  les  : 


2^0  D  R    L'  E  S  P  R  I  T. 

les:  la  premiere,  c'ell  qu'un  ouvrage ,  tra- 
duit  d'une  laiigue  dans  ime  autre,  perd 
loujours,  dans  la  tradudion ,  la  fraicheur 
&  la  force  de  Ton  coloris;  &  ne  palle  par 
cunfequent  aux  etrangers  que  depouille  des 
charmcs  du  flyle,  qui,  dans  ma  fuppoli* 
tion  ,  en  faifoient  Ic  principal  agrdment:  la 
icconde ,  c'tll  que  la  langue  vicillit  infenli- 
blement ;  c'eft  que  les  tours  les  plus  htu- 
reux  deviennent  a  la  longue  les  plus  com- 
liiuns  '■)  &  qu'un  ouvrage ,  enfin  ,  depourvu , 
dans  le  pays  meme  ou  il  a  ete  compole  ,  des 
beautes  qui  I'y  rendoient  agr^able  ,  ne  doit 
tout  au  plus  conitrver  a  Ion  auteur  qu'une 
cfHme  de  tradition. 

Pour  obttnir  un  fucc^s  entier,  il  faut, 
aux  graces  de  I'cxprefiion  ,  joindre  le  choix 
des  idees.  Sans  cet  heureux  choix ,  un  ou- 
vrage ne  pcut  Ibutenir  r(:preuve  du  temps, 
&  fur-tout  d'une  traducT:ion  ,  qu'on  doit  re- 
garder  comme  le  creufet  le  plus  propre  a 
feparer  Tor  pur  du  clinquant.  AulFi  nedoit- 
on  attvibuer  qu'a  ce  defaut  d'idees ,  trop 
commun  a  nos  anciens  poetes,  le  mepris 
injurte  que  qutlques  gens  raifonnables  one 
conipu  pour  la  poefie. 

je  n'a-outerai  qu'un  mot  h.  ce  que  j'ai 
deji  dit:  c'efl  qu'entre  les  ouvrages  dont 
It  celebrite  doit  s'etendre  dans  tous  les  fie- 
cles  (S:  les  pays  divers,  il  eti  eil  qui ,  plus 
vivement  &  plus  generalement  intereiVants 
pour  Thumanite ,  doivent  avoir  des  fucc^s 
plus  prompts  6:  plus  gi-ands.  Pour  s'en 
convaincre  ,  il  fuffit  de  fe  rappeller  que, 
parmi  les  hommeSjil  en  eft  peu  quin'aient 

eproU; 


DISCO  OR  S    11.        321 

^prouve  quelque  paflion ;  que  la  pluparc 
d'enir''eux  foiu  nioins  frappes  de  la  protbn- 
deur  d'une  idee  que  de  la  bcaute  d'une 
defcription;  qu'ils  ont ,  comma  I'experien- 
ce  le  prouve ,  prtfque  tous,  plus  lenti  que 
vu,  mais  plus  vu  que  refl^chi  (//;)  ^  qu'aiuli 
la  peinture  des  palFions  doit  ecre  plus  g6- 
neralement  agreable ,  que  la  peinture  des 
objets  de  la  Nature;  &  la  delcription  poe- 
tiqne  de  ces  memes  objets  doit  trouver  pius 
d'admirateurs  que  les  ouvrages  philoi'o- 
phique?.  A  Tegard  meme  de  ces  dcrniers 
ouvrages  ,  les  hommes  etant  commune- 
ment  moins  curieux  de  la  connoi!Tance 
de  la  botairique  ,  de  la  geographic  iS:  des 
beaux  arts,  que  de  la  connoiliance  du  caur 
ha  main  ,  les  philofoplus  excellents  en  ce 
dernier  genre  doivent  etre  plus  genf^rale- 
ment  connus  &  eltimes  que  les  botanif- 
tes ,  les  geographes  &  les  grands  critiques. 
Audi,  Mr.  de  la  Moite  (qu'il  me  foit  en- 
core permis  de  le  citer  pour  exemple}  eiit- 
ilete,  fans  contredit ,  plus  generalement 
eflime  ,  s'il  eut  applique  a  des  fujets  plus 
intertffants  la  meme  fineile ,  la  meme  eli^- 
gance  (k.  la  raeme  nettete  qu'il  a  porcees 
dans  fes  diicours  llir  I'ode,  la  fable  &  la 
tragedie. 

Le  public  ,  content  d'admirer  les  chefs- 
d'oeuvre  des -grands  poetes  ,  fait  peu  de 
cas  des  grands  critiques  j  leurs  ouvrages 

ne 

(to)  Voila  pourquoi,  dans  la  Grece,  dans  Roms,  &  dans 
prefque  rous  ies  pays,  le  liecle  des  poetes  a  coujojrs  annon- 
ce  &  precede  celui  des  philofophes. 

iv  3 


022  D  E  L'  E  S  P  P.  I  T. 
ne  font  lus,  juges  &  apprecies,  que  par 
les  gens  de  Tare  auxquels  ils  font  utiles. 
Voila  la  vraie  cauie  du  peu  de  proportion 
qu'on  reniirque  entre  la  reputation  &  le 
inerite  de  Mr.  de  la  Motte. 

Voyons  maintenant  quels  font  les  ouvra- 
ges  qui  doivent ,  au  fucces  rapide  &  biil- 
lant,  unir  le  fucces  etendu  6c  durable. 

On  n'obtient  a  la  fois  ces  deux  efpeces 
de  fucces  que  par  des  ouvrages  ou,  con- 
fonnement  a  mes  principes,  Ton  a  fu  join* 
dre,  ^i  Tutilite  moraentanee  ,  I'utilite  dura^ 
ble  ;  tels  font  certains  genres  de  poemes^ 
de  roraans ,  de  pieces  de  theatre  &  d'ecrits 
moraux  ou  politiques  :  lur  quoi  il  efi  bon 
d'cblerver  que  ces  ouvrages,  bien-tot  de- 
pouiiles  des  beautes  dependantes  des 
Kccurs  ,  6es  pre;uges  ,  du  temps  6c  du 
pays  oil  iis  font  faics ,  ne  confervent,  aux 
yeux  de  la  pofterite,  que  les  feules  beau- 
tes communes  a  tous  les  fiecles  6c  a  tous 
les  pays;  6"  qu'Homere,  par  cette  raifon, 
doit  nous  paioicre  moins  agreable  qu'ii  ne 
]e  parut  aux  Grecs  de  fon  temps.  Mais 
cette  perte  ,  6c ,  fi  je  I'ofe  dire,  ce  dechet 
en  merite,  eft  plus  ou  moins  grand,  felon 
que  les  beautJs  durables  qui  entrent  dans 
la  compoiition  d'un  cuvrage ,  6c  qui  y  font 
toujours  inegalement  raelangees  aux  beau- 
tes du  jour,  I't-mportent  plus  ou  moins  fur 
ces  dernieres.  Pourquoi  les  Femrms  favan- 
tes  de  riHufcre  Moliere  font-elles  deji 
moins  eltimecs  que  fon  Avare^  fon  Tar- 
tuff  &  6c  fon  Mifanthropi?  L'on  n'a  point 
calcule  le  nombre  d'idees  renfernices  dans 

cha- 


D  I  S  C  O  U  R  S    II.         223 

chacune  de  ces  pieces.  Ton  n'a  point,  en 
conlequence,  determine  ie  degr6  d'ellime 
qui  leur  ell  dii :  mais  Ton  a  ^prouve  qu'u- 
ne  comedie  ,  telle  que  VJvare  ,    dont  le 
fucc^s  eft  fonde  fur  la  peinture  d'un  vice 
toujours  fubfillant  &  toujours  nuifible  aux 
homines,  renfermoit  n^cellairement,  dans 
fes  details  ,   une  infinite  de  beautes  dura- 
bles 5  qu'au   contraire,  une  comedie  telle 
que  les  Femmes  favantes  ^  dont  la  reuflke 
n'eit  appuyec  que  fur  un  ridicule  palfager, 
ne  pouvoit  (-tinceller  que  de  ces   beautes 
momencanees  ,    qui  ,  plus  analogues  a  la 
nature  de  ce  fujer ,  &  peut-etre  plus  pro- 
pres  a  faire    des   impreffions  vives  fur  le 
public  ,  n'en  pouvoient  faire   d'aulTi  dura- 
bles.    C'ell  pourquoi  Ton   ne  voit  guere  , 
chez  les  difterentes  nations,  que  les  pie- 
ces de  caraclere  paflfer   avec    fucces  d'un 
theatre   ii  I'autre. 

La  conclulion  de  ce  chapitre,  c'efl  que 
reltime  accordee  aux  divers  genres  d'ef- 
prits ,  6c ,  dans  chaque  liecle  ,  toujours 
proportioiinee  a  Finteret  qu'on  a  de  les 
ellimer. 


K  4  CIIA- 


224        D  E    L'  E  S  P  Pv  I  T. 

C  H  A  P  I  T  R  E    XX. 

De  Fefprit,  confider^  par  rapport  aux 
ditfcreuis  pays. 

//  s'agit  ,  conformiment  an  plan  3t  ce  cUf 
coins  5  de  montrcr  que  ? inter tt  eft  chez  torn 
les  peuples ,  le  difpcfifateur  de  Teftime  nccof' 
d('e  aux  idles  des  homines  ;  (2?  que  les  7iations  , 
toujour s  fidelks  a  T inter 6t  de  leur  vaniti^ 
fieftimtnt ,  dans  hs  autrts  notions ,  que  ks 
idies  analogues  aux  leurs. 

\1L  que  fai  dit  des  fiecles  divers,  je  Tflp* 
_'  plique  aux  pays  d-fl'erents:  &  je  prou- 
ve  que  IVllime  ou  le  niepris,  attaches  aux 
rcemes  genres  d'efprit ,  til:,  chez  les  diiTe- 
rents  peuples,  toujours  I'efFet  de  la  forme 
diffeiente  deleur  gouvernement,  &porcon- 
fequeiu  de  la  diverlitd  de  leurs  int^iets. 

Pourquoi  I'^ioquence  ell-elJe  fi  fort  en 
eflime  chez  les  republicains?  C'cfi:  que, 
dans  la  forme  de  leur  gouvernement,  Telo- 
qucnce  ouvre  la  carrieie  des  richefl'es  6c 
des  grandeurs.  Or,  I'amour  &  le  refpecl 
que  tous  les  hommcs  ont  pour  Tor  &  les 
dignkfcS,doit  neceflairement  fe  rellechir  fur 
les  moyens  propres  ^.  les  acquerir.  Voil^ 
pourquoi,  dans  les  republiques,  on  hono- 
re  non  feulement  I'^loquence  ,  mais  encore 
toutes  les  fciences  qui,  tel'es  que  la  politi- 
que ,  la  jurifprudcnce,  la  morale  ,  la  poefie, 
ou  la  philofophie,  peuvent  iervir  a  former 
des  orateurs. 

Dans  les  pays  defpotiqiies ,  au  contrai- 

re. 


D  I  S  C  0  IJ  Pn.  S    11.  225 

re,  fi  Ton  fait  peu  de  cas  de  cette  mcme 
efpece  d'eloquence ,  c'eft  qu'elle  ne  iiiene 
point  k  la  fortune  ^  c'eft  qu'elle  n'eft ,  dnns 
ces  pays,  de  prefque  aucun  ufage  ,  &  qirou 
ne  fe  donne  pas  la  peine  de  perfuader  loru 
qu'on  peut  commander. 

Pourquoi  les  Lacedemoniens  affcctoionc- 
ils  tant  de  mepris  pour  le  genre  d'elprit 
propre  aperfeclionner  les  ouviages  de  luxe? 
C'eft  qu'une  republique  pauvre  &  petite, 
qui  ne  pouvoit  oppofer  que  fes  vertus  & 
fa  valeur  a  la  puillance  redoutable  des  Per- 
fes ,  devoit  meprifer  tous  les  arts,  propres 
a  amollir  le  courage,  qu'on  eiit  peut-etre, 
avcc  raifon ,  deifies  a  Tyr  ou  a  Sidon. 

D'ou  vient    a-t-on    moins  d'eftime  en 
Angleterre  pour  la  fcience  militaire ,  qu'a 
Rome  &  dans  la  Grece  on  n'en  avoit  pour 
cette  meme  icience?  C'eft  que  lesAnglois, 
maintcnant  plus  Carthaginois  queRomains, 
ont,par  la  forme  de  leur  gouvernement  ds: 
par  leur  pofition  phylique  ,  moins  befoin  de 
grands  generaux  que  d'habiles  negociants ; 
c'eft  que  I'efprit  de  commerce  ,  qui  n^cef- 
fairement  amene  a  fa  fuite  le  gout  du  luxe 
6:  de  la  mollelTe,  doit  chaque  jour  augmen- 
ter  a  leurs  yeux  le  prix  de  I'or  Cs:  de  I'ia- 
duftrie,  doit  chaque  jour  diminuer  leur  ef- 
time  pour  I'art  de  la  guerre  &  meme  pour 
le  courage:  vertu  que,  chez  un  peuple  li- 
bre,foutient  long-temps  I'orgueil  national; 
mais  qui,  s'affoiblillant  neanmoins  de  jour 
en  jour,  eft,  peut-etre,  la  caufe  eloignee 
de  la  chute  ou  de  rafferviiTement  de  cette 
nation.  Si  les  ecrivains  c^lebres ,  au  con- 
K  5  traire  , 


£25         D  E    V  E  S  P  R  I  T. 
traire  ,   comnie    le   prouve   Texemple  des 
Locke  &  des  Adiflbn,  ont  ^t^  julqu'a  pr(*-. 
fent  plus  honores  en  Aiigleterre  que  par- 
tout    ailleurs  ,    c'eft    qu'il   eft    iinpodible 
qu'on   ne  fade  tres- grand  cas  du   rnerite 
dans  un  pays  oii  chaque  citoyen  a  part  au 
iiianiement  des  affaires  gencrales,  ou  tout 
honime  d'efprit  peut  ^clairer  le  public  fur 
i'cs  veritables  interets.   Cell:  la  raifon  pour 
laquelle  on  rencontre  fi  communement,  k 
J>ondres  ,   des  gens    inflruits  ;   renconire 
p'us  difficile  k  faire  en  France ;  non  que  le 
climat  Anglois,  comma  on  I'a  pretendu, 
foit  plus  favorable  a  I'efprit  que  le  notre  : 
h.  litle  de  nos  hommes  celebres ,   dans   la 
guerre,  la   politique  ,   les  I'cicnces  &  les 
arts,  eft  peut-etre  plus  nombreufe  que  la 
Jeur.   Si  les  feigneurs  Anglois  font  en  ge- 
iii^ral  plus  eclaires  que  les   notres  ,   c'elt 
qu'ils  font  forces  de  s'initruire;,  c'eft  qu'eii 
dcdommagement  des  avantages  que  la  for* 
me  di  notre  gouvernement  peut  avoir  fur 
la  leur,  iis  en  ont,  h  cet  egard,  un  trt;S. 
confidirable  fur  nous;  avaniage  qu'iis  con- 
ferveront  jufqu'^  ce  que  le  luxe  ait  entit^- 
rement  corrompu  les  principes  de  leur  gou- 
vernement, les  ait  inlenfiblement  plies  an 
joug  de  la  fervitude ,  &   leur  ait  appris  k 
preferer  les  richeffes  aux  talens.    Julqu'au- 
jourd'hui ,  c'eit,  t  Londres5iine  mdrite  de 
s'inftruire;  k  Paris,  c'ell:  un  ridicule.     Ce 
fait  fuffit  pour  jultifier  la  reponfe  d'un  6- 
tranger  que  Mr.  le  due  d'Orleans,  regent, 
interrogeoit  fur  le  caractere  &  le  g^nie  dif- 
ferent des  nations  de  i'Europe  .*    ki  fcule 

ma" 


D  IS  C  0  U  R  S    II.  217 

v:aniere  ,  lui  dit  I'etranger,  de  r^pondre  a 
votre  alteffe  royak  cfl  de  lui,  ripcter  kf  pre- 
mieres qucftions  que^  chez  les  divers  peuples  ^ 
ton  fan  It  plus  communiment  fur  h  cowpte. 
d'un  bomme  qui  fe  prefente  dans  h  moude. 
En  Efpagne,  ajouta-t-il,  on  demande:  Ell- 
ce  un  grand  de  la  premiere  clalFe?  En  Al- 
lemagne:  Peut-il  entrer  dans  les  chapitres? 
En  France:  Eft-il  bien  a  la  cour?  En  Hol- 
lande:  Combien  a-t-il  d'or?£«  Angle.- 
terre:  Quel  homme  efl-ce? 

Le  meme  interet  general  qui,  dons  les 
dtats  republicains  &  ceux  dont  la  conlli- 
tiuion  elt  mixte,  prelide  ^  la  diftribution 
de  TelUine,  efl  auiTi,  dans  les  empires  Ibu- 
mis  au  defpotifme ,  le  diltributeur  unique 
de  cette  meme  eftime.  Si,  dans  ces  gou- 
vernements.  Ton  fait  peu  de  cas  de  I'ef- 
prit ,  &  li  i'on  a  plus  de  confidi^ration  k 
Ifpahan ,  i{  Conftantinople  ,  pour  I'eunu- 
que  ,ricoglan  ou  le  bacha, que  pour  Thom- 
nie  de  merite ;  c'eft  qu'en  ces  pays  on  n'a 
nul  interet  d'eilimer  les  grands  hommes: 
ce  n'efl  pas  que  ces  grands  hommes  n'y 
fulTent  utiles  &  delirables  i  mais  aucun  des 
particuliers  ,  dont  I'aflerablage  forme  le 
public,  n'ayant  interet  k  le  devenir ,  on 
lent  que  chacun  d'eux  eftimera  toujours 
peu  ce  qu'il  ne  voudroit  pas  etre. 

Qui  pourroit,  dans  ces  empires,  engager 
unparticulier  h.  Tupporter  la  fatigue del'^tu-, 
de  &  de  la  meditation  necefiaires  pour  per- 
fe(5tionner  fes  talents?  Les  grands  talents 
font  toujours  fufpeclis  aux  gouvernements 
injultes :  les  talents  n'y  procurent  ni  les  di- 
K  6  gnitds 


noO         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

gnitcs  ni  les  richcfies.  Or  les  richefles&lea 
dignites  font  cependant  les  feuls  biens  viii- 
bles  a  tous  les  yeux,  lesieiils  qui  foient  re- 
putes vrais  biens  &  loient  univerfellement 
defires.  En  vain  diroit-on  qu'ils  font  quel- 
quefois  faflidieux  a  leurs  poflelleurs  :  ce 
iont,fi  Ton  veutjdes  decorations  quelqiie- 
fois  delagreables  aux  yeux  de  I'acleur,  & 
qui  neanmoins  paroitront  toujours  admira- 
bles  du  point  de  vue  d'ou  le  Ipedtateur  les 
contemple  :  c'efl  pour  les  obtenir  qu'on 
fait  les  plus  grands  efforts.  Aulli  les  hom- 
ines illuftres  ne  croiilent-ils  que  dans  les 
pays  ou  les  honneurs  (k.  les  richelTes  font 
]e  prix  dcs  grands  talents^  auffi  les  pays 
delpotiques  t'ont-ils,  par  la  railbn  contrai- 
re  ,  toujours  ll:driles  en  grands  hommes. 
Sur  quoi  j'obferverai  que  Tor  eft  mainte- 
jKint  d'un  fi  grand  prix  aux  yeux  de  toutes 
les  nations,  que,  dans  des  gouvernements 
infiniment  plus  fages  &  plus  eclaires,  la 
polTefiion'  de  Tor  ell  prelque  toujours  re- 
gardce  comuie  le  premier  merite.  Que  de 
gens  riches  ,  enorgueillis  par  les  hommages 
liniverfels  ,  fe  croient  fuperieurs  («)  h 
I'homme  de  talent,  fe  felicitent,  d'un  ton 
fuperbement  modefle ,  d' avoir  prdfer^  Futile 
a  i'agreable ;  6c  d'avoir  ,  au  defaut  d'el- 
prit ,  fait  ,   difent-ils  ,   emplette  de  bon- 

fens, 

(n)  Se'duits  par  leur  propre  vanitc'  &  les  tloges  de  mil!e 
fiacteurs,  les  plus  nie'diocres  d'entre  eux  fe  croient,  du  cnoiDS, 
fort  au-deflus  de  quiconque  n'eft  pas  fiipe'rieur  en  fon  genre. 
lis  ne  fencent  pas  qu'il  en  eft  des  gens  d'efprit  comme  des 
coureurs:  nn  tel,  difent-ils  entr'eux,  ne  court  pas.  Cepen- 
dant ce  n'eft  ni  I'impoceri:  ni  I'honime  ordinairt  ^ui  i'ac- 
teiiidronc  a  la  cuurfe. 

Si 


D  I  ^  C  0  U  R  S    II.  22ij 

lens,  qui,  dans  la  fignification  qu'ils  at- 
tachent  a  ce  mot,  eft  le  vrai,  le  bon  &  le 
fupreme  efprit!  De  telles  gens  cioivcnt  tou- 
jours  prendre  les  philofophes  pour  dcs  Ipe- 
culateurs  vilionnaires,  leurs  ecrits  pour  des 
ouvrages  ferieulement  frivoles ,  &  Tigno- 
rance  pour  un  nierite, 

Les  richeiTes  &  les  dignites  font  trop 
generalement  defirees,  pour  qu'on  honore 
jamais  les  talents  chez  les  peuples  ou  les 
pretentions  au  m^rite  font  exclulives  des 
pretentions  h  la  fortune.  Or  ,  pour  faire 
fortune,  dans  quel  pays  I'homme  d'efprit 
n'ert-il  pas  contraint  a  perdre ,  dans  I'an- 
tichambre  d'un  protedteur  ,  un  temps  que  , 
pour  exceller  en  quelque  genre  que  ce 
Ibit,  il  faudroit  employer  k  des  etudes  opi- 
niatres  &  continus?  Pour  obtenir  la  faveur 
des  grands  ,  k  quelles  flatteries  ,  h  quel- 
les  bailefles  ne  doit-il  pas  fe  plier  ?  S'il 
nait  en  Turquie ,  il  faut  qu'il  s'expofe  aux 
dedains  d'un  muphti  ou  d'une  fultane;  en 
France  aux  bontds  outrageantesd'un  grand 
feigneur  (o)  ou  d'un  homme  en  place,  qui, 
meprifant  en  lui  un  genre  d'eiprit  trop 
different  du  fien,  le  regardera  comme  un 
homme  inutile  a  Fetat ,  incapable  d'affai- 
res ferieufes,  6:  tout  au  plus  comme  un 
joii  enfant  occupe  d'ing^nieufes  bagatel- 
les.' 

Si  Ton  fetai:  fur  la  mediocrite  d'efprit  de  la  plupart  de 
ces  gens  fi  vains  de  Jeurs  richefles  ,  c'efl  qu'on  ne  fonge 
pas  me  me  a  les  cker.  Le  filence  fur  notre  compte  ell:  cou.. 
jours  un  mauvais  figne;  c'eft  qu'on  n'a  point  a  fe  venger 
de  nocre  fupe'riorite.  On  di:  peu  de  mal  de  ceux  qui  re 
meritent  pas  d'cloge. 

(o)  Hi  tODcrefont  quelquefois  les  bonnes  gens^  mais ,  a 

K  7  "4- 


r.30  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

les.  D'ailleurs ,  fecrettement  jaloux  de  la 
reputation  des  gens  de  merite  (/>),  &  fen- 
iible  k  leur  cenfure ,  rhomme  en  place  les 
recoit  chez  lui  moins  par  gout  que  par 
faite  ,  uniquement  pour  montrer  qu'il  a  de 
tout  dans  fa  maifon.  Or,  comment  imaginer 
qu'un  homme ,  anime  de  cette  paffion  pour 
la  gloire ,  qui  I'arrache  aux  douceurs  du 
plaifir,  s'avililTe  jufqu'a  ce  point?  Quicon- 
que  elt  ne  pour  illuftrer  fon  liecle,  ell  toii- 
jours  en  garde  contre  les  grands  ^  il  ne  fe 
lie  du  moins  qu'avec  ceux  dont  I'efprit  & 
je  caradere,  faits  pour  eilimer  les  talents 
&  s'ennuyer  dans  la  pUipart  des  foci^tds, 
y  recherche  ,  y  rencontre  Thomme  d'efprit 
avec  le  meme  plaifir  que  fe  rencontrent,  k 
la  Chine ,  deux  Francois  qui  s'y  trouvent 
amis  k  la  premiere  vue. 

Le  caradlere  propre  k  former  les  hommes 
illulh-es  ,  les  expofe  done  ndcelTairement  h  la 
haine,  oo  du  moins  a  I'indifFerence  des  grands 
&  des  hommes  en  place,  &  fur-tout  chez 
des  peuples,  tels  que  les  Orientaux ,  qui, 
abrutis  par  la  forme  de  leur  gouvernement 
&  par  leur  religion  ,  croupiflent  dans  une 
honteufe  ignorance,  &  tiennent,  fi  je  I'ofe 
dire ,  le  milieu  entre  I'homme  &  la  brute. 

Apr^s  avoir  prouv6  que  le  defaut  d'elli- 
me   pour  le  merite  ell ,   dans   I'Orient , 

fon- 

travers  leur  bont'i,  comme  a  travers  les  trous  du  manreau 
de  Diogene  ,  on  appergoit  la  vanite. 

(p)  „  En  crtranc  dans  le  monJe,  difoit  un  jour  Mr.  le 
„  preTident  de  Montefquieii ,  on  m'annonga  comme  un  hom- 
.,,  me  d'efprit,  &  je  re?us  un  accueil  affez  favorable  des 
,;  gens  en  place:  mais  lorfqae,  par  le  fucces  des  L'ttres 
},  Fi^fanes ,  j'eus  peut-etre  prouve  que  j'en  avojf,  &  que 

;>   j't'klS 


D  IS  C  0  U  R  S     II.        231 

fond^  fur  le  peu  d'interet  que  les  peuples 
ont  d'ellimer  les  talents,  pour  faire  mieux 
fentir  la  puifliuice   de   cet  interet ,  appli- 
quons  ce  principe  k  des  objets  qui  nous 
foient  plus  familiers.  Qu'on  examine  pour- 
quoi  I'interet  public,  modifK^  felon  la  for- 
me de  notre  gouvernement ,  nous    donne, 
par  exemple ,  tant  de  ddgoiit  pour  le  gen- 
re de  la  dilfertation ,  pourquoi  le  ton  nous 
en  paroit  infupportable  :  &  Ton  fentira  que 
la  dilfertation  eft  penible  &  fatigante^  que 
les  citoyens  ayant ,  par  la  forme  de  notre 
gouvernement,  moins  befoin  d'inftruclion 
que  d'amufement ,  lis  ne  defirent ,  en  g6-- 
neral ,  que  la  forte   d'efprit  qui  les  rend 
agreables  dans  un   fouper^  qu'ils  doivent, 
en  confdquence ,  faire  peu  de  cas  de  Tef- 
prit  de  raifonnement;  &  relTembler  tous, 
plus  ou  moins  k  cet  homme  de  la  cour , 
qui ,  moins  ennuye  qu'embarralTe  des  rai- 
fonnements  qu'un    homme  fage   apportoit 
en  preuve  de  fon  opinion  ,  s'ecria  vivement : 
^b  J  monftcur  ^je  tie  vcux  pas  qiion  me  proirue. 
Tout  doit  c^der  chez  nous  h  Tintcret  de 
la  parelTe.  Si,  dans  la  converfation ,  Ton  ne 
fe  fert  que  de  phrafes  decoufues  &  hyper, 
boliquesifi  Texageration  eft  devenue  I'elo- 
quence  particuliere  de   notre  fiecle   &  de 
notre  nation ,  fi  Ton  n'y  fait  nul  cas  de  la 

juf. 

„  j'eus  obtenn  quelque  eftime  de  la  part  du  public ,  cel!e 
,,  des  gens  en  place  fe  refroidit;  j'efluyal  millc  dugouts. 
5,  Comptez,  ajoucoit-il ,  qu'inte'rieurement  blefltfs  de  la  re- 
j,  putation  d'un  homme  celebre ;  c'ei\  pour  s'en  venger 
,,  qu'ils  rhumilient;  Sc  qu'il  hu:  foi-meme  meriter  beau- 
j,  coup  d'eioges,  pour  fupporter  patiemment  I'^loge  d'ait- 
J,  trui". 


C32       D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

jullefTe  &  de  la  preciiion  des  idees  &   dei 
expreffions ,  c'ell  que  nous  ne  fommes  nul- 
lemeiit  intereires  a  les  eftimer.     C'eft  par 
menagement  pour  cette  meme  pareffe   que 
nous  regardons  le  gout  comme  un  don  de 
la  Nature,  comme  un  inllincl  fuperieur  k 
toute  connoifTance  raifonnee ,  &  enfin  com- 
me un  fentiment  vif  &  prompt  du  bon  &c 
du  mauvais  ;   fentiment  qui  nous  difpenfe 
de  tout  examen  ,  &  r^duit  toutes  les   re- 
gies de  la  critique  aux  deux  feuls  mots  de 
delicieiix  ou  de  deteftahk.  Celt  a  cette  me- 
nie  pareffe  que  nous  devons  auffi  quelques- 
uns  des  avantages  que  nous  avons  fur  les 
autres  nations.  Le  peu  d'habitude  de  I'apr 
plication,  qui  bientot  nous  en   rend  tout- 
a-fait  incapables,  nous  fait  deOrer,   dans 
les   ouvrages,   une   nettet^  qui  fupplee  i 
cette  incapacite  d'attentioii :  nous  fommes 
des  enfants  qui  voulons  ,    dans   nos  lectu- 
res, eire  toujours  foutenus  par  la  lifiere 
de  Tordre.     Un  auteur  doit  done  mainte- 
natit  fe  donner  toutes  les  peines  imagina- 
bles  pour   en  epargner  a   fes  lecleurs  ;   il 
doit  fouvent  rep^ter  d'apr^s  Alexandre:  0 
Athiniem ,  quil  men  coiite  pour  itre.  hue.  de. 
vous!  Or  la  neceffite  d'etre  clairs  pour  etre 
his ,  nous  rend ,  a  cet  egard ,  fuperieurs  aux 
ecrivains  Anglois:  fi  ces  derniers  font  peu 
de  cas  de  cette  clarte ,  c'eft  que  leurs  lec- 
teurs  y  font  moins  fenfibles ,   &  que  des 
efprits  plus  exerc^s  a  la  fatigue  de  i'atten- 
tion  peuvent  fuppleer  plus  faciiement  a  ce 
defaut.    Voila  ce  qui  ,   dans  une  fcience 
telle  que  la  mdtaphyiique ,  doit  nous  don- 
ner 


D  I  S  C  0  U  R  S    It        233 

ner  quelques  avantages  fur  nos  voifins.  Si 
Ton  a  toujoLirs  applique  h  cette  icience  le 
prove rbe  ,  point  de  ine.rveilh  Jam  voik  ,  S 
1i  les  tcnebres  Tout  rendue  long-temps  res- 
pectable ,  maintenant  notre  parelie  n'en- 
treprendroit  plus  de  les  percer,  Ion  obfcu- 
rite  la  rendroit  meprifable  :  nous  voulcns 
qu'on  la  depouille  da  langage  inintelligi- 
ble  dont  elle  ell  encore  revetue  ,  qu'on  la 
degage  des  nuages  myilerieux  qui  I'envi- 
ronnent.  Or  ce  delir,  qu'on  ne  doit  qu'ii 
la  pavelie,  e(l  I'unique  moyen  de  faire  une 
Icience  de  chofes  de  cette  meme  rnetaphy- 
lique  ,  qui  juiqu'a  prefent  n'a  ete  qifune 
fcience  de  mots.  Mais,  pour  liuisfaire  fur 
ce  point  le  gout  du  public  ,  il  faut,  com- 
me  le  remarque  rilluilire  hiltoriographe  de 
i'academie  de  Berlin,  „  que  les  eiprits, 
5,  brifant  les  entraves  cfun  reipecT:  trop 
,,  fuperilitieux,  connoifient  les  limites  qui 
,,  doivent  eternellement  leparer  la  raitbn 
„  de  la  religion  ^  &  que  les  examinateurs , 
55  follement  revokes  contre  tout  ouvrage 
„  de  railonnement. ,  ne,coadamueui  plus. 
,,  la  nation  a  la  frivolite". 

Ce  que  j'ai  dit  luffit  ,  je  penfe  ,  pour 
nous  decouvrir  en  meme  temps  la  caufe 
de  notre  auiour  pour  les  hiftoriettes  &  les 
romans,  de  notre  habilete  en  ce  genre, 
de  notre  lup^riorit^  dans  Tart  frivole  & 
cependant  allez  difficile  de  dire  des  riens, 
6:  enfin  de  la  prefdrence  que  nous  don- 
nons  a  Tefprit  d'agrement  fur  tout  autre 
genre  d'efprit;  preference  qui  nous  accou- 
tume  a  regarder  rhomme  d'efprit  comme 

di- 


134        D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

divertififant ,  h  Favilir  en  le  confondant  s- 
vec  le  pantomime  ,  preference  enfm  qui 
nous  rend  le  peuple  le  plus  galant  ^  le  plus 
aimable ,  mais  le  plus  frivole  de  I'Europe. 

Nos  moeurs  donnees,  nous  devons  etre 
tels.  La  route  de  I'ambition  ell,  par  la 
forme  de  notre  gouvernement ,  fermee  ^ 
la  plupart  des  citoyens  ;  il  ne  leur  lefie- 
que  celle  du  plaifir.  Entre  les  piaifirs,  ce- 
lui  de  I'amour  eft  le  plus  vif ;  pour  en 
jouir  ,  il  faut  fe  rendre  agreable  aux  fem- 
mes;  d^s  que  le  befoin  d'aimer  fe  fait  (en- 
tir,  cekii  de  p'aire  doit  done  s'allumer  en 
notre  ame.  Malheureufsrment ,  il  en  eft  des 
amants  comme  de  ces  infedles  ailt^s  qui 
prennent  la  couleur  de  I'herbe  h  laquelle 
ils  s'attai-hent  ^  ce  n'eft  qu'en  enipruntant 
la  reUcniblf.nce  de  Tobjet  aim^,  qu'un  a* 
mant  parvient  a  lui  plaire.  Or,  li  les  fem- 
mes,  par  I'education  qu'on  leur  doiine, 
doivent  acquerir  plus  de  frivolitds  6c  de 
graces ,  que  de  force  &  de  juftefle  dans 
les  id(^es ,  nos  efprits,  fe  modelant  fur  les 
kurs  ,  doivent.,  en  confequence  ,  fe  res- 
fentir  des  memes  vices. 

II  n'eft  que  deux  moyens  de  s'en  garan- 
tir.  Le  premier,  c'eft  de  perfedionner  I'e- 
ducation des  femmes,  de  donner  plus  de 
hauteur  b.  leur  ame  ,  plus  d'etendue  h  leur 
efprit.  Nul  doute  qu'on  ne  I'elevat  aux 
plus  grandes  chofes,  ii  Ton  avoit  Tamour 
pour  precepteur,  &  que  la  main  de  la 
beaute  jettut  dans  notre  ame  les  leniences 
de  Tefprit  &  de  lavertu.  Le  fecond  moyen 
(^5c  ce  n'eft  pas  certainement  celui  que  je 

con- 


D  I  S  C  0  U  R  S     II.        235 

eonfeillerois,)  ce  feroit  de  debarrafler  les 
femmes  d'un  relte  de  pudeur,  dont  le  la- 
crifice  les  met  en  droit  d'exiger  le  culte  & 
I'adoration  perpetuelle  de  leurs  amants. 
Alors  les  faveurs  des  femmes  ,  devenues 
communes,  paroitroient  moins  precieufesj 
alors  leshommes,  plus  ind^pendanls,  plus 
fages,  lie  perdroient  pres  d'elles  que  les 
heures  conlacrees  aux  plaifirs  de  ramour, 
6c  pourroient^  par  con!'^quent,  etendre  & 
fortifier  leur  eiprit  par  I'etude  &  la  medita- 
tion. Chez  tous  les  peuples  &  dans  tous 
les  pays  voues  h  ridolatrie  des  femmes,  il 
faut  en  faire  des  Romaines  ou  desSultanes^ 
le  milieu  entre  ces  deux  partis  eit  !e  plus 
dangtreux. 

Ce  que  fai  dit  ci-defTus  proiive  que  c'tft 
h  la  diverfite  des  gouvernements,  &,  par 
con('dquent,des  interets  des  peuples ,  qu'on 
doit  attribuer  I'^tonuante  variete  de  leurs 
caracleres,  de  leur  genie  &,  de  leur  goiit. 
Si  Ton  croit  quelquefois  appercevoir  un 
point  de  ralliement  pour  Fellime  genera- 
le ;  fi,  par  exemple,  la  fcience  militaire 
ell ,  chez  prefque  tous  les  peuples  ,  re- 
gardee  comme  la  premiere  ;  c'ell  que  le 
grand  capitnine  ell  ,  prefqu'en  tous  les 
pays  ,  Tnomme  le  plus  utile  ,  du  moins 
jufqu'k  la  convention  d'une  paix  univer- 
felle  &  inalterable.  Cette  paix  une  fois 
confirmt^e,  on  donneroit,  fans  contredit, 
aux  hommes  celebres  dans  les  fciences,  les 
loix,  les  lettres  &.  les  beaux  arts,  la  pre- 
ference fur  le  plus  grand  capitainedu  mon- 
de  :  d'ou  je  conclus  que  I'interet  general 


23^  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

eit ,  dans  chaque  nation  ,  U  difpenfateur 
unique  de  fon  eftime. 

Cell  b.  cette  meme  caufe  ,  comme  je 
vais  le  prouver  ,  qn'on  doit  attribuer  le 
niepris,  injufle  ou  legitime,  mais  toujoiirs 
reciproque  ,  que  les  nations  ont  pour  leurs 
mcEurs  ,  leurs  ufages  &  leurs  caraderes 
dilFerents. 


C  H  A  P  I  T  RE    XXI. 

Le  mepris  refpeclif  des  nations  tient  a: 
rinteret  de  leur  vaniid. 

'^^fres  avoir  proiive  que  les  nations  mtprifent , 
dans  Its  autrcs ,  ks  inaiirs ,  hs  coutumcs 
&  ks  ufages  diffircnts  des  leurs ;  on  ajouts, 
que  leur  vaniti  kur  fait  encore  rcgardcr 
comme  un  don  dt  la  Nature  la  fupiriorita 
que  quclqiies-ums  d' tntr'' tiles  ont  fur  les 
autrcs :  Juperiorits  qu^tlts  ne  doivent  qu''a 
la  conflitution  politique  dt  leur  itat. 

L  en  eft  des  nations  comme  des  particn- 
liers:  fi  chacun  de  nous  fe  croit  infailli* 
ble,  place  la  contradidiion  au  rang  des  of- 
fcnfes  ,  6:  ne  peut  eftimer  ni  admirer  dans 
autrui  que  fon  propre  efprit,  chaque  na- 
tion n'ellime  pareillement  dans  les  autres 
que  les  idees  analogues  aux  fiennes:  toute 
opinion  contraire  ell  done  entr'ellesunger- 
me  de  mepris. 

Qu'on 

(j)  Theatre  de  l' !(!>!,) trie ,  par  Ahr,-ih/im  Rcg'r. 
La   vache,  au  rapport  de  Vincent  Le  Blanc,  eft  repwee 
faince  &  facre'e  au  Calicut,    II  n'eft  point  d'etre  qui,  ge- 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.         237 

Qifonjette  un  coup  d'oeil  rapide  fur  Fii- 
Tiivers:  ici,  c'elt  I'Anglois  qui  nous  prend 
pour  des  tfites  frivoles  ,  loifque  nous  le  * 
prenons  pour  une  tete  brulee.  L^,  c'elt 
I'Arabe ,  qui,  perfuade  de  I'infaillibilite  de 
Ion  khalit'e  ,  rit  de  la  fotte  credulite  du 
Tartare ,  qui  croit  le  grand  lama  immortel. 
Dans  I'Afrique,  c'eft  le  negre  qui,  ton- 
jours  en  adoration  devant  une  racine,  une 
patte  de  crabe,  ou  la  come  d'un  animal, 
ne  voit  dans  la  terre  qu'une  maHe  immen- 
le  de  divinites,  &  fe  moque  de  la  dilette 
ou  nous  fommes  de  dieux;  tandis  que  le 
niufulnian,  peu  inltruit,  nous  accufe  d'en 
reconnoitre  trois.  Plus  loin,  ce  font  les 
habitans  de  la  montagne  de  Bata  :  ils  font 
perfuades  que  tout  homme  qui  mange  a- 
yant  fa  mort  un  coucou  roti,  ell  un  laint; 
ils  fe  moquent  en  conlequence  de  I'Jndien  : 
quoi  de  plus  ridicule,  lui  difent-ils,  que 
d'approcher  une  vache  du  lie  d'un  mala- 
de,  &  d'imaginer  que,  fi  la  vache,  dont 
on  tire  la  queue,  vient  a  pifler,  6i  qu'il 
tombe  quelques  gouttes  de  fon  urine  fur  le 
moribond,  ce  nioribond  elt  un  faint?  Quoi 
de  plus  abfurde  aux  bramines  que  d'exiger 
de  leurs  nouveaux  convertis  que,  pendant 
fix  mois,  ils  fe  titnnent  pour  toute  nour- 
riture  a  la  iiente  de  vache  («}. 

Cell  toujours  fur  une   lemblable   diff(^-  " 
rence  de  moeurs  &  de  coutunies  qu'ell  fon- 
d6  le  mepris  refpecTiif  des  nations.    Cell: 

par 

neralement,  ait  plus  Je  reputation  de  faintett;':  11  parojt 
que  la  coutume  de  manger,  par  pe'niceace,  de  la  teiue  de 
Viche,  eft  iort  ancicnae  en  Orieuc, 


ffl3«  D  E  L'  E  S  P  R  I  T. 
par  ce  motif  (p)  que  I'habitant  d'Antioche 
meprifoient  jadis,  dans  i'empereur  Julien, 
cette  fimplicit^  de  manirs  ik  ceite  frugalii^ 
qui  lui  meritoient  radmiration  desGauiois. 
La  difference  de  religion,  &  par  conlequent 
d'opinion,  determinoit,  dans  le  meme  lenips, 
des  Chretiens,  plus  zeles  que  julles  ,  i 
noircir,  par  les  plus  infames  calonmies,  la 
meinoire  d'un  prince  qui ,  diminuant  lesim. 
pots,  rdtabliflant  la  difcipline  militaire  Cic 
raniraaut  la  vertu  e.xpirante  des  Remains,  a 
11  juftement  nK^rite  d'etre  mis  au  rang  de 
leurs  plus  grands  einpereurs  {c). 

Qu'on  jette  les  yeux  de  toutes  parts ; 
tout  ell  plein  de  ces  injuilices.  Chaque 
nation,  convaincue  qu'elle  feule  polVede  la 
fageile,  prend  toutes  les  autres  pour  folles; 
&  reflemble  alfez  au  Marianois  (^0 »  I'J'? 
perfuade  que  ia  langue  ell  la  feule  de  Tuni- 
vers,  en  conclut  que  les  autres  hommes  ne 
favent  pas  parler. 

S'il  defcendoit  du  ciel  un  fage,  qui, dans 
fa  conduite,  ne  confultat  que  les  lumieres 
de  la  raifon ,  ce  fage  pafferoit  univerfelle- 
ment  pour  fou.  II  feroit,  dit  Socrate,  vi^- 
ii-vis  des  autres  hommes,  comme  un  m^* 
decin  que  des  padlTiers  accuferoit ,  devant 
un  tribunal  d'enfants ,  d'avoir  d^fendu  les 
patds  &  les  tartelettes,  &  qui  furement  y 
paroitroit  coupable  au  premier  chef.  En 
vain  appuyeroit-il  fes  opinions  fur  les  dd- 

mon- 

(i)  Bleffe  de  nos  m^pris,  ,,  jc  ne  connois  de  fauvage,  die 
„  le  Cariibe,que  I'European,  qui  n'adopceaucundemesufd- 


D  I  S  C  0  U  R  S    ir        239 

reonflrations  les  plus  fortes  ^  toutes  les 
nations  fevoient,  a  ion  egard,  comme  ce 
peuple  de  boU'us,  chez  lequel ,  dilcnt  les 
fabuliltes  Indiens,pafla  un  dieubeau,jeune 
&  bien  fait  :  ce  dieu  ,  ajoutent-ils  ,  encre 
dans  la  capitale^  il  s'y  voit  environne  d'une 
niultitULie  d'habitants  ;  fa  figure  leur  paroit 
extraordinaire  ;  les  ris  6z  ks  brocards  an- 
noncent  leur  ^tonnement :  on  alioit  pous- 
fer  plus  loin  les  outrages  ,  (i  ,  pour  Tar- 
racher  a  ce  danger,  un  des  habitants,  qui 
fans-doute  avoit  vu  d'autres  honimes  que 
des  bofl'us  ,  ne  fe  fut  tout-i\-coup  eerie : 
eh!  mes  amis,  qu'allons-nous  faire?  N'in- 
fultons  point  ce  malheureux  contrefait :  li 
le  ciel  nous  a  fait  a  tous  le  don  de  labeau- 
te  ,  s'il  a  orne  notre  dos  d'une  montagne 
de  chair ;  pleins  de  reconnoiliance  pour  les 
immortels,  allons  au  temple  en  rendre  gra- 
ces aux  Dieux.  Cette  fable  eft  Thilloire  de 
la  vanite  humaine.  Tout  peuple  admire  fes 
defauts,  &  meprife  les  qualites  contraires: 
pour  r^uffir  dans  un  pays ,  il  faut  etre  por- 
teur  de  la  boffe  de  la  nation  chez  laquelle 
on  voyage. 

Il  ell,  dans  chaque  pays,  pen  d'avocats 
qui  plaident  la  caufe  des  nations  voifines , 
peu  d'hommes  qui  reconnoiifent  en  eux  le 
ridicule  dont  ils  accufent  I'etranger  j  &  qui 
prennent  exemple  fur  je  ne  fais  quel  Tar* 
tare ,  qui  fit ,  a  ce  fujet ,  adroitement  rou- 

gir 

(c)  On  grava,  i  Tarfe,  fur  le  tombeau  de  Julien:  Ci  git 
Jnl.'en,  qui  perdis  la  vie  fnr  les  kords  du  Tlgre,  II  fut  un 
CKcellent  emfereur  ^  un  v.tilljnt  ^tterrier. 

{d)  Yoyagei  de  la  Cun^^^iut  tUi  laria  HQllandtifes, 


240        D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

gir  le  grand  lama  lui-meine  de  Ion  injuftice. 
Ce  Tartare  avoit  parcouru  le  Nord,  vi- 
fite  le  pays  des  Lappons,  &  meme  achet(i 
dii   vent  de  leurs  Ibrciers  (e).    De  retour 
en  fon  pays,  il  raconte  I'es  aventures:  le 
grand  lama  veut  les  entendre,  il  pame  de 
lire  a  ce  ri^cit.     De  quelle  folic,  dilbit-il, 
I'efprit    humain  n'ell-il  pas  capable  !    qtie 
de  coutumes  bizarres!  quelle  cr6dulitd  dans 
les  Lappons!  Sont-ce  des  hommcs?  Oui, 
vraiment  ,  r^pondit  le   Tartare  :  apprends 
menie  quelque  chofe  de  plus  etrangej  c'elt 
que  ces  Lappons  ,  fi  ridicules  avec  leurs 
forciers,  ne  rient  pas  moins  de  notre  cr6- 
dulit(§  que  tu  ris  de  la  leur.  Impie!  rdpond 
le  grand  lama ,  ofes-tu  bien  prononcer  ce 
blafphenie,  &  comparer  ma  religion  avec 
la  leur  .^  Pere  cternel  ,  reprit  le  Tartare  , 
avant  que   rimpofition  facrd-e  de  ta  main 
fur  ma  tete  m'ait  lave  de  nion  peche ,  je  te 
.  repr^fenterai  que,  par  tes  ris,  tu  ne  dois 
pas  engager  tes  lUjets  a  faire  un  profane 
ufage  de  leur  raifon.    Si  i'oeil  fevere  de  I'e- 
xamen  &  du  doute  fe  portolt  fur  tous  les 
objets  de  la  croyance  humaine,  qui  fait  i\ 
ton  cuke  meme  leroit  a  Tabri  des  railleries 
de  I'incrddule?  Peut-ctre  que  ta  fainte  uri- 
ne &  tes  faints  excrements,  que  tu  dillri- 
bucs  en  prefent  auxprinces  de  laterre,leur 
paroitroient  moins  precieux  ;  peut-ctre  n'y 
trouveroient-ils  plus  la  meme  faveur  ^/), 

n'cn 

(e)  Les  Lappons  one  des  forciers  qui  vendenc  aux  voya- 
geurs  des  cordeletces,  dont  le  nceud,  de'lie  a  cerraine  hau- 
teur ,  duit  donner  un  cenain  venc. 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.         241 

n'en  faupoudreroient-ils  plus  leurs  ra- 
gouts ,  &  n'en  meleroient-ils  plus  dans 
Icurs  fauffes.  Deja  Timpiete  nie  a  la  Chiae 
Jcs  neuf  incarnations  de  Villbnou.  Toi, 
dont  la  vue  embraire  le  pafl'd,  k  prertnt& 
I'avenir,  tu  nous  I'as  repct^  Couvcnt;  c'ell 
au  talifman  d'une  croyance  aveugle  que  tu 
dois  ton  immortalite  &  ta  puiirisnce  lur  la 
terre :  fans  la  foumiffion  entiere  il  tes  dog- 
mes,  oblig6  de  quitter  ce  fejour  de  tene- 
brcs  ,  tu  remonterois  au  ciel  ,  ta  patrie. 
Tu  faisque  les  lamas,  foumisjltapuiirance, 
doivent  un  jour  t'elever  des  autels  dans 
toutes  les  parties  du  monde  :  qui  peut  t'as- 
furer  qu'ils  executent  ce  projet  fans  ie 
fecours  de  la  cr6dulite  humaine;  &  que, 
fans  elle  ,  Texamen  ,  toujours  impie,  ne 
prit  les  lamas  pour  des  forciers  Lappons 
qui  vendent  du  vent  aux  foes  qui  Tache- 
tenf?  Excufe  done,  6  Fo  vivant,  les  dif- 
cours  que  me  dicle  Tint^ret  de  tan  culte ; 
&  que  le  Tartare  apprenne  de  toi  a  refpec- 
tcr  I'ignorance  &  la  credulite  dont  le  ciel 
toujours  impenetrable  dans  fes  vues,piroit 
fe  fervir  pour  te  foumettre  la  terre. 

Peu  d'hommes  font,  a  cet  exemple , fen- 
tic  k  leur  nation  le  ridicule  dont  elle  fe  cou- 
vre  aux  yeux  de  la  raifon,  lorfque ,  fous 
un  nom  etranger,  elle  rit  de  fa  propre  fo- 
lic: mais  il  ell  encore  moins  de  nations 
qui  fulient  proliter  de  pareils  avis.    Toutes 

font 

{f)  On  donne  au  grand  lama  le  nom  Je  pere  Sterne'.  Les 
princes  font  friands  de  fes  excremeas.  Hijiolrc  generate  des 
voy^igo  ,Torne  f  1 1, 

Tome  L  L" 


24a         D  E    L'  E  S  P  R  1  T. 

font  fi  fcrupuleufeiiient  attachees  h  VmtivH 
de  leur  vanite  ,  qu'en  tout  pays  Ton  ne 
donnera  jamais  le  nom  de  fages  qu'a  ceux 
^«/,  comme  difoit  Mr.  de  Fontenelle,  fon( 
fous  de  la  folie  commune.  Quelque  bizarre 
que  foit  une  fable,  elle  eft  toujours  crue 
'de  quelques  nations^  &  quiconque  en  dou- 
te  ,  ell  traite  de  fou  par  cette  menie  nation. 
Dans  le  royaume  dejuida,  ou  Ton  adore 
le  ferpent,  quel  homme  oferoit  nier  le  con- 
te  que  les  Marabous  font  d'un  cochon 
qui  ,  difent-ils  ,  infulta  il  la  divinite  dii 
ferpent  (g)  &  le  mangea.  Un  laint  Mara, 
bou,  ajoutent-ils,  s'en  appergoit ,  en  por- 
te  fes  plaintes  au  roi.  Sur  le  champ,  ar- 
x\i  de  mort  contre  tons  lescochons:  Texe- 
cution  s'enfuit^  &  la  race  en  alloit  etre 
andantie  ,  lorfque  les  peuples  repr^fente- 
lent  au  roi  que,  pour  un  coupable,  il  n^" 
toit  pas  julle  de  punir  tant  d'innocents :  ces 
lemonirances  lufpendent  la  colere  du  prin- 
ce ,  on  appaile  le  grand  Marabou ,  le  mat- 
facre  cefle,  &  les  cochons  out  ordre,  i 
I'avenir,  d'etre  plus  retpeclueux  envers  la 
divinit«§.  Voil^,  s'ecrient  les  Marabous, 
comme  le  ferpent  fait  allumer  la  colere  des 
rois,  pour  fe  venger  des  inipies:  que  Tu- 
nivers  reconnoilTe  fa  divinity,  a  fon  tem- 
ple, a  fon  facrificateur,  h  I'ordre  de  Ma- 
rabou deftine  i  le  lervir ,  enfin  aux  vier* 
ges  confacri^es  a  fon  culte.  Si,  retire  au 
tend  de  fon  fandtuaire ,  le  dieu  ferpent, invi- 

{.&)  f^oya^rs  de  Guln^e  iy  de  la  Cayenne ,  par  le  pert  Labat, 
{h)  Benulbbre,  H'Jidre  dn  Mawcl^e  fme, 

{>)  Penfer,  dit  Ariftippe,  c'dt  s'attirer  la  hal:ie  irr^con- 

ciliat 


D  IS  C  O  U  R  S    II.  ^43 

fible  aux  yeux  meme  du  roi ,  ne  revolt  fes 
demandes  &  ne  rend  fes  reponCes  que  par 
I'organe  des  prdtres  ,  ce  n'elt  point  aux 
mortels  h.  porter  fur  ces  myfteues  un  oeil 
profane :  leur  devoir  eft  de  croire ,  de  fe 
profterner  &  d'adorer. 

En  Afie  au  contraire,lorfque  les  Perfes, 
tout  fouill(^s  (/6)  du  fang  des  fcrpents  im- 
mol^s  au  dieu  du  Bien  ,  couroient  au  tem- 
ple des  mages  fe  vanter  de  cet  acle  de  pie- 
te  ,  s'imagine-t-on  qu'un  homtne  qui  lesau- 
roit  arretds  pour  leur  prouver  Je  ridicule 
de  leur  opinion  en  eut  ete  bien  re(;u"?  Plus 
une  opinion  eft  folle,  plus  il  eft  honnete  C?c 
dangereux  d'en  deniontrer  la  folie. 

Audi  Mr.  de  Fontenelle  a-t-il  toujours 
repete  que  ,  s'il  tenoit  toittcs  les  vtrites  dans 
fa  main  ^  il  ft  garderoit  bien  de  fouvrir  pour 
les  montrer  aux  hommes.  En  eflet ,  (i  la  de- 
couverte  d'une  feule  a,  dans  TEurope  mt- 
me  ,  fait  trainer  Galilee  dans  les  prifons 
de  Pinquifition  ,  i  quel  fupplice  ne  con- 
damneroit-on  pas  celui  qui  les  reveleroit 
toutes  (0? 

Parmi  les  ledleurs  raifonnables  qui  rient 
dans  cet  inftant  de  la  fotcife  de  Tefprit  hu* 
main,  &  qui  s'indignent  du  traitement  fait 
h.  Galilee,  peut-etre  n'en  eft-il  aucun  qui, 
dans  le  fiecle  de  ce  philofophe,  n'en  eut 
foUicite  la  mort.  lis  euifent  alors  eu  des 
opinions  differentes :  Cic  dans  quelles  cruau- 

tes 

cillable  Jes  l{^:iorants>  des  foibles,  des  fuperftitieux  &  des 
hommes  corrompus ,  c^ui  tous  fe  declarent  hautemenc  cjntre 
tous  ceux  qui  veulenc  I'aifir,  dans  les  chofes,  ce  iju'il  y  4  de 
Viai  6c  d'eriencid. 

La 


2.H         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

tes  ne  nous  precipite  pas  le  barbare  &  fa- 
natique  attachement  pour  nos  opinions? 
Combien  cet  attachement  n'a-t-il  pas  fem6 
de  maux  fur  la  terre?  attachement  cepen- 
dant  dont  il  leroit  egalement  juile,  utile 
&  facile  de  le  defaire. 

Pour  apprcndre  a  douter  de  fes  opinions, 
il  fuffic  d'examiner  les  forces  de  fon  efprit, 
de  confid^rer  le  tableau  des  fottifes  humai- 
nes,  de  fe  rappeller  que  ce  fut  fix  cents 
ans  apr^s  retablilTement  des  univerlites 
qall  en  fortit  en  tin  un  homme  extraordi- 
naire (/c)  ,  que  ion  liecle  perfecuta,  6:  mit 
enfuite  au  rang  des  dtmi-dieux,  pour  avoir 
enfeigne  sux  hommes  a  n'admettre  pour 
vrais  que  les  principes  dont  ils  auroient 
des  idees  claires;  verit(^  dont  peu  de  gens 
lentent  toute  I'etendue  :  pour  la  plupart 
des  hommes ,  les  principes  ne  renferment 
point  de  confequences. 

Quelle  que  foit  la  vanitc  des  hommes, 
il  ell  certain  que,  s'ils  fe  rappelloient  fou- 
vent  de  pareils  faits  ^  fi,  comnie  Mr.  de 
Fontenelle ,  ils  fe  difoicnt  fouvent  b.  eux- 
memes  :  Perfoane  nichnppe.  a  Verrcur  ^  fe- 
rolS'je  le  feul  homme  infaillible  9  ne  feroit-ce 
pas  dans  les  chfes  viemes  que  je  foutiens  avec 
k  plus  de  fanatifme  que  je  me  tromperois?  Si 
les  hommes  avoient  cette  idee  habituelle- 
inent  prelente  k  Tefprit  ,  ils  feroient  plus 
en  garde  contre  leur  vanite ,  plus  attentifs 
aux  objections  de  leurs  adverfaires,  plus 
a  portee  d'appercevoir  la  verite  ,  ils  fe- 
roient 

{k)  DESpARTES. 


D  I  S  C  O  U  R  S    II.  "45 

roient  plus  doux',  plus  tolerants,  &  fans 
doute  auroient  une  moins  haute  opinion 
de  leur  fagelTe.  Socnue  repetoit  ibuvent: 
Tout  ce  que  je  fais ,  cejl  que  je  ne  fats  rim. 
On  fait  tout  dans  notre  fiecle ,  excepte  ce 
que  Socrate  favoit.  Les  honimes  ne  fe 
furprennent  fi  fouvent  en  erreur ,  que  par* 
ce  qu'ils  font  ignorants^  &  qu'en  general 
leur  folie  la  plus  incurable  ,  c'eft  de  fe 
croire  fages. 

Cette  folie,  commune  a  toutes  les  na- 
tions &  produite  en  panic  par  leur  vani- 
te ,  leur  fait  non  feulement  meprifer  les 
moeurs  &  les  ufages  differents  des  leurs, 
mais  leur  fait  encore  regarder  comme  un 
don  de  la  Nature  la  fuperiorite  que  quel- 
ques-unes  d'entr^elles  ont  fur  les  autres: 
fuperiorite  qu'elles  ne  doivent  qu'a  la  corj- 
ftitution  politique  de  leur  etat. 


"^^^»>^^ 


L  3  CHA- 


246        D  E    L'  E  S  P  R  i  T: 

C  H  A  P  I  T  R  E    XXII. 

Pourquoi  les  nations  mettent  au  rang  des 

dons  de  la  Nature  Jes  qualites  qu'elles 

lie  doivent  qu'ii  la  forme  de  leur 

gouvernement. 

Cft  fait  voir ,  cJam  ce  chapitre ,  que  la  vam- 
tc  commande  aux  nations  comme.  aux  parti- 
culicn  ^  qus  tout  ob&it  a  la  loi  de  rinteret; 
&'  que ,  //  les  fiatiotjs ,  confiquemment  a  cet 
ifjterit  ^  n'ont  pointy  pour  la  morale^  tefti^ 
me  qucUes  devroient  avoir  pour  cette  fcien- 
ce  5  c''tfl  que  la  morale ,  encore  au  herctnu  , 
femble  ii" avoir  ji!Jqu''a  prefent  iti  d'aucuui, 
utiliti  a  Vunivcrs. 

LA  vanitd  eft  encore  le  principe  de  cet- 
te erreur:  6:  quelle  nation  pent  triom- 
pher  d'une  pareille  errtur  ?  Suppofons, 
pour  en  donner  un  exemple,  qu'un  Fran, 
^ois  accoutum^  ^  parler  afl'tz  librement,  \ 
rencontrer  c^  &  U  quelques  hommes  vrai- 
ment  citoyens,  quitte  Paris,  &  dcbarque 
k  Conllantinople;  quelle  idee  fe  formera- 
t-il  des  pays  louniis  au  defpotifme  ,  lorf- 
qu'il  confiderera  raviliflement  ou  s'y  trou- 
ve  rhiimanite  ?  qu'il  appercevra  par-tout 
J'empreinte  de  Telclavage  ?  qu'il  verra  la 
tyrannie  infecter  de  Ton  fouffle  les  gernies 
de  tous  les  talents  &  de  toutes  les  vertus, 
porter  rabrutillenientjla  crainte  fervile&la 
depopulation  du  Caucafe  jufqu'a  I'Egypte? 
qu'entin  il  apprendra  qu'enferme  dans  fon 
ferrail ,  tandis  que  le  Perfan  bat  ies  trou- 
pes 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.         247 

pes  &  ravage  fes  provinces ,  le  tranquille 
iultan  ,    indifferent    aux  calamites   publi- 
ques,  boit  Ion  fnrbet,  carefle  fes  femmes, 
fait  etrangler  fes  bachas ,  &  s'ennnuie?  Frap- 
pe  de  la  lachete  &  de   la  fervitude  de  ces 
peuples  ,  k  la  fois  anime   da  lentiment  de 
I'orgueil  &  de   Tindignation  3   quel  Fran- 
9ois  ne  fe    croira  pas  d'une    nature  (up^* 
rieure  an  Turc  '^   En  efl-il  beaucoup  qui 
fentent  que  le  mi^pris  pour  une  nation  eft 
toujours  un  m^pris  injufte  '?    que  c'eft  de 
la  tbrme  plus  ou  moins  heureule  desgou- 
vernements  que  depend  la  fup^riorit^  d'un 
peuple  fur  un  autre  P   &  qu'entin  ce  Turc 
pcut  lui  faire  la  meme  reponfe  qu'un  Perfe 
lit  h  un  foldat  Lacedemonien  ,   qui  lui  re- 
prochoit  la  lachete  de  fa  nation  :  pourquoi 
in'inrulter?   lui  difoit-il  5   fache  qu'il  n'eft 
plus  de   nation  par-tout  ou  Ton  reconnoit 
un  maitre  abfolu.  Un  roi  ell  Tame  univer- 
felle  d'un  dtat  defpotique  ;   c'ell  Ion  cou- 
rage ou  fa  foibleffe  qui  fait  languir  ou  qui 
vlvifie  cet  empire.  Vainqueuvs  (bus  Cyrus, 
fi  nous  fomraes  vaincus  fous  Xerxes ,  c'eft 
que  Cyrus  eut  k  fonder  le  trone  ou  Xer- 
xes s'eft  affis  en  naiffant ;  c'ell  que  Cyrus 
eut  ,   en    naiffant  ,  des  ^gaux;  c'ell  que 
Xerxes  fut  toujours  environne  d'efclaves  : 
&  les  plus  vils ,  tu  le  fais,  hahitent  le  pa- 
lais  des  rois.   Cell  done  la  lie  de  la  nation 
que  tu  vois  aux  premiers  polles ,  c'efl  I'e- 
cume   des  mers   qui  s'ell  ^levee  fur  leur 
furface.     Reconnois  I'injuflice  de  tes  m6- 
pris.  Et  li  tu  en  doutes  ,   donne-nous  ks 
loix   de  Sparte,  prends  Xerxes  pour  mai- 
L  4  tre  y 


24S         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

tre;  tu  feras  le  lache,  &  moi  le  heros, 

Rappelloiis-nous  le  rnoment  ou  le  cri  de 
la  guerre  avoit  rdveille  toutes  les  nations 
de  TEiirope,  ou  Ton  tonnerre  fe  faifoit  en- 
tendre du  nord  au  midi  de  la  France  (fv): 
fuppofons  qii'en  ce  moment  une  r^publi- 
cain  ,  encore  tout  echaufte  de  I'efprit  'de 
citoyen ,  arrive  h  Paris,  &  fe  prefente  dans 
la  bonne  compagnie ;  quelle  furprife  pour 
lui  de  voir  chacun  y  trailer  avec  indifleren- 
ce  les  affaires  publiques,  &  ne  s'y  occuper 
vivement  que  d'une  mode,  d'une  hiitoire 
galante,  ou  diin  petit  chien ! 

Frappd  ,  a  cct  egnrd  ,  de  la  differerce 
qui  fe  trouve  entre  notre  nation  &  la  lien- 
ne,  il  n'e{l-  prefque  point  d'Anglois  qui  ne 
fe  croie  un  Gtre  d'une  nature  iuperieurc; 
qui  ne  prenne  les  Frangois  pour  des  tetes 
frivoles,  &  la  France  pour  le  royaume  Ba- 
biole:  ce  n'eft  pas  qu'il  ne  put  facilement 
s'appercevoir  que  c'tll  non  (eulement  u  la 
forme  de  leur  gouverncment  que  les  com- 
patriotes  doiventcet  efprit  depatriotirme6c 
d'ck-vation  inconnu  a  tout  autre  pays  qu'aux 
pays  libres,  mais  qu'ils  le  doivent  encore 
a  la  poficion  phylique  de  I'Angleterre. 

En  effet,  pour  lentir  que  cette  liberti^  ,' 
dont  les  Anglois  font  fi  liers  &  qui  ren- 
ferme  reellement  le  germe  de  tant  de  ver- 
tus ,  elt  moins  le  prix  de  leur  courage  qu'uu 
don  du  hazard,  confiderons  le  nombre  in- 
fini  de  factions  qui  jadis  ont  dechire  I'An- 

glc- 

frt)  Dans  h  aerniere  guerre,  lorfque  les  enaemis  entre- 
renc  en  Provence, 


D  I  S  C  O  U  R  S    II.         249 

gkterre  :  &  Ton  fera  convaincu  que ,  fi  les 
mers,  en  embraflant  cet  empire,  ne  Teul- 
fent  rendu  inacceflible  auxpeuples  voifins  j 
ces  peuples,  en  profitant  des  diviiions  des 
Anglois,  ou  les  euflent  fubjuguds  ,  ou  du 
nioins  euirent  fourni  a  leuvs  rols  des  mo- 
yens  de  les  aiTervir;  &  qu'ainli  leur  liberie 
n'efl  point  le  fruit  de  leur  fagefle.  Si ,  coni- 
mc  ils  le  pretendent ,  ils  ne  la  tenoientque 
d'une  fermete  6c  d'une  prudence  pariicu- 
liere  a  leur  nation  ^  apr^s  le  crime  alFreux 
commis  dans  la  perfonne  de  Charles  I. 
n'auroient-ils  pas  du  moins  tir^  de  ce  cri- 
me le  parti  le  plus  avantageux?  Auroient- 
ils  foulTert  que  ,  par  de.s  fervices  &  des 
proceflions  publiques,  on  mit  au  rang  des 
martyrs  un  prince  qu'il  etoit  de  leur  int6- 
ret  ,  difent  quelques-uns  d'entr'tux ,  dc 
faire  regarder  comme  una  vidime  immolce 
au  bien  general;  &  dont  le  Jupplice,  ne- 
ceffaire  au  monde  ,  devoit  i  jamais  epou- 
vanter  quiconque  entreprendroit  de  foii- 
mettre  les  peuples  a  une  autorite  arbitraire 
&  tyrannique?  Tout  Anglois  lenle  con- 
viendra  done  que  c'elT:  a  la  pofition  phyfi- 
que  de  fon  pays  qu'il  doit  la  liberte;  que 
]a  forme  de  fon  gouverneraent  ne  pourroit 
fublifter  telle  qu'elle  eft  en  terre  ferme , 
fens  etre  iniiniment  perfedionnee  ;  &  que- 
I'unique  fujet  de  fon  orgueil  ie  r^duit  aa 
bonheur  d'etre  ne  infulaire  plutot  qu'habi- 
tant  du  continent. 

Un  particulier  fera  fans  doute  un  pareif 

aveu,  mais  jamais  un  peuple.     Jamais  uii; 

peuple  ne  donnera  k  fa  vanite  les  entraves- 

L  5.  d* 


^So         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

de  la  raifon:  plus  d'equite  dans  fes  juge- 
nients,  fuppol'eroit  line  fufpenlion  d'efprit, 
trop  rare  dans  lesparticuliers,  pour  la  trou- 
ver  jamais  dans  une  nation. 

Chaque  peuple  mettra  done  toujours  au 
rang  des  dons  de  la  Nature  les  vtrtus  qu'il 
tient  de  la  forme  de  (on  gouvernement. 
L'int6ret  de  fa  vanite  le  lui  confeillera:  & 
cui  refifte  au  confeil  de  rinterSt? 

La  conclufion  g^nerale  de  ce  que  j'ai  dit 
de  I'elprit  conlidere  par  rapport  aux  pays 
divers,  c'eft  que  rint(:ret  tft  le  difpenia- 
teur  unique  de  Tedime  ou  de  m^pris  que 
Ics  nations  ont  pour  leurs  mcEurs,  leurs 
coutumes  &  leurs  genres  d'efprits  difterents. 

La  feule  objection  qu'on  puifle  oppofer 
aceitc  ccncluiion  ,  efl  celle-ci:  fi  Tint^ret, 
dira-t-on  ,  ^toit  le  feul  difpenfateur  de 
Teftime  accordee  aux  diiTdrents  genres  de 
fcience  &  d'efprit,  pourquoi  la  morale, 
mile  \  toutes  les  nations,  n'eft-elle  pas 
i a  plus  honorde  ?  Pourquoi  le  nom  des  Def- 
eases, des  Newtons  eft-il  plus  celebre  que 
ceux  des  ]\icolc,des  LaBruyere  &  de  tous 
Jes  inoraliftes ,  qui  peut-etre  ont,  dans 
leurs  onvrages ,  fait  preuve  d'autant  d'ef- 
prit? C'tft,  repondrai-je  ,  que  les  grands 
pbyiiciens  ont ,  par  leurs  d^couvertes ,  quel- 
quefois  fervi  I'univers;  &  que  la  plupart 
des  nioralifles  n'ont  ^te ,  jufqu'a  prefeni, 
d'aucun  fecours  a  rhumanite.  Que  lert  de 
rdpeter  fans  ceiTe  qu'il  eft  beau  de  monrir 
pour  la  patrie  ?  Un  apophtegme  ne  fait 
point  un  h^ros.  Pour  m^riter  Teftime,  les 
moralilles  devoient  employer,  a  la  recher- 
che 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.        251 

die  des  moyens  propres  k  former  des  hoiii- 
nies  braves  &  vertueux,  le  temps  &  Tef- 
prit  qa'ils  ont  perdu  a  compofer  des  maxi- 
mes  fur  la  veitu.  Lorfqu'Omar  ccrivoit  aux 
Syriens ,  fenvoie  contre  vous  des  hotiinies  atijji 
avidts  de  la  mort  qui,  vous  fetes  des  plaifirs ; 
alors  les  Sarralins,  trompes  par  les  preiti- 
ges  de  I'ambition  &  de  la  credulite ,  ne  vo' 
yoient,  dans  le  ciel ,  que  le  partage  de  la 
valeur  &  de  la  vicloire;  &,  dans  I'enfer , 
que  celui  de  la  lachere  &  de  la  defaite.  lis 
etoient  alors  animes  du  plus  violent  fana- 
tifme  ;  &  ce  font  les  paffions  &  non  les 
ma.Nimes  de  morale  qui  forment  les  honi- 
nies  courageux.  Les  moraliltes  devoient  le 
fentir  j  &  favoir  que ,  femblable  au  fculp- 
teur,  qui,  d'un  tronc  d'arbre ,  fait  un  dieu 
ou  un  banc ,  le  legillateur  forme  k  fon  grc 
des  heros,des  genies&des  gens  vertueux. 
J'en  attefte  les  Mofcovites ,  transformes  en 
hommes  par  Pierre  le  Grand. 

En  vain  les  peuples  ,  foliement  amou- 
reux  de  leur  legiflation,ch£rchent-ils,dans 
I'inexecution  de  leurs  loix  ,  la  caufe  de 
leuis  malheurs.  L'inexecution  des  loix,dit 
le  fultan  Mahmouth,  eft  toujours  la  preu- 
ve  de  rignorance  du  legiflateur.  La  rr^com- 
penfe,  la  punition,  la  gloire  &  i'infamie, 
foumifes  k  fes  volonts^s,  font  quatre  efpe- 
ces  de  divinites  avec  lefquelles  il  peut  tou* 
jours  operer  le  bien  public,  &  cr(;er  des 
homm.es  illuftres  en  tons  les  genres. 

Toure  I'^tude  des  moraliftes  confifte  k 

determiner  Tufage  qu'on  doit  faire  de  ces 

i^compenfes  6:  de  ces  iiunitioi^s ,   6:  les 

L  6"  fe- 


£52         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

fecours  qu'on  en  pent  tirer  pour  Her  I'in- 
tcret  perlonnel  h  I'interet  general.  Cette 
union  ell  le  chef-d'oeuvre  que  doit  fe  pro- 
poler  la  morale.  Si  les  ciioyens  ne  pou- 
voient  faire  leur  bonheur  particulier  fans 
faire  le  bien  public ,  il  n'y  auroit  alors  de 
vicieux  que  les  fous^  tons  les  hommes  fe- 
roient  necefllt^^s  ii  la  vevtu ;  &  la  felicit^ 
(les  nations  feroit  un  bienfait  de  la  mora- 
le :  or,  qui  doute  que,  dans  cette  fuppo- 
ilcion,  cette  fcience  ne  fut  infiniment  ho- 
noree ;  &  que  les  ecrivains  excellents  en 
ce  genre  ne  fuflfent,  du  moins  par  Tequi- 
table  &  reconnoillante  polterit^,  mis  au 
rang  des  Solon  ,des  Lycurgue  &  des  Con- 
fucius? 

Mais  ,  repliquera  - 1  -  on  ,  Timperfcflion 
de  la  morale  &  la  lenteur  de  les  progr^s 
ne  pent  etre  qu'un  ett'et  du  pen  de  propor- 
tion qui  fe  trouve  entre  rellime  accordee 
aux  moralilles,  &  les  efforts  d'efprit  ne- 
eelfaires  pour  perfedlionner  cette  fcience. 
].'interet  general,  ajoutera-t-on ,  ne  pre* 
fide  done  pas  a  la  diliribution  de  Teftime 
publique.? 

Pour  repondre  ^  cette  objection ,  il  faut, 
dans  les  obftacles  infurmontables  qui  fe 
font  jufqu'^  prefent  oppofes  a  Tavancement 
de  la  morale,  chercher  les  caufes  de  I'in- 
dittdrence  avec  laquelle  on  a  jufqu'^  pre- 
fent regarde  une  fcience  dont  les  progr^s 
annoncent  toujours  ceux  de  la  Idgiflation  , 
&  que,  par  conlequent,  tous  ]es  peuples 
ont  int^ist  de  perfectionaer. 

CilA- 


D  I  S  C  0  U  R  S    IT.         253 
C  H  A  P  1  T  R  E    XXIIL 

La  caiifes  qui ,  jufqua  prefent ,  out  retarda 
Jcs  progr^s  de  la  morale. 

SI  la  poefie  ,  la  geometrie  ,raflronomie^ 
&  geneialemcnt  toutes  les  fcitnces  ten- 
dent  plus  ou  moins  lapidement  i\  Itur  per- 
feclion  ,  lorfque  la  morale  I'emble  a  peine 
fortir  du  berceau  ;  c'eil  que  les  homures, 
forces,  en  fe  raffemblant  en  fociete  ,  de 
fe  donner  &  des  loix  &  des  moeurs ,  ont 
du  fe  faire  un  lyfteme  de  morale  avant  que 
robfervation  kur  en  eut  decouvert  les 
vrais  principes.  Le  fylleme  fait  ,  Ton  a 
celTe  d'obferver:  aufli  nous  n'avons ,  pour 
ainfi  dire,  que  la  morale  de  I'enfance  du 
monde ;  &  comment  la  perfec1:ionner? 

Pour  hater  les  progres  d'une  fcience,  il 
ne  futfit  pas  que  cette  fcience  foit  utile  aa 
public;  il  faut  que  chacun  des  citoyens, 
qui  compofent  une  nation,  trouve  quelque 
avantage  ^  la  perfeclionner.  Or,  dans  les 
revolutions  qu'ont  ^prouve  tous  les  peu- 
ples  de  la  terre  ,  Tinteret  public,  c'eil-k* 
dire,  celui  du  plus  grand  nombre,  fur  le- 
quel  doivent  toujours  etre  appuy^s  les 
principes  d'une  bonne  morale,  ne  s'dtant 
pas  toujours  trouve  conforme  ^  I'intdr^t 
du  plus  puiffant ;  ce  dernier,  indifferent  au 
progres  des  autres  fciences  ,  a  du  s'oppo- 
fer  efficacemtnt  ^  ceux  de  la  morale. 

L'ambitieu.x ,  en  eftet ,  qui   s'eft  le  pre- 
mier eleve  au-delTus  de'  fes  concitoyens; 
le  tyran,  qui  ies  a  foules  a  fes  pieds;  le 
L  7  fa- 


^$4-         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

fanatique,  qui  les  y  tient  prodernes;  tous 
ees  divers  flcaux  de  I'humanit^ ,  routes  ces 
differentes  efpeces  de  fcelerats  ,  forces, 
par  leiir  inter^t  particulier,  d'etablir  des 
loix  contraires  au  bien  g^n6ral,  out  bieii 
fentiqiie  leur  puiffance  n'avoitpour  fonde- 
nient  que  I'ignorance  6c  rimbecillite  hu- 
inaine  :  audi  ont-ils  toujours  impofe  filen- 
ce  a  quiconque  ,  en  decouvrant  aux  nations 
les  vrais  principes  de  la  morale,  leur  eut 
leveld  tous  leurs  malheurs  &  tous  leurs 
droits,  &  les  eut  armecs  contre  rinjullice. 

Mais,  repliquera-t-on ,  fi,  dans  les  pre. 
miers  fiecles  du  monde ,  lorfque  les  deipo- 
tes  tenoient  les  nations  alfervies  fous  un 
fceptre  de  fer,  il  etoit  alors  de  leur  inte- 
ret  de  voiler  aux  peuples  les  vrais  princi- 
pes de  la  morale  ^  principes  qui ,  les  fou- 
levant  contre  les  tyrans,  eiit  fait  k  chaque 
citoyen  un  devoir  de  la  vengeance  :  aujour- 
d'hui  que  le  fceptre  n'efl:  plus  le  prix  du 
crime  ^  que ,  remis  d'un  conientement  una- 
'iiime  entre  les  mains  des  princes ,  I'amour 
des  peuples  Ty  conferve  ^  que  la  gloire  & 
k  bonheur  d'une  nation ,  r^fldchis  fur  le 
fouverain  ,  ajoutent  a  fa  grandeur  &  ^  fa 
felicite:  quels  ennerais  de  Thumanit^,  di- 
ra-t-on ,  s'oppofent  encore  aux  progres  de 
la  morale? 

Ce  ne  font  plus  les  rois  ,  mais  deux  au- 

ires- 

(<j)  lis  d'lroient  volontiers  aux  perfecurturs  ,  comme  les 
Scythes  a  Alexandre:  Tk  n'es  done  pas  dleu,  pttif^nc  tn  f.iis 
du  },•;,)/  atix  'noinmes  i'  S\  les  chreriens,  a  rofcifion  de  Sa« 
tutne  ou  du  Moloch  Carthaginois  ,  iiuquel  on  facriSoit  dM 
homines,   wnt  uqc  dc  fois  leptie  <jue  la  cruaute  dune  p.i- 

leifJe 


D  I  S  C  0  U  R  S    11.         2^^ 

tres  efpeccs  d'hommes  puiffants.  Les  pre* 
n)iers  font  les.  fanatiques ,  &  je  ne  Ics  con* 
fonds  point  avec  les  hommes  vraiment 
pieux  :  ceux-ci  font  les  foutiens  des  maxi* 
mes  de  la  religion  ;  ceux-ld  en  font  les 
deflriKileurs :  les  uns  font  amis  de  (^7)  I'hii- 
manite;  les  autres,doux  au-dehors  &  bar* 
bares  au-dedans,  ont  la  voix  de  Jacob  & 
les  mains  d'Efaii :  mdiffdrcnts  aux  actions 
honnetes,  ils  fe  jugent  vertueux ,  non  fur 
ce  qu'ils  font ,  mais  feulement  fur  ce  qu'ils 
croient^  la  cr^dulite  des  hommes  eft  ,  fe- 
lon eux  ,  Tunique  mefure  de  leur  probi- 
ty (by  lis  haiilent  mortellement,  diloit  la 
reine  Chriftine,  quiconque  n'eft  pas  leur 
dupe  i  &  leur  int^ret  les  y  neceffite :  am- 
bitieux  ,  hypocrites  &  difcrets ,  ils  fentent 
que,  pour  s'afTervir  les  peuples,  ils  doi* 
vent  les  aveugler:  aufli  ces  impies  crient- 
ils  fans  ceflTe  b.  I'impiete  contre  tout  hom. 
me  nd  pour  eelairer  les  nations^  toute  v^- 
I'ite  nouvelle  leur  eft  fufpede ;  ils  reliem- 
blent  aux  enfants  que  tout  eftraie  dans  ks 
tenebres. 

La  feconde  efpece  d'hommes  puiiTantSy 
qui  s'oppofent  aux  progr6s  de  la  morale  , 
font  les  demi-politiques.  Entre  ceux-ci, 
il  en  eft  qui,  naturellement  portes  au  vrai, 
ne  font  ennemis  des  v^rites  nouvelles,  que 

par- 

reille  religion  ^toir  une  preuve  de  fa  fauflete;  combien  de 
fois  nos  pretres  fanatiques  n'onc-ils  pas  donne'  lieu  aux  h^- 
rc'tiques  de  retorquer  ,  contr'eux  ,  cet  argument  ?  Parmi 
nous,  que  de  pretres  de  Moloch! 

[b)  AuiTi  onr-ils  toutes  ks  peines  du  monde  3  convenir 
ile  la  probitc  d'ua  here'ci'rue. 


256         D  E    L'  E  S  P  R  1  T: 

parce  qu'ils  font  parelTeux,  &  qu'ils  voil- 
droient  fe  fouilraire  k  la  fatigue  d'atten- 
tion  n^ceflaire  pour  les  examiner.  11  en  eft 
d'autres  qu'aninient  des  motifs  dangereux, 
&  ceux-ci  font  les  plus  i  craindre;  ce  font 
des  hommes  dont  I'efprit  eil  ddpourvu  de 
talents  6i  I'ame  de  vertus;  auxquels,  pout 
etre  de  grands  fcelerats,  il  ne  manque  que 

du 

(f)  L''inrerlt  eft  tonjoufs  le  mot'if  cacte  de  la  perfecu- 
tion  :  nul  douce  que  I'intolerance  nc  foit  ,  chretiennement 
&  policiquement,  un  mal.  On  n'en  eft  point  a  fe  repentir 
de  la  revocation  de  i'e'dic  de  Nantes.  "Ces  difputes,  dira.t- 
on,  font  dani;,ereufes  Qui,  quand  I'autorite  y  prer.d  pjr: : 
alors  I'intolirance  d'un  parti  force  quelquetois  I'aiitre  a 
prendre  les  armes.  Que  le  magiftrcit  ne  s'en  mele  poiDt, 
les  ch^ologiens  s'accommoderont  apres  s'eire  dit  quelques 
injures.  Ce  fait  eft  prouve  par  h  paix  don:  on  jouit  dans 
les  paj's  tole'rants.  Mais ,  replique-t-i^n  ,  cette  tolerance 
convenable  a  certains  gouveruemtnta  feroit  peut-etre  fu- 
nefte  a  d'autres  :  les  Turcs  ,  donr  la  religion  eft  ur.e  reli- 
gion de  fang  6c  le  gouvfrnemenc  une  tyrannie  ne  font-iis 
pas  encore  plus  tolcTants  que  nnus?  On  voic  des  e'glifes'a 
Conftantinopie  &  p"int  de  mofqup'es  a  Paris;  ils  ne  tour- 
mentent  point  les  Grecs  fur  leur  croyance,  &  leur  tole'rao- 
ce  n'allume  point  de  t-uerre. 

A  corhJe'rer  cette  qiieftion  en  qualit^  de  chr^tien,  la 
perlt'cution  eft  un  crime.  Pref-;ue par- tout,  I'evangile,  les 
apotres  &  les  peres  ,  prechent  la  douccor  &  la  tolerance. 
St,  Paul  &  St.  Chryfoflome  d;fent  qu'un  e'veque  doit  s'a- 
qi'.itter  de  ft  place,  en  gagnant  les  hommcs  par  la  perfua- 
fion  &  r.on  par  h  contrainte;  les  eveques,  ^j^llten^-^is,  ne 
revinent  que  fur  ceux  qui  le  veulent;  bien  diffeiens,  eii  cek  , 
des  Tins  qui  regncnt  fur  ceux  qui  ne  le  veulent  pas, 

Oq  conrlamna  ,  en  Orient,  ie  concile  qui  avoit  confenti 
^  faire  bruler  Bogomile. 

Quel  exemple  de  modt-ration  faint  BaGle  ne  donna. t-il 
pas,  dans  le  quatrieme  fiecle  de  I'eglife,  lorfqu'on  agitoic 
la  queftion  de  la  divi.".ite  du  Saint-Efprit !  qutfiion  qui  cau- 
foit  alors  tar.t  de  cri-ubl>.  Ce  faint  ,  dit  St.  Gr^goire  de 
Nazianie,  qu-iqij'attache  a  la  verite  du  dugme  de  la  divini- 
ty du  Sair.r-Efpric ,  confancit  alors  qu'on  ne  donnat  point 
le  titre  de  Dieu  a  la  troifieme  perfonne  de  la  trir.ir^. 

Si  ce:te  condefcendacce  fi  fage,  fuivant  le  fectimen:  de 

Mr, 


D  I  S  C  O  U  R  S    II.         257 

dii  courage  :  incapablcs  de  vues  elevv^es  & 
ncuves,  ces  dernicrs  croient  que  leur  con- 
lideration  tient  au  refpecl  imbecille  ou 
feint  qifils  afiichent  pour  toutt-s  les  opi- 
nions &  les  erreurs  revues :  furieux  contre 
tout  homme  qui  veut  en  ebranier  Tempi- 
re^,  ils  aiment  (c)  contre  lui  les  paffions  & 
hs  prejuges  meme  qu'ils  raeprifent,  &  ne 

ces' 


Mr.  de  Tillemont,  fut  condamnee  par  quelqufs  faux  zc'lej, 
s'iis  uccuftrenc  Sr.  Bafile  de  trahir  la  veritc  par  n>n  fiieiicej 
cetre  meme  conJrrfcendonce  fut  approuvee  par  Jes  hommts 
les  plus  celebres  Sc  les  p!us  pieux  de  ce  temps  Ji ,  enrr'ai- 
cres  psr  le  grand  St.  Aihandfe  ,  que  Ton  ne  fcupjonnoit 
pi>inc  de  niantjUcr  de  fermete'. 

Ce  fjii  eft  deciille  d..ns  Mr.  de  Tillf  mcnt ,  T^ie  de  Sr. 
"Bafilr ,  art.  63  ,  64  &  6$,  Cet  auteur  cjoiite  que  le  concile 
ccum^nique  de  ConHancinople  approuva  la  conduite  de  St, 
B-flie  en  I'irr.irant. 

St.  Auguflin  dit  qu'on  ne  dnit  ni  condamner  ni  punir  ce- 
lui  qui  n'i  pas  de  Dieu  la  meme  idee  que  nous,  a  moins, 
d;'-il,  que  ce  ne  fut  par  haine  pour  Dieu;  ce  qui  eft  im- 
pt-luble.  St.  Athanife,  dans  f;s  e'pitres  ad  joiitarios  ,tim.I, 
p  Syy,  dit  que  les  perfecutions  des  Ariens  f^snt  la  preuve 
qu'i.s  n'ont  ni  pie'te ,  ni  crairre  de  Dieu.  Le  propie  de  U 
pu'ce,  ajoure.[-il,  eft  de  ptrfuaJer  &  r.on  de  contraindre; 
ii  faut  prendre  exemp!e  fur  le  fuiveur,qui  laiffe  a  chacuii  la 
liberie  de  le  fuivre.  U  dit  plus  haut,  p^.c.  830,  que  p>  ur 
faire  adopter  ffs  opinions,  le  diabe,  pere  du  inenl()rge,  a 
befuin  de  haches  &  de  coigne'es ;  mais  le  fauveur  eft  ladou- 
ceur  meme:  il  frappe;  f:  on  ouvre,  il  encre;  fi  on  le  refu- 
fe,  il  fe  retire.  Ce  n'eft  point  avec  des  epees,  des  d^rds, 
des  prifons.  des  fo!dats,  &:  enfin  a  main  ;.rmce,  qu'on  en- 
feigne  la  ve'rite,  mais  par  la  voix  de  la  perfuafion. 

On  n'a  recllement  rtcours  a  la  force  qu'au  drtaut  de  rai- 
fons.  Qu'un  homme  nie  que  les  trois  angles  d'un  triangle 
font  ^gaux  a  deux  droits  ,  on  en  rit  ,  rn  re  le  perfecu'.e 
point.  Le  feu  &  les  gibets  ont  fouvent  fervi  d'arguir  er.rs 
aux  the'oiogiens;  ils  ont,  a  cet  e'gard  ,  donne  prife  lur  etx 
aux  heretiques  &  aux  incredules.  Jesus-ChbiST  ne 
faifoit  violence  a  perfonnei  il  difolt  feulement:  vuulr^L  -zr.tis 
ne  fnlzre  ?  L'interet  n'a  pas  coujours  permis  a  ki  mlniflre* 
d'imjter  in  mode'ratioa. 


358        D  E    L'  E  S  P  R  I  T, 

celTent  d'efFaroucher  les  foibles  efprits  pat 
le  mot  de  nouveaute. 

Comme  fi  les  verites  devoient  bannir 
les  vertus  de  la  terre  ^  que  tout  y  fi)t  tel- 
lement  a  IVivantage  du  vice,  qu'on  ne  put 
etre  vertueux  fans  etre  imb^cille  \  que  la 
morale  en  deraontrat  la  necelTiie ;  &  que 
r^tude  de  cette  fcience  dcvint  par  confe- 
quent  funefte  al'univers^  ils  veulent  qu'on 
tienne  les  peuples  proiternes  devant  les 
pr(§jug^s  reipus,  comme  devant  les  croco- 
diles facres  de  Memphis.  Fait-on  quelque 
decouverte  en  morale?  Celt  a  nous  feuls , 
difent-ils,  qu'il  faut  la  reveler  ^  nous  feuls, 
?!  Texemple  des  initios  de  FEgypte,  de- 
vons  en  etre.  les  d^pofiiaires :  que  le  refte 
des  humoins  foit  enveloppe  des  teuebres 
du  prcjuge^  I'etat  naturel  de  Thomme  ell 
I'aveuglement. 

AflTez  femblables  ^  ces  m^decins ,  qui , 
laloux  de  la  decouverte  de  Tdra^tique , 
abuferent  de  la  credulite  de  quelques  pr6- 
lats  pour  excommunier  un  remede  dont  les 
fecours  font  fi  prompts  &  fi  falutaires,  ila 
nbufent  de  la  credulite  de  quelques  hom- 
ines honnetes,mais  dont  h  probite  ftupide 
&  feduite  pourroit,  fous  un  gouvernement 
moins  lage ,  trainer  au  fupplice  la  probity 
^clairde   d'un  Socrate. 

Tels  font  les  moyens  dont  fe  font  fervt 
ces  deux  efpeces  d'hommes  pour  impofer 
filence  aux  efprits  ^clair^s.  En  vain, pour 
leur  refiller,  s'appuieroit-on  de  la  faveur 
publique.  Lorfqu'un  citoyen  ell  anim6  de 
la  paffion  de  la  v^rite  <Sc  du  bien  general , 


D  I  S  C  O  U  R  S    II.         259 

]e  fais  qu'il  s'cxhale  toujours  de  fon  ouvia- 
ge  un  parfum  de  vertu  qui  le  rend  agrea- 
ble  au  public,  &  que  ce  public  devient  fon 
protedeur:  mais  comme,  Ibus  le  bouclier 
de  la  reconnoiffjnce  &  de  I'eflimepublique, 
on  n'ell  pas  h  Tabri  dts  perfdcutions  de  ces 
fanatiques ,  parmi  les  gens  fages ,  il  en  eft 
tr^s-peu  d'aflez  vertueux  pour  oler  braver 
leur  fureur. 

Voil^  quels  obftacles  infurmontables  fe 
font,  jufqu'^  pr^fent,  oppoi^s  aux  progy^s 
de  la  morale;,  &  pourquoi  cette  fcieiice, 
prefque  toujours  inutile  ,  a  ,  conldquem- 
inent  a  mes  principes,  toujours  merite  peu 
d'edime. 

Mais  ne  peut-on  faire  fentir  aux  nations 
Tuiilite  qu'elles  lireroient  d'une  excellen- 
te  morale  ?  &  ne  pourroit-on  pas  hater 
les  progres  de  cette  fcience  en  honorant 
davantage  ceux  qui  la  cultivent?  Vu  Tim- 
portance  de  la  matiere,  au  rifque  d'une  di- 
greffion,  je  vais  traiter  ce  fujet. 


C  H  A  P  I  T  R  E    XXIV. 

Des  moytns  de  perfe&ionner  la  morale. 

IL  fuffit ,  pour  cet  efFet ,  de  lever  les  cb- 
ftacles  que  niettent  k  fes  progrfes  les  deux 
efpeces  d'hoinmes  que  j'ai  cites.  L'uni- 
que  moyen  d'y  r^uflir  elt  de  les  d^mafquer^ 
de  montrcr,dans  les  prctecTieurs  de  I'igno- 
rance,  les  plus  cruels  enncmis  de  Thuma- 
nite^  d'apprendre  aux  nations  que  les  hom- 
ines font ,   en  general  ,   encore  plus  ftu- 

pides 


<i6q  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

pides  que  m^chants ;  qu'en  les  gu^riirairt  dt 
leurs  erreurs,  on  les  gueriroit  de  ]a  pin- 
part  de  leurs  vices;  &  que  s'oppofer,  i 
cet  £>gard,  k  leur  gus^rifon,  c'eil  commet-; 
tre  un  crime  de  lele-humanit^. 

Tout  homme  qui  dans  I'hilloire ,  confi- 
dere  le  tableau  des  miferes  publiques ,  s'ap- 
perv'oit  bien-tut  que  c'eil  I'ignorance  qui, 
plus  barbare  encore  que  I'interet,  a  verf^ 
k  plas  de  calamites  fur  la  terre.  Frappe  de 
cette  veritd,  on  ell  toujours  tente  de  s'e- 
crier  :  heureufe  la  nation  ou  ,  dii  moins, 
les  citoyens  ne  fe  pennettroient  que  des 
crimes  d'interet  !  Combien  I'ignorance  les 
mukiplie-t-elle  !  Que  de  fang  n'a-t-elle  pas 
fait  repandre  fur  les  autels  Co)  1  Cepen- 
dant  f homme  eft  fait  pour  ^tre  vertueux: 
en  tfFet ,  ii  c'elt  dans  le  plus  grand  nombre 
que  refidc  effentiellement  la  force,  &  dans 
la  pratique  des  actions  utiles  au  plus  grand 
nombre  que  confifle  la  jultice  ,  il  ell  Evi- 
dent que  la  jullice  eft,  par  la  nature, tou- 
jours armee  du  pouvoir  neceliaire  pour  x&- 

pri- 

{/i)  Un  roi  du  Mexique,  dans  la  confecration  d'un  tem- 
ple, fie  facrifier ,  en  quaere  jours,  fix  mille  quaere  cems  huit 
hommes,  au  rapport  de  Gemelli  C^rreri,  Tuvi.  VI,  fag,  j'6. 

Dins  rinde,  les  brachmanes  de  I'ecole  de  Niagam  profi- 
terenc  de  leur  fsveur  aupres  des  princes,  pour  faire  mafla- 
crer  les  baudhilles  dans  pluCeurs  royaumes ;  cti  baudbiltes 
font  athe'es  6c  ies  autres  de'illes.  Bilta  fut  le  prince  qui  fit 
r/pandre  le  plus  de  fing  :  pcur  fe  purifier  de  ce  crime,  il 
fe  brula  en  grande  foleninire'  fur  la  cote  d'Oricha-  II  eft  a 
remarquer  que  ce  furent  les  deifies  qui  firenc  couler  le  fang 
humaln.  Voyez,  les  lertrrs  ■/.'<  pere  Ports  Je'fnite. 

Les  pretres  de  Meroe  ,  dans  I'Eihiopie  ,  depechoient, 
quand  il  leur  plaifoit  ,  un  courrier  au  roi,  pour  lui  ordoD- 
ner  de  mourir.    Voyex  Diodorr. 

Quiconque  tue  le  roi  de  Sumacra  eft  ^lu  roi,    C'eft,  difent 

iws 


D  I  S  C  0  U  R  S    n.         26r 

iMinier  le  vice  &  neceffiter  les  homines  a 
la  vertu. 

Si  le  crime  audacieux  &  puiflant  met  fi 
fouvent  a  la  chaine  la  jultice  &  la  vertu , 
&  s'il  opprime  ks  nations  ,  ce  n'ell  que 
par  le  lecours  de  I'ignorance  :  c'eft  elle 
qui  ,  cachant  a  cliaque  nation  fes  verita- 
bles  intcrets  ,  erapeche  Taction  &  la  reu- 
nion de  fes  forces,  &  met,  par  ce  moyen, 
le  coupable  a  I'abri  du  glaive  de  I'equit^. 

A  quel  mdpris  faut-il  done  condamner 
quiconque  veut  retenir  les  peuples  dans  les 
lenebres  de  I'ignorance  ?  L'on  n'a  point 
jufqu'a  prefent  aflez  fortement  infifle  fur 
cette  verite ;  non  qu'on  doive  renverfer  en 
un  jour  tons  les  autels  de  I'erreur ;  je  fais 
avec  quel  menagement  on  doit  avancerune 
opinion  nouvelle  ^  je  fais  meme  qu'en  les 
ddtruifant,  on  doit  refpet^er  les  prejuges, 
&  qu'avant  d'attaquer  une  erreur  generale- 
nient  recue,  il  faut  envoyer,  comme  les 
colombes  de  I'arche,  quelques  Veritas  h  la 
decouverte  ,   pour  voir   fi  le  deluge  des 

pre- 

les  peuples,  pnr  cat  affaflinatqiie  le  ckl  de'clare  fes  volonte's, 
Chardiii  rapporte  qu'il  a  encendu  un  pr^dicateur ,  qui  ,d^cla- 
inant  fur  le  tafte  des  fophis,  difoin  qu'ils  etoient  athees  a 
bruler;  qu'il  s'e'connoir  qu'on  les  laiffac  vivre;  &  que  de 
tuer  un  fophi ,  e'toic  une  a&ion  plus  agreable  a  Dieu  ,  que  de 
conferver  la  vie  a  dix  hommes  de  bien.  Combien  de  fois 
2-t-on  fait  parmi  nous  le  meme  raifornement ! 

C'eft,  fansdoute,  a  la  vue  de  tant  de  fang,  repandu  par 
le  fanatifme  ,  que  i'abbe  de  Longuerue  ,  fi  profond  dans 
I'hiftoire,  uifoit  que,  li  l'on  meccoit,  dans  les  deux  baflins 
d'une  balance  ,  le  bien  Sc  le  mal  que  les  religions  on:  fait, 
le  mal  remporreroic  fur  le  bien.  Turn,  I,  pa^e  ii. 

Nt'  yrencx.  point  de  maifon ,  dit,  a  ce  fujet,  une  fentence 
perfaae,  dans  un  quartier  dtnt  le  mci.u  feryle  foil  ignorant 
&  dhet. 


2^2  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

pr^jugds  ne  couvre  point  encore  la  face 
du  monde ,  11  les  erreurs  commencent  a 
s'ecouler,  &  fi  I'on  appercoit  (;k  &  1^  dans 
riinivtrs  quelques  ifles  ou  la  vertu  &  la 
ven'te  puifient  prendre  terre  pout  fe  com* 
liuiniquer  aux  hommes. 

Mais  tant  de  precautions  ne  fe  prennent 
qu'avec  des  pr^juges  peu  dangereux.  Que 
doit -on  k  des  hommes  qui,  jaloux  de  la 
domination  ,  veulent  abrutir  les  peuples 
pour  les  tyrannifer  ?  II  faut ,  d'une  main 
bardie,  brifer  le  talifman  d'imbeciilite  ou- 
quel  eft  attachee  la  puilVance  de  ces  genies 
nialfaifants  ;  decouvrir  aux  nations  les  vrais 
principes  de  la  morale  ;  leur  apprendre 
qu'infenfibleraent  entrain^es  vers  le  bon- 
heur  apparent  ou  r^el  ,  la  douleur  &  le 
plaifir  font  les  feuls  moteurs  de  I'univers 
moral ;  &  que  le  fentiment  de  I'amour  de 
foi  eft  la  feuie  bafe'  fur  laquelle  on  puiffe 
jetter  les  fondements  d'une  morale  utile. 

Comment  fe  flatter  de  derober  aux  hom- 
mes la  connoifTance  de  ce  principe  ?  Pour 
yr^ulfir,  il  faut  done  leur  d^fendre  de  fon- 
der leurs  cceurs,  d'examiner  leur  conduite, 
d'ouvrir  ces  livres  d'hiiloire,  ou  Ton  voit 
les  peuples,  de  tous  les  fiecles  &  de  tous 
les  pays,  uniquement  attentifs  k  la  voix 
du  plaiiir,  immoler  leurs  femblables,  je  ne 
dis  pas  i\  de  grands  interets ,  raais  a  leur 
fenfualite  &  h  leur  araufement.  J'en  prends 
k  t^raoin,  &  ces  viviers  ou  la  gourmandife 
barbare  desRomains  noyoit  desefclaves,  & 
les  donnoit  en  pature  b.  leurs poiflbns,  pour 
en  readre  la  chair  plus  delicate ;  &  cette 

ille 


Dl  S  C  0  U  R  S    II.         2^3 

Kle  du  Tibre  ou  la  cruaut^   des  makres 
trraifportoit  les  efclaves  infirines,  vieux  & 
nialades,  &  les  y  lailFoit  perir  dans  le  fup- 
plice  de  la  faim :  j'en  attelle  encore  les  de- 
bris de  ces  vades   &  fiiperbes  arenes ,  oii 
font  graves  les  falles  de  la  barbarie  humaine  ^ 
ou  le  peuple  le  plus  police  de  I'univers  fa- 
critioit  des  miliiers  de  gladiateuri  au   feul 
plaiiir  que  produic  le  fpeclacle  des  combats  j 
ou  les  ftnimes  accouroient  en  foule  ;oli  cc 
fexe,  nourri  dans  le  luxe,  la  molleffe  6c 
lesplaifirs,  ce  fexe  qui,  fait  pour  Torne- 
ment  &  les  d^lices  de  la  terre,  femble  ne 
devoir  refpirer  que  la  volupte,  portoit  la 
barbaric  au  point  d'exiger  des  gladiateurs 
blelT^s,  de  tomber ,  en  mourant,  dans  une 
attitude  agreable.    Ces  faits ,  &  mille  au- 
tres  pareils,  font  trop  averts,  pour  fe  flat- 
ter  d'en  derober  aux  hommts  la  veritable 
caufe.  Chacun  fait  qu'il  n'ell  pas  d'une  au- 
tre nature  que  les  Remains,  que  la  diffd- 
rence  de  fon  education  produit  hi  ditferen- 
ce  de  fes  fentinients,   &  le  fait  fremir   au 
feul  r(^cit  d'un  fpectacle  que  Thabitude  lui 
eut  fans  doute  rendu  agreable ,  s'il  fiit   ne 
fur  les  bords  da  Tibre.    En  vain  quelques 
hommes,  dupes  de  leur  parefle  k  s'exanii- 
ner  ,  &  de  leur  vanity  k  fe  croire  bons , 
s'imaginent  devoir  k  I'excellence  particu- 
liere  de  leur  nature  les  fentiments  hurnains 
dont  lis  feroient  afFecl^s  a  un  pareil  fpec- 
tacle: Thorame  fenfe  convient  que  la  Natu- 
re, comme  le  dit  Pafcal  Q')^  &  comme 

le 

(&)  Sexait  Empiriciu  avoic  die,  avaat  lui,  ^ue  no)  prm< 

cipes 


'cl(^\        D  E    L'  E  S  P  R  I  t. 

le  prouve  rexp^rience  ,  n'eft  rien  autre 
chofe  que  notre  premiere  habitude.  II  ell 
done  abfiirde  de  vouloir  cacher  aux  hom- 
mes  Je  principe  qui  les  meut. 

Mais  fuppofons  qu'on  y  reuilit,  quel  a- 

vantage  en  retireroient  les  nations?  On  ne 

feroit  certainement  que  voiler  aux  yeux  des 

gens  grofiiers  le  fentiment  de  ramour  de 

foi;  on  n'empccheroit  point  Taclion  de  C2 

fentiment  Ilir  eux  •  on  n'en  changeroit  point 

les   effets;   les  hommes  ne  feroient  point 

autres  qa'ils  font :  cette  ignorance  ne  leur 

feroit   done   point   utile.     Je   dis   de  plus 

qu'elle  leur  feroit  nuilible  :  c'eft,  en  effet, 

^  la  connoiflance  dii  principe  de  Taraour 

de  foi ,  que  les  focietes  doivent  la  plupart 

des  avantages   dont  elles  jouiifent  :  cette 

connoiifance,   toute  imparfaite  qu'elle  eit 

encore,  a  fait  fentir  aux  peuples  la  n^cef- 

{iii  d'armer  de  puifl'ance  la  main  des  ma- 

gillrats ;  elle  a   fait  confalement  apperce- 

voir  au  legillateur  la   neceffite  de  fonder 

fur  la  bafe  de  finter^t  perfonnel  les  prin- 

cipes  de  la  probiie.  Sur  quelle  autre  bafe, 

en  elFet ,  pourroit-on  les  appuyer  ?  Seroit- 

ce  fur  les  principes  de  ces  fauii'es  religions, 

qui,  dira-t-on  ,  toutes  faulTes  qu'elles  font, 

pourroient  etre  utiles  au  bonlieur  tempo- 

rel  des  hommes  (cj  ?  Mais  la  plupart  de 

ces  religions  font  trop  abfurdes  pour  don- 

ner  de  pareils  etais  a  la  vertu.  On  ne  I'ap- 

puiera 

cipes  naturals  ne  font  peut-etre  que  nos  principes  accou- 
tume5. 

[c)  Ciceron  re  le  penfoit  pas;  puifque,  tout  homme  en 
place  qu'il  etoic,  il  croyoij  devoir  montrer  au  peuple  le  ri- 

dicuie 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.  265 

puiera  pas  non  plus  fur  les  principcs  de  la 
vraie  religion;  non  que  la  morale  n'en  (bit 
excellente,  que  fes  maximes  n'eleven:  Ta- 
me jufqu'a  la  faintete ,  &  ne  la  remplis- 
fent  d'une  joie  intdrieure  ,  avant-gout  de 
la  joie  celelle  ;  mais  parce  que  ces  princi- 
pes  ne  pourroient  convenir  qu'au  'petit 
iiombre  de  Chretiens  repandns  fur  la  terre  j 
6c  qu'un  phiiofophe  qui,  dans  les  ecrits  , 
eft  toujours  cenle  parler  k  I'univers ,  doit 
donner  a  la  vertu  des  fondements  fur  lef- 
quels  toutes  les  nations  puilient  dgalement 
batir  ,  &  par  confequent  Tediiier  fur  la 
bafe  de  Finteret  perfonnel.  11  doit  fe  tenir 
d'autant  plus  fortement  attache  i  ce  prin- 
cipe  ,  que  des  motifs  d'intcret  temporel, 
manies  avec  adrefle  par  un  legiilateur  ha- 
bile, fuffifent  pour  former  des  homraes  ver- 
tueux.  L'exemple  des  Turcs  qui ,  dans  leur 
religion ,  admettent  le  dogme  de  la  neces- 
fite ,  principe  de'drurtif  de  toute  religion  , 
6:  qui  peuvent,  en  confequence  ,  etre  re- 
gardes  comme  des  deilles  ;  l'exemple  des 
Chinois  materialiiles  (r/) ;  celui  des  Sadu- 
ceens  qui  nioieiit  rimmortalite  de  I'air.e, 
&  qui  recevoient  chez  les  Juifs  le  titre  de 
jufles  par  excellence;  enfin  l'exemple  des 
Gymnofophilles  ,  qui  ,  toujours  accufds 
d'atheifme,  &  toujours  refpecles  pour  leur 
fagede  &  leur  retenue,  remplifloient  avcc 
la  plus  grande  exactitude  les  devoirs  de  la 

fo- 

dicule  de  la  religion  paienne. 

{d)  Le  pere  le  Coints  &  la  p!upart  ies  Je'fuires  convicn- 
nenc  que  tous  les  lertres  Tone  achees.  Le  cekbre  abbe  Je 
Lonjuerue  eft  de  ce  ftntiment. 

Toffjc  I,  U 


266         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

foci^te^  tous  ces  eseruples,  &  raille  autres 
pareils,  prouveiu  que  Telpoir  ou  la  crainte 
des  peines  ou  des  plaifirs  temporels,  Ibnt 
auifi  tfEcaces,  aufll  propres  a  former  des 
honinies  vertueux,  que  ces  peines  Ck  ces 
plaiiirs  ettrnels  qui,  confideres  dans  la  per- 
fpecUve  de  I'avenir  ,  font  communement 
une  iniprcffion  trop  foible  pour  y  iacrifier 
des  plaitirs  criminels,  r/jais  preftnts. 

Comment  ne  donneroit-on  pas  la  prefe- 
rence aux  motifs  d'interet  temporelV  lis 
n'infpir.ent  aucune  de  ces  pieufes  ck  (ain- 
tes  cruautes  que  condamne  (e)  notre  reli- 
gion ,  cette  loi  d'amour  &.  d'humanite, 
mais  dont  fes  miniilires  ont  fait  fi  fouvent 
ufage  ^  cruautes  qui  feront  a  jamais  lahon* 
te  des  fiecles  pall'^s,  riiorreur  6:  Tetonne* 
ment  des  liecles  a  venir. 

De  quelle  furprife  ,  en  eifet ,  ne  doit 
point  etre  faifi ,  &  le  citoyen  vertueux ,  6c 
le  Chretien  peneire  de  ctt  efprit  de  cbari- 

te 

(<•)  Lorfque  Bayle  dit  que  la  religion,  humb'.e  ,  patientc 
^  bienfaifante  dans  les  premiers  fiecles,  elt  devenue  depuis 
une  religion  arribicleufe  &:  languinaire;  qu'elie  fait  pafler  au 
111  de  I'tpee  touc  ce  qui  lui  fclille;  qu'eiie  appeiie  ;es  bour- 
reaux,  invente  les  fupplices,  envoie  des  bulies  pour  exci- 
ter les  peuples  a  la  revoke,  anime  les  confpirations,  &  en- 
fin  ordonne  le  meurcre  des  princes;  Bayle  prend  I'ocuvre 
de  rhomme  pour  celui  de  la  religion  ;  &  les  Chretiens 
ri'on:  que  crop  fouvent  etc  des  hommes.  Lorf.p'ils  etoient 
en  petit  iiombre  ,  ils  ne  parloient  que  de  tolerance :  leur 
nombre  &  leur  credit  s'etant  accrus,  ils  precherenc  contra 
1j  tolerance.  D^llarmin  dit  a  ce  fi  jet  que,  fi  les  chre'tiens 
ne  detronerent  p.is  les  Ne'r<>n  &  les  Diocletien,  ce  n'eft 
pas  qu'ils  n'en  euflent  le  droit ,  mais  ils  n'en  avoient  pas 
li  force :  auiTi  fant-il  con-,  enir  qu'ils  en  ont  fait  ufsge  des 
qu'ils  I'ont  pu.  Ce  lut  a  iiiiin  armee  qi-'e  les  empereurs  de'- 
truiijrcnc  le  pagaaifme  ,  (Qu'ils  combauixffnt   ies  h^r^Hes, 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.         267 

ti  tant  recomraandd  dans  I'dvangile,  lors- 
qiril  jette  un  coup  d'ceil  fur  I'univers  pas- 
f e  !  11  y  voit  difterentes  religions  evoquer 
toutes  le  fanatilme,  &  s'abbreuvcr  de  I'ang 
humain  (/). 

L^  ,  ce  ibnt  differentes  fedes  de  Chre- 
tiens acharndes  les  unes  contre  les  autres 
qui  dechirent  TEmpire  de  Conllantinople  : 
plus  loin ,  s'eleve  en  Arabic  une  religion 
nouvelle  ^  elle  commande  aux  Sarrazins 
de  parcourir  la  terre,  le  fer  &  la  llamine  a 
la  main.  Aux  irruptions  de  ces  barbares  , 
il  voit  fucceder  la  guerre  contre  les  infi- 
deles:  fous  I'etendard  des  croil'es ,  des  na- 
tions entieres  dcfertent  TEurope  pour  inon- 
der  I'Alie,  pour  exercer  fur  leur  route  les 
plus  affreux  brigandages ,  &  courir  s'en- 
fevelir  dans  les  (ables  de  I'Arabie  &  del'E- 
gypte.  C'eft  enfuite  le  fanatifme  qui  met 
les  amies  a  la  main  des  princes  chretitns ; 
il  ordonne  aux  catholiques  le  maliacre  des 

he- 

qu'ils  prcchcrsnt  re'vanglle  aux  Frifons  ,  aux  Saxons,  8c 
dans  tout  le  Nord. 

Tous  ces  fairs  prouvenc  qu'on  n'abafe  que  trop  ibuvent 
des  principes  d'une  religion  fainte. 

(/  )  Dans  Tenfance  du  monde  ,  le  premier  ufage  que 
rhomme  fait  de  d  raifon  ,  c'eft  de  le  cre'er  des  Dieux 
rruels  ;  c'eft  par  I'effufion  du  fang  huimin  (lu'il  penfe  fe 
les  rendre  propices;  c'eft  dans  l.s  encraiiles  p:\lpitantes  des 
vaincus  qu'i!  lit  les  arrets  du  de!Hn.  Apres  d'hornbles  im- 
pre'cations  le  Germain  voue  3  la  more  tbus  C;s  ennemis  ;  fin 
ame  ne  s'ouvre  plus  a  la  picie',  la  commife'ratijn  lui  parol - 
Ui)it  un  facrllege. 

Pour  calmer  la  colere  des  Nereides,  des  peoples  polire's 
atcachent  Andromede  au  rocher  j  pour  appai'er  Di-ne  6c 
s'ouvrir  la  rou:e  de  Troie,  Agamemnon  lui  •  meme  tr;i;ne 
Iphigenis  a  I'aucel ,  Csichas  la  frappe  6c  croit  hon'jrtr  lej 
Picux. 

U   2 


nr^B        D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

h^retiques^  il  fait  paroitre  fur  la  terre  ces 
tortures  inventees  par  les  Phalaris  ,  les 
Bufiris  &lesNeron;  il  dreffe,  il  &llume, 
en  Efpagne ,  les  biichers  de  rinquifition  , 
tandis  que  les  pieux  Elpagnols  quittent 
Jeurs  ports  ,traverrent  les  mers,pour  plan- 
ter la  croix  &  la  defolation  en  Ameri- 
que  Qg).  Qu'on  jette  les  yeux  fur  le  nord  , 
]e  uiidi,  I'orient  &  I'occident  du  monde, 
par-tout  Ton  voit  le  couteau  facre  de  la 
religion  leve  fur  le  fein  des  femmes ,  des 
enfants ,  des  vieillards  ^  &  la  terre ,  fuman- 
te  du  fang  des  vidimes  immolees  aux  faux 
dieux  ou  a  Teire  fupreme ,  n'offrir  de  tou* 
tes  parts  que  le  vafte  ,  le  d^'goutant  & 
I'horrible  charnier  de  Tintolerance.  Or 
quel  homme  vertueux,  &  quel  chreticn  , 
U  fon  ame  tendre  elt  reniplie  de  la  divine 
ondion  qui  s'exhale  des  maxinies  de  T^- 
vargile,  s'il  elt  fenfible  aux  plaintes  des 
malheureux  ,  &  s'il  a  quelquefois  effuy^ 
leurs  larmes,  ne  feroit  point,  a  ce  fpedta- 
cle  5  touche  de  companion  pour  Thumani- 

t^, 

{^)  Aufli,dans  une  (5pirre  qu'on  fuppofe  adrsflce  ^  .Chai'- 
les-quint,  on  fait  ainii  parler  un  Ame'ricain  ; 

,,.   Cc  n  eft  point  nous  (]tit  fommes  les  b.trbures: 
Ce  furit ,  felpieitr ,  ce  font  vos  Cortex.,  vas  Pizitms  , 
^i ,  pour  notss  mettre  an  fait  d'nn  fyf.ewe  nonvcatt  t 
^Jfembtent ,  centre  nous,  le  prctre  ir  le  bottrr.ju, 

[h)  C'eft  a  I'occafion  tie  la  perfe'cutlon,  que  The'mlfte  le 
fo'naceur  ,  dans  un  eerie  adrefle  a  I'empereur  Valens  ,  lui 
dit:  ,,  F.ft-ce  un  crime  de  penfer  autrement  que  vous  ?  S\ 
,,  Jes  Chretiens  font  divife's  entr'eux,  les  phi'oforties  le  fonc 
,,  bien.  La  verite  a  une  infinite'  de  faces,  fous  lefquejles  on 
„  peut  i'cnvifiger.     deu  a  grave   daus  tous  les  coeurs  du 

„  rc3- 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.  269 

te  (Jj)^  &  n'eiTaieroic  point  de  fonder  la 
probit(§  ,  non  Tur  tks  principes  auili  res- 
peclables  que  ceux  de  la  religion  ,  mais  llir 
des  principes  dont  il  foil  moins  facile  d'a- 
biiler ,  teis  que  font  les  motifs  d'inter^t 
peribnner? 

Sans  etre  contraires  aux  principes  de 
notre  religion  ,  ces  motifs  fuffifent  pout 
iieceffiter  les  honimes  li  la  vertu.  La  reli-. 
gion  des  paiens,  en  peuplant  Tolympe  de 
fceldrats,  etoit  fans  contredit  moins  pro« 
pre  que  la  notre  a  former  des  hommes  jus- 
tes  :  qui  peut  cependant  dourer  que  les 
premiers  Romains'  n'aient  dte  plus  ver- 
tueiix  que  nous  ?  qui  peut  nier  que  les 
marechaufl"<^es  n'aient  delarmd  plus  de  bri- 
gands que  la  religion?  que  I'ltalien,  plus 
devot  que  le  Francois  ,  n'ait ,  le  chapelet 
en  main ,  fait  plus  d'ufage  du  llylet  &  du 
poifon?  &  que,  dans  le  temps  ou  la  de- 
votion ell  plus  ardente  &  la  police  plus 
imparfaite,  il  ne  fe  commette  inliniment 
plus  de  crimes  Q)  que  dans  les  fiecles  od 

la 

i,  refpefl  pour  ^i%  atrributs;  mais  chacun  efl  le  maitre  de 
,,  cemoigner  ce  refpccl  de  la  maniere  qu'ii  croit  la  plus 
„  agrJable  a  la  divinite:  perfonne  n'eft  en  droit  de  le  gS- 
„  ner  iur  ce  point". 

St.  Giegoire  de  Na7,ianz.e  eHimoit  beaucoup  ceTheinifiej 
c'ell  a  lui  qu'il  ecrit :  ,,  Vous  eces  It-  feu! ,  6  TheaiiHe,qai 
„  luttiez.  rontre  la  de'cadence  dts  letcres;  vous  etes  a  la  tece 
j>  des  gens  ^claire's ;  vous  favez  philofopher  dans  les  plus 
„  hautes  places,  joindre  I'e'cude  au  pouvuir ,  8c  les  di^nius 
„  a  la  fcience. 

(i)  II  eft  peu  de  gens  que  la  religion  reticnn?.  Q^e  de 
crimes  commis  meme  par  ceux  qui  font  charges  de  nous 
guider  dans  les  voies  du  falut!  La  fiint  Bart^elemi,  Taiias- 
lina:  de  Henry  III,  le  mailacre  des  tempUers  >  &c ,  tn 
fout  la  preuve. 

Ma 


fl7o         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

la  devotion  s'attiedit  &  la  police  fe  per^ 
feftionne? 

Ceil  done  uniquement  par  de  bonnes 
loix  (^)  qn'on  pent  former  des  honimcs 
vertueux.  Tout  Tart  du  legiflateur  conCille 
done  a  forcer  les  hommes  ,  par  le  fenti* 
ment  de  Tamour  d'eux-niemes  ,  d'etre  tou- 
joLirs  julles  les  uns  envers  les  autres.  Or, 
pour  compoler  de  pareilk-s  loix  ,  il  faut 
connoitre  le   cctur  huniain  ;  &  preliminai- 

rement 

(/<•)  Euftbe  ,  Pri'parat'on  Sv^in^'^Haue,  Itvre  Vf  ,  ch.  lO, 
rapporr?  cc  fragment  remarquible  d'un  philofophe  Syrien, 
nomme  Bardeianes:  Afud  Seras ,  lex  efi  cjuh  cxtits  ,Jl(,rt,i' 
tto  ,  furtitrr.  ^  fimtilachrorum  culttts  ornn'i  prohihetur ;  quars 
in  amplijffn^t  repine,  run  temftum  vide/is  ,  non  lenam ,  non 
mererructn  f  jiO'i  .i.inltcrarn ,  rcn  ftfcm  h.  Jus  rar flint  ,  non 
homicii^tjm,  unu  t'x'ctirr.  ,^  Chez,  les  Seres,  la  loi  d^feiul  le 
,,  meiiftre,  la  fornication,  le  vol  &  toutc  efpece  de  culte 
„  religieux;  de  forte  que,  dans  cette  vafle  region,  on  ne 
.,  voit  ni  fiemple,  ni  aduitcre,  ni  niaquertlle,  ni  6'Je  de 
„  joie  ,  ni  v()lei:r,-ni  aflaHin  ,  ni  enrspoifonneur".  Preuve 
que  les  loix  fuffiftni:  pour  conrtDir  les  hommes. 

On  ne  finiroic  point,  fi  Ton  vouloi:  donner  la  lifte  de 
tous  les  peupies  qui,  fans  ide'e  de  Dieu,  ne  laillenc  pas  de 
vivre  en  (ocMti  ,  &  plus  ou  moins  hcureufiment  ,  felon 
I'habilete  plus  ou  moins  grande  de  leur  l^^.iflaceur.  Je  ne 
citerai  que  los  noms  dc  ceux  qui,  les  premiers,  s'ofFrironc 
a  ma  mJmoire. 

Les  Marianois.  avant  qu'on  leur  prechat  IVvangile,  n*a« 
voient,  dit  le  pere  Jobien  Jefuite,  ni  autels,  ni  temples, 
ni  facrifices,  ni  pretres  :  ils  avoient  feulement  chei  eux 
quelque  fourbes  ,  ncmmc's  macaii.u ,  qui  pr^difoient  I'ave- 
nir.  Ils  cro;enr  cepcndant  un  enfer  &  un  paradis  :  I'enfer 
eft  une  fournaife  ou  le  diable  bat  les  ames  avec  un  mar- 
teau.  comme  le  fer  dans  la  forge:  le  paradis  efl  un  lieu 
plein  de  coco,  de  fiicre,  &■  de  femmes.  Ce  n'efl  ni  le  cri- 
me ni  la  vcrtu  qui  ouvret;t  I'enfer  cu  le  paradis;  ceux  qui 
meurenc  d'une  mort  violcnre  ont  I'enfer  pour  partage,  & 
les  autres  le  paradis.  Le  pere  Jobien  ajoute  qu'au  fud  des 
illes  Mariannes,  fint  trente-deux  ifles  habitees  par  des  peo- 
ples qui  n'ont  abfol'.iment  ni  religion,  ni  connoifl'ance  de  l4 
divinice  ,  ?r  qui  ne  s'occupent  qu'a  boire,  minger,  &c. 

Les  Caraibes  ,   au  rapport  di.  la  Borde,  employe  a  leur 

con- 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.         271 

rement  favoir  que  les  hommes ,  fenfibles 
pour  eux  leuls ,  indilf^rents  pour  Its  au- 
tres  ,  ne  Ibnt  nes  ni  bons  ni  mechants, 
mais  prets  a  etre  Tun  ou  Tauire  ,  lelon 
qu'un  inierSt  commun  les  rdunit  ou  les 
divile^  que  le  fentiment  de  preference  que 
chacun  eprouve  pour  Ibi  ,  ientiment  au- 
quel  ell  attache  la  converfation  de  I'efpe- 
ce,  ell  grave  par  la  Nature  d\ine  maiiiere 
inetFat;abie  (/)  j  que  la  leiilibilite  phyiique 

a 

converfion,  n'ont  ni  pretres,  ni  auteJs,  ni  facriHces  ,  ni 
idee  I'e  la  cl'ivinic^.  lis  veulenc  ecre  bitn  payes  par  ceux  quV 
veulen:  les  faire  chre'iiens,  lis  croienc  que  le  premier  hom- 
rne,  nomme  Lori,(;'<o,  avoit  un  gros  nombrii  d'oii  fortirenc 
les  hommes.  Ge  Longuo  eft  le  premier  agent;  U  avoic  fait 
la  cerre  fans  montagnes,  qui,  feion  eux,  furent  I'oiivragc 
d'un  deluge,  L'Envie  fur  une  dcs  premitres  creatures;  elle 
rt-'pandit  beaucoup  de  m.ux  fur  la  terrc :  ello  fe  croy  )it  ires« 
belle;  mais,  ayant  vu  le  foleil,  e'.le  alia  fe  cacber  &c  ne  pa- 
re: plus  que  de  nu';c. 

Les  Ghinguines  ne  r-econnoiflenc  aucune  divinite.  Lftti 
ed'f,  recrtil'  24 

Les  Giagues,  felon  le  pere  CavafT/ ,  ne  reconnoifTent  au* 
cnn  etrcdiltinft  de  la  matiere ,  &  n'ont  pas  meme,  danS 
leur  langue,  de  mot  pour  exprimer  cette  idee:  leur  feul 
culte  eft  celui  de  leurs  ancetrcs  ,  qu'ils  croicnt  toujours  vi- 
Vanis  :  lis  s'imagineni  que  leur  prince  commande  i  la  pluie. 
Dans  rindouftiu,  dit  le  pere  Pons  Jefuite,  il  eft  une  kc- 
te  de  br;.chmane3 ,  qui  penfe  que  I'efprit  s'unit  a  la  matiere 
&  s'y  embarr^lTe;  que  la  fagefi'e,  qui  purifie  I'ame.  &  qui 
n'eft  autre  chofe  que  la  fcimce  de  la  verity' ,  produic  la  d^- 
livrance  de  I'efprit,  par  le  moyen  de  i'analyfe.  Or  I'efprir, 
felon  ces  brachmines,  fe  degage  tantot  d'une  forme,  tantot 
d'une  qualite,  par  ccs  trols  verite's:  Je  ne  fttis  en  iinctrni 
chofc  ,  iUiimtf  chnfi  n'tfi  ai  mol ,  le  mot  n' efl  pohit.  Lorfqoe 
I'efprit  fera  dellvr^  de  routes  fes  formes,  voila  la  ha  du 
nonde.  lis  ajoutent  que,  loin  d'aidcr  I'efprit  a  fe  degager 
de  fes  formes ,  les  religions  ne  font  que  ferrer  les  liens  duns 
lefquels  il  s'embarrafle. 

(')  Le  fuldai  &  le  corfaire  defirent  h  guerre,  &  perfonne 
ne  leur  en  fait  un  crime.  On  fcnt  qu'a  cet  egard  leur  int.- 
rec  n'eft  poiiu  afftz,  lie  a  I'inre'ret  ge'ne'ral. 

M4 


2^2        D  E    L'E  S  P  Pv  I  T. 

a  produit  en  nous  i'amour  du  plaifir  &  la 
huiiie  de  la  douleur;  que  le  plaifir  &  la 
douleur  ont  enl'uite  depolt^  (!<i  fait  eclorre 
dans  tous  les  coeurs  le  germe  de  I'amour 
dc  foi  ,  doiit  le  d6ve!oppement  a  donne 
naifiance  aux  pafllons  ,  d'cii  font  fortis 
loiis  nos  vices  &  routes  nos  vertus. 

Cell  par  la  mediation  de  ces  idces  pre- 
liminaires  ,  qu'on  apprend  pourquoi  les 
pafiions,  dent  I'arbre  dcfendu  n'ell,  felon 
quelques  rabbins  qu'une  ingenietife  image, 
portent  ^galement  fur  leur  tige  les  fruits 
du  bien  &  du  mal  ^  qu'on  apper^oit  le  me- 
chanifme  qu'elles  emploient  h  la  produdlion 
de  nos  vices  &  de  nos  vertus;  &  qu'enfin 
\m  Idgillateur  decouvre  le  moyen  de  neces- 
iiter  les  hommes  a  la  probite,  en  for^ant 
les  pafiions  h  ne  porter  que  des  fruits  de 
vertu  &  de  fagelte. 

Or  fi  I'examen  de  ces  idees  propres  i 
rendre  les  hommes  vertueux,  nous  eft  in- 
terdit  par  les  deux  efpeces  d'honimts  puis- 
f?.nts  ,  cit^s  ci-deflus,  I'unique  moyen  de 
hiiter  les  progres  de  la  morale  feroit  done , 
comme  je  I'ai  dit  plus  haut,  de  faire  voir, 
dans  ces  protecleursde  la  ftupidite,les  plus 
cruels  ennemis  de  I'humanite;  de  Jeurarra- 
cher  le  fceptre  qu'ils  tiennent  de  Tignoran- 
ce ,  &  dont  ils  fe  fervent  pour  commander 
aux  peupks  abvutis.  Sur  quoi  fobferverai 
que  ce  moyen  fimpie  6c  facile  dans  la  fpd- 
culation ,  ell  tres-difficile  dans  Texecution: 
non  qu'il  ne  naille  des  hommes  qui ,  h  des 
efprits  valles  &  lumineux  ,  unilfent  des 
ames  fortes  6;  vertueufes.  II  eft  des  hom- 
mes 


^  D  I  S  C  0  U  R  S  II.  "  !2;3 
mes  quijperfuades  qu'un  cicoyen  fans  cou- 
rage elt  un  citoyea  fans  vertu,  fencent  que 
les  biens  &  la  vie  meine  d'un  particulier 
ne  font,  pour  ainfi  dire,  entre  fes  mains, 
qu'un  depot  qu'il  doit  toujours  eire  prec 
de  rellituer,  lorfque  le  falut  du  public  I'e- 
xige  :  raais  de  pareiis  hommes  font  toujours 
en  trop  petit  nombre  pour  dclairer  le  pu- 
blic ^  d'ailieurs,  la  vertu  eft  toujours  fans 
force,  lorfque  les  moeurs  d'un  liecle  y  at- 
tachent  la  rouille  du  ridicule.  Audi  Li  mo- 
rale &  la  k'giflation ,  que  je  regarde  com- 
nie  une  feule  vS:  meme  fcience,  ne  feront- 
elles  que  des  progres  infenlibles. 

Celt  uniquement  le  laps  du  temps  qui 
pourra  rappeller  ces  fiecles  heureux ,  dc-li- 
gnes  paries  noms  d'Aftree  ou  de  Rhee, 
qui  n'etoient  que  I'ingenieux  emblenie  de 
la  perfection  de  ces  deux  fciences. 


C  H  A  P  I  T  R  E    XXV. 

Bd  la  probiti ,  par  rapport  a  rimivers. 

S'lL  exilloituneprobite  par  rapport  lU'u- 
nivers ,  cette  probite  ne  feroit  que  I'liabi- 
tude  des  actions  utiles  a  toutes  les  nations: 
oril  n'eft  point  d'acTiion  qui  puille  imaiedia- 
tement  influer  fur  le  bonheur  ou  le  malheur 
de  tous  ks  peuples.  L'acT:ion  la  plus  gene- 
reufe  ,  par  le  bienfait  de  I'exemple,  ne 
produit  pas,  dans  le  monde  moral,  un  ef- 
fet  plus  fenfible  que  la  pierre ,  jettee  duns 
roc(^an,  n'cn  produit  fur  les  mers,  dont 
elle  eleve  necelfairement  la  furface. 

U  5  11 


274  D  E    L'  E  S  P  R  I  T; 

II  n'ell  done  point  de  probite  pratique  , 
par  rapport  a  1  univers.  A  I'egard  de  la- 
probite  d'imention ,  qui  fe  r^duiroit  au  de- 
iir  conftant  &  habituel  du  bonheurdes  hom- 
ines, &  par  confequent  au  van  fimple  & 
vague  de  Ja  felicity  univerlelle ,  je  dis  que 
cette  efpece  de  probite  n'ell  encore  qu'une 
chimera  platonicienne.  Enelfet,fi  Top- 
polition  des  interets  des  peuples  les  tient, 
les  uns  a  I'egard  des  autres,  dans  un  ctat 
de  guerre  perpetuelle  ;  fi  les  paix  conclues 
entre  les  nations  ne  font  proprement  que 
des  trevcs  comparables  au  temps  qu'apres 
un  long  combat  deux  vailleaux  prennent 
pour  fe  ragreer  &  recommencer  I'attaque  ;  li 
les  notions  ne  peuvent  etendre  leurs  con- 
quetcs  &  leur  commerce  qu'aux  ddpens 
de  leurs  voifins;  enfin  fi  la  felicity  &  I'ag- 
grandilTement  d'un  peuple  ell  prefque  tou- 
jours  attache  au  malheur  &  h  raflbiblifle- 
inent  d'un  autre ;  il  elt  evident  que  la  pas- 
lion  du  patriotifme,  paflion  i\  defirable,  li 
vertueufe  &  ft  elliimable  dans  un  citoyen,, 
ell ,  comme  le  pronve  I'exemple  des  Grecs 
&  des  Remains,  abfolument  exclufive  de 
Famour  univerfel. 

II  faudroit ,  pour  donner  I'etre  h  cette 
efpece  de  probity,  que  les  nations  ,  par 
des  loix  &  des  conventions  reciproques , 

s'u- 

(<f)  Auffi  I'efprit  efi-il  le  premier  des  avanrages,  &  peuc- 
il  infinimeDt  plus  contribuer  rm  bonheur  des  hommes  que 
la  verm  d'un  particulier.  C'efl  a  Tcfpric  qu'il  eft  referv^- 
d'e'tablir  li  ireilleure  le'giflation ,  de  rendre  par  confe'quenc 
les  hoinmes  Ic  plus  heureux  qu'il  eft  poflible.  Il  eft  vraj 
que  me  me  le  roman  de  certe  legifli-.tion  n'eft  pas  encore 
iih ,  &  qu'il  5'e'coulcia  bien  des  fieeks  avant  qu'on  en  rea- 


D  IS  C  O  U  R  S     ir.        275 

s'unlflent  entr'elles,comnie  les  families  qui 
compofent  un  etat  f,  que  I'interet  particu- 
lier  des  nations  fut  foumis  a  un  interetplus 
general;  &  qu'enfin  I'amour  de  la  patrie, 
en  s'eteignant  dans  les  coeurs,  y  alUimat 
le  feu  de  I'amour  univerfel :  (uppolition  qui 
lie  fe  realifera  de  long-temps.  D'oii  ]e  con= 
clus  qu'il  ne  peut  y  avoir  de  probite  pra- 
tique, ni  meme  de  probite  d'intention  ,par 
rapport  h  I'univers ;  &  c'elt  en  ce  point  que 
I'efprit  diifere  de  la  probite. 

En  effet,  fi  les  aclions  d'un  particulier 
ne  peuvent  en  rien  contribuer  au  bonheui* 
univerfel ,  &  fi  les  influences  de  fa  vertu 
re  peuvent  fenfiblement  s'etendre  au-delk 
des  limites  d'un  empire, il  n'en  eftpasaind 
de  fes  id^es :  qu'un  homme  decouvre  un 
fpecifique ,  qu'il  invente  une  machine ,  tel- 
le qu'un  moulin  k  vent,  ces  produdions 
de  fon  efprit  peuvent  en  faire  un  bienfai', 
teur  du  monde  Qa), 

D'ailleurs,  en  matiere  d'efprit,  comme 
en  matiere  de  probite  ,  I'amour  de  la  pa- 
trie  n'eft  point  exclufif  de  Tamour  univer- 
fel. Ce  n'eft  point  aux  depens  de  fes  voi- 
fins  qu'un  peuple  acquiert  des  lumieres: 
au  contraire ,  plus  les  nations  font  d;clai- 
rees,  plus  elles  fe  reflechiffent  reciproque- 
ment  d'id(^es ,  &  plus  la  force  &  I'acflivite- 

de 

life  la  fiftlon :  maij  enfin ,  en  s'armant  de  la  patience  de 
Mr.  I'Abbe  de  Saint  Pierre,  on  peut  predire  d'apres  lui  que" 
tout  Timaginable  exifteia. 

II  faut  bien  que  les  hommes  fentent  confufe'ment  que  VeC" 
pric  eft  le  premier  des  dons,  puifque  I'envie  permec  a  cha« 
sua  d'etre  le  pant'gyrifte  defa  r>robite',&  non  de  fonefpriSr 

M6 


G76        D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

de  I'efprit  univerfel  s'augmente.  D'ou  je 
conclus  que,  s'il  n'efl:  point  de  probite  re- 
lative a  Tunivers  ,  il  ell  du  moins  certains 
genres  d'elprit  qii'on  peut  confiderer  fous 
cet  afpecl.       • 


C  H  A  P  I  T  R  E    XXVI. 

De  Tefprit,  par  rapport  h  I'univers. 

L'ohjct  de  cc  chapHre  eft  de  montrer  quil  ejl 
des  idees  utiles  a  Ptniivers ;  &  que  les  idees 
de  cette  efpece  font  les  [cults  qui  puijjhit 
nous  faire  ohtenir  reftimc  des  nations. 

1"  'esprit,  confiderd  fous  ce  point  de 
J  .J  vue  ,  ne  (era,  conformcment  aux  de- 
finitions prdcedentes  ,  que  I'liabitude  des 
idees  intereffantes  pour  tous  ks  peuples , 
ibit  comme  inftructives  ,  Ibit  comme  a- 
greables. 

Ce  genre  d'efprit  eft,  fans  contredit, 
le  plus  defirable.  11  n'ell  aucun  temps  od 
Tefpece  d'idt^es  reputee  cfprit  par  tous  les 
peuples, ne  foit  vraiment  digne  de  ce  nom. 
ii  n'en  eft  pas  ainfi  du  genre  d'ldees,  au- 
quel  une  nation  donne  quelquefois  le  nom 
d'efprit.  II  eft,  pour  chaque  nation,  un 
temps  de  ftupidit^  &  d'aviiifleraent,  pen- 
dant 

[a)  S\  les  grands  tableaux  ne  nous  frappent  pas  toujours 
fortement,  ce  manque  d'effet  d(5penJ  ordinairfment  d'une 
caufe  ecrangere  a  leur  grandeur.  C*eft,le  plusfouvent,  par- 
ce  que  ces  tableaux  fe  trouvenr  unis  dans  notre  mcmoire  a 
qjelque  objec  defjgr^abie.  Sur  quoi  j'obferverai  qu'il  efl 
'res-rare,  a  la  IcSure  d'une  defcription  poerique,  de  rece- 
y\i;x  uaicjuement  I'impreiSon  puie  que  doit  faire  fur  nous 

lit 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.  27; 

dant  lequel  elle  n'a  point  d'idees  nettes  de 
Felprit ;  elle  prodigue  alors  ce  nom  a  cer- 
tains allemblages  d'idees  a  la  mode,&tou- 
jours  ridicules  aux  yeiix  de  la  pofldrite  :  ces 
fiecles  d'aviliirement  font  ordinairement 
ceux  du  defpotifme.  Alors,  dit  un  poete, 
bieu  prive  ks  nations  de  la  moitie  de  leur 
intelligence,  pour  les  endurcir  contre  les 
miferes  &  le  fupplice  de  la  fervitude. 

Parmi  les  idees  propres  h  plaire  a  tons 
les  peuples  ,  il  en  eft  d'inftrudives  ;  ce 
font  celles  qui  appartiennent  k  certains  gen- 
res de  fcience  &  d'art:  niais  il  en  eft  aufli 
d'agreables  ;,  telles  lont  ,premi^rement,  les 
idees  &  les  fentiments  admires  dans  certains 
morceaux  d'Homere ,  de  Virgile,  de  Cor- 
ntille ,  du  Taile ,  de  Milton  ;  dans  lesquels , 
comme  je  Tai  dej^  dit,  ces  illuftres  ecri- 
vains  ne  s'arretent  point  k  la  peinture  d'une 
nation  ou  d'un  fiecle  en  particulier,  mais 
h.  celle  de  Fhumaniti^  ^  telles  font,  en  fe- 
cond  lieu  Jes  grandes  images  dont  ces  poe- 
tes  ont  enrichi  leurs  ouvrages. 

Pour  prouver  qu'en  quelque  genre  que 
ce  foit,  il  eft  des  beautes  propres  k  plaire 
univerfellement,  je  choifis  ces  monies  ima- 
ges pour  exemple:  &  je  dis  que  la  gran- 
deur eft,  dans  les  tableaux  poetiques,  line 
caufe  univerfcile  de  plaifir  ((?) ,  non  que 

tous 

la  vue  exaSe  Je  cetre  image.  Tous  les  objets  participent  a 
la  Inideur  ainfi  qu'a  la  beautd  des  objets  auxquels  us  font  le 
plus  communemenc  uiiis  j  c'eft  a  cette  raufe  qu'on  doit  at- 
trlbuer  la  plupart  de  nos  degouts  &  de  nos  enthoufiafmes 
in;uftes.  Un  proverbe  ufue  dans  les  places  pubric,ues,  fut- il 
d'ailieurs  excelleDC,  nous  parou  toujour?  hiS;  parce  qu'U 

M  7  ^« 


!i78        D  E    L'  E  S  P  R  I  T; 

tous  les  hommes  en  foient  egalement  frap* 
pes:  il  en  ell  meme  d'infenfibles  aux  beau- 
tes  de  defcription  comme  aux  charmes  de 
rharmonie ,  &  qu'll  feroit ,  k  cet  egard  ^ 
aufli  injufte  qu'inutile  de  vouloir  delabu-r 
fer:  ils  ont,  par  leur  infenfibilite, acquis  le 
droit  mallieureux  de  nier  un  plaifir  qu'ils 
n'eprouvent  pas :  mais  ces  hommes  font  en 
petit  nombre. 

En  effet  ,  foit  que  le  defir  habituel  & 
impatient  de  la  felicitd,  qui  nous  fait  fou- 
baiter  toutes  les  perfections  comme  des  mo- 
yens  d'accroitre  notre  bonheur,  nous  ren- 
de  agreables  tous  ces  grands  objets ,  dont 
la  contemplation  femble  donner  plus  d'e- 
tendue  h.  notre  ame ,  plus  de  force  &  d'e- 
levation  k  nos  idees ;  foit  que  par  eux-m^-r 
nies  les  grands  objets  falfent  fur  nos  fens- 
une  impreffion  plus  forte ,  plus  continue  & 
plus  agreablCy  foit  enfin  quelqu'autre  cau- 
fe ,  nous  ^prouvons  que  la  vue  bait  tout 
ce  qui  la  relTerre ;  qu'elle  fe  trouve  genee 
dans  les  gorges  d'une  montagne,  ou  dans 
I'enceinte  d'un  grand  mur  ;  qu'elle  aime 
au  contraire  a  parcourir  une  valte  plaint, 
a  s'etcndrefur  la  furfacedes  mers,a  feper- 
dre  dans  un  horizon  recul^. 

Tout 

(e  lie  neceflairemem  dans  notre  memo'.re  a  I'ltnage  de  ceux. 
qui  s'en  fervenc. 

Peut-on  douter  que,  par  la  meme  raifon  ,  les  conces 
d'efprirs  &  de  revenants  ne  redoublent  pendant  la  nuit, 
aux  yeux  du  voyageur  ^gar^,  les  honneiirs  d'une  t'oret? 
que,  fur  les  pyrcnses,  au  mi!ie;i  desd^ferts,  des  abymes-' 
&  des  rochers,  riraajjinntion  frappee  de  Teftampe  du  cam- 
bat  des  Titans ,  ne  cr<iie  y  reconnoitre  les  montagnes  d'Offa 
&  de  Pelion,  &  ne  regarde  avec  frayeur  le  champ  de  ba~ 
^ille  de  ces  ge'anis?  Qui  doute  <]}it  ic  fouvenir  de  te  boca-' 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.         a79. 

Tout  ce  qui  ell  grand  a  droit  de  plaire 
aux  yeux  &  a  riinagination  des  hommes : 
cette  efpece  de  beautes  Teinporte  ,  dans 
les  defcriptions,  infiniment  iur  toutes  les 
autres  beautes ,  qui  ,  d^pendantes  ,  par 
exeniple  ,de  la  julielTe  des  proportions,  ne 
peuvent  etre  ni  auffi  vivement  ni  piUffi  ge- 
neralement  fenties,  puisque  toutes  les  na- 
tions n'ont  pas  les  memes  idees  des  pro- 
portions. 

En  etlet ,  fi  Ton  oppofe  aux  cafcades  que 
I'art  proportionne  ,  aux  foucerreins  qu'il 
creule,  aux  terralTes  qu'il  eleve,  les  cata- 
racles  du  fleuve  Saint-Laurent,  les  caver- 
nes  creufees  dans  I'Ethna,  les  mafles  enor- 
nies  de  rochers  entaiTes  fans  ordre  fur  les 
Alpes;  ne  fent-on  pas  que  le  plaifir  pro- 
duit  par  cette  prodigality, cette  magnificen- 
ce rude  &  grolliere  que  la  Nature  met  dans 
tons  les  ouvrages,  ell  infiniment  fup^rieur 
au  plaifir  qui  refulte  de  la  jullelfe  des  pro- 
portions? 

Pour  s'en  convaincre  ,  qu'un  homme 
monte  la  nuit  fur  une  montagne,  pour  y 
contempler  le  firmament:  quel  ell  le  char- 
nie  qui  I'y    attire?   ell-ce  la  fymetrie  a- 

grda- 

ge,  de'cri:  par  le  Caraoens,  ou  los  nymphes,  niies,  fugiti- 
ves &  pourfuivies  par  les  defirs  ardenrs,  tombent  anx  pieds 
des  Portugais,  ou  I'amour  etincelle  en  leurs  yeux,  circule 
en  leurs  veines,  ou  les  paroles  fe  confondenc,  oii  L'on  n'en- 
rend  enfin  que  le  miirmure  des  /bupirs  de  Tamour  heureux; 
qui  doure,  dis-je,  que  le  fouvenir  d'uae  defcription  fi  vo- 
luptueufe  n'embellilfe  a  jamais  tous  les  bocages  ? 

Voila  la  raifon  pour  laquelle  il  eft  fi  ditBclle  de  fJparer 
du  plaifir  total  que  nous  recevons,  a  la  pre'fence  d'un  ob- 
jec,  tous  les  plaifirs  particuliers  qui  font,  pour  ainfi  dire, 
Zc'flechis  de  ia  par:  des  objets  auiii^uels  ils  fe  trouvent  urns. 


aSo  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

greable  dans  laquelle  les  aflres  font  ranges? 
IMais  ici,  dans  la  voie  laclee,  ce  font  des 
lolcils  fans  nombre  amonceles  ,  fans  ordre  , 
les  uns  fur  les  autres^  1^,  ce  font  de  vas- 
tes  deferts.  Quelle  eft  done  la  fource  de 
fe>  plaifirs?  rimmenlite  meme  du  ciel.  En 
ilF^t,  quelle  id^e  fe  former  de  cette  im- 
menfite  ,  lorsque  des  mondes  enflammds 
ne  paroiifent  que  des  points  lumineux  fe- 
mes ca  &  la  dans  les  plaines  de  I'dther, 
lorsque  des  foleils  plus  avant  engages  dans 
les  profondeurs  du  firmament ,  n'y  font  ap- 
perfus  qu'avec  peine?  L'imagination  qui 
s'elance  de  ces  dernieres  fpheres,pour  par- 
courir  tons  les  mondes  poffibles,  ne  doit- 
elle  pas  s'engioutir  dans  les  vaftes  &  im- 
niefurables  concavites  des  cieux:  fe  plon- 
ger  dans  le  raviffement  que  produit  la  con- 
templation d'un  objet  qui  occupe  Tame 
toute  entiere,  fans  cependant  la  fatiguer? 
C'eft  aulYi  la  grandeur  de  ces  decorations, 
qui,  dans  ce  genre,  a  fait  dire  que  TArt 
etoit  fi  inferieur  a  la  Nature;  ce  qui,  en 
termes  intelligibles,  ne  fignifie  rien  autre 
chol'e,  finon  que  les  grands  tableaux  nous 
paroiflent  preferables  aux  petits. 

Dans  les  arts  fufceptib'.es  de  ce  genre  de 
beautes,  tels  que  ia  fculpture,  I'arcbitec- 
ture  &  la  poefie,  c'eit  renorraite  des  mas- 
fes  qui  place  le  cololTe  des  Rhodes  &  les 
pyramides  de  INIemphis  au  rang  des  nier- 
veilles  du  raonde.  C'eft  la  grandeur  des 
defcriptions  qui  nous  fait  regarder  Milton 
du  mains  comme  rimaginaiion  la  plus  for- 
te &  la  plus  fublime.   Aul2  fon  fujet,  peu 

fer. 


D  I  S  C  0  U  R  S    II.        2'ai 

fertile  en  beautcs  d'line  autre  efpece ,  Te- 
toit-ii  iiitiniment  en  beautes  de  defcrip- 
tions.  Deveiiu ,  par  ce  Tujet,  rarchitecte 
dii  paradis  tenellre ,  il  avoit  u  raHcmbler, 
dans  le  court  elpace  du  jardin  d'Edcn , 
toutes  les  beautes  que  la  Nature  a  difper- 
fees  fur  la  terre  pour  rornement  de  niiile 
climats  divers.  Porte,  par  le  choix  de  ce 
tneme  fujet,  fur  les  bards  de  Tabyme  in- 
forme  du  cahos ,  il  avoit  h  en  lircr  cette 
iiiatiere  premiere  propre  a  former  Tuni* 
vers,  a  creufer  le  lit  des  mers,  a  couron- 
ner  la  terre  de  montagnes,  a  la  couvrir  de 
verdure,  h  mouvoir  les  folei's,  a  les  allu- 
mer,  k  deployer  autour  d'eux  le  pavilion 
des  cieux,  k  pcindre  eniin  la  beaute  du 
premier  jour  du  monde  ,  &  cette  fraicheur 
printaniere  dont  fa  vive  imagination  em- 
bellit  la  Nature  nouvellement  eclofe.  11  a- 
voit  done  non  fculement  a  nous  pr(^fenter 
les  plus  grands  tableaux,  niais  encore  les 
plus  neufs  &.  les  plus  varies,  qui,  pour 
Fimaginationdes  hommes  font,  encore  deux 
caufes  univerfelles  de  plaiiir. 

II  en  ell  de  Timagination  comnie  de  I'ef- 
prit :  c'ell  par  la  contemplation  &  la  com- 
binaifon,  foit  des  tableaux  de  la  Nature, 
foit  des  idees  pbilolophiques  ,  que  ,  per- 
feclionnant  leur  imagination  ou  leur  efprir, 
les  poetes  &  les  philofophes  parviennent 
egalement  b  exceller  dans  des  genres  tres- 
differents ,  &  dans  lefquels  il  eft  esalement 
rare  ,  &  peut-etre  egalement  diflicile  de 
reulTir. 

Quel  homme,  en  cfFet,  ne  fent  pas  que 

U 


aOa         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

ia  marche  de  I'efprit  hump.in  doit  etre  uni- 
forme  ,   b.  quelque    fcience  ou  a   quelque 
art  qu'on   I'applique  .^  Si  ,   pour  plaire  b, 
I'efprit  ,    dit  ISIr.   de  Fontenelle  ,   il  faut 
I'occuper  fans  le  fatiguer^  fi  Ton  ne  peut 
]'occuper  qu'en  lui  oflraiit  de  ces  Veritas 
nouvelles,  grandes  &  premieres,  dont  la 
nouveaute  ,   Fimportance   &  la   feconditd 
fixent  fortement  fon  attention^  fi  Ton  n'e- 
vite  de  le  fatiguer  qu'en  lui  prefentant  des 
idees  ratigees   avec  ordre,  exprimees   par 
les  mots  les  plus  propres,   dont  le  fujet 
foit   un  ,  litnple ,  i:i  par  conlequent  facile 
h  embi-Direr ,   &  ou    la  variete    fe   trouve 
identifiee  a  la  fimplicite  (^);  c'cli  pareille- 
ment  k  la  triple  combinaifon  ,   de  la  gran- 
deur, de  la  nouvcaut^,   de   la  variete  & 
de  la   fimplicite  dans  les  tableaux,  qu'eft- 
attache  le  plus  grand  plaifir  de  I'imagina-- 
tion.    Si,  par  exemple,  la  vue  ou  la  des- 
cription d'un  grand  Jac  nous  eft  agreable,- 
celie  d'une   mer  calrae  (^c  fans  borncs  nous 
efb  fans-doute  plus  agreable   encore  j   fon^ 
inrnenlite    elt   pour    nous  la  fource   d'un 
plus   grand  plailir.     Cependant  ,    quelque 
beau  que  foit  ce  fpectacle  ,  fon  uniformity 
devient   bien-tot   ennuyeufe.     C'eil  pour- 
quoi ,  11,  enveloppee  de  nuages  noirs,  & 
port^e  par  les  aquilons,  la  tempete,  per^ 
Ibnnifiee  par  Pimagination    du  poete ,   fe 
ddtache  du  midi  en  roulant  devant  elle  les 

mo- 

(b)  Il  efl  bon  de  remsrquer  que  la  fimplicit^,  dans  un 
fiijec  &  dans  une  image,  til  une  perfection  relative  a  ia 
ioiblefl'e  de  notre  efpri:. 


D  I  S  C  O  U  R  S    II.  283 

mobiles  niontap;nes  des  eaux ;  qui  doute 
que  la  fucceflion  rapide,  fimple  &  varies 
des  tableaux  eilrayants  que  prefente  le 
bouleverlement  des  mers,  ne  fade,  k  cha- 
que  inftant  ,  fur  notre  imagination  ,  des 
imprelfions  nouvellcs  ,  ne  fixe  fortement 
notre  attention,  ne  nous  occupe  fans  nous 
fatiguer,  &  ne  nous  plaife  par  conlequent 
davantiigeV  Mais,  11  la  nuit  vient  encore 
redoubler  les  horreurs  de  cette  mSme  tem- 
petc;  6:  que  les  montagnes  d'eau,  dont  la 
chaine  terniine  &  ceintre  I'horizon,  (oient 
in  rinftant  cclairee^  par  les  luturs  rt-pec^es 
&  rd^Hechies  des  (-clairs  6c  dts  fuudres; 
qui  doute  que  cette  mer  obfcure  ,  changee 
tout-a-coup  en  une  mer  de  feu ,  ne  for- 
me ,  par  la  nouveaute  unie  k  la  grandeur 
&  a  la  varidte  de  cette  image  ,  un  des  ta- 
bleaux les  plus  propres  a  etonner  notre 
imagination  ?  Aulli  Tart  du  poete,  confi- 
der6  pureraent  comnie  delcripteur  ,  ell  de 
n'offrir  k  la  vue  que  des  objets  en  mouve- 
mcnt ;  &  meme  de  frapper,  s'il  peut,  dans 
fas  defcriptions  ,  pluiiturs  fens  a  la  fois. 
La  ptinture  du  mugiirement  des  eaux  ,  du 
fjfllcnient  dts  vents  &  des  Eclats  du  ton- 
nerre  ,  pourroit-elle  ne  pas  ajouter  encore 
a  la  terreur  fecrette,  &,  par  confequent, 
au  plailir  que  nous  fait  eprouver  le  Ipedta- 
cle  d'une  mer  en  furie  ?  Au  retour  du  prin- 
temps,  lorfque  Taurore  defcend  dans  les 
jardins  de  Marly,  pour  entr'ouvrir  le  call- 
ce  des  fleurs,  en  cet  inllant  les  parfums 
qu'elles  exhalent,  le  gazouillement  de  mil- 
k  oifeaux,le  murmure  descafcades,n'aug- 


284  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

mentent-ils  pas  encore  le  charme  de  ces 
bolquets  enchantes?  Tous  les  lens  font  au- 
tant  de  portes  par  leftiuelles  les  impreiTions 
agreables  peuvent  entrer  dans  nos  ames : 
plus  on  en  ouvre  a  la  fois,  plus  il  y  pene- 
tre  de  plaifir. 

On  voit  done  que,  s'il  eft  des  idees  gd- 
neralement  utiles  aux  nations  comme  in- 
llrudlives  (telles  font  celles  qui  appartien- 
nent  direcl'enient  aux  fciences  ,)  il  en  eft 
aufl]  d'univerfellement  utiles  comme  agrea- 
bles, &  que,  ditferent  ,  en  ce  point,  de  la 
probite ,  I'efprit  d'un  particulier  peut  avoir 
des  rapports  avec  Tunivers  entier. 

La  conclufion  de  ce  difcours  c'efl  que , 
tant  en  matiere  d'efprit  qu'en  matiere  de 
morale  ,  c'effc  toujours  ,  de  la  part  des 
hommes ,  Tamour  ou  la  reconnoiHance  qui 
loue,  la  haine  ou  la  vengeance  qui  mepri- 
fe.  L'int^rct  eft  done  le  feul  difpenfateur 
de  leur  eflime:  I'efprit,  fous  quel  que  point 
de  vue  qu'on  le  confidere,  n'ell  done  ja- 
mais qu'un  affemblage  d'idces  neuves ,  in- 
tereffances ,  6:  par  conlequent  utiles  aux 
homines ,  foit  comme  inilrudives  ,  foil 
comme  agreables. 


^=£^ 


DE 


DE  UESPRIT. 

D  I  S  C  O  U  R  S     J 1 1. 

61  L'ESPRIT  DOIT  ETRE   CON- 

SIDERE-'    COMME   UN  DON 

DE  LA  NATURE,  OU  COM-       . 

ME    UN  EFFET  DE 

UEDUCJTLON. 

CHAP  IT  RE    PREMIER. 

On  fait  voir ,  dnns  ce  chapitre ,  que ,  fi  la 
Nature  a  donni  aux  divers  hommes  d'ini' 
gales  dijpofttions  a  ttfprit,  cejl  en  douant 
les  uus  ,  freferahkment  aux  autres ,  dun 
feu  plus  de  fincfjl  de  fens  ,  d'etendtie  de 
raemoire  ,  S  de  capaciti  d'' attention.  La 
quefiion  riduite  a  ce  point  firnph,  on  exa- 
mine ,  dans  les  chapitres  fuivants  ,  quelh 
influence  a  fur  Tefprit  des  hommes  la  dif 
firence  qua  cet  e'gard  la  Nature  a  ptt 
viettre  entr''cux. 

JE  vais  e^'aniiner,  dans  ce  difcours ,  ce  que 
peuvent  fur  I'efpritjla  Nature  &  FEdii- 
cation  :  pour  cet  efl'et ,  je  dois  d'abord  deter- 
miner ce  qu'on  enteud  par  le  mot  nature. 

Ce  mot  peut  exciter  e.n  nous  I'idee  con- 
fufe  d'un  etre  ou  d\me  force  qui  nous  a 
douds  de  tous  nos  fens :  or  les  fens  font 
les  fources  de  toutes  nos  iddes  ;  priv.es 
d'un  fens ,  nous  fommes  prives  de  toutes 

les 


fi85         D  E    L'  E  S  V  R  I  T. 

ks  idees  que  y  font  relatives ;  iin  aveugle 
ne  n'lT,  par  cetce  railon  ,  aucune  id^e  des 
couleurs:  il  ell  done  evident  que,  dans  cet- 
te  lignitication,  Telpnc  doit  ctre  en  entier 
condd^re  com  me  un  don  de  la  Nature. 

Mais ,  fi  Ton  prend  ce  mot  dans  une  ac- 
ception  difi^rente;  &  fi  Ton  luppofe  qu'en- 
tre  les  honimes  bien  conformes,  doues  de 
tous  leurs  fens,  &  dans  rorganilaiion  des- 
quels  on  n'appercoit  aucun  dcfaiit ,  la  Na- 
ture cependant  ait  mis  de  fi  grandes  ditfe- 
rences  ,  (:k  des  diipolitions  fi  inegalcs  t  I'es- 
prit,  que  les  uns  loient  organiles  pour  etre 
llupidc-s,  &:  les  autres  pour  fitre  ipirituels, 
Ja  quellion  devient  plus  delicate. 

J'avoue  qu'on  ne  pent  d'abord  confide- 
rer  la  grande  in^galite  d'efprit  des  hommes, 
fans  admettre  entre  les  efprits  la  meme 
diiference  qu'entre  les  corps,  dont  les  uns 
font  foibles  &  delicats ,  lorfque  les  autres 
font  forts  &  robuftes.  Qui  pourroit ,  dira- 
t-on,  k  cet  dgard ,  occafionner  des  diffe- 
rences dans  la  maniere  uniforme  dont  la 
jMature  op  ere? 

Ce  railonnement ,  il  eft  vrai ,  n'efl:  fondd 
que  iur  une  analogie.  11  ell  alfez  femblable 
a  celui  des  allronomes,  qui  concluroient 
que  le  globe  de  la  lune  elt  habite ,  parce 
qu'il  cil  conipofe  d'une  matiere  k  peu  pr6s 
pareille  au  globe  de  la  terre. 

Quelque  foible  que  ce  raifonnementfoit 
en  lui-meme  ,  il  doit  cependant  paroi- 
tre  demonrtratif;  car  enfin ,  dira-t-on ,  k 
quelle  caufe  attribuer  la  grande  inegalit^ 
d'elprit  qu'on  remarque  entre  des  hommes 

qui 


D  I  S  C  0  U  R  S    III.       287 

qui  femblent  avoir  eu  la  meme  education  ? 

Pour  repondre  h  ceite  objection  ,  il  faut 
d'abord  examiner  fi  plufieurs  homines  peu- 
vent ,  ^  la  rigueur,  avoir  eu  la  meme  ^- 
ducation ;  6: ,  pour  cet  effet  ,  fixer  I'idee 
qu'on  attache  au  mot  education. 

Si,  par  tducation^  on  entend  fimplement 
celle  qu'on  reyoit  dans  les  memes  lieux, 
&  par  les  incmes  maitres  ,  en  ce  lens 
Teducation  eft  la  meme  pour  une  infinitd 
d'hommes. 

Mais,  fi  Ton  donne  \  ce  mot  une  figni- 
fication  plusvraie  &  plus^tendue,  6c  qu'on 
y  comprenne  generalement  tout  ce  qui  fert 
a  notre  inltruction;  alorsjedis  que  perlbii- 
ne  ne  revolt  la  meme  Education  \  parce  que 
chacun  a,  fi  je  Tofe  dire,  pourprecepteurs, 
&  la  forme  du  gouvernement  fous  lequel 
ilvit,  &;  fes  amis,  &  fes  maitrelies,  6c 
les  gens  dont  il  ell  entoure,  &  fes  lectu- 
res, 6:  enfin  le  hazard,  c'ell- ^-dire,  une 
infinite  d'evenements  dont  notre  ignorance 
ne  nous  permet  pas  d'appercevoir  Tenchai- 
nement  6c  les  caufes.  Or,  ce  hazard  a  plus 
de  part  qu'on  ne  penfe  i\  notre  education. 
Cell  lui  qui  met  certains  objets  fous  nos 
yeux,  nous  occafionne  en  confequence, 
les  id6es  les  plus  heureufes,  &  nous  conr 
duit  quelquefois  aux  plus  grandes  decou- 
vertes.  Ce  fut  le  hazard,  pour  en  donner 
quelques  exemples,  qui  guida  Galilee  dans 
les  jardins  de  Florence  ,  lorfque  les  jardi- 
niers  en  faifoient  jouer  les  pompes:  ce 
fut  lui  qui  infpira  ces  jardiniers,  lorfque, 
ne  pouvaiu  Clever  les  eaux  au-delius  de 

la 


a88        D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

la  hauteur  de  trente-deux  pieds ,  ils  eft 
demanderent  la  caule  a  Galilee,  &  pique. 
r^^nt,  par  cette  quellion,  Tefprit  &  la  va- 
nite  de  ce  pbilofophe :  ce  fut  enfuite  fa 
vanit<^ ,  mile  en  action  par  ce  coup  du  ha* 
zard ,  qui  I'obligea  a  faire  de  cet  ellet  na- 
turel  Tobjet  de  tes  meditations,  jufqu'a  ce 
qu'enfin  il  eut ,  par  la  decouverte  du  piin- 
cipe  de  la  peQinteur  de  Fair,  trouve  la  Ib- 
3ution  de  ce  probleme. 

Dans  un  moment  ou  Tame  paifible  de 
Newton  n'ctoit  occupee  d'aucune  ailaire, 
agitee  d'aucune  paflion  ,  c'ell  pareillemeut 
3e  hazard  qui ,  Tattirant  lous  une  allde  de 
pommiers  jdetacha  quelques  fruits  de  leurs 
branches ,  &;  donna  a  ce  philofopbe  la  pre- 
jnicre  idee  de  Ton  fyfiienie:  c'eft  reellement 
de  ce  fait  dont  il  partit,  pour  e;;aniiner  fi 
la  lune  ne  gravitoit  pas  vers  la  terre,  avec 
]a  merae  force  que  ks  corps  tombent  fur 
fa  furface.  Cell  done  au  hazard  que  les 
grands  genies  out  du  fouvent  les  idees  les 
plus  heureufes.  Combien  de  gens  d'efprit 
rellent  confondus  dans  la  foule  des  hom- 
ines mediocres ,  faute ,  ou  d'une  certaine 

tran-. 

{a')  On  lir,  dans  I'Anne'e  Litte'ralre  ,  que Boileau, encore 
enfant,  jouant  dins  une  cour,  tomba.  Dans  fa  chute,  fa 
jaquette  fe  recroiiire;  un  dindon  lui  donne  plufieurs  coups 
de  bee  fur  une  pircie  tres-de'licaie.  Boileau  en  fuc  touce  fi 
vie  incommode:  &  de-la,  peut-etre,  cetc?  fev^rite'  de 
mccurs  ,  cette  difette  de  fentimen:  qu'on  remarque  dans 
tous  fes  oiivrages;  de-la,  fa  fatyre  contre  les  femmes;  con- 
tje  LuHi ,  Quinaut,  &  contre  toutcs  les  poijfies  galantes. 

Peut-etre  fon  antipathie  contre  les  dindons  occafionna-t- 
dle  Taverfion  fecretce  qu'il  eut  toujours  pour  les  Jefuites, 
Cfii  les  one  apport«?s  en  France.  C'ell  a  Taccident  qui  luk 
^tuic  arrive  (^u'cn  doit  peut-etre  fa  fatyre  fur  re'^uivoque , 

Ion 


D  I  S  C  O  U  R  S     III.        289 

tranquillite  d'ame,ou  de  la  rencontre  d'ua 
jardinier,  ou  de  la  chute  d'une  pomme! 

Je  lens  qu'on  ne  pent  d'abord ,  Oms  quel- 
que  peine  ,  attribuer  de  li  grands  elfct^  a 
des  caui'es  fi  eloignees  6c  fi  peikes  en  ap- 
parence  Qj).  Cependant  rexperience  nous 
apprend  que, dans  le  phyiique  conime  dans 
le  moral,  les  plus  grands  evenements  lone 
fouvent  Feilet  de  caufes  prefqu'impercep- 
tibles.  Qui  doute  qu'Aluxandre  n'ait  du, 
en  partie,  la  conquete  de  la  Perfe ,  a  I'ins- 
tituteur  de  la  phalange  MacL^Jonienne  ? 
que  le  chantre  d'Achille  animant  ce  prin- 
ce de  la  fureur  de  la  gloire .  n'ait  eu  part  a 
la  dellruclion  de  rempire  de  Darius,  com- 
me  Quinte-Curce  aux  viCloires  de  Char- 
les XII  y  que  les  pleurs  de  Veturie  n'aient 
defarme  Coriolan ,  n'aient  affeumi  la  puis- 
lance  de  Rome  prete  h  fucconiber  !ous  les 
eil'orts  des  Vollques  ,  n'aient  occalionne 
ce  long.enchainement  devictoires  qui  chan- 
gerent  la  face  du  monde  ;  &  que  ce  ne 
Ibit,  par  confdquent,  aux  larmes  de  cette 
Vecurie  que  I'Europe  doit  la  lituation  pre- 
fente  ?  Que   de  faits  pareils  (&)  ne  pour- 

roit- 

fon  adrnirition  pour  Mr.  Arnaud  ,  &  fon  e'pitre  fur  I'a- 
mour  de  Dieu;  caii&  il  eft  vrai  que  ce  font  fouvent  des 
caufcs  impsrccpcibies  qui  de'terminenc  touce  la  coaduice  de 
la  vie  £c  couceia  luite  de  nos  idJes. 

(fr)  D.tns  ia  minorhe  de  Louis  XIV  ,  lorfque  ce  prjnre 
6to\z  prec  dt  f'e  recirer  en  Bjurgogne,  ce  fuc,  die  St.  Evre- 
monc,  ieconfeil  de  Mr.  de  Turenne  q;)i  le  recint  a  Paris  Sc 
qui  fiuvj.  !a  France.  Cependan:,  un  confiil  li  imporc.inc, 
ajouce  ce:  iliulire  auteur ,  tic  rnoins  d'lionneur  a  ce  gtnJr. ! 
que  ia  defaire  de  cinq  cents  cavaiiers.  Tanc  il  eit  v  rai 
qu'on  atiribue  difficiiemenc  de  grands  eilets  a  des  caules 
qui  parolflenc  c'loigntei  '-;  pcr;:e-. 

2oj;::  I  N 


2^0         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

roic-on  pas  ciier  ?  Gullave,  dit  Mr.  Tab- 
he  de  Vertot  ,  parcouroit  vainemcnt  les 
]>rov{nccs  de  la  Suede  ^  ii  erroit  depiiis  plus 
iTun  an  dans  les  montagnes  de  la  Dalecar- 
\\j.  Les  niontagnards,  quoique  prevenus 
yxi  fa  bonne  mine,  par  la  grandeur  de  fa 
taille  &  la  force  apparente  de  fon  corps , 
lie  fe  t'uflent  cependant  pas  determines  k 
]e  fuivre,  li,  le  jour  m^me  ou  ce  prince 
harangua  les  Dalecarliens ,  les  anciens  de 
la  contree  n'cufient  rcniarque  que  le  vent 
I'.u  noi'd  avoit  toujours  fbuflle.  Ce  coup  de 
vent  leur  parut  un  figne  cer'ain  de  la  pro- 
lection  du  ciel ,  &  Fordre  d'armer  en  fa 
veur  du  heros.  Cell  done  le  vent  du  nord 
qui  niir  la  couronne  de  Suede  fur  la  tete 
de  Gullave. 

La  plupart  des  evenements  ont  des  cnu- 
fes  auflj  petites:  nous  les  ignorons,  parce 
que  la  plupart  des  hiiloriens  les  ont  igno- 
res eux-meuies,  ou  parce  qu'ils  n'ont  pas 
eu  d'yeux  puur  les  appercevoir.  II  ell  vrai 
qu'^  cet  cgard  I'efprit  peut  rdparcr  leurs 
omiirions^  la  connoill'ance  de  certains  prin- 
cipes  lupplce  facilcment  a  la  connoifl'ance 
de  certains  faits.  Ainfi,  fans  m'arreter  da- 
vantage  a  prouver  que  le  hazard  joue  dans 
ce  monde  un  plus  grand  role  qu'on  ne 
penfe ,  je  conclurai  de  ce  que  je  viens  de 
dire,  que,  fi  Ton  comprend  fous  le  mot 
d'educaiion  generalement  tout  ce  qui  fert 
h  notre  inrtruction  ,  ce  me  me  hazard  doit 
ncceffairement  y  avoir  la  plus  grande  partj 
0^  que  perfonne  n'etant  exactement  place 
dans  ie  mcme  concours  de  circonllances, 

per- 


D  1  S  C  0  U  R  S    III.        291 

perfonne  ne    recoit  prdcifement  la  me  me 
education. 

Ce  fait  pofc ,  qui  peut  afl'urer  que  la 
d.ifl'crence  de  reducation  ne  produife  la 
dilVerence  qu'on  remarque  entre  les  efprits; 
que  les  hoaimes  ne  loient  iemblables  i 
ces  arbres  de  la  mSme  erpece,dont  le  gcr- 
me ,  indelhiidtible  &  abfokiment  le  menie, 
ii'etanc  jamais  leme  exafleiiient  dans  la 
ineme  terre  ,  ni  precilement  expo!'6  aux 
mcmes  vents,  au  meme  (bleil,  aux  memes 
pluies,  doit,  en  fe  dev!*'iOppani: ,  piendre 
neceilairenient  une  infinite  de  foniies  dif- 
ferentes?  Je  pouirois  done  conclure  que 
I'inegalite  d'elprit  des  hommes  peut  etre 
indifferemment  regardc'e  comme  i'ellet  de 
la  Nature  ou  de  TEducation.  Mais,  quel- 
que  vraie  que  tut  cette  conjlulion  ,  com* 
me  elle  n'auroit  rien  que  de  vngue  ,  6c 
qu'elle  fe  redairoit ,  pour  ainfi  dire,  h  un 
fieiu-etre^  je  crois  devoir  conlidercr  ceite 
queltion  fous  un  point  de  vue  nouveau  , 
la  ramener  ^  des  principes  plus  certains  & 
plus  precis.  Pour  cet  elFet,  il  faut  reduire 
la  quellion  -i  des  points  Tunples^  remonter 
julqu'a  Torigine  de  nosidees,  au  develop- 
pement  de  I'efprit ;  6c  (e  rappeller  que 
rhomme  ne  fait  que  fentir  ,  fe  reflbuve- 
nir,(S:  obierver  les  relfemblances  &  les  dif. 
ferences ,  c'eil-^-dire  ^  les  rapports  cju'ont 
entr'eux  les  objets  divers  qui  5'oflFrent  a 
lui ,  ou  que  fa  memoire  lui  prt^fente;  qu'aiuv 
li  la  Nature  ne  pourroit  donner  aux  hom- 
mes plus  ou  moins  de  difnofition  i  Tefpric, 
qu'en  douant  les  uns  preferablement  aux 
N  a  aU' 


-92         D  E    L'  E  5  P  Pv  I  T: 

aiitres  crun  peu  plus  de  finefle,  de  fens; 
d'etendue  de  incmoire  ,  &  de  capacite 
d'atcention. 


C  H  A  P  I  T  P.  E    1 1. 

Z)j  IiJ  fi'fh'Jfe  ck^  fens. 

LA  plus  ou  moins  grande  perfeclion  des 
organes  des  lens ,  dans  laquelle  I'e  trou- 
ve  n(iceirairemcnt  coniprire  ceJle  de  I'orga- 
nifatiun  intericure,  puiique  je  ne  juge  ici 
de  !a  fineire  des  lens  que  par  leurs  eiilts, 
Icroit-elle  la  caufe  de  Tinegalite  d'elprit 
des  hommes? 

Pour  rai'bnner  avcc  quelque  juflefle  fur 
ce  fujet ,  il  faut  examiner  U  le  plus  ou  le 
moins  de  linelVe  des  fens  donne  d  I'efprit 
ou  plus  d'etendue,  ou  plus  de  cette  julics- 
ie  ,  qui ,  prife  dans  fa  vraie  lignification , 
renferme  toutes  Its  qualites  de  relprit. 

La  perfection  plus  ou  moins  grande  des 
organes  des  lens  n'influe  en  ricn  fur  la  jus- 
teile  de  Tefprit,  fi  les  hommes,  quelque 
impreffion  qu'ils  recoivent  des  memes  ob- 
jets ,  doivent  cependant  toujours  apperce* 
voir  les  memes  rapports  entre  ces  objets. 
Or,  pour  prouver  qu'ils  les  appergoivenc , 
je  choiiis  le  fens  de  la  vue  pour  exemple , 
comme  celui  auquel  nous  devons  le  plus 
grand  nombre  de  nos  idees:  &  je  dis  qu'^ 
des  yeux  dillerents  ,  li  les  memes  objets 
paroiilent  plus  ou  moins  grands  ou  petits, 
brillants  ou  obfcurs;  li  la  toife,  par  exem- 
pie,  ell  aux  ycux  de  tel  homrae  plus  pe- 
tite , 


D  I  S  C  O  U  R  S    III.        293 

tite  ,  la  neige  moins  blanche  ^  &  I'^bene 
moins  noire  qif  aux  yeux  de  tel  autre ;,  ces 
deux  liommes  appeicevront  ndannioinstou- 
joLirs  les  niemes  rapports  entre  tons  les  ob- 
jets:la  toire,en  conrequence,paroitra  tou- 
jours  a  leurs  yeux  plus  grande  que  le  pied ; 
la  neige,  le  plus  blanc  de  tous  les  corps; 
ik  r^bene,  le  plus  noir  de  tous  les  bois. 

Or ,  comnie  la  juftelTe  d'tifprit  coniide 
dans  la  vue  nette  des  veritables  rapports 
que  les  objets  ont  entr'eux;  &  qu'cn  r6p6- 
taut  iur  les  autres  fens  ce  que  j'cii  dit  liir 
celui  de  la  vue  ,  on  arrivera  toujours  an  me- 
nje  relultat  ;  j'en  conclus  que  la  plus  ou 
moins  grande  perfedlion  de  Forganifation  , 
tant  exterieure  qu'inteneure  ,  ne  pent  en  rien 
influer  fur  la  juiteUe  de  nos  jugements. 

Je  dirai  de  plus  que,ri  I'oa  dillingue  T^- 
tendue  de  la  jailcHe  dj  Tcfprit  ,  le  plus 
ou  le  moins  de  finelTe  des  fens  n'ajoutera 
rien  a  cette  ^tendue.  En  cffet,  en  prenant 
toujours  le  fens  de  la  vue  pour  exemple , 
n'efl-il  pas  evident  que  la  plus  ou  moins 
grande  (^tendue  d'efpric  dtpendruit  dii 
nombre  plus  ou  moins  grand  d'ob'ets  qu^ 
I'exclufion  des  autres  ,  un  homme  ,  doue 
d'une  vue  tres-fme  ,  pourroit  placer  dans 
fa  memoire.  Or  il  eft  tr^s-peu  de  ces  ob- 
jets imperceptibles  par  leur  petiteile  ,  qui , 
confideres ,  preciTement  avec  la  meme  at- 
tention, par  des  yeux  aufll  jeunes  6:  auiii 
exerces,  foient  appercus  des  uns  &  ^chap- 
pent  aux  autres:  inais  la  difference  que  la 
Nature  met,  a  cet  d-gard,  cntre  les  honi- 
mes  que  j'appelle  bien  organil'es  ,  c'tll-a- 
N  3  dire, 


29^         D  E    L'  E  S  P  R  I  T, 

dire  ,  dans  rorganifation  defquels  on  n'ap* 
percoit  aucun  dcfaut  (^rtj  ,  liit-elle  inlini- 
nient  plus  confui^iT-ble  qu'elle  ne  Vci\'^  je 
puis  montrer  que  ceite  difference  n'en  pro; 
duiroit  nncune  lur  i'etendue  de  I'efprit. 

vSuppofons  des  hommes  doues  d'une  mS- 
me  capacii^  d'attcntion ,  d'une  memoire  e- 
galement  ^tendue  ,  en  fin  deux  hommes 
^gaux  en  tout,  excepte  en  finefle  de  fens: 
dans  cette  hypothefe,  celui  qui  fera  doud 
de  la  vue  la  plus  fine  pourra,  fans  contre- 
dit ,  placer  dans  fa  memoire  Ck  comparer 
entr^eux  plulieurs  de  cesobjets,  que  leur 
petitefle  cache  ^  celui  dont  rorganifation 
efi ,  ^  ctt  egard,  mcins  parfaite:  majs  ccs 
deux  hommes  ayant,  par  ma  fuppofiiion  , 
une  memoire  egalement  ^tendue,  &  capa- 
ble, fi  ]'on  veut,  de  contenir  deux  mille 
objeis ,  il  elt  encore  certain  que  le  fecond 
pourra  remplacer,  par  des  faits  hiflorique« , 
les  objets  qu'un  moindre  degr^  de  h'nelfe 
dans  la  vue  ne  Jui  aura  pas  permis  d'ap- 
percevoir;  &  qu'il  pourra  completter  ,  ii 
ron  veut,  le  nombre  de  deux  mille  objets 
que  contient  la  tnemoire  dn  premier,  Or, 
de  ces  deux  hommes ,  fi  celui  dont  le  fins 
de  la  vue  ell  le  moins  fin  pent  cependant 
dcpofer  dans  le  magalin  de  fa  memoire  un 
audi  grand  nombre  d'objets  que  I'autre  ,  6c 
li  d'ailleurs  ces  deux  hommes  font  dgaux 
en  tout,  ils  doivent ,  par  confequent ,  faire 
autant  dc  combinaifons  ,  &,  par  ma  fup* 

pofi- 

{a)  Je  ne  prerends  parkr  ,dansce  chapitre,  que  des  hom- 
mes communemc-nc  blen  organift's,  qui  ne  lone  privJs  d'au- 
cun  fens;  ilc  qui,  d'ailleurs,  ne  font  actaque's  ni  de  Ja  mnU- 


D  I  S  C  0  U  R  S    III.        095 

pofition  ,   avoir   autant  d'efprit  ,    puilqae 
Tccendue  de  I'cfprii  fe  mefure  par  le  nom- 
bre  des  idees  &.  des  combinaifons.  Le  plus 
ou  le  moins  de  perfections  d  ins  Torgane  de 
la  vue  ne  pent  ,   en   conlcquence,   qu'in- 
fluer  fur  le  genre  de  leur  elpric,  faire  de 
Tun  un  peintre,  un  botanille  ,  &  de  I'uu- 
tre  un  hillorien  &  un  politique  ;  mais  tile 
nc  peut  en  rien  influer  i'ur  Tetendue  de  leur 
cCprit.     AulTi    ne    remarque-t-on    pas    une 
conllante   lupcriorite  d'efprit  &  dans  ceux 
qui  ont  le  plus  de  linelle  dans  le  fens  de  la 
vue  &  de  I'ouie,  &  dans  ceux  qui,  par  I'u- 
lage  habltuel  des  lunettes  &  des  cornets, 
mettroient  par  ce  moyen  ,  entr'eux  &  les 
autres  hommes,plus  de  difference  que  n'eii 
met  k  cet  egard  la  Nature.  D'ot\  je  conclus 
qu'entre  les  homines  que  fappelle  bien  or- 
ganiles,  ce  n'ell:  point  i  la  plus  ou  moins 
grande  perfeclion   des  organes,  tant  ext^- 
rieurs  qu'int^rieurs,  des  lens,  qu'efl:  atta- 
chee  ia  fuperiorite  de  lumiere^i!^  que  c'ell 
iiccelfairement  d'une  autre  caufeque  depend 
la  grande  indgalite  des  elprits. 


C  H  A  P  1  T  R  E     III. 
'  2)4?  rttendue  dc  la  memoirs. 

LA  conclufion  du  chapitre  prdccdtnt  fe- 
ra  ,  fans-doute  ,   chercher  dans  I'indi- 

gale 

die  de  la  folie,  ni  dc  celle  de  la  ftupklit^,  ordinalrcnienc 
pruduites,  I'une,  par  le  d^coufu  de  U  menioire,  &  TavHu, 
par  le  deUuc  toul  ae  cettc  iaculrJ. 

N4 


296  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

gale  ^tendue  de  la  memoire  des  hommes  la 
cauCe  de  I'lnegaliic  de  leiir  elprit.  La  me- 
moire eft  le  niagalin  oil  fe  depofent  les  len- 
iations  ,  ies  faits  oc  les  idees  ,  dont  les  di- 
verfes  combinailons  forment  ce  qu'on  ap- 
pelle  ef[-nt. 

Les  ren'ations,  les  faits  &  les  idees  doi- 
vtnt  dor.c  etre  regaides  com  me  la  matierc 
premieie  de  Telprit.  Or, plus  le  magafni  de 
3a  memoire  eft:  fpacieux,  plus  il  conticnc 
de  cette  matiere  piemiere  ^  &  plus,  dira-t* 
on.  Ton  a  d'aptiiude  ^  I'erprit. 

Quelqne  fonde  que  paroilVe  ce  roifonTie- 
merit,  peut-etre,  en  rapprofcndifiant ,  ne 
)e  trouvtra-t-on  que  fptcicux.  I'our  y  r6- 
pondre  pltiiiement  ,  il  faut  prcmicrement 
txaminer  ii  la  diliVrerce  d'dttndue  ,  dans 
la  memoire  des  l.ommes  bitn  or^'ar.iles, 
ell  aufll  conOdcrrable  en  cilet  qu'elle  Telt 
en  apparence:  &,  luppoffin  ceite  difi'dren- 
ce  elftdive,  il  faut  fccundtment  favoir  li 
J'on  doit  la  confid^er  comme  la  caufe  de 
J'inegalite  des  efprits. 

Quant  au  premier  objet  de  raon  examen, 
je  dis  que  I'attention  itule  peut  graver  dans 
la  ndn-.oire  les  objets  qui,  vus  fans  atten- 
tion, ne  fcKiient  fur  nous  que  des  impres- 
fions  infenfibles,  &  pareilles,  \  peu  pr^s, 
a  celles  qu'un  ledleur  re^oit  (ucceflivement 
de  chacnne  des  lettres  qui  compofent  la 
ftuille  d'nn  ouvrage.  II  eft  done  certain 
que  ,  pour  juger  li  le  ddfaut  de  mdmoire 
eft  dans  les  hommes  TtfTet  de  leur  inatten- 
tion, ou  d'une  imperftdion  dans  Torgane 
qui  la  produit,  ii  faut  avoir  recours  a  I'ex- 

perien- 


D  I  S  C  0  U  R  S    J 1 1.        £97 

perience.  Elle  nous  apprend  que,  parmi 
Us  hommes,  il  en  efb  beaucoup,  comme 
faint  Augulbn  iS:  Montaigne  le  difent  d'eiix 
niemes,  qui,ne  pai-oiilant  dou(;s  que  d\\nt 
memoire  tr^s-foible,  Ibnt ,  par  le  deiir  d; 
fa  voir  ,  parvenus  cependaiu  a  mettre  un 
afFez  grand  nonibre  de  faits  &d'idces  dans 
leur  fouvenir,  pour  etre  mis  au  rang  dc^ 
memoires  extraordinaires.  Or,  Ci  le  dcfir 
de  s'inftruire  lliffit  du  moins  pour  favoir 
beaucoup,  j'en  conclus  que  la  memoire  ell 
preique  entierement  factice  :  aufii  retendue 
de  la  memoire  depend,  i.  de  I'lifage  jour- 
nalier  qu'on  en  fait;  2.  de  Tattention  a- 
vec  laquelle  on  confidere  les  objets  que 
Ton  y  veut  imprimer,  6:  qui,  vus  funs  at- 
tention, comme  je  viens  de  le  dire,  n'y 
]ai(Ieroient  qu'une  trace  legere  &  prompte 
^  s'effactT^  &,  3.  de  I'ordre  dans  lequel 
on  range  fes  idees.  Cell  a  cet  ordre  qu'ori 
doit  tons  les  prodiges  de  m.emoire;  6c  cet 
ordre  confide  k  lier  enfcmble  toutes  les 
idees  ,  ii  ne  charger  par  conlequent  fa  me- 
moire que  d'objets  qui ,  par  leur  nature  ou 
la  maniere  dont  on  les  confidere  ,  confer- 
vent  entr'eux  aflez  de  rapport  pour  fe  rap- 
peller  Tun  I'autre. 

Les  frequentes  reprefentations  des  me- 
mes  objets  a  la  memoire  font  ,  pour  ainfi 
dite,  autant  de  coups  de  burin  qui  les  y 
gravent  d'autant  plus  profoniement  qu'ils 
s'y  reprefentent  plus  fouvent  (<?).     D'ail- 

leurs, 

(<?)  La  memo' re,  dit  Mr.  Locke,  efl  une  ta'ole  d'airain 
remplie  <le  caracteres  que  le  temps  e.Tace  infenfiWemeri: ,  & 
I'cn  n'y  repali'e  qiieiqiiefois  le  burin, 

N5 


ay8  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

leurs,  cet  ordre  fi  propre  a  rappeller  les 
ip.emes  objets  i  notre  Ibuvenir  nous  don- 
ne  Texplication  de    tons  les  phenomenes 
de  la  niemoire^  nous  apprend  que  ia  faga- 
cite  d'el'prit  de  run,c'err-a-dire  ,  la  promp- 
titude avec  laquelie  un  honime  ell:  frapp^ 
d'une  verite ,  depend  Ibuvent  de  Tanalogie 
de  cette  verite  avec  les  objets  qu'il  a  ha* 
bituellement  prcfents  h  la  memoire  ;   que 
la  lenteur  d'elpvit  d'un  autre  a  cet  egard, 
eft,  au  contraire  ,  Teffct  du  peu  d'analo- 
gie  de  cette  menie  verite  avec   les  objets 
dont  il  s'occupe.     II  ne  pourroit  Ja  ("ailir, 
en  appercevoir  tons  les  rapports,  fans  re* 
letter  toutes  les  premieres  idees  qui  fe  pre- 
ientent  h  Ton    fouvenir  ,   fans  boulevcrfer 
tout  le   mngazin   de  fa  memoire  ,  pour  y 
chercber  les  idees  qui  fe   lient  a  cette  ve- 
rite. Voili  pourquoi  tant  de  gens  font  in- 
fenlibles  a  I'expolition  de  certains  faits  on 
de  certaincs  vdritcs,  qui  n'en  ailectent  vi- 
vement  d'autres  que  parce  que  ces  faits 
on  ces  vdrites  i^branlent  rout  lachainede 
Jours  penftes ,  en  reveillent  un  grand  non> 
bre  dans  leur  efprit  :    c'ell  un  eclair  qui 
jette  un  jour  rapide  fur  tout  Thorizon   de 
lenrs  idees.  C'ell  done  a  I'ordre  qu'on  doit 
fouvent  la  fagacird  de  fon   efprit,    &  tou- 
jours  r^tendue  de  fa  mehnoire:  c'ell  aufli 
le  defaut  d'ordre  ,   eifet    de    Tindifference 
qu'on  a  pour  certains  genres  d'c-tude,qui  , 
a  certains  ^gards,  prive  abfolument  de  md- 
nioire  ceux  qui  ,   h  d'autres    egards  ,   pa- 
roifient  ctre  dou^s  de  la  memoire  la  plus 
(Itendae.  Voili  pourquoi  le  favant  dans  les 


D  I  S  C  O  U  R  S    III    "    299 

langues  &  rhiltoire  ,  qui  ,  par  le  fecours 
de  Vordre  chronologique ,  imprime  6c  con- 
ferve  facilement  dans  fa  racinoiredes  mntf, 
des  dates  6:  des  fairs  hilloriques  ,  nc  pent 
fouvcnt  y  retenir  la  preiive  d'une  vcriti 
morale,  la  dtmonllration  d'une  veritc  ge.>- 
iiietrique,  011  le  tableau  d'un  payfage  qu'il 
aura  long-temps  confidere:  en  elTet ,  ces 
fortes  d'o'bjets  n'ayant  aucune  analogic  avec 
le  reRe  des  faits  ou  des  idees  dunt  il  a 
renipli  (a  memoire,  lis  ne  peuvent  s'y  re- 
prdfenter  frequeniraent,  s'y  imprimer  pro- 
fond^ment,  ni,  par  conft^quent,  s'y  con- 
lerver  long-temps. 

Telle  clt  la  caufe  produdrice  de  toates 
les  differentes  e(\->eces  de  mc^moire  ,  &  la 
raifon  pour  laquelle  ceux  qui  favent  le 
moins  dans  un  genre,  font  ceux  qui,  dans 
ce  mSme  genre,  coramunement  oubiienc 
le  plus. 

11  paroit  done  quelagrande  memoire  ell, 
pour  ainfi  d).ie,  un  ph^nomene  de  Tordre^ 
qu'elle  ell  prefque  entierement  factice ;  & 
qu'entre  les  hommes  que  j'anpelle  bien  or- 
ganifes,  cette  grande  inegalite  de  memoire 
til  moins  I'efFet  d'une  inegale  perftction  dans 
I'organe  qui  la  produit,  que  d'une  inegale 
attention  a  la  cultiver. 
•  Mais ,  en  luppofant  meme  que  I'inegale 
^tendue  de  memoire  qu'on  remarque  dans 
les  hommes  fiit  entierement  I'ouvrage  de 
la  Nature,  &  fut  autli  confiderable  en  efFet 
qu'elle  Telt  en  apparence  ;  je  dis  qu'elle 
ne  pourroit  en  rien  influer  fur  I'etendue  de 
kur  clprit ,  i.  parce  que  le  grand  efprit , 
N  6  co.n- 


-00         D  E    L*  E  S  P  R  I  T. 

comme  je  vais  le  montrer,  ne  fuppofe  pas 
la  tres-grande  niemoire  ,  &  ,  2.  parce 
que  tout  horn  me  ell  done  d'une  ms^moire 
luffifante  pour  s'elever  au  plus  haut  degre 
d'elprit. 

Avant  de  prouver  la  premiere  de  ces  pro- 
pofitions  ,  il  f'aut  oblerver,  que,  li  la  par- 
iaite  ignorance  fait  la  parfaite  imbeciilite, 
I'homme  d'efprit  neparoitquelquetols  man- 
qiier  de  memoire  ,  que  parcequ'on  donne 
nop  peu  dV'tendue  a  ce  mot  de  memoire^ 
qu'on  en  rellreint  la  figiiification  au  (eul 
iouvenir  des  noms  ,  des  dates,  des  lieux 
&  dts  perfonnes  pour  lesquels  les  gens 
d'efprit  font  fans  curiolite,  &.  fe  trouvent 
jouvent  fans  memoire.  ISlais,  en  compre- 
iiant  dans  la  fignitication  de  ce  mot  le  lou- 
venir  ou  des  idees,  ou  des  images,  ou  des 
raifonnements,ancun  d"eux  n'en  ell  prive : 
d'ou  il  rt^luke  qu'il  n'til  point  d'efprit  fans 
memoire. 

Cette  obfervation  faite  ,  il  faut  favoir 
quelle  etendue  de  memoire  fuppole  le  grand 
cfprit.  Choififlbns  pour  exemple  deux  hom- 
ines illuflres  dans  des  genres  dilTerents, 
tels  que  Locke  6:  Mikon  ;  examinons  li 
la  grandeur  de  leur  efprit  doit  etre  regar- 
dee  comme  Teflet  de  I'extreme  (Etendue  de 
kur  memoire. 

Si  Ton  jette  d'abord  les  yeux  fur  Locke  \  & 
fi  Ton  fuppofe  qu'eclaire  par  une  idee  heu- 
rcufe,  ou  par  la  lecture d'Arillote,  de  Gas- 
le-ndi,  ou  de  Montaigne,  ce  philofopbe 
ait  appercu  dans  les  fens  I'origine  commu- 
ne de  toutes  iios  idees  ^  on  fentira  que ,  pour 

de» 


D  I  S  C  O  U  R  S    III.        20I 

deduire  tout  fon  fyfleme  de  cctte  premiere 
idee  ,  ii  lui  falloit  moins  d'eiendLie  dans 
Ja  memoire  que  d'opiniatrcte  dans  ]a  me- 
ditation ;  que  la  memoire  la  moins  etendue 
fufiiroit  pour  contenir  tous  les  objets,  de  la 
comparaifon  desquels  devoit  refulter  la  cer- 
titude de  fes  principes,  pour  lui  en  deve* 
]opper  renchainement  ,&  lui  faire,pr;r  con- 
fequent  ,  raeriter  &  obtenir  le  titre  de 
grand  efprit. 

^\  regard  de  Milton, fi  je  le  regarde  fous 
le  point  de  vue  oii,  de  I'avcu  general,  il 
eft  intiniment  fuperieur  aux  autres  poetes ; 
fi  je  conlidere  uniquement  la  force,  la  gran- 
deur, la  verite,  &  enfin  la  nouveaute  de 
fes  images  poetiques  ;  je  fuis  oblige  d'a- 
vouer  que  la  fuperiorit{§  de  fon  efprit  en  ce 
genre  ne  fuppofe  point  non  plus  une  gran- 
de  etendue  de  memoire.  Quelque  grandes, 
en  effet,  que  foient  les  compofitions  de 
fes  tableaux  (telle  ell  celle  ou ,  reuniffant 
I'eclat  du  feu  a  la  folidite  de  la  matiere 
terreftre ,  il  peint  le  terrein  de  Fcnfer  brii- 
lant  d'un  feu  folide ,  comme  le  lac  bruloit 
d'un  feu  liquide)^  quelque  grandes,  dis- 
je,  que  foient  fes  compofitions,  il  eft  evi- 
dent que  le  norabre  des  images  hardies , 
&  propres  a  former  de  pareils  tableaux, 
doit  etre  extr^mement  borne  ;  que ,  par 
confequent,  la  grandeur  de  I'imagination 
de  ce  poete  eft  moins  FetFet  d'une  grande 
Etendue  de  memoire  que  d'une  meditation 
profonde  fur  fon  art.  C'eft  cette  meditation 
qui,  lui  faifant  chercher  la  fource  des  plai- 
fiis  de  i'imagination  ,  la  lui  a  fait  appercevoir 
N  7  ^ 


302         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

ik  dans  ralTemblage  nouveau  des  imaged 
propres  k  former  dc-s  tableaux  grands,  vrais 
&  dans  le  choix  conftant  de  ces  expres- 
iions  fortes  qui  font,  pour  ainfi  dire,  les 
couleurs  de  la  poefie  ,  &  par  lesquelles  il  a 
rendu  fes  defcriptions  vifibles  aux  yeux  de 
rimagination» 

Pour 

(,i)  C'ed  une  jeane  fi'lc  que  I'amour  ^veille  tc  conduic, 
av.int  I'aurore,  dans  un  vallon  :  elle  y  attend  fun  amant  , 
charge,  au  lever  du  foleil ,  d'otTrir  •■in  facnfice  anx  dieux'. 
Son  ami;,  dans  la  fitiiation  douce  ou  la  met  I'er^olr  d^fh 
bonhejr  prochain  ,  fe  prete,  en  I'attendint,  au  plalfir  de 
contemplcr  les  beaut^s  de  la  Nature,  ic  du  lever  de  Tallre 
qui  doit  ramener  pres  d'elle  I'objet  de  fa  cendrelle.  Elle 
s'exprime  ainfi: 

,,  De'ji  le  foleil  dore  la  cime  de  ces  chenes  antiques,  Sc 
,,  les  flots  de  ces  torrents  pre'cipkes  ,  qui  mugiflcnt  er.cre 
,,  les  rochcrs ,  font  brillances  par  fi  kimiere.  j'iipperi^ols 
,,  dcji  le  fomraet  de  ces  montagnes  vi.uci  d'oii  s'Jlancen: 
,,  ces  voiites,  qui,  a  demi  jettees  dans  les  airs,  offrenc  un 
„  abri  formidable  au  folicaire  qui  s'y  retire.  Nuit,  acheve 
J,  de  replier  tes  voiles.  Feux  tolets,  qui  egarei  le  voyageur 
,,  incertain ,  retirez-vous  dans  les  fondrieres  &  les  fingcs 
,,  mirJcageiifes:  fc  toi,  fcleil,  dieu  dt-s  cieux,  qui  remplis 
,,  I'air  d'une  chaleur  vivlfi.inte  ,  qui  femes  ks  perles  de  la 
,,  rofee  fur  les  fleurs  de  ces  prairies,  &  qui  rends  la  cou- 
,,  leur  aux  beaute's  variees  de  la  Nature  ,  regois  mon  pre- 
,,  mier  hommagej  hate  ta  courfe  :  ton  retour  m'annonce 
,,  celul  de  mon  amant.  Libre  des  loins  pieux  qui  le  re- 
,,  tiennent  encore  aux  pieds  des  aurels,  Tamour  va  bientoc 
J,  !e  ramener  aux  miens.  Que  tout  fe  reflcnte  de  mi  joie ! 
,,  que  tout  benlfl'e  le  lever  de  I'altre  qui  nous  t^clairel  Fleurs, 
,,  qui  renfermet.  dans  votre  fein  les  odeurs  que  la  froide 
,,  nuit  y  conJenfc,  ouvrez  vos  calices,  exhalei  dans  les  aiis 
J,  vos  vape'.irs  embaume'es.  Je  ne  fiis  fi  la  voluptueufe 
,,  ivrefle  qui  rempiit  mon  ame  embellit  tout  ce  que  mi'S 
,,  yeux  apper§oivent ;  mais  le  ruifll-au  qui  ferpenre  dans 
,,  les  contours  de  ces  vallees,  m'cnchante  par  f>n  murmu- 
,,  re.  Le  ze'phir  me  carcfle  de  fon  fouffle.  Les  pluntes 
,,  ambr.<,-s ,  prefle'es  fous  m/s  pas, portent  a  mon  odorat  Jes 
,,  bouffJesde  parfiims.  Ah  I  fi  le  bonheur  daigne  queique- 
,,  fois  vifjt^r  le  fejour  des  mortels,  c'eft  !ans  doute  en  trs 
,,  liei.x  qu'il  fe  retire,..,  M^is  quel  trouble  fccret  m'.igi- 
„  te?  Dili  I'imp-icicnce  mele  fon  poifon  aux  doucears  de 

,,  nwn 


DISC  OURS     Hi.        963 

Pour  devnier  exeniple  du  peu  d'etendue 
de  memoire  qu'exige  la  belle  imagination, 
je  donne,en  note,  la  traduction  d'un  mor- 
ceaii  de  poefie  angioife  (a).  Cette  traduc- 
tion ,  &  les  examples  precedents,  prou- 
veront ,  je  crois,  a  ceux  qui  d^compofe- 
ront   les  ouvrages   des   hommes  illuitres, 

que 

,,  mon  atrente ,  de'j.i  ce  vallun  a  perdu  de  Ces  beaUt</s.  La 
,,  joie  eft.  eile  done  fi  pafl'agere  Z'  Nous  eft-elle  auiTi  faci- 
„  ]ement  en'evt'e  q'le  le  duvet  leger  de  ces  plantes  I'eft  par 
„«le  fouilie  du  2,i?ph;r  ?  C'eft  en  vain  que  j'ai  recnurs  a  I'cf- 
,,  perance  flattouO :  chaque  inftant  accroic  mon  trouble.  .  . 
,,  ll  ne  vient  pnintl...  Qui  le  retient  loin  de  moi  ?  Quel 
,,  devoir  plus  facre  que  celui  de  calmer  les  inquie'tudcs  d'u- 
„  ne  amante?.  ..  Mai?  ,  que  di.<:-jc?  Fuyez,  foup9ons  ja- 
„  loux  ,  injurieux  a  fa  fidelite  ,  fc  fiirs  pour  eteindre  fi 
„  tendrede.  Si  la  jdloufie  croJt  pres  de  I'amour,  elle  1'^- 
„  touffe ,  (i  on  ne  I'en  de':ache:  c'eft  le  lierre  qui,  d'une 
,,  chaine  verre  ,  embrafle  ,  mais  defl'eche  le  tronc  qui  lui 
5,  fert  d'appui.  Je  connois  trop  mon  amant  pour  doutf-r 
„  de  fa  tendrelTe.  11  a  ,  comme  moi,  loin  de  la  pomps; 
J,  des  cours,  therche  i'afyle  tranquille  des  campaenes:  It 
,,  fimplicite'  de  mon  cceur  &  de  ma  beaute'  Tom  toucbe; 
,,  mes  voluptueufes  rivales  le  rappelleroient  vaincment  dans 
„  leurs  bras.  Seroit-il  feduit  par  les  avancei  d'une  co-juet- 
,,  terie  qui  ternic,  fur  les  joues  d'une  Jeune  fille  ,  la  neige 
.,  de  I'innoccnce  8c  I'incarnat  de  h  pudeur,&:  qui  les  peine 
„  du  blanc  de  I'art  Sc  du  fard  de  i'effronterie?  Que  fais-je? 
„  Son  m^pris  pour  elles  n'eft ,  peut-erre  ,  qu'un  picgi  pour 
,•  mni.  Pui.'.je  ignorer  les  prtjuge's  des  hommes..  Sc  i'art 
,,  qu'ils  emploient  pour  nous  I'cduire,  Nourris  dansle  me* 
„  pris  de  notre  fexe,  re  n'cft  point  nous,  c'ell  leurs  plai- 
„  firs  qu'ils  aiment.  Les  cruels  qu'ils  font!  ils  ont  mis  au 
J,  rang  des  vcrtus  &  les  fureurs  barbares  de  la  vengeance  , 
,t  &  .I'amour  forcen^  de  la  patrie  ;  &  jamais,  parmi  les 
I,  vcrtus,  ils  n'ont  compel  la  hde'llt^  !  C'efl  fans  remords 
,,  qu'ils  abufent  I'innocence.  Souvent  leur  vini;e  conttrn- 
,,  pie,  avec  di-lices  ,  le  fpeftacle  de  nos  douleurs  Mais, 
„  non;  ^loignez  -  vous  de  moi,  odieufcs  penfees ;  mon  a- 
,,  mant  va  fe  rendre  en  ces  lieux.  Je  i'ai  mil.'e  fois  f^prou-' 
,,  v^:  des  que  je  I'appergois,  mon  ame  agic^c  fc  calmej 
,,  j'oublie  fouvent  de  trop  jufles  fusees  dt  p  aintci  pres  de 
3,  lui,  je  ne  fais  qu'erre  Iieureufe.  •  .  Cependant  ,  s'll  me 
}j  trahiffoit;  fi,  dans  ie  moment  f^ue  mon  amour  I'excufe, 

>,  il 


304         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

que  le  grand  efprit  iie  fuppofe  point  la 
grande  memoire.  J'ajouterai  meme  que 
I'extreme  ^tendue  de  Tun  eft  abfolument 
exclufif  dc  I'cxtreme  etendue  de  I'autre. 
Si  ['ignorance  fait  languir  Tefprit  faute  de 
nourriture  ,  la  vafte  (Erudition  ,  par  une 
furabondance  d'aliment.  Fa  fouvent  dtouf- 
fe.  II  fuilit ,  pour  s'en  convaincre  ,  d'exa- 
ininer  ruCage  different  que  doivent  faire 
de  ieur  temps  deux  hommcs  qui  veulent  fe 
rendre  fuperieurs  aux  autres.  Tun  en  es- 
prit, &  Tautre  en  memoire. 

Si  Tefprit  n'ell  qu'un  alTembJage  d'idees 
neuves,  &  li  toute  idde  neuve  n'elt  qu'un 
rapport  nouvellement  apper^u  entre  cer- 
tains objets  ;  celui  qui  veut  fe  diftinguer 
par  fon  efprit  doit  neceflairement  employer 
la  plus  grande  partie  de  fon  temps  k  Yob- 
fervation  des  rapports  divers  que  les  ob- 
jet  ont  cntr'enx  ,  &  n'en  confommer  que 
la  moindre  partie  a  placer  des  faics  ou  des 
idees  dans  fa  memoire.  Au  contraire ,  ce- 
lui  qui  veut  furpalfer  les  autres  en  eten- 
due de  memoire  doit  ,  fans  perdre  fon 
temps  a  mediter  &  a  comparer  les  objets 
entr'eux  ,  employer  les  journees  entieres 
t'.  fans  celTe  emmagaziner  de  nouveaux  ob-. 
jets  dans  fa  mdmoire.  Or,  par  un  ufage  11 
different  de  ieur  temps,  11  eft  evident  que 
le  premier  de  ces  deux  hommes  doit  etre 

audi 

„  il  confcimmoir,  entre  les  bras  d'une  autre,  le  crime  de 
,,  rinfidelire  :  que  toute  la  Nature;  s'arme  pour  ma  ven- 
,,  geancel  qu'il  p^rifTe'.  ...  Que  dis-ie?  Elements  ,  foyez 
,,  fourds  a  mes  cris;  terre ,  n'ouvre  point  tes  gouflras  prn- 
ij  toads i  UiiTe  ce  moncrre  laarchex  le  temps  prefcric  fur  u 

.:  brii- 


D  I  S  C  O  U  R  S    III.        305 

fiufll  inferieur  en  menioire  au  fecond,  qu'il 
lui  lera  Uipeiieur  en  fl'prit :  verice  qu'avoit 
vrairemblablemcnt  appeigu  Delcavtes,  loiT- 
qu'il  dit  que  ,  pour  perfeclionner  Ion  ef- 
pric ,  il  falioit  moins  apprendre  que  mi^di- 
ter.  D'ou  je  conclus  que  nou  leulement  le 
lies-grand  efprit  ne  luppofe  pas  la  tres-gvan- 
de  memoire,  mais  que  Textreme  etendue 
de  Tun  ell  toujours  exclufive  de  Textrcme 
(itendue  de  Tautre. 

Pour  terminer  ce  chapitre  .  &  proiivcr 
que  ce  n'cft  point  i  I'indgale  etendue  de  ia 
nieraoire  qu'on  doit  aitribuer  la  force  ine- 
ga'e  des  elpriis,  il  ne  me  relle  plus  qu'a 
niontrtr  que  les  honiraes,  commundnicnc 
bien  orj^aniles ,  font  tous  douds  d'une  ^ten- 
due  de  mdmoire  fuiTifante  pour  s'elevev  aux 
p'us  hautes  idees.  Tout  homme ,  en  efKer, 
ell,  \  cet  dgard,  alTez  favorife  de  la  Na- 
ture, fi  le  magazin  de  fa  niemoire  ell  ca- 
pable de  contenir  un  nombre  d'idees  ou  de 
faits  ,  tel  qu'en  les  comparant  fans  cefle 
entr'eux  ,  il  puiiTe  toujours  y  appercevoir 
quelque  rapport  nouveau,  toujour^  accroi- 
tre  le  nombre  de  fes  idees ,  &  ,  par  confe- 
quent  ,  donner  toujours  plus  d'etendue  k. 
fon  efprit.  Or,  fi  trcnte  ou  quarante  ob- 
jets  ,  comme  le  d^nontre  la  geometrie, 
peuvent  fe  comparer  entr'eux  de  tant  de 
manieres,  que,  dans  le  cours  d'une  longue 

vie. 


„  brillante  furface.  Qu'il  comnwtte  encore  de  nouveaux 
,,  crimes,  qu'il  i^^^  couler  encore  les  larmes  des  ar.'.an:es 
,,  crop  credules:  6c ,  fi  le  ciel  Jcs  vcnge  &  le  piinit ,  cjiie  ce 
,,  foic  du  moins  a  Ji  priere  d'uiie  autre  inforLimee,  e^c. 


SO'^         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

vie,  perfonne  ne  puilTe  en  obferver  tons 
Ics  rapports ,  ni  en  deduire  toutes  les  id^es 
pofllbles ;  &  fi,  parmi  les  hommes  quefap- 
pelle  bien  organiles ,  il  n'en  eft  aucun  dont 
la  memoire  ne  puifle  contenir  non  feule- 
ment  tons  les  mots  d'une  langue,  mais  en- 
core une  infmitd  de  dates  ,  de  faits  ,  de 
noms,  de  lieiix  &  de  perfonnes ,  Cs:  enfiti 
un  nombre  d'objets  beaucoup  plus  confi- 
devable  que  celui  de  fix  ou  fept  niille;i''en 
conclurai  Irardiment  que  tout  honime  bien 
organift;  efb  dout§  d'une  capacity  de  memoi- 
re bien  I'uperieure  a  celle  dont  il  pent  fai- 
re  ufage  pour  raccroiflement  de  les  idees  ^ 
que  plus  d'etendue  de  memoire  ne  donne- 
roit  pas  plus  d'etendue  i  Ion  efpiit  ;  & 
qu'ainii,  loin  de  regarder  Tinegalite  de  me- 
moire des  hommes  comme  la  caufede  i'ind- 
galite  de  leur  efprit,  cette  derniere  in^ga* 
lite  ell:  uniquemtnt  TetFet  ou  de  Tattentioii 
plus  ou  moins  grande  avec  laquelle  ils  ob- 
fervent  les  rapports  des  objets  entr'eux  , 
ou  du  mauvais  choix  des  objets  dont  ils 
chargent  leur  fouvenir.  11  ell,  en  elYetjdcs 
objets  lleriles ,  6c  qui ,  tels  que  les  dates, 
le  noms  des  lieux ,  des  perfonnes,  ou  au- 
trcs  pareils  ,  tiennent  une  grande  place 
dans  la  memoire,  fans  pouvoir  produire  ni 
idee  neuve  ,  ni  idee  intcreilante  pour  le 
public.  L'inegalit^  des  efprits  depend  done 
en  partie  du  choix  des  objets  qu'on  place 
dans  la  memoire.  Si  les  jeunes  gens  dont 
les  fucc^s  ont  ete  les  plus  brillants  dans 
les  colleges,  n'en  ont  pas  toujours  de  p-.i- 
reils  dans  un  Sge  plus  avance ,  c'dt  que 

la 


D  I  S  C  O  U  R  S    III.        307 

]a  compriTr.ifon  &  Tapplication  heureufe  des 
regies  du  Delpautere,  qui  tout  les  bons  c- 
coiiers,  ne  prouvent  nullement  que,  dans 
la  fuite,ces  memcs  jeunes  gens  portent  leui* 
vue  fur  des  objets  de  la  comparaifon  deT- 
quels  refukcnt  des  idees  intcreilantes  pour 
le  public:  &  c'ed  pourquoi  Ton  elt  rare- 
nient  grand  homme,  li  Ton  n'a  le  couiago 
d'ignorer  une  inQnitd  de  chofes  inutiles. 

C  H  A  P  I  T  R  E     IV. 

De  Tin^gaic  capacity  d'attention. 

On  prouve ,  dans  ce  chapltrz  ,  que  la  Nature 

a  doui  tous  ks  hommes^  commiincmint  bien 

organifis  ^   du   degre   (P attention   necejfaire 

four  s' clever  aux  plus  hautes  idees :  on  ob' 

ferve  enfuite  que  r attention  eft  une  fatigue. 

&  une  peine  a  laquelk  on  fe  fouftrait  ton- 

purs ,  fi  ron  n'ejl  auinie  d'^une  pajfion  pro- 

pre  a  changer  cette  peine  en  plaifir ;  qn^iinji 

la  queftion  fe  reduit  a  favoir  ,  fi  tous  'ks 

hommes  font  ,  par  hur  nature  ,  fufceptihles 

de  prJJIous  a(fcz  fortes  pour  les  douer  du  d&' 

gre  d attention  a u quel  eft  attachet  la  fupi- 

riorite  de   Pefprit.     Ceft  pour  parvenir  a 

cette  cannoiffance ,  quon  examine ,  dans  li 

chapitre  juivant  ^  quelles  font  ks  forces  qui 

nous  meuvent. 

J 'a  I  fait  voir  que  ce  n'ell  point  de  la  per- 
fection plus  ou  moins  grande  ,  &  des 
organes  des  fens,  &  de  Torgane  de  la  nic- 
moire,  que  depend  la  grande  inegalite  ^^^ 

cf- 


3o8 .       D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

efprits.  On  n'en  peut  done  chercher  Ta 
caufe  que  dans  I'inegale  capacite  d'atten- 
tion  des  hommCvS. 

Comme  c'eft  I'attention  ,  plus  ou  moins 
grande,  qui  grave  plus  cu  moins  profon* 
dement  les  objfjts  dans  la  nicmoire^  qui  en 
fait  appercevoir  mieux  ou  moins  bien  les 
rapports ,  qui  forme  la  plupart  de  nos  ju- 
gements  vrnis  ou  faux;  &  que  c'ed  enfin  k 
cette  attention  que  nous  devons  prelque 
toutes  nos  idees  ;  il  ell,  dira-t-on,  evident 
que  c'ell  de  Tinegale  capacitf^  d'atteniion 
des  hommes  que  depend  la  force  in^gale 
de  leur  elpiit. 

En  effct^  fi  le  plus  foible  degr^  de  mala- 
die  5  auquel  on  ne  donneroit  que  le  uom 
d'indifpofuion,  fuffit  pour  rendre  la  plupart 
des  hommes  incapables  d'une  attention  fui- 
vie,  c'eft,  fans-doute  ,  ajoutera-t-on  ,  a  des 
maladies,  pour  ainfi  dire,  infenfibles,  & 
par  confequent  i  I'inegalite  de  force  que  la 
Nature  donne  aux  divers  bom.mes  ,  qu'on 
doit  principalement  attribuer  I'incapacit^ 
totale  d'attention  qu'on  remarque  dans  la 
plupart  d'entr'eux,  &  kur  inegale  difpofi- 
tion  \  I'efprit  :  d'oii  Ton  conclura  que  i'ef- 
prit  eft  purement  un  don  de  la  Nature. 

Quelque  vraifemblable  que  foit  ce  rai- 
fonnement ,  il  n'eft  cependant  point  confir- 
in6  par  I'experience. 

Si  Ton  en  excepte  les  gens  afflig^s  de  ma- 
ladies habituelles  ,  &  qui  contraints,  par 
la  douleur  ,  de  fixer  toute  leur  attention 
fur  leur  dtat,  ne  peuvent  la  porter  lur  des 
objets  propres  k  perfectionuer  leur  ciprit, 

ni« 


D  I  S  C  0  U  R  S    III.         309 

ni ,  par  confequent,  etre  compris  ilans  le 
nombre  des  hommes  que  j'appelle  bien  or- 
ganifes  ;  on  verra  que  tous  \(:s  autres  hom- 
mes, nicme  ceux  qui,  foibles  &  dclicats, 
devroient ,  confequemment  au  raiConnement 
precedent  ,  avoir  moins  d'efprit  que  les 
gens  bien  conilitues,  paroillent  Ibuveut,  k 
cetegard,  les  plus  favorifes  de  la  Nature. 
Dans  les  gens  iwins  &  robultes  qui  s'ap- 
pliquent  aux  arts  &  aux  fciences,  il  fem- 
b!e  que  la  force  du  temperament,  en  leur 
donnant  un  beloin  prellant  du  plaifir,  les 
ddtourne  plus  fouvent  de  I'etude  &  de  la 
meditation  ,  que  la  foibleffe  du  tempera- 
ment, par  de  legeres  &  frequentes  indis- 
pofitions  ,  ne  peut  en  detourner  les  gens 
diilicats.  Tout  ce  qu'on  peut  allurer,  c'eit 
qu'entre  les  hommes  h  peu  pr^s  animes 
d'un  egal  amour  pour  I'etude ,  le  fucc^s 
fur  lequel  on  mefure  la  force  de  I'efprit 
paroit  entierement  dependre  «5j;  des  dillrac- 
tions  plus  ou  raoins  grandes  occafionnees 
par  la  dift'erence  des  gouts,  des  fortunes, 
des  etats,  6:  du  choix  plus  ou  moins  heu- 
reux  des  iujets  qu'on  traite,  de  la  metho- 
de  plus  ou  moins  parfaite  dont  on  fe  fert 
pour  compofer,de  i'habitude  plus  ou  moins 
grande  qu'on  a  de  mediter,des  livres  qu'on 
lit,  des  gens  de  gout  qu'on  voit  ,  &  en- 
lia  ,des  objets  que  le  hazard  prefente  jour- 
nellement  fous  nos  yeux.  II  I'emble  que, 
dans  le  concours  des  accidents  neceilaires 
pour  former  un  homme  d'efprit ,  la  ditle- 
rente  capacite  d'attention  que  pourroit  pro- 
duire  la  force   plus  ou   moins  grande  da 

ttni- 


Sio         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

temperament,  ne-foit  d'auciine  con fidif ra- 
tion. Aufli  i'inegaliie  d'elprit  occafionnc^e 
par  la  diiTerente  conllitution  des  honimes  , 
tft-elle  infenfible.  Audi  n'a-t-on,  par 
aucune  obfervation  e.xacte,  pii  jufqu'a  pr6- 
lent  determiner  Fefpece  de  temperament 
le  plus  propre  h  former  des  gensde  genie; 
&  ne  peut-on  encore  favoir  lesquels  des 
hommes,  grands  ou  petits,  gras  ou  mai- 
gres,bilieux  ou  fanguinsyont  le  plus  d'ap- 
titude  k  Telprit. 

Au  reile  ,    quoique   cette  reponfe  fom- 
maire  put  fuffire  pour  refuter  un  lailbnne- 
ment  qui  n'eil  fonde  que  fur  des  vraiiemblan  • 
ces  ;   cependant  ,    com  me  cette   queilioii 
ell  fort  importante ,  11  faut ,  pour  la  rdfou- 
dre  avcc  preciilon  ,   examiner  11  le  defaut 
d'attention  eft  dans  les  hommes,  ou   Fef- 
ft;t  d'une  impuilfance  phyfique  dc  s'appli- 
quer ,  ou  d'un  deHrtrop  foible  de  s'inllruire. 
Tous  les  hommes  que  j'appelle  bien   or- 
ganifds  font  capables  d'attention ,  puisque 
tous  apprennent  a  lire  ,   apprennent  leur 
kngue,  &  peuvent  concevoir  les  premie- 
res propofitions  d'Euclide.  Or ,  tout  honi- 
nie  ,   capable  de  concevoir   ces  premieres 
propo(icions,a  la  puiifance  phyfique  de  les 
entendre   toutes  :    en  eifet,   en  geomdtrie 
com  me  en  toutes  les   autrcs  fciences  ,  la 
facilite  plus  ou  moins  grande  avec  laquel- 
le  on  faifit  line  verite   depend  du  nombre 
plus  ou  moins  grand  de  proportions  ante- 
cedentes  que  ,  pour  la  concevoir,  il  faut 
avoir  prefentes  k  la  m^nio'ire.    Or,  fi  tout 
homme  bien  organife,  comme  je  I'ai  prou- 

ve 


D  I  S  C  0  U  R  S    III.        311 

v^  dans  le  chapitre  precedent,  peut  placer 
dans  la  memoire  un  nombre  d'idces  fort 
i'lipeneur  a  celui  qii'e.xige  la  demonllra- 
tion  de  quelque  propoliiion  de  geometrie 
que  ce  foit;  &  fi,  par  le  fecours  de  rorJre 
^  par  la  reprefentation  frcquente  des  ine- 
mes  idees,  on  peut,  comme  I'experience 
le  prouve,  fe  les  rendre  aliez  familieres  & 
alTez  habituellement  prefentes  pour  fe  les 
rappeller  ians  peine;  il  s'enfuit  que  cha- 
cun  a  la  puillance  phyfique  de  fuivre  la 
demonilraiion  de  toute  vt^rite  geometri- 
que;  6:  qu'apr^s  s'ctre  eleve ,  de  propoli- 
tions  en  propolicions  &  d'idees  analogues 
en  id(^es  analogues  jufqu'^  la  connoillan- 
ce  ,  parexemple,  de  quatre-vingt-dix-ntuf 
propofitions,  tout  homme  pent  concevoir 
la  centieme  avec  la  meme  faciliie  que  la 
deuxieme,  qui  ell:  aulFi  diftante  de  la  pre- 
miere que  la  centieme  i'ell  de  la  quatre* 
vingt-dix-neuvieme. 

Maintenant,  11  faut  examiner  fi  le  degrd 
d'attention  necellaire  pour  concevoir  la 
demonllration  d'une  verite  geometrique 
ne  fuflit  pas  pour  la  d^couverte  de  ces  vc- 
rites  qui  placent  un  homme  au  rang  des 
gens  illulh'es.  C'eft  a  ce  deiTein  que  je  prie 
le  lecleur  d'obferver  avec  moi  la  marche 
qui  tient  I'efprit  humain,  foit  qu'il  dccou- 
vre  une  vdrite ,  foit  qu'il  en  iuive  fimple- 
ment  la  demonllration.  Je  ne  tire  point  mon 
exemple  de  la  geomdtrie,  dont  la  connois- 
fance  ell  etrangere  k  la  plupart  des  hom- 
mes;  je  le  prends  dans  la  morale, &:  je  me 
proppfe  ce  probleme :  purquoi  ks  conquS- 


SI2         D  E    L'E  S  P  R  I  T. 

tes  ijijvjles  ne  deshomrent-elks  point  autant  fes 
nations  que  les  z'ols  ckshonorent  Its  particulicrs  ? 
Four  refoudre  ce  probleme  moral  ,  Jes 
idees  qui  fe  prefenteront  les  premieres  a 
men  elprit,rGnt  les  idees  de  juIHce  qui  me 
font  les  plus  familieres  :  je  la  confidererai 
done  entre  paniculiers  ;  &  je  fentirai  que 
des  vols,  qui  troublent  &  renverfenc  Tor- 
dre  de  la  Ibcietd  ,  font,  avec  jullice,  re- 
gardes  comme  infames. 

Mais  queique  avantageux  qu'il  fut  d'ap- 
pliquer  aux  nations  Ics  idees  que  j'ai  de  Ja 
juftice  entre  citoyens  *,  cependant  ,  a  la 
vue  de  tant  de  guerres  injures,  entreprifes 
de  tous  les  temps  par  des  peuples  qui  font 
Tadmiration  de  la  terre  ,  je  Ibupconnerai 
bientot  que  les  idees  de  la  jullice  confide- 
ree  par  rapport  a  uii  particulier  ne  font 
point  applicables  aux  nations:  ce  foupcon 
fera  le  premier  pas  que  fera  mon  efprit 
pour  parvenir  ^  la  decouverte  qu'il  fe  pro- 
pole.  Pour  e^claircir  ce  foupgon  ,  j'ecarte- 
rai  d'abord  les  idees  de  jullice  qui  me  font 
les  plus  familieres:  je  rappellerai  a  ma  me- 
moire,  &  j'en  rejetterai  fucceffivement  une 
ifiHnitc  d'idees,  jufqu'au  moment  ou  j'ap- 
percevrai  que,  pour  refoudre  cette  ques- 
tion ,  il  faut  d'abord  fe  former  des  idees 
nettes  &  generales  de  la  jullice,  &,  pour 
cet  eifet,  remonter  julqu'a  retabliflement 
des  focietes,  julqu^a  ces  temps  recules  oil 
Ton  en  pent  mieux  appercevoir  I'origine , 
ou  d'ailleurs  Ton  peut  plus  facilement  de- 
couvrir  la  railbn  pour  laquelle  les  princi- 
pes  de  la  jullice    confideree   par   rapport 

aux 


D  I  S  C  0  U  R  S    III.       313 

aux  citoyens   ne  feroient  pas    applicables 
aiix  nations. 

Tel  lera,  fi  je  Tofe  dire,  le  fecond  pas 
de  mon  efprit.  Je  me  repreCenterai ,  en 
conCequence ,  les  hommes  abfolumcnt  pri- 
ves  de  la  connoilTance  des  loix ,  des  arts  , 
&  h  peu  pies  tels  qu'ils  devoient  ecre  aux 
premiers  jours  du  monde.  Alors,  je  les 
vois  dilperfes  dans  les  bois  comme  les  au- 
tres  animaux  voraces;  je  vois  que,  trop 
foibles  avant  Finvention  des  armes  pour 
relifter  aux  betes  feroces  ,  ces  premiers 
hommes,  inftruits  par  Ic  danger,  le  belbia 
ou  la  crainte,  ont  lenti  qu'il  dtoit  de  i'in- 
teret  de  chacun  d'eux  en  particulier  de  fe 
rallembler  en  focidte ,  &  de  former  une  li- 
gue  contre  les  animaux  leurs  ennemis  coni- 
muns.  J'appercois  enfuite  que  ces  hom- 
mes ,  ainfi  raflenibles  &  devenus  bien-tot 
ennemis  par  le  defir  qu'ils  eurent  de  pos- 
leder  les  memes  chofes  ,  diuent  s'armer 
pour  fe  les  ravir  mutuellement  ;  que  le 
plus  vigoureux  les  enleva  d'abord  au  plus 
fpirituel,  qui  inventa  des  armes  &  lui  dres- 
fa  des  embuches  pour  lui  reprendre  les  me- 
mes biens;  que  la  force  &  Tadreile  furent 
par  conlequent  les  premiers  titres  de  pro- 
priete  ;  que  la  terre  appartint  premidre- 
ment  au  plus  fort,  &  enfuite  au  plus  fin; 
que  ce  fut  d'abord  h  ces  feuls  tiires  qu'on 
pofleda  tout:  mais  qu'enfin,  eclaires  par 
leur  malheur  commun ,  les  hommes  lenti- 
rent  que  leur  reunion  ne  leur  feroit  point 
avantageufe  ,  &  que  les  focietes  ne  pour* 
roieut  fubfiilcrj  fi,  a  leurs  premieres  con- 
2l:ye  2.  0  ven- 


5T4  D  E    L'E  S  P  R  I  T. 

vciuions,  iis  n'en  ajoutoient  de  nouvelles-, 
par  lefquelles  chacun  en  particulier  reiion- 
crLt  au  droit  de  la  force  &  de  I'adrefre  ,  6c 
tous,  en  gi^neral ,  fe  garantillent  recipro- 
quemeiit  la  confervation  de  leur  vie  &  de 
kurs  bieiis  ,  &  s'engageairent  h  s'armer 
centre  rinfracleiir  de  ces  conventions; que 
ce  fat  ainli  que,  de  tous  les  interSts  des 
particuliers,  le  formalin  interct  commun, 
qui  dut  donner  aux  diflerentes  actions  les 
noms  de  juftes,  de  permiles  &  d'injuiles, 
leion  qu'elles  etoient  utiles,  indifftrentcs 
ou  nuiliblts  anx  focietes. 

IJne  fois  parvenu  a  cc-tte  veritc^ ,  je  de- 
couvre  facilement  la  iburce  des  vertus  hu- 
luaines  :  je  vois  que,  fans  la  fenfibilice  a 
]a  douleur  &  au  plaifir  phyfique,  les  hoiii- 
mes,  fansdeHrs,  fans  palllons,  egalement 
indiffdrents  a  tout ,  n'eulfent  point  connu 
d'interet  perfonnel;  que,  fans  interet  per- 
fonnel ,  ils  ne  fe  fuffent  point  rallembles 
en  fociete,  nVulfent  point  fait  entr'eux  de 
conventions,  qu'il  n""}^  eut  point  eu  d'inte- 
ret  general ,  par  confequent  point  d'aclions 
julles  ou  injuftes;  6:  qu'ainli  la  fenfibilitc 
phyfique  &  I'interet  pcrfonnel  ont  ^te  les 
auieurs  de  toute  juftice  Qa). 

Cette  veriie  ,  appuyee  fur  cet  axiome  de 
Jurifprudence,  Hntiret  cjl  la  :ntfiirc  des  ac- 
tions (Its  hoiumts  ,  &  confirmee  d'ailleurs 
par  mille  faics  ,  me  prouve  que  ,  vertueux 
ou  vicieux  ,  felon  que  nos  pafiions  ou  nos 

gouts 

(j)  On  ne  pcut  nier  cecte  propofuion,  fans  aJmcttre  le? 
iie'.'s  inne'es. 


D  1  S  C  0  U  R  S    III.        315 

gouts  particuliers  font  conformes  ou  con- 
iraires   a  rinteret  general  ,   nous  ttn-ions 
fi  necellaircniLint  a  notre  bien  pauiculitrr, 
que  le   legiiLueiir  divin  lui-uicmc;  a  ciu, 
p)ui-  engager  Ics  honimes  a  la  pratique  de 
la  vertu,  devoir  leur  promettre  un  bonheur 
eternei  en  cchange   des  plaiiirs   tcniporels 
qu'ils  (bnt  quelquefois  obliges  d'y  facriiier. 
Ce  principe  etabli  ,    mon  efprit  en  tire 
les  conlequences^  cc  j'appercois  que  toute 
convention  ou  Tinteret  particuHer  le  troii- 
ve   en   oppotition    avec   i'inteiet  general, 
eCit  toujours  ete  violee,  fi  les  legiilateurs 
nV-ulVent  toujours  propole,  de  grandes  re- 
comptnfes  a   la  vertu;  &  qu'au  penchant 
naturel  qui  porte  tons  les  hommes  a  I'u- 
i'urpaLion,  ils  n'cudunt  fans  celle  oppofe  la 
digue  du  deshonneur  6i   du   fupplice:    je 
vois  done  que  la  peine   &  la  recompenfe 
font  les  deux  feuls  liens  par  lefquels  lis  one 
pu  tenir  Tinteret  particulier  uni  h.  Tinterec 
general:  &  j'en  conclus  que  les  loix  faites 
pour  le  bonheur.de  tous  ne  feroient  obier- 
vees  par  aucun  ,  fi  les  magiilrats  n'etoient 
amies   de  la   paillance  necelfaire  pour  en 
aifurer  re.\6cution.    S:.ns  cette  puilTance, 
les  loix ,  vioiees  par  le  plus  grand  noniDre, 
fw-roient,  avec  jultice,  enfreintes  par  cba- 
que  particulier ;  parce  que  les  loix  n'ajant 
que  I'utilite  publique  pour  fondcment ,  ii- 
tut  que,  par  une  infraction  generale,  ces 
loix  deviennent  inutiles,  des  lors  elles  font 
nuiles  &  celfent  d'etre  des  loix ;   chacun 
rentre  en  les  premiers  droits ;  chacun   ne 
preud  confeil  que  de  foil  interet  partica- 
:  O  3  lier. 


3i6         D  E    L'E  S  P  R  I  T. 

lier,  qui  liii  defend  avec  raifon  d'obferver 
dcs  loix  qui  deviendroient  prejudiciables  k 
celui  qui  en  leroit  roblervatenr  unique.  Et 
c'eil  pourquoi ,  ii ,  pour  la  fiirete  des  gran- 
des  routes,  on  eiit  defendu  d'y  marcher 
avec  des  amies;  &  que,  faute  de  nuire- 
cbauflee,  les  grands  chemins  fulient  infes-i 
tc\s  de  voleurs;  que  ceite  loi ,  par  confe- 
quent ,  n'eut  point  rempli  fon  objet ;  je 
dis  qu'un  bomme  pourroit  non  feulement 
y  voyager  avec  des  amies  &  violer  ceite 
convention  ou  cette  loi  fans  injuflice  ,  mais 
qu'ilne  pourroit  nieme  Tobierver  ians  folie. 
Apres  que  mon  efprit  eft  ainii,  de  de- 
gres  en  degres  ,  parvenu  k  fe  former  des 
idees  nettes  iS:  geiK^ralts  delajuftice;  apres 
avoir  reconnu  qu'tlle  confille  dans  Tobfer- 
vation  exacte  dts  conventions  que  Finte- 
r£'t  commun,  c'tll-^-dire,  I'afiemblagede 
tous  Ics  inierets  particuliers,  leur  a  fait 
faire,  il  ne  relle  ^  mon  efprit  qu'.'i  faire 
aux  nations  I'application  de  ces  idees  de  la 
juftice.  Eclnire  par  les"  piincipes  ci-delTus 
etablis,  j'appergois  d'abord  que  toutes  les 
nations  n'ont  point  fait  entr'cUes  de  con- 
vention par  lesquelles  elles  fe  garaniill'cnt 
reciproquement  lapoireHion  des  pays  qu'el- 
les  occupcnt  Cn:  des  biens  qu'elles  pofle- 
dent.  Si  j'en  veux  decouvrir  la  caufe,  ma 
niemoire,en  me  retia9ant  la  carte  gen(§ra- 
Ic  du  nionde,  ni'apprend  que  les  peuples 
n'ont  point  fait  entr'eux  de  ces  fortes  de 
conventions,  parce  qe'ils  n'ont  point  eu  , 
a  les  faire ,  un  interet  auffi  prefiant  que 
k's  panicuiiers  j  parce  que  les  nations  peu- 

vent 


D  I  S  C  O  U  R  S    III.        317 

vent  fubfi Iter  fans  conventions  entr'tlles, 
&  que  les  Ibcictes  ne  peuvent  fe  maintenir 
fans  loix.  D'ou  je  conclus  que  les  idees  de 
la  jullice,  confider^e  de  nation  k  nation  ou 
de  particulier  a  particulier ,  doivent  etre 
(txtremement  difft^rentes. 

Si  Tegliie  &  les  rois  permettent  la  traite 
des  negres  -^  fi  le  Chretien ,  qui  maudit  aa 
nom  de  Dieu  celui  qui  pnrte  le  trouble  & 
la  dillenfion  dans  les  families,  benit  le  ne- 
gociant  qui  court  la  Cote-d'orou  le  Se« 
negal ,  pour  echanger  contre  des  negres 
les  marchandii'es  dont  les  Africains  font 
avides^  fi,  par  ce  commerce,  les  Europeans 
entretiennent  fans  remords  des  guerres  e- 
ternelles  entre  ces  peuples;  c'elt  que,  finf 
les  traites  particuliers  6i  des  ufages  gene- 
ralement  reconnus  auxquels  on  donne  le 
nom  de  droit  des  gens,  I'eglife  &  les  rois 
penfent  que  les  peuples  font ,  les  uns  ^ 
regard  des  autres,  precilement  dans  le  cas 
des  premiers  hommes  avant  qu'ils  eulTent 
forme  des  (ocietes,  qu'ils  connullfut  d'au- 
ties  droits  que  la  force  &  Tadrclfe  ,  qu'il 
y  eut  entr'eux  aucune  convention ,  aucu- 
ne  loi,  aucune  propri^te ,  &  qu'il  put, 
par  confequent,  y  avoir  aucun  vol_  &  au- 
cune injullice.  A  Tegard  meme  des'  traites 
particuliers  que  les  nations  contraclent  eu- 
tr'elles,  ces  traites  n'ayant  jamais  etc  ga« 
rantis  parun  alfez  grand  nombredenaiions, 
je  vols  quMls  n'ont  prefque  jamais  pu  fe 
maintenir  par  la  force ;  &  qu'ils  ont  par 
confequent,  comme  des  loix  fans  force, 
dii  fouvent  relkr  fans  execution. 

O  3  Lorf. 


3iB         D  E    L'E  S  P  R  I  T. 

Lorfqu'en  appliquant  aiix  nations  les 
idces  genera'es  de  la  jullice ,  mon  elprit  aura 
reduit  la  queltion  a  ce  point,  pour  d^cou- 
viir  enfiiite  pourquoi  le  peuple,  qui  en- 
freint  les  tiaites  avec  un  autre  peu- 
ple ,  efl:  uioias  coupable  .que  le  particulier 
qui  viole  les  conventions  faites  avec  la  fo- 
ciete  ;  &:  pourquoi,  confornitment  h  Vo- 
pinion  publique  ,  les  conquetes  injulies 
desiionorent  mo'ns  une  nation  que  les  vols 
n'aviliirent  un  paiticulier;  il  fujEt  de  rap- 
peller  i\  ma  nicmoire  lalillede  touslestrai- 
tds  vioies  de  tous  les  temps  &  par  tous 
les  peuples:  alors  je  vois  qu'il  y  a  toujours 
une  grande  probabilite  que,  Ir-ns  ^gard  k 
fes  trait^s,  toute  nation  proiiteradestemps 
de  trouble  6:  de  calamity  pour  attaquer  fes 
voifins  h  fon  avantage,  les  conquerir,  ou 
du  moins  les  mettve  hors  d'etat  de  lui  nui- 
Te.  Or  chaque  nation,  inllruite  par  I'hiiloi- 
le ,  peut  confiderer  cette  probabilite  com- 
me  afl'ez  grande,  pour  le  perfuader  que 
l'infrai5tion  d'un  traite  ,  qu'il  ell  avail* 
tageux  de  violer,  eft  une  claufe  tacite  de 
tous  les  traitesqui  ne  font  proprementque 
des  trcves;  &  qu'cn  faififfant,  par  confe- 
quc-nt  ,  I'occafion  favorable  d'abailTer  fes 
voifins,  elk  ne  fait  que  lesprevenir^  puifque 
tous  les  peuples, forces  de  s'expofer  au  re- 
proche  d'injuftice  ou  au  joug  de  la  fervitu- 
de ,  font  reduiis  a  ralteruative  d'etre  efcla- 
ves  ou  jbuverains. 

D';»illeurs,  fi  ,  dins  toute  nation,  I'etat 
de  confervation  ell  un  etat  dr.ns  lequel  il 
ell  prefque  impoffible  de  fe  niaintenir^  &  fi 

le 


D  I  S  C  0  U  R  S    III.        319 

le  terme  de  raggraclilVement  d'un  empire 
doit,  ainii  que  le  prouve  rhilioire  dc-s  Ro- 
mains  ,  etrc  regarde  comine  un  prelage 
prefque  certain  dc  ia  d(^cadcnce;  il  elb  evi- 
dent que  chaque  nation  peut  meme  le  croi- 
re  d'autant  plus  autorilce  a  ces  conquetes 
qu'on  appelle  injnlles,  que,  ne  trouvant 
point  dans  la  garantie  ,  par  exeniple  ,  de 
deux  nations  centre  une  troilienie  ,  autanc 
de  furete  qu'un  particulier  en  trouve  dans 
la  garantie  de  fa  nation  contre  un  autre  par- 
ticulier, le  traite  endoicetre  d'autant  moins 
facre  que  rexecution  en  eil  pliisinctrtaine. 
Cell:  lorCque  mon  ejprit  a  perce  jufqu'ii 
cette  derniere  idee  ,  que  je  decouvre  la  lb- 
lution  du  probleme  de  morale  que  je  m'e- 
tois  propole.  Alors  je  fens  que  Tinfraciion 
des  traites,  &  cette  efpece  de  brigandage 
entre  les  nations,  doit,  comme  le  prouve 
le  paile,  garant-en  ceci  de  Tavenir,  fubiis- 
tcr  julqu'a  ce  que  tons  les  peuples,  ou  du 
nioins  le  plus  grand  nombre  d'entr'eux, 
aient  fait  des  conventions  generales  5  juf- 
qu'^  ce  que  les  nations,  con  forme  men  t  nu 
projet  de  Henri  IV.  ou  de  I'Abbe  de  Saint- 
Pierre  ,  fe  foieut  reciproquement  garanti 
leurs  poffefiions,  fe  foient  engpgees  a  s'ar- 
mer  contre  le  peuple  qui  voudroit  en  ailu- 
jettir  un  autre,  &  qu'enfin  le  hazard  ait 
mis  une  telle  difproportion  entre  la  puis- 
iance  de  chaque  etat  en  particulier  &.  ctiie 
de  tons  Its  autres  reunis,  que  ces  conven- 
tions puilfent  fe  maintenir  par  la  force, 
que  les  peuples  puii]ent  eiablir  entr'eux  la 
meme  police  qu'un  fage  legiflateur  met  en- 
O  4"  tre 


320         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

tre  les  citoyens  ,  lorfque  ,  par  la  r^com* 
ptnfe  attach^e  aux  bonnes  actions,  &  les 
peines  icfligees  aux  mauvaifes,  il  n^ceffite 
les  cicoyens  a  la  vertu  en  donnant  k  kur 
probite  I'interet  perfonnel  pour  appui. 

11  ell  clone  certain  que,  conformeraent  i\ 
I'opinion  publique  ,  les  conquetes  injulles  , 
nioins  contraires  aux  loix  de  I'eqmte ,  & 
par  confequent  moins  criminelles  que  les 
vols  entre  particuliers  ,  ne  doivent  point 
autant  deshonorer  une  nation  que  les  vols 
deshonorent  un  citoyen. 

Ce  probleme  moral  refolu,  fi  Ton  obfer- 
ve  la  niarche  que  nion  efprit  a  turn  pour  Ic 
r^foudre  ,  on  vcrra  que  je  me  fuis  d'abord 
rappelk  les  iJees  qui  m'etoient  les  plus  fa- 
miik-res^que  ie  les  ai  compar^esentr'elles  ^ 
obferv^  leurs  convenances  6c  leurs  difcon- 
venances  relativement  a  Tobjet  de  nion  exa- 
meni  que  j'ai  enfuite  rejett(i  ces  id^es,  que 
je  m'en  fuis  rappell^  d'autres;  &  que  j'ai 
r^pdt^  ce  merae  precede  juRju'^  ce  qu'en- 
fin  ma  m^moire  m'ait  prefente  les  objets 
de  la  comparaifon  defquels  devoit  idiuker 
la  verit^  que  je  cherchois. 

Or,  comme  la  marche  de  I'efprit  ell:  tou- 
jours  la  m^me,  ce  que  je  dis  fur  la  manie- 
re  de  decouvrir  une  v^rite  doit  s'appliquer 
generalemerit  i  toutes  les  verites.  Je  re- 
marquerai  feulement ,  h  ce  fujet ,  que,  pour 
fsire  une  d^-couverte,  il  faut  neceifairement 
avoir  dans  la  mcmoire  les  objets  dont  les 
rapports  contiennent  cette  verite. 

Si  Ton  fe  rappelle  ce  que  j'ai  dit  prt^'cd- 
demmcnt  a  Tcxemple  que  je  viens  de  don- 

ncr, 


D  I  S  C  0  U  R  S  III.  321 
ner,  &  qu'en  confequence  on  veuille  fa- 
voir  fi  tousles  hommes  bien  organifes  font 
rdellement  doues  d'urie  attention  rurdfante 
pour  s'elever  aux  plus  bautes  idees,  il  fuit 
comparer  les  operations  de  refprit ,  iorfqu'il 
fait  la  d^couverte,ou  qu'il  fuit  funplement 
la  demoiillration  d'une  verity  ^  &.  cxanjiner 
laquelle  de  ces  operations  fuppofe  le  plus 
d'attention. 

Pour  fuivre  la  demonftration  d'line  pro- 
pofition  de  geometrie,  il  ell  inutile  de  rap- 
peller  beaucoup  d'objets  k  fon  cfprit;  c'eil 
au  maicre  a  pjefenter  aux  yeux  de  Ion  e- 
leve  les  objets  propres  h  donner  la  folution 
du  problcme  qii'il  kii  propofe.  ISIais,  loit 
qu'un  homme  decouvre  une  verite  ,  Ibit 
qu'll  en  fuive  la  demonltration  ,  il  doit, 
dans  I'un  &  Fautre  cas  ,ob(ervcregalcraent 
les  rapports  qu'ont  entr'eux  les  objets  que 
fa  memoire  on  fon  inaitre  lui  preientent: 
Or, comma  on  ne  peut,fans  un  hazard  fin- 
gulier,  fe  reprefcnter  uniquement  les  id^es 
necelfaires  a  la  decouverte  d\ine  verite,  On: 
n'en  confiderer  precifement  que  Izs  facts 
fous  lesquelles  on  doit  les  comparer  en- 
tr'elles;  il  ell:  (;vident  que  pour  faire  une 
decouverte,  il  faut  rappeller  a  fon  efprit 
line  multitude  d'iddes  etrangeres  h  Fobjet 
de  la  recherche,  6c  en  faire  une  infinite  de 
comparaiibns  inutiles;  comparaifons  dont 
la  multiplicite  pent  rebuter.  On  doit  done 
confommer  infiniment  plus  de  temps  pour 
decouvrir  une  verite  que  pour  en  fuivre  la 
demonllration  :  mais  la  decouverre  de  cette 
verite  n'exige  en  aucun  inftantplus  d'eftbrt 
;  O  5  d'at- 


3ia        D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

d'attcntion  que  n'en  fuppofe  la  fuite  d'line 
denionlliTition. 

Si,  pour  s'en  adurer.  Ton  obferve  Te- 
tudiani  en  gcometrie,  on  verra  qu'il  doit 
porter  d'r^uiant  plus  d'attention  h  confide- 
rer  les  figures  gcoiTiLtriques  que  le  maitre 
met  fous  Ics  yeux  ,que  ces  objets  ]ui  ^tant 
luoins  familiers  que  cenx  que  lui  prel'en- 
teroit  fa  mdinoire ,  fon  tfnrit  eft  a  la  fois 
occupe  du  double  foin  ,  6:  de  confide rc-r 
CCS  ligures ,  &  de  decouvrir  les  rapports 
qu'elles  ont  entr'elles :  d'ot^i  il  fuit  queFat- 
tcntion  ud'ceiTaire  pour  fuivre  la  demonflra- 
tion  d'une  propofition  de  geomctrie,  fullit 
]^our  decouvrir  une  verite.  11  eft  vrai  qire, 
cans  ce  dernier  cas ,  Tattention  doit  etre 
plus  continue  :  mais  cette  continuiti^  d-'at- 
itntion  n'eft  proprement  que  la  repetition 
des  niemes  actes  d'attention.  D'ailkurs,  fi 
tousles  hommes,  coir.rae  je  I'ai  dit  plus 
liaut,  font  capables  d'apprendie  h  lire  & 
d'apprendre  leur  lungue ,  ils  font  tons  ca- 
pables non  feulemeut  de  Tattention  vive, 
r.iais  encore  de  ratteniion  continuCjqu'exi- 
ge  la  decouverte  d'une  V(5iit6, 

Quelle  coniinuite  d'attention  ne  faut-il 
pas,  ou  pour  connoitre  feslettres,  les  as- 
lembler,  en  former  des  fyllabes,  en  com- 
pofer  des  mots;  ou  pour  unir  dans  fa  md- 
moire  des  objets  d'une  nature  diiTeiente, 
&  qui  n'ont  entr'eux  que  des  rapports  ar- 
bitraires  ,  conime  les  mots,  chene^gran' 
dear  ^  anwur  qui  n'ont  aucun  rapport  reel 
livec  I'idce,  I'image  ou  le  fentinient  qu'ils 
e.xpriment  ?   II  ell  done  certain  que ,  fi , 

par 


D  I  S  C  O  U  R  S    III.        323 

par  la  continuite  d'attention  ,  c'efl-a-dire  , 
par  la  repetition  fiequente  des  mcmes  ac- 
tts  d'attention  ,  tons  les  hommes  parvien- 
iient  a  graver  fucccffivetnent  dans  kur  mi^- 
moire  tons  les  mots  d'une  langue,  ils  font 
tons  doues  de  la  force  6c  de  la  continuity 
d'attention  neccllaire  pour  s'elever  a  ces 
grandes  iuees ,  dont  la  decouverte  les  pla- 
ce au  rang  des  hommes  illullres. 

Mais,  dira-t-on,  ii  lous  les  hommes 
font  doues"  de  I'attention"  necell'aire  pour 
exceller  dans  un  genre,  lorsque  rmh^ilDitLi- 
de  ne  les  en  a  point  rendu  incapables,  il 
ell:  encore  certain  que  cette  attention  coii- 
te  plus  aux  uns  qu'aux  auires:  or,  a  quel- 
le autre  caufe,  lir  ce  n'elt  t  la  perfeciiiori 
plus  ou  moins  grande  deTcrganiration  ,  at- 
tribuer  cette  attention  plusou  muins  facile? 

Avant  de  repondre  direclement  a  cetre 
obiec1:ion,  j'oblerverai  que  Tattention  n'eil 
pas  etrangere  h  la  nature  de  riiomme ; 
qu'en  general,  lorsque  nous  croyons  I'at- 
tention diilicile  a  lupportcr ,  c'elt  que  nous 
prenons  la  fatigue  de  I'ennui  iS:  de  I'impa- 
tience  pour  la  fatigue  de  I'application.  En 
effet ,  s'il  n'ell  point  d'homme  fans  delirs, 
il  n'tll  point  d'homme  fans  attention.  Lors- 
que rhabitude  en  eft  prife  ,  I'attention  de- 
viant meme  un  belbin.  Ce  qui  rend  Tat- 
tentinn  fatigante  ,  c'efb  le  m<uif  qui  nous 
y  determine.  Eft-ce  le  befoin,  I'indigen- 
ce  ou  la  crainte,?  I'attention  eli  alors  une 
peine.  Efb-ce  I'efpoir  du  plaifir.?  Fatten, 
tion  devient  alors  elie-meme  un  plaifir, 
Qu'on  preltnte  au  m-§me  homme  deux  e- 
U  6  crits 


3^4         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

crits  difficiles  a  dechiftVer^  Fun  eft  un  pro- 
ces  verbal,  Tautre  eft  la  lettre  d'une  niai- 
treile  :  qui  doute  que  I'attention  ne  foit 
audi  penible  dans  le  premier  cas  ,qu'agrea- 
b!e  dans  le  fecond"?  Confequemment  a  cet- 
te  obfervation ,  on  peut  t'acilement  expli- 
quer  pourquoi  Tattention  coute  plus  aux 
iins  qu'aux  autres.  11  n'eft  pas  necelTaire, 
pour  cet  elFet,  de  fuppoler  en  eiix  aucu- 
3ie  difference  d'organifation  :  il  fuffit  de  re* 
mra'quer  qu'en  ce  genre,  la  peine  de  Tat* 
tcntion  eft  toujours  plus  ou  raoins  grande 
proportionnement  au  degre  plus  ou  moins 
grand  de  plaifir  que  chacun  regarde  com- 
me  la  rccompenfe  de  cette  peine.  Or,  li 
les  memes  objets  n'ont  jamais  le  mcme  prix 
a  des  yeux  dilierents,  il  eft  evident  qu'en 
jn'opofant  a  divers  hommes  le  meme  objet 
de  reconrpenfe  ,  on  ne  leur  propofe  pas 
leellement  la  meme  rccompenle.;  &  que, 
s'ils  font  forces  de  faire  les  memes  elforts 
d'attention  ,  c,es  elforts  doivent  etre  ,  en 
confequence,plus  penibles  aux  uns  qu'aux 
raitres.  L'on  pent  done  refoudre  le  proble- 
me  d'une  attention  plus  ou  moins  facile, 
fans  avoir  recours  au  myftere  d'une  in^ga- 
3e  perfedion  dans  Its  organes  qui  la  pro- 
duifent.  ISIais,  en  admettant  meme,  a  cet 
egard,  une  ceitaine  difference  dans  I'orga- 
uifation  des  hommes,  je  dis  qu'en  fuppo- 
fant  en  eux  un  dcfir  vif  de  s'inftruire, 
defir  dont  tons  les  hommes  font  fufcepti- 
bles,  il  n'en  eft  aucun  qui  ne  fe  trouve  a- 
lors  done  de  la  capacity  d'attention  ^ccs- 
faire  pour  fc  diftinguer  dans  un  art.    En 

elfct, 


D  I  S  C  O  U  R  S    III.        5^5 

efFct,  fi  le  defir  du  bonheur  eil  comnuin 
a  tons  Ics  hommes ,  s'il  ell  en  eiix  le  fen- 
tiinent  le  plus  vif,il  eil  evident  que,  pour 
obtenir  ce  bonheur,  chacun  fera  toujours 
tout  ce  qu'il  ell  en  fa  pujfl'ance  de  faire : 
or,  tout  homme,  comme  je  viens  de  le 
prouver ,  eil  capable  du  degr^  d'attention 
Uiififant  pour  s'elever  auxplus  hautes  iddes. 
11  fcra  done  ufage  de  cette  capacitc  d'at- 
tention,  lorsque,  par  la  legiilation  de  Ion 
pays,  fon  goiu  particulier  ou  Ton  educa- 
tion ,  le  bonheur  deviendra  le  prix  de  cet- 
te attention.  11  fera,  je  crois,  difficile  de 
reliiler  h  cette  conclulion  ,  fur  -  tout  fi , 
comme  je  puis  le  prouver,  il  n'eft  pas  me- 
me  necefiaire  ,pour  fe  rendre  fuperieur  en 
un  genre  ,d'y  donncr  toute  ['attention  dont 
on  ell  capable. 

Pour  ne  laiiler  aucnn  donte  fur  cette  ve- 
rite,  confultons  I'experience  ,  interrogeor.s 
Iqs  gens  de  lettres:  lis  ont  tons  eprouve 
que  ce  n'eil  pas  aux  plus  penibles  efforts 
d'attention  qu'ils  doivent  les  plus  beaux 
vers  de  leurs  poemes,  les  plus  fingulieres 
lituations  de  leurs  romans ,  6;  les  princi- 
pes  les  plus  lumineux  de  leurs  ouvrages 
pbilofophiques.  lis  avoueront  qu'ils  les 
doivent  a  la  rencontre  heureufe  de  certains 
objets  que  le  hazard,  ou  met  fous  leurs 
yeux,  ou  pr^fente  h  leur  memoire,  &  de 
ja  comparaifon  desquels  ont  refulte  ces 
beaux  vers ,  ces  fituations  frappantes  «5c  ces 
grandes  idees  pbilofophiques :  idees  que  I'es- 
prit  concoit  toujours  nvcc  d'autant  plus  de 
promptitude  6i de  facilite ,  qu'elles  Ibnt  plus 
0  7  vraies 


o 


16         D  E    L'  E  S  P  R  I  T; 


vraies  &  plus  gendrales.  Or  ,  dans  tout 
euvrage,  li  ces  belles  idees  ,  de  quelque 
genre  qii'elles  foient ,  font,  pour  ainfi  di- 
re ,  le  trait  de  genie  ;  fi  I'art  de  les  em- 
ployer  n'elt  que  I'ceuvre  du  temps  &  de  la 
patience,  &  ce  qu'on  appelle  le  travail  du 
nianoeuvie  ;  il  ell  done  certain  que  le  ge- 
nie ell:  nioins  le  prix  de  Tattention  qu'un 
don  du  hazard  ,  qui  prelente  a  tons  les 
hommes  de  ces  idees  beureufes  dont  celui- 
]a  leul  prolite,  qui ,  ieniible  d  la  gloire  ,  ell 
attentif  a  les  i'aifir.  Si  le  hazard  eft,  dans 
prelque  tousles  arts,  generalement  recon- 
nu  pour  Tauteur  de  la  plupart  des  decoii- 
vertesj  6c  li ,  dans  les  Iciences  Ipeculati- 
ves,ra  puidance  ell  moins  fenfiblement  ap- 
pergue,  elle  n'en.  ell  peut-etrepas  moins 
reelle;  il  n'en  prefide  pas  moins  a  la  de- 
couverce  des  plus  belles  idees.  Audi  no 
font-elles  pas,  comme  je  viens  de  le  dire, 
le  prix  des  plus  pcnibles  efforts  d'atten* 
tion^  &  pent -on  alRirer  que  I'attention 
qu'exige  I'ordre  des  idees,  la  maniere  de 
les  exprimer  ,  &  I'art  de  paffer  d'un  ("ujet 
a  Tautre  (b')  ell,  fans  contredit,  beaucoup- 
phis  fatigante  ;  &  qu'enlin  la  plus  penible 
dc  toutes  efl  celle  que  fuppole  la  compa- 
raifon  des  objets  qui  ne  nous  font  point  fa- 
miliers.  Celt  pourquoi  le  philofophe,  ca- 
pable de  lix  ou  fept  heures  des  plus  hautes 
meditations,  nepourra,  fans  une  fatigue 
extreme  d'attention,  pafler  ces  fix  a  iVpt 
heures,  foit  a  Texamen  d'une  procedure, 

foit 


D  I  S  C  O  U  R  S    III.        327 

foit  h  copier  fideleinent  &  corredement  iin 
manufcrit  j  6cc'el1:  pourquoi  les  coronicnce- 
ments  de  chaque  fcience  font  toujoius  epi- 
jieux.  Auffin'eft-ce  qu'a  rha'oitude  que 
nous  avons  de  confidercr  certains  objcts 
que  nous  devons  non  ieuiement  la  facilice 
avec  laquelle  nous  les  compavons  ,mais  en- 
core la  comparaifon  jufte  &  rapide  que 
nous  failbns  de  ces  objets  entr'eux.  Vuila 
pourquoi,  du  premier  coup-d'aMl ,  le  pein- 
tre  appercoic  dans  un  tableau  des  defauts 
de  dellcin  ou  de  coloris  ,  invifibles  aux 
yeux  ordinaires  ;  pourquoi  le  berger,  ac- 
coutume  k  confiderer  fts  moutons  ,  d6- 
couvre  entr'eux  des  re  fie  mbl  an  ces  &  des 
differences  qui  les  lui  font  diftinguer  ;  ik. 
pourquoi  Ton  n'eft  proprement  le  maitra 
que  des  matieres  que  Ton  a  long -temps 
nieditees.  C'eft  a  I'application  ,  pUis  on 
moins  conlhnte,  avec  laquelle  nous  exa- 
minons  un  fujet  ,  que  nous  devons  les 
idees  fuperficielles  ou  profondes  que  nous 
avons  fur  ce  meme  fujet.  11  femble  que  les 
ouvrages  long -temps  medites  &  longs  h 
conipofer,  en  Ibient  plus  forts  de  chofes ; 
6c  que ,  dans  les  ouvrages  d'efprit,  com- 
nie  dans  la  mecanique,  on  gagne  en  force 
ce  que  Ton  perd  en  temps. 
•  Mais,  pour  ne  pas  m'ecarter  de  nioii 
fujet,  je  repeterai  done  que,  i\  Tattention 
la  plus  penible  eft  celle  que  fuppofe  la 
comparaifon  des  objets  qui  nous  font  peu 
familiers,  &  ii  cette  attention  ell  precife- 
ment  de  I'efpece  de  celle  qu'exige  I'etude 
des  langues,  tous  les  hommes  etant  capa- 

bits 


32G  D  E    L'E  S  P  R  I  T. 

bles  d'apprendre  leuv  langue,  tons  ,  par 
confdquent  ,  font  doues  d'une  force  & 
d'une  continuity  d'attention  fiiffifante  pour 
s'elever  au  rang  des  hommes  illuftres. 

II  ne  me  reite ,  pour  derniere  preuve  de 
cecte  verite,  qu'^  rappeller  ici  que  I'er- 
rcur,  comme  je  Tai  dit  dans  mon  premier 
difcours,  toujours  accidentelle,  n'ell:  point 
inhdrente  d  la  nature  particuliere  de  cer- 
tains efprits  j  que  tous  nos  faux  jugements 
font  Teriet,  ou  de  nos  palTions,  ou  de  no- 
ire Ignorance  :  d'ou  il  fuit  que  tous  les 
hommes  font,  par  ia  Nature,  doues  d'un 
efprit  egalement  jufle;  &  qu'en  leur  pre- 
feniant  les  nicmes  objets,ils  en  porteroient 
tons  les  memes  jugements.  Or,  comme 
ce  mot  ^efprit  jufte^  pris  dans  fa  lignifi- 
cation  etendue ,  renferme  toutes  fortes 
d'efprits,  le  refulrat  de  ce  que  j'ai  dit  ci- 
deifus  ,  c'elT:  que  tous  les  hommes  que 
j'appelle  bien  organifes  etant  nes^avec  I'es- 
pric  jufle ,  ils  ont  tous  en  eux  la  puifTance 
de  s'elever  aux  plus  hautes  idees. 

Mais,  repliquera- t-on  ,  pourquoi  done 
voit-on  fi  pen  d'hommes  illullres?  Cell 
que  I'etude  eft  une  petite  peine;,  c'efb  que, 
pour  vaincre  le  degout  de  i'eiude,  il  faut, 
comme  je  I'ai  deja  infinue,  etre  anime  d'u- 
ne paiTion. 

Dans   la  premiere  jeunefle  ,  la   crainte 

dcs 

(f)  II  faut  toujours  fe  reflbuvenir,  comme  je  I'ai  dit  dans 
mf>n  fecond  di'cours.que  les  idecs  ne  font,  en  fbi ,  nl  han- 
tts,  ni  grandes,  ni  petices;  que  fouvent  la  dscouvcrte  d'u  • 
re  idee,  qu'on  appeile  petite,  ne  fuppclo  pas  moins  d'tf- 
prit  que  la  dccouverte  d'uce  grande  i  ^u'li  ea  fauc  quelqi.'e- 

tuis 


D  I  S  C  0  U  R  S    III.        329 

des  chatiments  fuffit  pour  forcer  les  jeu- 
lies  gens  a  Tetude  :  niais  ,  dans  un  age 
plus  avance  ou  Ton  n'eprouve  pas  ies  m£- 
mcs  traitements,  ii  faut  alors ,  pour  s'ex- 
pofer  ii  la  fatigue  de  I'application  ,  etre 
echauffe  d'une  paflion  telle,  par  exemple  , 
que  I'amour  de  la  gloire.  La  force  de 
notre  attention  eft  alors  proportionnee  a 
la  force  de  notre  paffion.  Conliderons  les 
enfants :  s'ils  font  dans  leur  langue  natu- 
relle  des  progr^s  moins  inegaux  que  dans 
une  langue  eirangere,  c'eft  qu'ils  y  font 
excites  par  des  befoins  a  peu  pres  pareils  ; 
c'eft-a-dire,  &  par  la  gourmandife,  »is:  par 
Tamour  du  jeu  ,  &  par  le  dcfir  de  faire 
connoitre  les  objeti;  de  leur  amour  &  de 
Icur  averfion :  or ,  des  befoins  h  peu  pres 
pareils,  doivent  produire  des  effets  a  pea 
prts  ^gaux.  Au  contraire,  conime  les  pro- 
gr^s  dans  une  Isngue  etrangere  dependent 
&  de  la  m^thode  dont  fe  iervent  les  mai- 
tres,  &  de  la  crainte  qu'ils  infpirent  a  leurs 
ecoliers ,  &  de  Tinteret  que  les  parents 
prennent  aux  etudes  [de  leurs  enfants  ;  on 
fent  que  des  progres, dependants  de  caufes 
fi  varices  qui  agiOent  &  fe  combinent  ii  di- 
verfement,  doivent,  par  cette  rail'on,  etre 
extremement  inegaux.  D'ou  je  conclus  que 
la  grande  inegalite  d'cfprit  qu'on  remarque 
entre  les  hommes  depend  ,  peut-etre  ,  du 

de- 

fois  autsnt  pour  faifir  fincmerit  le  ridicule  d'un  hoir.tne,  ijue 
pour  appercevoir  le  vice  a'un  gcuvercement  ;  &  cue,  {i 
roil  dome  par  pr^te'rence  ie  nom  de  ^rsrdes  aux  dtct  u- 
vertes  du  dernier  genre,  c'eft  qu'on  nc  d.f.£ne  jarr  ais  ,  pjr 
les  epithetes  de  h.itttes,  de  gr^niics  &  de  f  elites  ,  Cjue  des 
ide'es  plus  ou  moiiis  ge'iieralemenc  inte'rcflkiues. 


330         D  E    L'E  SPRIT. 

defir  inegal  qu'ils  ont  de  s'inflruire.  Mais, 
dira-t-on,  ce  defir  ell:  Tellet  d'une  paffion: 
or,  fi  nous  ne  devons  qu'a  la  Nature  la 
force  plus  ou  moinsgrande  de  nos  paffions, 
il  s'enluit  que  Tefprit  doit ,  en  conlequencc, 
§tre  confid^re  comine  un  don  de  la  Nature. 
Ceil  rice  point,  veritablement  delicat  & 
ddcifif,  que  fe  reduit  toute  cette  qneilion. 
Pour  la  refoudre ,  il  faut  connoitre  6c  les 
paffions  &  leurs  effets ,  &  entrer,  a  ce  fu- 
jet,  dans  un  exaraen  profond  &  detains. 


C  H  A  P  I  T  R  E     V. 

Des  forces  qui  agiffent  fur  notre  ame. 

Ces  forces  fe  riduifent  h  deux:  fune  ,  qui  fioiis 
efl  communiqiice  par  ks  paffions  fortes ;  6? 
V autre ,  par  la  haim  de  l^ ennui.  Ce  font 
ks  effets  de  cette  derniere  force  quon  ex  ami' 
ue  dans  ce  chapitrc. 

L'exprrience  feule  peut  nous  de- 
couvrir  quelles  font  ces  forces.  Elle 
nous  apprend  que  la  pareffe  ell  naturelle  a 
I'homme^que  Taitention  le  fatigue  &le  pei- 
ne (^) ;  qu'il  gravite  fans  cede  vers  le  re- 
pos ,  comme  les  corps  vers  un  centre  ^  qu'at- 
tir«^  fans  ceife  vers  ce  centre  ,  il  s'y  tiendroit 

fixe- 

{a)  Les  Hottentots  ne  veulent  ni  ralfi)nner ,  ni  penfcr: 
Ttnfrr,  difent-lls,  eji  le  f.e'an  dc  la  tic.  Qiie  de  Hottentots 
parmi  nnus '. 

Ces  peup!es  font  entieremeiit  livre's  a  la  pareffe:  pour  fe 
f<iul.riire  a  toute  iorte  de  n)lns,  d'occupatlons,  iis  fe  prj- 
vtnt  de  tout  ce  dont  ils  peuvent  abfolument  fe  p.'fl.r.  Les 
Ciraibes  one  Ja  meme  horreur  pour  penler  &  pour  travail- 


D  I  S  C  O  U  R  S    III.        331 

fi-Ncment  attache,  s'il  n'en  etoit  h  chaque 
inflant  rcpoufl'e  par  deux  fortes  de  Ibrces 
qui  contrebalancent  en  lui  celles  de  la  pa- 
rcire  &  de  I'inertie,  &  qui  lui  font  com- 
nvjniquees  Tune  paries  paffions  Ibrtes,  6c 
Tautre  par  la  baine  de  rennui. 

L'ennui  ell,  dans  Tunivers ,  un  redort 
plus  general  &  plus  puiflant  qu'on  ne  I'i- 
magine.  De  toutes  les  douleurs,  c'ell  fans 
contredit  la  moindiC^  niais  enfin,  e'en  ell 
une.  Le  defir  du  bonheur  nous  fera  tou- 
jours  rcgarder  Tablence  du  plaifir  conime 
un  mal.  Nous  voudrions  que  rintcrvalie 
necefiaire  qui  Icpare  les  plailirs,  toujours 
attaches  t\  la  fatisfadion  des  befoins  phyli. 
ques,  fut  rempli  par  quelques-unes  deces 
lenfations  qui  i'ont  toujours  agreables  lors- 
qu'elles  ne  font  pas  douloureuies.  Nous 
fouhaiterions  done  ,  par  des  iniprefiions 
toujours  nouvelles  ,  etre  a  chaque  inltant 
avertis  de  notre  exiflence ;  parce  que  cha- 
cun  de  ces  avertilTenients  elt  pour  nous  un 
plaifir. Voila  pourquoi  le  fauvage  ,  desqu'il  a 
latisfait  fes  bel'oins  ,  court  aubordd'un  ruis- 
fcau ,  oil  la  fucceffion  rapide  des  flots,qui 
fe  pouflent  I'un  I'autre,  font  a  chaque  in- 
flant  fur  lui  des  iniprefiions  nouvelles:  vol- 
Ja  pourquoi  nous  preferons  la  vue  des  ob- 

jets 

ler;  Vs  fe  laifTeroient  pliitot  mourir  c?e  (Am  ,  qu?  de  fair» 
]a  cafTive,  ou  de  faire  bciii'lir  la  marmite.  Leurs  ftmmes 
font  tout:  ils  travaillem  feuUmenc  ,  de  deux  jours  I'un, 
deux  heures  a  la  terre ;  ils  piflent  le  refle  du  temps  a  ne- 
ver dans  leurs  hamachs,  Veur-on  acheter  leur  lit  ;  i's  !e 
vcndenr  le  matin  a  bun  marche  ,  ils  ne  le  donnent  pas  1% 
peine  de  f  eiifer  qu'iis  en  auronc  befoin  le  foir. 


332         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

jets  en  mouvemenc  k  celle  des  objets  en 
repos^  voila  pourquoi  Ton  dit  proverbiale- 
nient,  Le  feu  fait  compagnie  ^  c'eft-a-dire , 
qifil  nous  arrache  ^  I'ennui. 
■  Cell  ce  befoin  d'etre  remue ,  &  I'efpece 
d'inquietude  que  produit  dans  Tame  Tab- 
lence  d'imprclfion ,  qui  contient  ,  en  par- 
tie  ,   le  principe   de  rinconlhnce  &  de  la 
perfeclibiliie  de  I'efprit  humain  ;  &  qui,  le 
forcant  a  s'agiter  en  tout  fens  ,  doit ,  apr^s 
la  revolution  d'une  infinite  de  fietles  ,  in- 
venter  ,perfe(5lionner]es  arts  6:  les  fciences, 
6:  enfin  ameiier  la  decadence  du  gout  (/?). 
En  effct  ,   fi  les  imprelllons   nous   I'ont 
d'autant  plus    agreables  qu'elles  font  plus 
vives,  &  (i  la  dur^e   d'une  meme  impres- 
fion  en  emoulTe  la  vivacite,   nous  devons 
done  etre  avides  de  ces  impreffions  neuves, 
qui  produifent  dans  notre  anie  le  plaifir  de 
la    furprife  :   les   artilles  ,   jaloux  de  nous 
plaire  &  d'exciter  en  nous  ces  fortes  d'im- 
preflions  ,    doivent  done  ,    apres  avoir  en 
partie  ^puifd  les  combinaifons  du  beau  ^  y 
lubllituer  le  fingulier,  que  nous  prefcrans 

au 

(/>)  C'eft,  pent -etre,  en  comparant  la  marche  lente  de 
I'erprit  hutnain  avec  lV:at  de  perfeclion  ou  fe  trouvent 
maincentrfit  les  arts  &  les  fciences  ,  qu'oii  pourroit  juger  de 
I'anciennete  du  ir.orde.  I. 'on  feroit,  fur  ce  plan,  iin  nou- 
vead  fyftcme  de  chronologie,  du  moins  aufTi  ingenieux  que 
ceux  qu'on  a  jufqu'a  preTen:  donne's  :  mais  rexeciuion  de 
ce  plan  demandero'it  beaucoup  de  fineffe  &  de  fagacice  d'ef- 
pj'it  de  la  part  de  ccIdi  qui  I'entreprondroit. 

(f)  I.'ennui ,  il  eft  vrai,  n'eft  pas  ord'inairement  fort  In- 
vcr-tif  ,•  fbn  reflbrt  n'eft  certainement  pas  aflVz  puiflant  pour 
r.ous  faire  exccuter  de  grandes  enrreprifes,  &  fur-tout  pour 
nous  faire  acqacrir  de  grands  talents.  L'ennui  ne  produit 
point  de  Lycurguej  de  Pelopidas,  d'Homere,  ri'Ar;hJme- 

de. 


D  I  S  C  0  U  R  S    III.        333 

an  beau ,  parce  qii'il  fait  fur  nous  une  im- 
pieffion  plus  neuve,&par  confequent  plus 
vive.  Voilfi,  dans  les  nations  policdesj  la 
caufe  de  la  decadence  du  gout. 

Pour  connoitre  encore  mieux  tout ce  que 
peut  fur  nous  la  haine  de  I'ennui,  &  quel- 
le eft  quelquefois  I'acTiivite  de  ce  princi- 
pe  (c),  qu'on  jette  fur  les  hommes  un  o^il 
obfervateur  ^  &  Ton  fentira  que  c'eft  la 
crainte  de  I'ennui,  qui  fait  agir  &  penfer  la 
piupart  d'entr'eux  :  que  c'eil  pour  s'arra- 
cher  a  I'ennui  qu'au  rifque  de  recevoir  des 
impreflions  trop  fortes  &  par  conft^quent 
defagreables ,  les  homines  recherchent  avec 
ieplus  grand  empreflement  tout  ce  qui  peut 
ies  remuer  fortenient  ;,  que  c'ell  ce  defir 
qui  fait  courir  le  peuple  a  la  greve  &  les 
gens  du  monde  au  theatre  ;  que  c'eft  ce 
mcme  motif  qui,  dans  une  devotion  trifle 
&  jufques  dans  les  exercices  aulteres  de  la 
penitence ,  fait  fouvcnt  chercher  aux  vieil- 
]es  femmes  un  remede  a  I'ennui:  car  Dieu, 
qui  5  par  toutes  fortes  de  moyens,  cher- 

che 

de,  de  Milton  -,  &  Ton  peut  affurer  que  ce  n'eft  pas  faute 
d'ennuye's  qu'on  manque  de  grands  hommes.  Cependanr  ce 
Tcflbr:  opere  fouvenc  de  grands  effecs.  Il  fuffic  quelquefois 
pour  armer  Jes  princes,  les  entrainer  dans  les  combats;  &c, 
quand  le  fucces  favorife  leurs  premieres  entreprifes  ,  il  en 
peut  faire  des  conque'rancs.  La  guerre  peut  devenir  une  oc- 
cupation que  I'habitude  rende  neceflaire.  Charles  XII.  le 
feul  de^  heros  qui  ait  toujours  etc  infenfible  aux  plaifirs  de 
ramour  &  de  la  table,  etoit  peut-etre,  en  partie,  determi- 
ne par  ce  motlt.  Mais,  fi  I'ennui  peut  faire  un  heros  de 
cette  efpece,  il  ne  fera  jamais  de  CVfar,  ni  de  Cromwel : 
il  faliolt  une  grande  paifion  pour  leur  faire  faire  les  efforts 
d'efprit  &  de  talent  nifcelTaires  pour  franchir  Tefpace  qui 
ics  le'paroit  du  truae. 


334  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

cbe  a  ramener  le  pecheur  k  lui,  fe  fert  or- 
dinairemenc ,  avec  elleSjde  celui  derennui. 

Mais  c'ell  fur-tout  dans  les  licclts  ou  les 
grandes  palVions  {ont  niifcs  a  la  cliaine,roit 
par  les  nia*ur?,  I'oit  par  la  forme  du  gou- 
vernement,  que  Tennui  joue  le  plus  grand 
role  :  il  devient  alors  le  mobile  univerfel. 

Dans  les  cours,  autour  du  trone,  c'eft 
la  crainte  de  I'ennui  jointe  au  plus  foible 
degre  d'ambition  qui  fait  ,  des  courti[ans 
oi'iifs  ,  de  petits  ambicieux  ,  qui  Icur  fait 
conccvoir  de  petics  dtfirs,  Icur  fait  falre 
de  petites  intrigues,  de  petites  cabales,  de 
petits  crimes,  pour  obtenir  de  petites  pla- 
ces proportionnees  a  la  petitefle  de  leurs 
palllons^  qui  fait  des  Sejan,  &  jamais  des 
Odave  ;  mais  qui  ,  d'aillcurs ,  fuffit  pour 
6'elever  julqu'a  ces  poltes  ou  Ton  jouit, 

a- 

{/))  La  cre'dulite  dans  les  hommes  eft  ,  en  p'rtie,  I'efFec 
de  leur  parcfle.  On  a  I'habitL'de  de  cro'ire  une  chule  abfur- 
de:  on  en  foupgonne  la  fauflcte;  mjis,  pour  s'en  aflurer 
pleinemenc ,  il  faudroit  s'expofer  a  la  fucigue  de  i'examen  ; 
on  veur  fe  I'e'pargner,  &  !'on  uime  mkux  croire  qu3  I'e.xa- 
niiner.  Or,  dans  cette  litiiarioii  de  Tame,  des  preuves  con- 
vsincantes  de  la  faufi'ece'  d'line  opinion  nuis  paroiflent  tou- 
jours  infuSrantcs.  II  n'eft  point  aiors  de  raifonncinents  ou 
de  contes  ridicules  aaxquds  on  n'ajmte  foi.  Je  ne  cicerai 
qu'un  exeniple  tire  de  la  relation  du  Tonjain  p.ir  .Vlarini, 
Remain.  ,,  On  vouloit,  dit  cet  auteur,  djnner  une  reii- 
;,  gion  aux  Tonquinois;  on  choilic  cei.e  du  philofophe  Ri- 
,,  ma,  niuiimL-  Thic-ca,  au  Tonquin.  V'oici  Torigine  ridi- 
,,  cule  qu'on  lui  d.mne  &  qii'i'.s  croient. 

,,  Un  jour  la  mere  du  dlea  Thic-ca  vit  en  fonge  un  eJe'- 
5,  phar.t  blanc  qui  s'engenJroit  myfle'rieufement  dans,  fa 
5,  bouche,  &  lui  lorcojt  par  le  c6:e  gauche.  Le  fonge  fair, 
„  il  fe  rcalife  ,  eile  accouche  de  Tnic.ca.  Auili-tot  qu'U 
,,  voic  le  jour,  il  tait  mourir  fa  mjre;  fait  lept  p5s,  mar-? 
;,  quant  le  Ciel  avec  un  doigt  &  la  ttrre  avec  I'autre.  II  Ce 
„  giorifie  d'etre  I'linique  fame  tant  dans  le  ciel  q^e  fur  la 
„  tcrie.    A  djx-fepc  ans  ,  il  fe  mane  a  trois  fenimes ;  a 

,,  dix- 


D  I  S  C  0  U  RS     III.        335 

^-h-vdiite  ,  du  privik-ge  d'etre  infoleut, 
niais  ou  Ton  chcrche  en  vain  un  abri  con- 
tre   rennui, 

Telles  lont ,  fi  je  I'ofe  dire ,  &  les  for- 
ces actives  &  les  forces  d'inertie  qui  agis- 
fent  fur  notre  arae.  Cell  pour  ob6ir  a  ces 
deux  forces  contraires  qu'en  general  iious 
foulraitous  d'etre  reraues,  ians  nous  don- 
ner  la  peine  de  nous  remuer:  c'ell  par  cet* 
te  raifon  que  nous  voudrions  tout  favoir 
fans  nous  donner  la  peine  d'apprendre : 
c'elt  pourquoi  ,  plus  dociles  a  I'opinion 
qu'a  ia  raifon  ,  qui ,  dans  tons  les  cas  ,  nous 
impoferoit  la  fatigue  de  Te-Namen  ,les  hom- 
ines acceptent  indifferemment,  en  entrant 
dans  le  monde,  toutes  les  iuees  vraies  ou 
fauHes  qu'on  leur  prefente  (^/)  ^  &  pour- 
t[uoi  enlin  porte,  par  le  flux  cJc  reflux  des 

pre- 

4,  dix-ncuf,  il  abandonne  fes  femmes  &  fon  fi's,  fe  retire 
,,  fur  une  moncagns  ou  deux  demons,  nommes  A  la-ia  6c 
J,  Cj-h-la,  lui  fervent  de  niaiires.  II  fe  pre'fente  enfuite 
„  au  pcuple  ,  en  eft  regu  ,  non  comme  dcdceur,  mals  en 
J,  quality  de  pagode  ou  d'idole.  11  a  quitre-vingt  milie  dif- 
,,  ciples,  entre  lefquels  il  en  cho'ifu  cinc]  cent,  nombre  qu'il 
,,  redulo  enfuite  a  cent  ,  puis  a  dix  qui  font  appeles  les 
„  dix  grands.  Voila  ce  qu'on  raconce  aux  Tonquinois  &  ce 
,,  qu'i'is  croient,  quoiqu'avertis,  par  une  tradition  fourde, 
5,  que  ces  dix  grands  e'toien:  fes  amis,  fes  confidents,  6c 
,,  les  feuls  qu'il  ne  trornpat  puiiit ;  qn'apres  avoir  precbe 
,,  fa  dodirine  pendant  quarante-neuf  ans  ,  fe  fentent  pres 
J,  de  fa  fin,  il  alTembla  tous  fes  difcipies,  &  leur  dic:  Je 
„  Volts  ai  tromfes  jnfc^ii'a  ce  jctr ,  je  »e  v.jhs  at  dcbile  <^iie 
„  dcs  fables:  la  fen'e  veriti  que  je  pttijfe  xoiis  enfct^ncr , 
,,  c'rfi  (jite  tout  tfi  /or//  dn  neant  ,  ir  que  tout  y  doit  rert' 
,.  trcr,  Je  vans  confcitlc  cepcndtiut  de  me  garder  le  fccret, 
„  de  zoas  fonmettre  extfricurement  a  ma  reUgiort:  c'cft  I'ts- 
,,  uique  moyen  de  terjir  les  fa-.p'es  dans  votrc  df'pendance". 
Cette  confclfion  de  foi  de  Thic-ca,  au  lit  de  la  more,  eft 
aflez  ge'reralement  fue  au  Tonquin  ,  &  cependant  le  cuice 
de  cct  impolteur  fublifte  ,   parce  qu'on  croit  volontiers  ce 

qu'oQ 


336  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

prt^juges ,  tantot  vers  la  fagefle  &  tantot 
vers  la  folic ,  raiTonnable  ou  fou  par  ha« 
zard,  Tefclave  de  I'opinion  ell  egalement 
inlcnle  aux  yeux  du  lage ,  foit  qvril  fou- 
tienne  une  verite  ,  foit  qa'il  avance  une 
erreur.  Cell  un  aveugle  qui  nomme  pai* 
hazard  la  couleur  qu'on  lui  prefente. 

On  voit  done  que  ce  font  les  paOions  & 
la  haine  de  I'ennui  qui  communiquent  i 
I'ame  fon  mouvement,  qui  Tarrachent  a  la 
tendance  qu'elle  a  naturellement  vers  le 
repos  ,  &  qui  lui  font  furmonter  cette 
force  d'inertie  a  laquelle  elle  ell  toujours 
prete  a  ceder. 

Quelque  certaine  que  paroifTe  cette  pro- 
pofition  ,  comme  en  morale  ,  ainli  qu'en 
phylique,  c'ell  toujours  fur  des  faits  qu'il 

faut 

qu'on  eft  dans  I'habicude  de  croire,  Quclques  rubt'ilit(^s  fcho- 
laftiques,  auxquclles  li  parefle  donne  toujours  force  de  preu- 
Ve,  out  fjffi  aux  dlfciplqs  de  Thicca  pour  jetter  des  nua- 
ges  fur  cette  confeffion,  &  entretenir  les  Tonquinois  dans 
leur  croyance.  Ces  memes  difciples  or.c  c'cri:  cinq  mille 
volumes  fur  la  vie  &  la  dodlrine  de  ce  Thic-ca.  lis  y  lou- 
ticnnent  qu'il  a  fait  des  miracles i  qu'incontinent  apres  fa 
naiffance,  il  prit  qua*re-vingc  mille  fois  des  formes  difFif- 
rentes,  &  que  fa  derniere  tranfmigration  fut  en  ^ie'phant 
blanc :  &  c'cft  a  cette  origine  qu'on  doit  rapporcer  le  ref- 
peift  qu'on  a,  dans  I'liide,  pour  ret  animal.  De  tous  les 
litres,  celui  de  roi  de  I'e'Iephant  blanc  eft  le  plus  eftime  des 
rois;  celui  de  Siam  porce  le  noni  de  roi  de  I'e'Iephant  blanc. 
'Les  difciples  de  Thic-ca  ajoutcnt  qu'il  y  a  fix  mondesj 
'tju'cn  ne  meurt  dans  celui-ci  que  pour  renajrre  dans  un  au- 
tre; que  le  jujle  pafle  ainfi  d'un  monde  a  I'autre,  &  qu'a- 
prcs  cette  caravanne,  la  roue  retourne  a  fon  point,  &  qu'il 
recommence  a  renaitre  en  ce  monde  ci ,  d'ou  il  fort  pour 
la  feptieme  fois  tres-pur,  tres-parfait :  &  qu'aiors  ,  parvenu 
au  dernier  pe'riode  de  rimmutabiiitc  ,  il  fe  trouve  en  pos- 
feffion  de  la  quaiite  de  pagode  ou  d'idolc.  lis  admettent  un 
paradis  &  un  enter,  done  on  fe  tire,  comme  dans  la  plu- 
part  des  faufles  religions,  en  refpeclant  les  b0n2.es,  en  ieur 

tai- 


D  I  S  C  O  U  R  S    III.        337 

faut  etablir  fes  opinions ,  je  vais ,  dans  les  cha- 
pitres  Cuivants,  prouver,  par  des  exemples, 
que  ce  font  uniquement  les  paffions  I'ortes 
qui  font  executcr  ces  actions  couragcufesfic 
concevoir  ces  idees  grandes  qui  (but  I'eton- 
nement  &  radmiration  de  tous  ies  fiecles. 

C  H  A  P  I  T  R  E    VI. 

De  la  puiflance  des  pafllons. 

On  prouve  que  cs  font  les  pajfiona  qui  wm 
portent  aux  anions  hirotquc-s ,  S  nous  lit- 
vent  aux  plus  grandes  idees. 


L 


ES  pafllons  font,   dans  le  moral,  ce 
que,  dans  le  phyfique,  ell  ie  mouve- 

ment  j 

fiifant  des  charices  &'  en  baciflant  des  monafteres.  lis  ra- 
concenc ,  au  (ujec  du  demon,  qu'il  euc  un  jour  difpute  avec 
i'idole  du  Tonquin,  pour  favolr  lecjuel  dts  deux  feroic  le 
iiiaitre  de  la  terre.  Le  demon  cor.vinc,  avec  I'i.-iole  ,  quer 
tout  ce  qj'elle  mectroic  (bus  fi  robe  lui  appartiendrair.  L'i- 
dole  fie  faire  une  robe  fi  grjnde,  qu'elle  en  couvric  toute  ia 
terre  j  en  force  que  le  dtfmon  fut  oblige  de  fe  retirer  far  la 
mer,  d'ou  il  revient  quelquefois  ;  miis  il  fuit ,  des  qu'il 
voic  I'enfeigne  de  I'idole. 

On  ne  faic  fi  ces  p'-uples  ont  eu  autrefois  quelques  notions 
C'nt'ufes  de  notre  religion:  mais  un  des  prem.ers  articles 
de  la  re'igion  de  Thic-ca,  c'eft  qu'il  ell  une  idole  qui  fauve 
l.s  h  mmes,  &  qui  fati.-faic  plcinimenc  pour  ieurs  peches; 
&  que  ,  pour  mieux  compatir  aux  miferes  de  I'homme  , 
I'idole  en  avoit  pris  la  nacure. 

Au  rapporc  de  Kolbe,  parmi  les  Hottentots,  il  en  eft  qui 
cut  li  meme  dofcrine,  ^  croient  que  leur  dieu  s'eft  rendu 
vifible  a  leur  nit'on,  en  prcnant  la  figure  du  p'us  beau  d\n-. 
tr'eux.  Mais  la  pluparc  des  Hottentncs  traitent  ce  dogmede 
vifion ;  ?c  pre'c.nJen:  que  c'eft  faire  jiiqer  a  leur  dieu  ua 
role  indigne  de  fa  majefte  ,  que  de  le  metimorphofcr  eu 
homme.  Au-relie,  ils  ne  lui  rendenc  aucun  culte :  ils  di- 
ftnt  que  Dieu  eft  bon,cw  (iu'ilnefe  fQuckpasde  acsin.'res. 

Tome  L  P 


338         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

ment;  il  cree,  aneantit,  conferve ,  nnime 
tout ,  &  fans  lui  tout  eft  mort :  ce  font  el- 
les  aiifl]  qui  vivifient  le  monde  moral.  Cell 
I'avarice  qui  guide  les  vailTeaux  k  travers 
Jts  deferts  de  Tocean;  Forgueil,  qui  coni- 
ble  les  vallons ,  applanit  les  niontagnes  , 
s'ouvre  des  routes  a  travers  les  rochers, 
eleve  les  pyramides  de  Memphis  ,  creufe 
le  lac  ?\Joeris  &  fend  le  coloile  de  Rhodes. 
L'amour  tailla ,  dit-on ,  le  crayon  du  pre- 
niier  defllnateur.  Dans  un  pays  oii  la  reve- 
lation n'avoit  point  penetre .  ce  fut  enco- 
re ramour  ,  qui  ,  pour  flatter  la  douleur 
d'une  veuve  ^ploreepar  la  mort  de  fon  jeu- 
ne  epoux,  lui  decouvrit  le  fyfteme  de  Tini- 
mortalite  de  Tame.  C'eft  renthoufiafme  de 
la  reconnoiifsnce  qui  met  r.u rang  des  dicux 
les  bienfaiicurs  de  I'humanitc ,  qui  inveiua 
les  faufles  religions,  &  les  fuperftitions, 
qui  toutes  n'ont  pas  pris  leur  fource  dans 
des  paflions  auITi  pobles  que  l'amour  &  la 
reconnoiiTancc. 

C'eft  done  aux  paflions  fortes  qu'on  doit 
Tinvention  &  les  merveilles  des  arts:  elies 
doivent  done  etre  regardees  comme  le  ger- 
rae  producliif  de  Tefprit ,   &  le  reffort  puif- 

I'aut 

(.»)  Sous  la  mrr  rrtf^f,  par  excmp'e,  C  Ton  comprcrd 
depuis  i'ecarlate  jufqu'au  couleur  de  chair,  fuppofons  deux 
h.  mines,  don:  I'lin  ii'aic  jamais  vu  que  de  i'e'carlace  ,  8c 
rautie  que  da  cculeur  de  chair :  le  premier  dira  avec  raifon 
que  le  rotr^e  eft  une  couleur  vive;  lorfque  I'auae,  au  con- 
craire,  foutiendra  que  c'eft  une  couleur  tendre.  Par  la  me- 
me  rjifon  ,  deux  hommcs  peuvenc ,  fans  s'entendre,  pro- 
r.oncer  le  mot  de  vouUh,  puifque  nr.us  D'avocs  que  ce  mot 
pt.ur  exprimer  depuis  le  p'.us  foible  degre  de  volonre  juT- 
«iu"a  ceite  voloncc  efficace  qui  triumphe  de  lau*  Jes  obfta- 

cies. 


D  I  S  C  0  U  R  S    III.        33.; 

fant  qui  porte  les  homines  aux  grandes  ac- 
tions. Mais,  avant  que  de  pallcr  ourre,  je 
doix  fixer  I'idee  que  j'attaciie  a  ce  mot  de 
jiajjion  forte.  Si  la  plupart  des  honinies  par- 
lent  fans  s'entendre,  c'eft  a  Tobfcurite  des 
mots  qu'il  faut  s'en  prendre;  c'eiL  k  cette 
caufe  (^)  qu'on  peuc  attribuer  la  prolonga- 
tion du  miracle  oper^  a  la  tour  'C  Babel. 

J'entends,  par  ce  mot  de  pafjhn  forte , 
tine  paflion  dont  Tobjet  foit  li  neceflaire  £ 
notre  bonheur,  que  la  vie  nous  foit  inlup- 
portable  fans  la  polleflion  de  cct  ohjet. 

Telle  ell  I'idee  qu'O.nar  fe  fonnoit  des 
padjons  ,  lorfqu'il  die :  qui  que  tu  fois ,  qui  ^ 
(tmoureux  de  la  liberie  ^  vtux  etre  riche  fans 
hien  ,  puijfant  fans  fujcts ,  fujet  fans  maitre  , 
oft  miprtfer  la  mart.  Les  rois  trembler  out  de- 
vant  toi ,  toi  feul  ne  craindras  pirfonnt. 

Ce  font  ,  en  efiet ,  les  paitions  feules 
qui,  portees  h  ce  degre  de  force,  peuvent 
executer  les  plus  grandes  actions,  &  bra- 
ver les  dangers,  la  douleur,  la  mort  &  le 
ciel  meme. 

Dicearque  ,  general  de  Philippe,  ^leve, 
en  pretence  de  fon  armie  ,  deux  autels, 
Tun  a  rirapiete,  Tautre  ^  llnjufhice,  y  fa- 
crifie  &  marche  contre  le  Cyclades. 

Quel. 

dej.  II  en  eft  du  mot  de  pafjlon ,  comme  de  celui  d'cj'prit: 
il  change  de  fignificacion  felon  ceux  qui  le  prononcenr. 
Un  hoinme  regarde  comme  mcfdiocre  d-in:  une  foC-iece 
compoft'e  de  gens  de  peu  d'efpric,  eft  f^rement  un  fot: 
il  n'en  eft  pas  ainl:  de  celui  qui  paflfe  p'lur  un  homme  me- 
diocre parmi  les  gens  du  premier  ordre;  le  choix  de  fa 
fcjciecc  prouvc  fa  fupe'riorite  fur  les  hommes  O'diaa  res. 
C'eft  un  ihecor'ici^a  mediocre  ,  qui  feroii  le  premier  d.ins 
tauce  aucre  claHe. 

P  2 


S40         D  E    L'  E  S  r  R  I  T. 

Qudques  jours  avant  FafTaffinat  de  Ce- 
far,  Tamour  conjugal,  uni  a  la  pallion  d'un 
noble  orgueil,  engage  Porcie  h.  s'ouvrir  la 
caiHe ,  a  montrcr  ia  blellure  k  fon  mari ,  lui 
difant :  Bniiiis  ^  tu  midites  &  tii  me.  caches  im 
grand  defflin.  je  ne  {ai  jiijqua  p'6[tni  fait 
aucune  queflion  hidifcrcti, ;  je  favois  ctptndant 
que  notn  fcxe ,  fuibla  par  lui-mime ,  jt  forti- 
fio'it  par  h  commerce  dcs  hommes  fagcs  &  ver- 
iueux^  que  feiois  fille  de  Calon  &  fe?um&  de 
Ignitus :  mais  mon  amour  tmide  iiia  fait  defer 
de  ma  foihkjfe.  Tii  vois  fcfai  de  mon  coura- 
ge :  juge  fi  je  fuis  digue  de  ton  fecret ,  mainte\ 
naut  que  fai  fait  lipreuve  de  la  douleur. 

Ceil  la  pallion  de  I'honneur  &  le  fana- 
tifnie  philolbphique  qui  pouvoient  feuls , 
pu  miiieu  des  lupplices,  engager  la  pytha- 
goricienn.e  Timicha  a  le  couper  la  langiie 
avec  les  dents,  pour  ne  point  s'espol'er  a 
reveler  les  fecrets  de  fa  ieiite. 

Lorfqiracconipagne  de  Con  gouverneiir, 
Caton ,  jeune  encore,  monte  au  palais  de 
Sylla,  &  qu'ci  Talpect  ^t?<  teies  fanglantes 
des  prol'crits,  il  demande  le  nom  du  mons- 
tre  qui  avoit  alTaffine  tant  de  Roniains: 
c'ell  Sylla,  lui  die-on.  Qjioi  Sylla  les  egor- 
ge  ^  &  Sylla  vit  encore?  Le^  nom  feul  de 
6ylla,  lui  replique-t-on ,  del'arme  le  bras 
de  nos  citoyens.  0  Rome!  s'l^crie  alors  Ca- 
ton 5  que  ton  deft  in  eft  deplorable ,  /?,  dans 
la  vafte  enceinte  de  tes  murs ,  tu  ne  rcnfer* 

mcs 

Ch)  C'eft  ce  meme  Citon  qui,  retire  a  Utique,  rt/pondic 
i  ceux  qai  le  prelToienc  de  confulrer  I'oracle  de  Jupicer 
Hiromon:  laijjons  les  oracles  aux  femmcs  ,  ar.:<  laches  ^ 
ana  j^>ic:  a/its,  L'ruwr.it  <»r  ^turj^:,  i,i4-^tnd<int  ^ia  ahnx. 


D  I  S  C  0  U  R  S    III.         341 

fnes  pas  un  hom;nc-  vzrtumx  ^  &  ft  tu  ne  peux 
armer  contre.  Ui  tyrannie  que  le  bras  dim 
foihk  enfant!  A  ccs  mots,  fe  touunaiu  vers 
Ion  gouverneur,  donne-moi,  iui  dit-il ,  ton 
epee ;  ji  la  cachcrai  fous  via  robe ,  sapproche.- 
rai  de  Sylla ,  je  l\'gorgerai.  Cat  on  vit.  fiomc 
eji  lib  re  encore  (^). 

En  quels  climats  cet  amonr  vertueux  cle 
la  patrie  n'a-t-il  point  execati3  d'actions 
hiroiqaes  ?  A  la  Chine  ,  un  empereur, 
pouifuivi  par  les  armes  viclorieuCes  d'un 
citoyen,  vtut  fe  fervir  du  relpccl  fuperlli- 
licux  qu'en  ce  pays  un  fils  a  pour  les  of- 
drcs  de  fa  mere,  pour  contraindre  ce  ci- 
toytrn  a  deiarmer.  Depute  vers  cette  mere, 
un  officier  de  rempereur  vient ,  le  poi- 
gnard  i  la  main,  Iui  dire  qu'elle  n'a  que 
Je  choix  de  mourir  ou  d'obt^ir.  Ton  maitre^ 
Iui  repondit-elle  avcc  un  fouris  am-er,  fe, 
firoit-il  fatti  que  f  ignore  ks  conventions  ta- 
cites  ,  mats  faeries  ,  qui  unijfuit  ks  pzuples 
mtx  fouverains ^  par  kfquelL's  les  peupks  s^en- 
gag&nt  a  ohiir  &  les  rois  a  ks  rendre  b':u- 
rcux9  11  a  le  premier  vioU  ces  conventions. 
Ldche  executcur  des  ordres  d'un  tyran ,  ap^ 
prends  d''une  femme  ce  qiCen  pared  cas  on 
doit  a  fa  patrie.  A  ces  mots ,  arrachant  le 
poignard  des  mains  de  I'ofiicier  ,  elle  fe 
I'rappe ,  &  Iui  dit :  cfchroe ,  sil  te  rcjle  en- 
core quelque  vertu^  port(  a  mon  fils  ce  poi' 
guard  fanglant ,  dis-lui  qu''il  venge  fa  nation  , 

qu'il 

fait  vlvre  ir  rnonr'r  dc  litUmemi'  :  it  fr  prffoite  r^.tlannit 
a  ['■>  dejiinre ,  [nit  qti'il  la  cnniKiiJJe  an  Cjuil  I'lgnorf, 

Ce'ar,  enleve  par  des  pirates,  conferve  foii  audace,&  ies 
menaces  de  la  mort  a  hquelle  U  les  cjndaninc  lh  abjrdi/it. 

P  3 


342         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

quil putiijfe  le  tyran.  11  nn  fins  rknh  craifi' 
che  pour  moi ^  plus  run  a  viinagcr :  il  ejl 
mutntenaiU  libre  d'etre  vertueux  (t). 

Si  le  noble  orgucil,  la  paffion  du  patrio- 
tifnie  &  de  la  gloire ,  determinent  les  ci- 
toyens  a  des  sclions  fi  courageufes,  quelle 
conflaiice  &  quelle  force  les  paflions  n'in« 
fpirent-elles  point  a  ceux  qui  veulent  s'il- 
luilrer  dans  les  fciv;nces  &  les  arts,  &  que 
Ciceron  nomme  des  heros paifihks?  C'eft  le 
deilr  de  la  gloire,  qui,  fur  la  cime  glacee 
des  Cordcliere.s ,  au  milieu  des  nciges,  des 
friniats  ,  incline  'cs  lunettes  de  raftrono- 
me;  qui, pour  cueillir  des  plantes,  conduit 
le  botanifte  fur  le  bord  des  precipices^  qui 
ja'dis  guidoit  ks  jcunes  amateurs  des  Icien* 
ces  dans  TRgypte  ,  lE-hiopie  &  jufques 
dans  les  Indes  ,  pour  y  voir  les  philoro- 
phcs  les  plus  celcbrcs,  &  puifer  dans  leur 
ccnverfation  les  principes  de  leur  dodirine. 

Quel 

(c)  La'paflion  du  devoir  animoU  pareillement  la  mere 
d'Abdall^h  ,  Jofque  fon  fils,  abc-ndcnre  de  fes  amis,  afTie- 
gc  dans  i:n  chaceiu  &  prefle  d'acceptsr  la  capitulation  ho- 
norable que  )ui  ofFroient  les  Syriens,  alia  confuker  fa  me- 
re fur  le  parii  qu'il  avoic  a  prendre.  11  re^u:  cetre  re'pon- 
fe  :  rrt't  fils  ,  lorpji:e  tt:  prens  les  /irma  centre  la  t/iaif(,n 
d'Ommmljh ,  cms -In  fontt/iir  le  fartl  de  la  jnfiicc  ^  de  la 
•ver!u7  ....  Out,  lui  repondit-il.  Eh  hicn,  rep!iqua-t-elle, 
^itj  a.t-U  a  delihrrcr'i  Ke  fais-tn  fas  que  fe  rcndre  a  la 
iraintf  cji  d'un  lache?  Veiix-tu  etre  le  me^ris  des  Ommiahs ; 
<5-  (jf^on  dife  tjK'ayaiit  a  cho'fir  entre  la  vie  ^  ton  devoir  , 
i':ff  la  "vie  one  tii  as  prefer 'c  ? 

C'eft  cette  meme  pailion  de  la  gloire  qui,  lorfqtie  I'ar- 
me'p  Romalne  mal  vctue  &  trarfie  de  froid  alloit  fe  de- 
bander,  amena  au  fecours  de  Septime  Se'vere  le  pl-.ilofophe 
Antiochus,  qui  fe  depiwille  devan:  I'armee  ,  fe  jVtce  dans 
un  monceau  de  neige,  &  ramene,  par  cetce  a&ion  ,  les 
troupes  ebraiile'cs  a  leur  devoir. 


D  I  S  C  O  U  R  S    III.        343 

Quel  empire  cette  meme  paflion  n'avoit- 
elle  pas  fur  Demolthene  ,  qui ,  pour  perfec- 
lionner  fa  prononciation ,  s'arretoit  fur  le 
rivage  de  la  nier,  ou  ,  la  bouche  remplie 
de  cailloux  ,  il  haranguoit  tous  les  jouvs 
les  flots  mutines  !   Ceil  ce  nicme  defir  de 
la  gloire ,   qui,  pour  faire  contracler  -aux 
jeunes    pythagoriciens    I'habitude    du    re- 
cueillement  &  de  la  meditation  ,  leur  im- 
pofoit  un  lilence  de  trois  ansj  qui,  pour 
fouilaire    Democrite    Qf)   aux   difb-uclions 
dn  monde  ,   le  renfernioit  dans  des  torn- 
beaux  pour  y  chercher  de  ces  vi^ rites  pr6- 
eifes  dont  la  decouverte,  toujours  fi  diiE- 
die,  ell:  toujours  li  peu  ellimee  des  honi- 
mes:  c'ell  par  elle  enfin  que,  pour  le  don- 
ner  tout  entier  a  la  pliilofophie,  Heraclite 
fe  determine  b.  ceder  i\  Ton  frere  cadet  le 
trone  d'Ephefe  (c)  ou  Fappelloit  le  droit 
d'aineire  j  que ,  pour  conicrver  toutes  fes 

for- 

Un  Jour  qu'cn  exhortoit  Tl-.rafL'i  i  faire  quelqucs  fou- 
mifliODS  a  Ncron  :  ^.•.o/.'  dit-il,  pout  profonver  m.t  vie  de 
^uel^nes  jo:irs ,  je  m'aba'jferois  jitfques'  Li?  Non.  La  mort 
eft  iiiie  iktte:  je  zeux  I'jcqnhtcr  en  homme  litre,  ir  ni>i  la 
p.jyer  en  efdave. 

Dans  un  inftant  d'emportement  ,  ou  Vefpafien  mena^oit 
Uelvidius  de  la  more,  il  en  re^ut  cetce  re'ponfe:  vous  ai-je 
dit  que ]e  fujfe  immcrtel  y  Vm-.s  ferex.  votre  mftier  de  ty~ 
ran,  en  vie  dinnant  la  mort ^  moi ,  celui  de  ciitycn  ,  en  iu 
recevant  fans  t-t-mbler, 

{d)  Democrite  ecoit  ne  riche,  mais  11  ne  fe  cru:  pns  en 
droit  de  meprifer  I'efprit  ,  tSc  Je  vivre  dans  une  honora- 
ble Itupidite. 

(e)  Milon  ,  fils  du  tyran  de  Chenes  ,  renon^a  pareil'e- 
ment  au  fceptre  Je  (on  pere;  &,  libre  de  route  charge,  il 
fe  reriroit  dans  des  lieux  efcarp^s  &  folitaires  ,  oii  ,  faas 
jamais  parler  a  perfonne  ,  il  fe  noxirrillliit  de  r^flcxiuns 
piufondes. 


344  I^  E    L'E  S  P  R  I  T. 

forces,  I'athleie  fe  prive  des  plaifirs  de  Va- 
mour  :  c'efl:  elle  encore  qui  foryoit  cer- 
tains pretres  des  anciens ,  dans  refpoir  de 
fe  rendre  plus  recommandables ,  a  renon- 
Ccr  aces  memes  plaifirs,  fans  avoir  fou- 
vent ,  conime  difoit  plaii'amment  Boindin, 
d'autre  r6compenie  de  leur  continence  que 
la  tentation  perpetuelle  qu'elle  procure. 

J'ai  fait  voir  que  c'eft  aux  pailions  que 
nous  devons  fur  la  terre  preique  tous  les 
objets  de  notre  admiration;  qu'eiles  noi;s 
font  braver  les  dangers  ,  la  doukur  ,  la 
niort ,  6:  nous  portent  aux  rdfoluiions  les 
plus  hardies. 

Je  vais  prouver  maintenant  que  ,  dans 
les  occafions  dv^licates,  ce  font  elles  feules 
qui  ,  volant  au  fccours  des  grands  horn- 
rces,  peuvcnt  Icur  infpirer  ce  qu'il  y  a  de 
niieux  k  dire  &  k  faire. 

Qu'on  fe  rappelle  h  ce  fujet  la  cdlebre 
&.  courte  hr.rangue  d'Aiinibal  k  fcs  fbldcts 
le  jour  de  la  bataille  du  Ttfm;  &  Ton  fcn- 
tira  que  fa  haine  pour  les  Remains ,  &  fa 
palTion  pour  la  gloire,  pouvoient  leules  la 
Jul  infpirer:  comfagnons^  leur  dit-il,/e  del 
vianjionct  la  vicioire.  Ccfl  aux  KornaUn  ^ 
lion  a  vous ,  c^c  trembler,  j'ettcz  les  yevx  fur 
ce  chatnp  dc  latailk  ,•  nulie  rctraite  ici  pour 
hs  laches :  notis  pcrijions  teas ,  //  f2Gus  Jommes 
Tawcus.  Quel  gage  plus  certain  du  trtomphe  ? 
Quel  pgne  plus  Jevjlble  ^e  la  protdtion  dts 
Dieux  ?  lis  nous  ont  places  entre  la  viBoirc 
&  la  mort. 

Qui  pcut  douter  que  ces  m6mes  paflions 
n'animalTtnt  Sylla  ,  lorfque  ,   Ciallus  iui 

ay  ant 


D  I  S  C  0  U  R  S    III.         345 

ayant  uemande  une  efcorte  pour  aller  fai* 
re  de  nouvelles  levies  dans  le  pays  des 
Maries,  Sylla  lui  repond:  fi  tu  craim  tcs 
ennc-mis ,  recois  de  moi  pour  efcorte.  ton  pirt  , 
tes  freres^  tcs  parents ,  tes  amis  ^  qni  ^  ma<' 
/acres  par  hs  tyrans  ,  crient  vengeance  (j* 
/'at ten  dent  de  toL 

Lorfque  les  Mac^doniens ,  las  des  fati- 
gues de  la  guerre  ,  prient  Alexandre  de 
les  licencier,  c'ed  I'orgueil  &  raniour  de 
la  gloire  qui  dident  k  ce  heros  cette  fiere 
reponfe  :  allez  ^  ingrats  ;  fuyez  ^  laches;  je 
dompterai  Tunivers  fans  vous  :  Alexandre 
trouvera  des  fujets  &  des  foldats  par-tout  oh 
il  y  aura  des  homines. 

De  Icmblables  diCcours  font  toujours  pro- 
nonces  par  des  gens  paiuonn^s.  L'el'nrit 
meme,  en  pareil  cas,  ne  peut  jamais  iup- 
pl^er  au  fentiment.  On  ignore  toujours  la 
langue  des  pAffions  qu'on  n'eprouve  pas. 

Au-reftCjCe  n'ell  pas  feulement  dans  iin 
art  tel  que  Tf^loquence,  c'eft  en  tout  genre 
que  les  padionsdoivent  etre  regardees  coni- 
me  le  gcrme  produclif  de  Tefpric:  ce  lone 
elles  qui,  entretenant  une  peri)etuelle  fer- 
mentation dans  nos  idees  ,  fecondent  en 
nous  ces  memes  idees,  qui,  lleriles  dans 
des  ames  froides ,  feroient  ieniblables  i  la 
femence  jettee  fur  la  pierre. 

Ce  font  les  paffions,  qui,  fixant  forte- 
ment  notre  attention  fur  I'objet  de  nos  de- 
firs ,  nous  le  font  confiderer  fous  des  afpecb 
inconnus  aux  autres  liommes^  &  qui  font, 
en  confequence  ,  concevoir  &  executer 
aux  heros  ces  entreprifes  hardies,  qui, 
r  5  iuf- 


3+6  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

jufqu'a  ce  que  la  reiifiite  en  ait  prouve  la 

IbgelTe  ,  paroilT'ent  folks  &,  doivent  reelle" 
iiient  paroitre  telles  a  la  multitude. 

Voila  pourquoi,  dit  le  cardinal  de  Ri- 
chelieu, Tame  foible  trouve  de  rimpoffi- 
bilit^  dans  le  projet  le  plus  fimple,  lorf* 
que  le  plus  grand  paroit  facile  d  Tame 
forte;  devant  celle'ci  les  montagnes  s'a- 
baident  ,  lorlqu'aux  yeux  de  celie-li  les 
buttes  fe  metamorpholent  en  montagnes. 

Ce  font,  en  ttTet ,  les  fortes  paflions, 
qui,  plus  dclair^es  que  le  bon-1'ens,  peu- 
vtnt  feules  nous  apprendre  b.  dillinguer 
I'extraordinaire  de  rimpoPilble  ,  que  les  gens 
ienfes  confondent  prelque  toujours  enlem- 
ble ;  parce  que  ,  n'etant  point  animes  de 
pallions  fortes  ,  ces  gens  fenfes  ne  font 
irmais  que  des  hommes  mediocrcs:  propo- 
iiiion  que  je  vais  prouver,  pour  faire  fen- 
tir  toute  la  fup^riorite  de  Thomme  pallion- 
ne  fur  les  autres  hommes,  &  montrer  qu'il 
ii'y  a  reellement  que  les  grandes  palTions 
qui  puillent  enfanter  les  grands  hommes. 

CHAPITRE    VI I. 

Z)e  la  fiipirioriti  d^efprit  des  gem  ^ajftonnis 
Jur  les  gens  fenfes^ 

AVANT  le  fucc^s,  fi  les  grands  gdnies 
en  tout  genre  font  prelque  toujours 
traitds  de  fous  paries  gens  fenfes, c'eil  que 
ces  derniers,  incapables  de  rien  de  grand, 
ne  peuvent  pas  memefoup^onner  Texillen- 
ce  des  moyens  dont  fe  fervent  les  grands 

hooi: 


D  I  S  C  0  U  R  S    III.        347 

hommes  pour  operer  les  grands  chofes, 

Voila  pourquoi  ces  grands  homines  doi- 
vent  toujours  exciter  le  rire  ,  julqu'a  ce 
qii'ils  excitent  radmiration.     Lorfque  Par- 
nienion ,  prefic  par  Alexandre  d'ouvrir  un 
avis  fur  les  propolitions  de   paix  que  fai- 
foit  Darius,  lui  dit,  je   ks  accepter ois  ,   /; 
fetois  Akxandre ;  qui  douie,  avant  que  la 
vicloire  eiit  juftiiie  Ja  temeritd  apparente 
du  prince,  que  I'avis  de  Parmenion  ne  pa- 
riit  plusl'age  aux  Macedoniensque  la  repon- 
fe  d'AIexr.ndre ,  CS  moi  aujji ^  fifelois  Par" 
minion  ?  L'un    ell  d'un    humme  commun 
&  Itnfe,  &  I'autre  d'un   honime  extraordi- 
naire. Or,  il  ell:  plus  d'hommes  de  la  pre- 
miere que  de  la  ieconde  clalle.    II  elt  done 
evident  que,  li,  par  de  grandes  adlions, 
le  fits  de  Philippe  ne  le  fut  pas  deja  attire 
le  refpect  des  Macedoniens ,  &  ne  leis  eut 
pas  accoutumes   aux  entreprifes  extraordi- 
naires,  la  reponfe  leur  eut  ablblument  pa- 
lu  ridicule.  Aucun  d'eux  n'en  eiit  recher- 
che le  motif  &  dans  le  fentiment  interieur 
que  ce  hdros  devoit  avoir  de  la  luperiorite 
de  fon  courage  <k  de  fes  lumieres,  de   I'a- 
vantage  que  I'une  &  Tautre  de  ces  qualites 
lui  donnoient  fur  des  peuples  effemines  6c 
mous  ,    tels    que  les  Perles  ,    6c  dans  la 
connoiiTance  enfin  qu'il  avoit  &  du  carac- 
tere  des  Macedoniens  &  de  fon  empire  fur 
leurs  efprits ,  6:  par  conlequent  de  la  faci- 
lits  avec  laquelle  il  pouvoit,  par  fes  ges- 
tes,  fes  dilcours  6j  fes  regards ,  leur  com- 
muniquer  I'audace  qui  ranuiioit  lui-meme. 
C'etoient    cependant  ces    divers    motifs, 
i'  6  joints 


348  D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

joints  a  la  foif  ardente  de  la  gloire  ,  qui,' 
jui  faifant ,  avec  raifon ,  conliderer  la  vic- 
toire  coninie  beaiicoup  plus  afluree  qu'el- 
le  ne  le  paroiflbit  h  Parmenion,  devoit  en 
confdquence  lui  infpirer  aufli  une  reponfe 
plus  haute. 

Lorfque  Tamerhn  planta  fes  drapeaux 
ail  pied  des  remparts  de  Sinyrne ,  contre 
lelquels  venoient  de  fe  brifer  les  forces  de 
PEnipire  Ottoman  ,il{enioit  la  difficult^  de 
fon  entreprife ;  il  favoit  bien  qu'il  attaquoit 
une  place  que  FEurope  Chretienne  pouvoit 
continucllement  raviiailler:  mais,  en  I'ex- 
citant  i  cette  entreprife,  la  paflion  de  la 
gloire  lui  fournit  Its  moyens  de  Texecuter. 
11  comble  I'abyrme  des  eaux,  oppofe  une 
digue  h  la  mer  6c  aux  flottes  Europeanes, 
arbore  fes  ^tendards  victorieux  fur  les  bre- 
ches  de  Smyrne,  &  montre  k  I'univers  6- 
tonne  que  rien  n'eil  impoffible  aux  grands 
hoinmes  («). 

Lorfque  Lycurgue  voulut  faire  de  Lacd- 
demone  une  republique  de  heros ,  on  ne 
le  vit  point  ,  felon  la  marche  lente  ,  & 
des-lors  incertaine ,  de  ce  qu'on  appelle  la 
fagefre,y  proc^der  par  des  changenients  in* 
fenlibles.  Ce  grand  homme  echauff^  de  la 
paiTion  de  la  vertu,  fentoit  que,  par  des 
harangues  ou  des  oracles  fuppof(;-s,  il  pou- 
voit infpirer  k  fesconcitoyens  les  fentiments 

dont 

(a)  Te  dis  la  meme  chofe  de  Guftave.  Lorlqu'a  la  tete 
^e  fon  arme'e  &  de  fon  artlllerie  ,  profitant  du  momLnt 
ou  I'hyver  avoic  confolide'  la  furface  des  eaux  ,  ce  h^ros 
traverfe  des  mers  gJace'es  pour  defcendrc  en  Seeland  ;  il 
favoit,  aula  bien  que  fes  ofiiciers,  qu'on   pouvoit   facile- 

mcnc 


D  I  S  C  0  U  R  S    III.        349 

dont  lui-meme  etoit  enflamme;  que,  pro- 
fitantdu  premier  in  11: ant  deferveur,il  pour- 
roit  changer  la  conllitution  du  gouverne* 
nient  &  faire  dans  les  mceurs  de  ce  peu- 
ple  une  revolution  iubite,  que,  par  les 
voies  ordinaires  de  la  prudence,  il  re  pour- 
loit  exdcuter  que  dans  une  longue  luite 
d'annees.  II  fentoit  que  les  ppflTions  font 
feniblables  aux  volcans  dont  I'eruption  fou- 
daine  change  tout-a-coup  le  lit  d'un  fleuve 
que  I'art  ne  pourroit  detourner  qu'en  lui 
creufant  un  nouveau  lit ,  &  par  confequent 
apr^s  des  temps  &  des  travaux  immcnfes. 
C'efl  ainfi  qu'il  reufiit  dans  un  projet  peut- 
etre  le  plus  hardi  qui  jamais  ait  ete  con- 
cu,  (Sedans  I'execntion  duquel  ^choueroit 
tout  homme  fenfe,  qui,  ne  devant  ce  ti- 
tre  de  fenfe ,  qu'kl'incapacite  ou  il  eft  d'e- 
tre mu  par  des  paflions  fortes,  ignore  tou- 
jours  fart  de  les  infpirer. 

Ce  font  ces  paflions  qui,  jufles  appre- 
ciatrices  des  raoyens  d'allumer  le  feu  de 
Tenthoufiafme  ,  en  ont  fouvent  employ^ 
que  les  gens  fenfes ,  faute  de  connoitre  a 
cet  ^gard  le  coeur  humain  ,  ont ,  avant  le 
fucces ,  toujours  regardes  comme  pueriles 
&  ridicules.  Tel  eft  celui  dont  fe  fervit 
P^ricl^s,  lorfque  ,  marchant  ^  I'ennemi ,  & 
voulant  transformer  fes  foldats  en  autant 
de  h^ros,  il  fait  cacher  dans  un  bois  fom- 

bre , 

ment  s'oppofer  a  fa  defcente:  mais  il  favoir  mieiix  qu'eux 
qu'une  f.ige  teme'rue  cont'ond  prefque  touj-nirs  la  prevoyan- 
ce  des  hommes  ordinaires;  que  la  hardiefie  des  entreprifes 
en  affure  fouvent  le  fucces ;  6c  qu'il  eft  des  cas  oil  la  fu- 
prime  audace  eli  ia  fupreme  prudence, 


S50         D  E    L'  E  S  P  R  I  T: 

bre ,  &  monter  fur  un  char  attele  de  qu> 
tre  chevaux  blancs  ,  un  homme  d'une  tail* 
]e  extraordinaire,  qui,  le  corps  couvert 
d'un  riche  manteau  ,  les  pieds  pares  de 
brodequins  brillants,  la  tete  ornee  d'une 
chevelure  dclatante,  apparoit  tout-a-coup 
a  i'armde  &  palTe  rapidement  devant  elle 
en  criant  au  general:  Pcriclts  ^  je  te  pro^ 
mtti  la  viSioire. 

Tel  eft  le  moyen  dont  fe  fervit  Epami- 
nondas  pour  exciter  le  courage  des  The- 
bains ,  lori^qu'il  fit  enlever  de  nuit  les  ar- 
mes  fufpendues  dans  un  temple,  &  perfua- 
da  a  fes  foldats  que  lesdieux  protefleursde 
Thebes  s'y  etoient  arraes  pourvenirle  len- 
demain  combattre  contre  ieurs  ennemis. 

Tel  efl  enfin  Tordre  que  Ziska  donne  au 
lit  de  la  niort ,  lorsqu'encore  anim^  de  la 
haine  la  plus  violente  contre  les  catholiques 
quiTavoient  pcrri^cut(^,il  commande  ^  cenx 
de  fon  parti  de  I'dcorcher  immediatement 
apres  fa  mort ,  &  de  faire  un  tambour  de  fa 
peau,  leur  promettant  la  vidloire  toutes 
les  fois  qu'au  Ion  de  ce  tambour  ils  mar- 
cheroient  contre  les  catholiques:  promelTe 
que  le  fucces  juilifia  toujours. 

On  volt  done  que  les  moyens  les  plus 
decififs  ,  les  plus  propres  i  produire  de 
grands  effets  ,  toujours  inconnus  a  ceux 
qu'on  appelle  les  gens  fenfes,  ne  peuvent 
^tre  apper(;us  que  par  des  horames  paiTion- 
nes,  qui,  places  dans  les  niemes  circon- 
ftances  que  ce  hdros,  eufl'snt  et^  affedles 
des  memes  fentiments. 

Sans  le  refpeft  du  \\  la  reputation  du  grand 

Con« 


D  I  S  C  0  U  R  S     III.       351 

Conde  ,  regarderoit  -  on  comme  un  gerrcc 
d'emulation  pour  les  foldats  le  projet  qu'a* 
voit  forme  ce  prince  defaireenregiltrer  dans 
chaque  regimeiit  le  nom  des  Ibldats  qui  fe 
leroient  diftingues  par  quelques  fairs  ou 
quelques  dits  memorables,  L'inexecution 
de  ce  projet  ne  prouve- 1 -elle  point  qu'oii 
en  a  peu  connu  I'utilite?  Sent-on,  comme 
Tillultre  chevalier  Folard,  le  pouvoir  des 
harangues  fur  les  foldats  "?  Tout  le  raonde 
apper(;oit-il  egalemcnt  toute  la  beaute  de 
ce  mot  de  Mr.  de  Vendome,  lorlque,  te- 
moin  de  la  fuite  de  quelques  troupes  que 
leurs  officiers  tachoient  en  vain  de  rallier, 
ce  general  fe  jette  au  milieu  des  fuyards, 
en  criant  aux  orHciers  :  loiJJ'iz  faire  'les  fol- 
dats;  ce  nejl  point  id,  ctft  la  (montrant 
un  arbre  eloigne  de  cent  pas)  que.  ces  trou- 
"pes  vont^S  doivent  fe  reformer.  11  ne  laiifoit, 
dans  ce  difcours,  entrevoir  aux  foldats  au» 
cun  doute  de  leur  courage;  il  reveilloitpar 
ce  moyen  en  eux  les  pafnons  de  la  honte  &  de 
rhonneur.qu'ils  fe  tlattoinet  encore  de  con- 
ferver  a  fes  yeux.  C'etoit  I'unique  moyen 
d'arreter  ces  fuyards ,  6:  de  les  ramener  au 
combat  &  ^  la  victoire. 

Or,  qui  doute  qu'un  pareil  difcours  ne 
foit  un  trait  de  caractere?  &  qu'en  general 
tous  les  moyens  dont  fe  font  fervis  les 
grands  hommes,  pour  ^chauffer  les  ames 
du  feu  de  renthouliafme,  ne  leur  aient  dt6 
infpires  par  les  palllons!^  Eit-il  un  homme 
fenf^  qui, pour  imprimerplus  de  confiance 
&  plus  de  refpedt  aux  MaC(^doniens ,  eiU 
autorile  Alexandre  ii  fe  dire  fUs  de  Jupiter 

Ham- 


352         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

Hammon  ;  eut  confeill^  a  Numa  de  feindre 
un  commerce  fecret  avec  la  nymphe  Eg6- 
rie ;  ^  Zamolxis  ,  a  Zaleucus,  a  Mnev6s, 
de  fe  dire  infpir^  par  Vefta,  Minerve  on 
Mercure;  a  Marius  de  trainer  a  fa  fuite 
line  difeuTe  de  bonne  aventure  ^  h  Sertorius 
de  confulter  fa  biche^&  enfin  au  comte  de 
Dunois  d'armer  une  pucelle  pourtriompher 
des  Anglois. 

Peu  de  gens  dlevent  leurs  pen  fees  au-de» 
Id  des  penfees  communes^  moins  de  gens 
encore  ofent  Qb)  executer  &  dire  ce  qu'ils 
penfent.  Si  les  hommes  fenfes  vouloient 
faire  ufage  de  pareils  moyens,  faute  d'un 
certain  tacT:  &  d'une  certaine  connoiflance 
des  paffions ,  ils  n'en  pourroient  jamais 
faire  d'heureufes  applications.  lis  font  faits 
pour  fuivre  les  chemins  battus  f,  ils  s'^ga- 
rent,  s'ils  les  abandonnent.  L'homme  de 
ban  (ens  ell  un  homme  dans  le  caraclere 
duqiiel  la  parefle  domine  :  il  n'effc  point 
dou6  de  cette  aclivite  d'ame  ,  qui,  dans  les 
premiers  poftes,  fait  inventer  aux  grands 
hommes  dc  nouveaux  refibrtspour  mouvoir 
le  monde,  ou  qui  leur  fait  femer  dans  le 
prefent  le  germe  des  dvenements  futurs. 
AufTi  le  livre  de  I'avenir  ne  s'ouvre-t-il 
qu'a  rhomme  paffionne  &  avide  de  gloire. 
A  la  journee  de  INIaraihon  ,  Themiftocle 
fut  le  feul  des  Grecs  qui  previt  la  bataille 

de 

(b)  Ceux-Ja  cependant  font  les  feuls  qui  avancent  \'eC~ 
f  rit  hamuin.  Lorfqu'il  Be  s'agit  point  de  matiere  de  gou- 
veinement  ou  les  moindrci  f.iues  peuvenc  infl'jer  fur  le 
bonheur  nu  le  ma'.heur  des  peupL's  ,  &  qu'i!  ri'efl  queftiop 
que  de  fcieaces ,   les  erieuiJ  mcme  des  gens  de  ge'nie  mc- 

riieiic 


D  I  S  C  0  U  R  S    III.        35J 

de  Sakmine,  &  qui  fut,  en  exerfant  Its 
Ath(^niens  ii  la  navigation ,  les  prc^parer  a 
la  vidtoire. 

Lorlque  Caton  lecenfeur,  homme  plus 
fenfe  qn'cclaiie,  opinoit  avcc  tout  le  fenat 
a  la  deltruclion  de  Carthage  ,  pourquoiSci- 
pion  s'oppofoit-il  feul  k  la  mine  de  cette 
ville?  Cell  que  lui  feul  regardoit  Cartha- 
ge ik  Gomme  une  rivale  digne  de  Rome  , 
6:  comme  une  digue  qu"on  pouvoit  oppofer 
au  torrent  des  vices  &  de  la  corruption  pret 
k  fe  deborder  dans  I'ltalie.  Occupe  de  i'4- 
tude  politique  de  rhilroire ,  habitue  k  la 
meditation,  a  cette  fatigue  d'attentiondont 
la  feule  pallion  de  la  gloire  nous  rend  ca- 
pables  ,  il  etoit  ,  par  ce  moyen ,  pai  venu 
h  une  efpece  de  divination.  AuHi  prciageoit* 
il  tous  les  malheurs  fous  lefquels  Rome 
alloit  fuccomber  ,  dans  le  moment  mime 
que  cette  msicrelfe  du  monde  elevoit  foil 
trone  fur  les  debris  de  toutes  les  monar- 
chies de  I'univers;  auiii  voyoit-il  naiire  de 
toutes  parts  des  Marius  &  des  Sylla ;,  auili 
entendoit-il  deju  publier  les  funelles  tables 
de  profcription  5  lorfque  les  Remains  n'ap- 
percevoient  par-tout  que  des  palmes  triom- 
phales ,  (Sc  n'entendoient  que  les  cris  de  la 
victoire.  Ce  peuple  etoit  alors  comparable 
^cesmatelots  qui,voyant  la  mercalme,les 
zephirs  enfler  doucement  les  voiles  &  rider 

la 

ricenc  I'eloge  &  la  reconiioiflance  dii  public  ;  puifqu'en 
fait  tie  fciences,  il  1-aut  qu'ime  inhniie  d'hommes  fe  trom- 
pent  pour  que  les  autres  ne  fe  crompen:  plus.  On  peut 
liar  appliquer  ce  vers  de  Martial : 

Si  non  err^JfeCj_  fecerut  UU  mhiHi, 


354  D  E    L'E  S  P  R  I  T. 

la  furface  des  eaux ,  fe  livrent  ^i  une  joie 
ii]dircrette,tandis  que  le  pilote  attentif  voir 
s'elever,  h  I'extremite  de  rhorizon  ,  le  grain 
qui  doit  bientot  bouleverfer  les  mers. 

Si  le  Senat  Romain  n'eut  point  egard  au 
confeil  de  Scipion ,  c'ell  qu'il  eft  peu  de 
gens  h  qui  la  connoillance  du  palTe  &  dii 
prclent  devoile  celle  de  Favenir  (c);  c'eil 
que,  femblables  au  chene,  dont  I'accrois- 
fement  ou  le  deperilTement  cil  infenlible 
2UX  infedes  ephemeres  qui  rampent  fous 
Ion  ombrage ,  les  empiies  paroilicnt  dans 
line  efpece  d'etat  d'iinmobilitc  k  la  plupart 
des  hommes  ,  qui  s'en  tiennent  d'autane 
plus  volontiers  ^i  cette  apparence  d'immo- 
biiite  qu'elle  fl?.tte  davantage  Itur  parelFe, 
qui  fe  croit  alors  dechargi^e  des  loins  de  la 
prevoyance. 

II  en  eil  du  moral  comme  du  pbylique. 
Lorfque  les  peuples  croient  les  mers  con* 
ftamment  enchainees  dans  leur  lit,  le  fage 
les  voit  fucceirivement  ddcouvrir  &  fubmer- 
ger  de  vafles  contrees,  &  le  vaiiTeau  (illcn- 
ner  les  plaines  que  naguere  fillonnoit  la 
charrue.  Lorfque  lespeupks  voient  les  mon- 
tagnes  porter  dans  les  nues  une  tete  egale- 
nient  clevee ,  le  fage  voit  leurs  cimes  orgueiU 
leufes  ,  perpdtuellement  demolies  par  les  fie- 
cles,  s'ebouler  dans  les  vallons  &  les  com- 
bler  de  leurs  mines.  Maisce  ne  font  jamais 
que    des   hommes  accoutumes  i\  mediter , 

qui, 

(.')  Souvenc  un  petit  bien  pr^fenc  fuffit  pour  enivrer  une 
nation,  qui,  dans  fon  aveug'ement,  traice  d'enneml  de  I'e- 
cac  le  genie  e'leve  ,  qui,  dans  ce  petit  bien  prefent  ,  di'ou- 
vre  dc  guads  maux  a  venir.    On  imagine  qu'en  lui  prodi- 

guaat 


D  I  S  C  0  U  R  S    III.        355 

quI,voyant  I'univers  moral,  ainfi  que  I'uni- 
vers  phyiique ,  dans  une  dellruclion  &  line 
reprodut^tion  iuccelfive  6:  perpeuielle ,  peu- 
vent  appercevt)ir  les  caules  eloignees  dii 
renverlement  des  etats.  Cell:  I'ceil  d'aigle 
di;s  paiTions  qui  perce  d;ins  rabylme  tt-nc- 
brcux  de  Tavenir :  Tindiflerence  eft  nee  a- 
veugle  &  Ihipide.  Quand  le  ciel  ell:  ferein 
6c  les  airs  ^purds ,  le  citadin  ne  prevoit  point 
Forage  :  c'oft  Tail  interefle  du  laboureur 
attentif  qui  voit  avec  efFroi  des  vapeurs  in- 
ienfibles  s'^lever  de  la  furface  de  la  terre, 
fe  conden'ci  dans  les  cieux,  &  les  couvrir 
de  ces  nuages  noiis  dent  les  fiancsentr'ou- 
verts  vomiront  bieniot  les  foudres  &  les 
greles  qui  ravageront  les  moiPions. 

Qu'on  examine  chaque  paffion  en  parti- 
culier,  Ton  verra  que  routes  font  toujours 
tr^s-eclairees  fur  1  objet  de  leurs  recher- 
cbes ;  qu'elles  feules  peuvent  quelquefois 
appercevoir  la  caufe.  des  effets  que  I'ignor 
ranee  attribue  au  bazard ;  qu'elles  feules, 
par  conf^quent,  peuvent  retrecir  &  peut* 
^tre  un  jour  detruire  entierement  I'empire 
de  ce  hazard  dont  chaque  ddcouverte  rell'er- 
re  necedairtment  les  bornes. 

Si  les  idees  &  les  actions  que  font  conce- 
voir  &  ex^cuter  des  pafllons  telles  que  I'a- 
varice  ou  Famour  font  en  general  peu  efli- 
mees,  ce  n'elt  pas  que  ces  idees  &  ces  ac- 
tions n'exigent  fouvent  beaucoup  de  com- 

binai- 

guanc  le  nom  odieux  dt  frondenr ,  c'eft  la  vertu  qui  punic 
Je  vice;  &  ce  n'eft,  le  plus  fouvent,  ^ue  la  Ibccife  c^ui  Is 
moque  de  I'efpric. 


35^         D  E    L'  E  S  P  H  I  T. 

binaifons  &  d'efprit ;  mais  c'eft  que  les  unes 
&  les  autres  font  indiftercntes  on  meme  nui- 
fibles  au  public,  qui  a'accorde ,  comnie  je 
3'ai  prouve  dans  le  diicours  precedent,  les 
litres  de  vertueufes  ou  de  (piriiuellesqu'aux 
cdions  &  aux  idees  qui  lui  font  utiles.  Or, 
Taniour  de  la  gloire  efb ,  entre  toutes  leS 
paffions,  la  feule  qui  puifle  toujours  infpi' 
ler  dfcs  adions  &  des  idees  de  cette  elpece, 
Elle  I'eule  enMammoit  un  roi  d\)rient,lorf- 
qu'il  s'ecrioit :  malheur  mix  fouvcraim  qui 
lomnuwdcnt  ii  des  peuples  efclaves.  Helas !  Its 
douceurs  dune  jnfle  loiiangt  ,  dont  les  Dieux 
&  les  beros  font  ft  avidts ,  nz  font  pas  faites 
four  eux.  0  peuphs^  aioutoit-il ,  oj/cz  vils 
pour  avoir  perdu  le  droit  de  hldmer  piibliquer' 
ment  vos  nuJires ,  voiis  nvez  perdu  le  droit  de 
les  louer:  I'eJoge  de  refvlave  eft  fufpcB ;  l'in» 
fortune  qui  h  regit  ignore  toujours  s'^il  eft  di- 
gne  d\ftiwe  ou  de  mcpris.  Eh  I  quel  toUrment 
four  unt  ame  noble  ^  que  de  vivre  llvrie  an 
fupplice  dc  cette  incertitude? 

De  pareils  (entiments  fuppofent  toujours 
vne  paffion  ardcnte  pour  la  gloire.  Cette 
pafljon  elt  Tame  des  homines  de  g^nie  (k 
de  talent  en  tout  genre  ^  c'ell  a  ce  deOr 
qu'ils  doivent  renthoullarnie  qu'ils  outpour 
Jeur  art,  qu'ils  regardent  qutlqucfois  com- 
me  la  feule  occupation  digne  de  Tefprit  hu- 
main^  opinion  qui  les  fait  traiter  de  fous 
par  les  gens  fenfes ,  mais  qui  ne  les  fait  ja- 
mais confiderer  comme  tels  par  rhomme  d- 
claire , qui ,  dans  Is  caufe  dc  leur  folie ,  apper- 
coit  celle  de  leurs  talents  &  de  leurs  fucces. 

La  conclulion  de  ce  chapitre  y  c'eft  que  ces 

gens 


D  I  S  C  0  U  R  S    III.        ZS7 

gens  renres,ces  idoles  des  gens  mddiocres, 
Ibnt  toLijours  fort  inferieurs  auN  gens  pas- 
lionnes;  &  que  ce  font  les  paffions  fortes 
qui,  nous  arrachant  ^  la  pareffe,  peuvent 
feules  nous  doutr  de  cette  continuite  d'at- 
t-ention  a  laquelle  ell  attachee  la  fuperioritd 
d'efprit.  II  ne  me  relle,  pour  "confirmer 
cctte  verite,  qu'ii  montrer  dans  le  chapitre 
fuivant  que  ceux-h\  meme  qu'on  place,  a* 
vec  raifon,  au  rang  des  hommes  illuftres, 
rentrent  dans  la  claiie  des  hommes  les  plus 
m^diocres  ,  au  moment  meme  qu'ils  ne  font 
plus  foutenus  du  feu  des  paffions. 


CHAPITRE     VIII. 

On  devient  llupide ,  des  qu'on  celTe 
d'etre  paffionne. 

Aprls  avoir  proiivi  que  ce  font  Us  paffions  qui 
nous  arrachent  a  la  partff'e  ou  h  l" inert ie  , 
&  qui  nous  douent  de  cette  continuite  d''at^ 
tention  nictffairt  pour  s^ elever  aux  plus  hait- 
tes  idees ;  il  faut  enjuite  examiner  fi  tous 

.  Its  hommes  font  fufceptihles  de  pajjions ,  &  dti 
degre  de  paffion  propre  a  nous  douer  de  cet- 
te efpece  d^ attention.  Pour  le  dicouvrir ,  il 
faut  remonter  jufqiia  leiir  origine. 

CETTE  propofition  eft  une  confequence 
necelfaire  de  la  pri^cedente.  En  efFet, 
fi  I'homme  epris  du  defir  le  plus  vif  de 
refiiime,  &  capable,  en  ce  genre,  de  la 
plus  foite  paffion  J  n'ell  point  ii  portee  de 


358         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

fatisfaire  ce  defir,  ce  defir  ceflera  bientut 
de  raiiimer  j  parce  qu'il  eit  de  la  nature  de 
tout  deijr  de  s'*eteindre  ,  s'il  u'ell  point 
nourri  par  I'efperance.  Or  la  meme  caufe, 
qui  eteindra  en  lui  la  paflion  de  Teflime, 
y  doit  neceffairement  etoull^er  le  germe  de 
I'efprit. 

Qu'on  nomme  a  la  recette  d'un  pe'age, 
ou  d  quelque  emploi  pareil  ,  des  hommes 
Tiufli  paffionnes  pour  Tellime  publique  que 
devoient  Tetre  les  Turenne ,  les  Conde  , 
les  Defcartes  ,  les  Corneille  &  les  Riche- 
lieu:  prives  par  leur  pofition  de  tout  ef- 
poir  de  gloire  ,  ils  feront  ti  Tinflant  de- 
pourvus  de  Tefprit  necefl'aire  pour  remplir 
de  pareils  emnlois.  Peu  propres  a  I'etude 
des  ordonnnnces  ou  des  tarifs,  ils  feront 
fans  talents  pour  un  emploi  qui  pent  les 
rendre  odieux  au  public:  ils  n'auront  que 
du  degout  pour  une  fcience  dans  laquelle 
rhomme  qui  s'ell  le  plus  profondement  in- 
llruit,  6^  qui  s'ell,  en  conldquence  ,  couche 
tftrs-favant  &  tres-refpedable  a  fes  propres 
yeux  ,  peut  fe  reveiller  tres-ignorant&tr^s- 
inutile ,  fi  le  magiflrat  a  cru  devoir  fuppri- 
mer  ou  fimplifier  ces  droits.  Entidrement 
]ivres  h.  la  force  d'inertie,  de  pareils  hom- 
mes feront  bientot  incapables  de  toute  ef- 
pece  d'application. 

Voihi  pourquoi  ,  dans  la  geflion  d'une 
place  (ubalterne  ,  les  hommes  nes  pour  le 
grand  font  fouvent  inferieurs  aux  efprits 
les  plus  communs.  Vefpalien,  qui  fur  le 
trone  fut  I'adrairation  des  Romains ,  avoit 
et6  i'objet  de  leur  mcpris  dans  la  charge  de 

"pre- 


D  IS  C  O  U  R  S    III.        3^9 

preteur  («).  L'aigle,  qui  perce  les  nues 
d'un  vol  amlacieux,  rafe  la  terre  d'une  aile 
moins  rapide  que  rhirondelle.  Detruifez 
dans  un  liomme  lapatnon  qui  ranime,vou3 
le  privez  au  meme  inlLmt  de  routes  Its  lu- 
mieres^il  femble  que  la  clieveluve  de  Sara- 
fon  foit,  a  cet  egard,  rembleme  des  pas- 
fions:cette  chevelure  elt-ellecoiipee?Sam- 
fon  n'eft  plus  qu'un  homme  ordinaire. 

Pour  coniiriner  cette  V(^rite  par  un  iecond 
exemple,  qu'on  jette  les  yeux  fur  ces  u- 
furpateurs  d'orient ,  qui  a  beaucoup  d'au- 
dace  &  de  prudence  joignoient  neceflaire- 
inent  de  grandes  lumieres,  qu'on  le  de- 
niande  pourquoila  plupart  d'entr'eux  n'ont 
iiioiitre  que  peu  d'efpritfur  le  tronerpour- 
quoi,fort  inferieurs  en  gent^ralaux  ullirpa- 
teurs  d'occident,  il  n'en  eft  prefqu'aucun , 
comme  le  prouve  la  forme  des  gouverne- 
nients  afiatiques  ,  qu'on  puiil'e  niettre  au 
nonibre  des  legiflateurs.  Ce  n'eft  pas  qu'ils 
fuffent  toujours  avides  du  malheur  de  leurs 
fujets:  mais  c'eft  qu'en  prenant  la  couron- 
ne ,  I'objet  de  leur  defir  dtoit  rempli :  c'eil 
qu'afiures  de  fa  pofTeffion  par  la  baflefife, 
la  foumiflion  &  I'obeiirance  d'un  peuple  ef- 
clave ,  la  paflion  ,  qui  les  avoit  portes  h  I'em- 
pire,  ceiibit  alors  de  les  animer:  c'ell  que, 
ii'ayant  plus  de  motifs  affez  puiffants  pour 
les  determiner  a  fupporter  la  fatigue  d"at- 
tention  que  fuppoi'e  la  decouverte  &  1'^- 
tabliflement  des  bonnes  loix,  ils  etoient, 

com- 

f-j)  Caligula   fit  rempllr  de  boue  la    robe  deVerpafiea, 
pour  a'avoir  p.ij  eu  foia  de  faire  nccroyer  les  ruei. 


•360        D  E    L'  E  S  P  R  I  T; 

comnie  je  I'ai  dit  pins  haut,  dans  le  cas 
de  ces  hommes  fenres,qiii,  n'etant  animes 
d'aucun  delir  vif ,  n'ont  jamais  le  courage 
de  s'airacher  aux  di^lices  de  la  parefle. 

Si  dans  I'occident  ,  au  contraire  ,  pUi- 
fieurs  ufurpateurs  ont  fur  le  trone  fait  e- 
ciater  de  grands  talents,  li  les  Augulte  & 
les  Cromwel  peuvent  etre  mis  au  rang  des 
legiflateurs  ,  c'eft  qu'ayunt  nffaire  k  des 
peuples  impatients  du  frein ,  &  dont  I'ame 
Itoit  plus  bardie  &  plus  ^levee,  la  crain- 
te  de  perdce  I'objet  de  leurs  delirs  atti- 
foit,  fi  j'ol'e  le  dire  ,  toujours  en  eux  la 
paffion  de  Tanibition.  Elev^s  fur  des  trunes 
iur  ]e^quels  ils  ne  pouvoient  impunement 
s'endormir,ils  fentoient  qu'il  falloit  fe  ren- 
dre  agrt^ables  ei  des  peuples  fiers,  etablir 
des  loi.x  (i^)  utiles  pour  le  moment,  troni* 
per  ces  peuples,  &,  du  moins,  leur  en 
impofer  par  le  fantome  d'un  bonbeur  pafla- 
ger ,  qui  les  dedommageat  des  malheurs 
r^els  que  rufurpation  entraine  apres  elle. 

Cell  done  aux  dangers  ,  auxquels  ces 
derniers  ont  fans  cede  ete  expofes  fur  le 
trone  ,  qu'ils  ont  du  cette  fuperiorit^  de  ta- 
lents qui  les  place  au  deifus  de  la  plupart 
des  ufurpateurs  d'orient:  ils  etoicnt  dans 
les  cas  de  Tbomme  de  g^nie  en  d'autres  gen« 
res,  qui,  toujours  en  butte  a  la  critique, 

(b)  C'eft  c«  qui  a  mc'rice  i  Cromwei  cette  epitaphe  ; 

Cy  gh  le  de/irtt&enr  ifttn  pojtvotr  legitime, 
"Jv-fqu  a  fan  dernier  jour  favorife  des  cieusif 

Dont  Ui  vertui  merttoicnt  mitux 

^e  If  fce^tre  acquis  far  »n  crime^ 


D  IS  C  O  U  R  S    III.        ^6i 

&perpetuellementinquietdans  la  jouiffance 
ci'une  rsipLUatiou  toujours  prete  -cilui  cchap- 
per,  fent  qu'il  n^ell  pas  leul  cchauffe  de 
la  pallion  de  la  vanite  ^  6:  que,  ii  la  lien- 
ne  lui  fail  dciirer  rcftime  d'autrui,  celle 
d'autrui  doit  conikminent  la  lui  refufer, 
li ,  par  des  ouvrages  utiles  6c  agrt-ables ,  & 
de  continuels  efforts  d'efprit ,  il  ne  les  cou- 
tble  de  la  douleur  de  le  louer.  Cell  fur  Ic 
trone ,  en  tous  les  genres ,  que  cette  crainte 
entretient  relprit  dans  Tdiat  de  fecondite  : 
cette  craiute  eil-elle  aneantie"?  le  rellorc 
de  refprit  eil  detruit. 

Qui  doute  qu'un  phylicien  ne  porte  in- 
finiraenc  plus  d'attention  ^i  Texamen  d'un 
fait  de  phylique ,  Ibuvent  pen  important 
pour  rhumauite  ,  qu'un  Sultan  h  I'examen 
d'une  loi  d'ou  depend  le  bonheur  ou  le 
malheur  de  plufieurs  milliers  d'hommesl^ 
Si  ce  dernier  emploie  moins  de  temps  t 
mediter,  b.  rediger  les  ordonnances  &  les 
(^dits,  qu'un  homme  d'efprit  a  compofer 
un  madrigal  ou  unc  epigramme,  c'ell  que 
la  meditation ,  toujours  fatigante ,  ell,  pour 
ainfi  dire,  contraire  a  notre  nature  (c) ; 
&  qu'a  i'abri  ,  fur  le  trone ,  &  de  la  puni- 
tion  &  des  traits  de  la  latyre,  un  fultan 
n'a  point  de  motif  pour  triompher  d'une 

pares- 

Piir  quel  dcfl'in  f.iitt.'l,  par  anclle  etrange  loi , 
^t\i  torts  c(HX  qtti  font  nes  ponr  porter  la  coKfonnt , 

Ce  foit.  I'ttfi'.rpMeur  qni  djfme 
L'exerr.pU  ties  vcrtits  que  duit  avoir  un  rtil 

(f)  Quelques  philofophes  onr,  a  ce  fuie:,  avance  ce  pira- 
doxe,  que  les  cfcluves,  expofes  aux  plus  lujes  travaux  du 
>     TomO  L  Q  corps, 


3^2         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

parelTe  dont  la  jouiflance  efl  fi  agrdable  i 
tons  les  homraes. 

11  paroit  done  que  I'adlivite  de  refprit 
dd-pend  de  I'activite  des  paffions.  C'eft 
auffi  dans  I'age  des  paffions  ,  c'eft-k-dire, 
depuis  vingt-cinq  julqu'ci  trente-cinq  &: 
quaranteans,  qu'on  ell  capable  des  plus 
grands  eiforts  &  de  vertu  tc  de  genie.  A 
cet  age,  les  hommes,  nes  pour  le  grand  > 
ont  acquis  une  certaine  quantite  de  con- 
noilTances,  fans  que  leurs  paflions  r::ent 
encore  prefque  rien  perdu  de  leur  activi- 
te :  cet  age  pafle ,  les  paffions  s'affoiblis- 
lent  en  nous,  &  voil^  leterme  dc  la  crois- 
lance  de  Tefprit  ^  Ton  n'acquiert  plus  alors 
d'idees  nouvelles  ^  &  quelque  I'uperieurs 
que  ibient,  dans  la  ruite,les  ouvrages  que 
I'on  conipoie,  on  ne  fait  plus  qu'appliquer 
&  ddvelopper  les  idees  congues  dans  le 
temps  de  reffervefcence  des  paflions,  & 
dont  on  n'avoit  point  encore  fait  ufage. 

Au  reile  ,  ce  n'ell:  point  uniquement  k 
I'age  qu'on  doit  toujours  attribuer  I'aflbi- 
blilfement  des  paffions.  On  ceffe  d'etre 
paffionnd  pour  un  objet ,  lorsque  le  plaifir 
qu'on  fe  promet  de  fa  poUeflion  n'efl  point 
^g?.l  i  la  peine  neceflaire  pour  I'acquerir: 
rhomme  anioureux  de  la  gloire  n'y  facri* 
fie  fes  gouts  qu'autant  qu'il  fe  croit  de- 
dommagd  de  ce  facrifice  par  reftirae  qui 
en  ell  le  prix.  Cell  pourquoi  tant  de 
h<^ros  ne  pouvoient ,  que  dans  le  tumulte 

des 

corps,  trouvoient,  peut-ctre,  dans  le  repos  de  I'efprlt  done 
lis  jouiflgUnt,  une  compenfation  a  kurs  pci«es^  <Jc  que  c9 

ret 


D  I  S  C  O  U  R  S    III.        363 

des  camps  &  paimi  les  chants  de  vidoi- 
re,   ^ch.ipper   aux    filets    de   la    voluptd  : 
c'elt  pourquoi  le  grand  Conde  nt;  maitri- 
foit  fon   humeur  qu'un  jour  de  bataille, 
ou  ,  dit-on,  il  etoit  da  plus  grand  fang- 
froid  :    c'eft  pourquoi ,   fi  You  pent  com- 
parer aux   grandes   chofes  celles   auxquel- 
les  on  donne  le  nom  de  pctites ,  Dupr^  , 
trop  neglige  dans  fa  marche  ordinaire  ,  ne 
triomphoit  de  cette  habitude  qu'nu    thea- 
tre ,   ou    les    applr.'-idiirements   &   I'admi- 
ration  des  Speclateurs  le  dcdommageoient 
de  la  peine  qa'il  prenoit  pour  leur  plairei 
On  ne  triomphe  point  de  les  habitudes  &  de 
fa  pareffe,ri  I'on  n'dt  amoureux  de  la  gloi- 
re  :&les  hommes  iilullres  ne  font  quelque- 
fois  fenlibles  qu'k  h  plus  grande.    Sils  ne 
peuvent  envahir  prefqu'en   entier  I'enipire 
de  rellime,la  plupart  s'abandonnent  a  une 
iionteufe  parede.  L'cxtreme  orgueil  &  Tex- 
treme  ambition  produifent  fouvent  en  eux 
I'elFet  de  Tinditference  &  de  la  mod(^ration. 
Une  petite  gloire,  en  elfet  ,n'ell  jamais  dc- 
firee  que  par  une  petite  ame.  Si  les  gens , 
fi  attentifs  dans  la  maniere  de  s'habiller, 
de  fe  pr^fenter  &  de  parler  dans  les  com- 
pagnies  ,   font  en    general  incapabks  des 
grandes  chofes,  c'eft  non  feulement  parce 
qu'ils  perdent,i  racquifition  d'une  infinite 
de  petits  talents   &  de  petites  perfections, 
un  temps  qu'ils   pourroient  employer  a  la 
decouverte  de  grandes  idees  &  ilk  culture 

de 

repoj  de  I'efpric  rcnuuit  fouvent  la  condhlon  de  rtlciave 
egale  en  bonheur  a  celie  du  m.iitre. 
Q2 


3^4         D  E    L'  E  S  P  R  I  T. 

de  grands  talents-,  mais  encore  parce  que 
la  recherche  d'une  petite  gloire  Ibppofe  en 
eiix  des  defirs  trop  foibles  &  trop  mode- 
rds.  Aufli  les  grands-hommes  iont-ils, 
prefque  tous,  incapables  des  petits  foins 
&  des  petites  attentions  necelTaires  pour 
s'aicirer  de  la  confideration;  lis  dedaignent 
de  pareils  moyens.  Mefiez-vous ^  difoit  Syl« 
la  en  parlant  de  Cdfar,  de  ce  jeunt-homim 
qui  marchc  ft  hmnoilejieinent  dans  ks  rues;  ,e 
vois  tn  liii  plup.eurs  Marius. 

J'ai  fait,je  crois  ,fi:ffiramment  fentir  que 
rabfence  totale  de  prJ'iions,  fi  elle  p(?tiivoit 
exiiler  ,  produiroit  en  nous  le  parfait  a- 
lirutiil^ementi,  &  qu'on  approche  d'autant 
plus  de  ce  terme ,  qu'on  elt  moins  paffion- 
r.e  id').  Les  paffions  font,  en  effet,  le  feu 
celelle  qui  vivifie  le  moral ;  c'ell  aux  pas- 
fions  que  les  fciences  &  les  arts  doivent 
leurs  decouvertes,  &  Fame  Ton  (Jievation. 
Si  Thumanit^  leur  doit  aufli  {ts  vices  &  la 
plupart  de  fes  malheurs ,  ces  malheurs  ne 
donnent  point  aux  moralises  le  droit  de 
condamner  les  paflions  &  de  les  traiter  de 
folie.  La  fiiblime  vertu  &  )o.  fagdVe  eciai- 
ree  font  deux  aflez  belles  productiu"s  de 
cette  Folic  ,  pour  la  rendre  refpedtable  a 
leurs  j'eux. 

La  "conclufion  rrdnerale  de  ce  que  j'ai  dit 
fur  les  paflions,  c'ell  que  leur  force  pent 

feule 

{d)  C'eft  le  (lefaiit  rfe  pafTions  qai  proJuit  fouvent  I'en- 
teiement  qu'on  reproche  uux  -^sr.s  borr.c-5.  Leur  peu  d'in- 
reUigence  fuppofe  qu'ils  n'onc  jamais  en  le  defir  de  s'inf- 
truire,  ou  qu'au  ir.oins  ce  cl->iir  a  toujotirs  ete  cres-foible 
&  tres-fubordonne  a  leur  goac  pour  la  parefTe.    Or  quicon- 


D  I  S  C  0  U  R  S    III.        365 

feule  contrebalancer  en  nous  la  force  de  \^ 
parefle  &  de  rinertie,nous  arracher  an  re- 
pos  &  ^  la  llupidit6  vers  laquelle  nous 
gravitons  fans  ceile ,  &  nous  douer  enfiu 
de  cette  continuite  d'attention  .'i  laquelle 
ell  attachi^e  la  fup(:riorit^  de  talent. 

Mais ,  dira-t-on  ,  la  Nature  n'auroit-elle 

pas  donn(;  aux  divers  hommesd'inegalesdis- 

pofitions  a  Tefprit,  en  aliumant  dans  les 

11ns  des  pafTions  plus  fortes  que  dans  les 

autres?  Je  repondrai  ^  cette  quellion  que, 

fi ,  pour  exceller  dans  un  genre,  il    n'eft 

pas  necefTaire,  comine  je   I'ai  prouve  plus 

haut ,  d'y  donner  toute  rapplicaiion  dont 

on  elt  capable^  il  n'elT:  pas  neccfiaire  non 

plus,  pour  s'illuftrer  dans  ce  uieme  genre, 

d'etre  anime  de  la  plus  vive  paffion,  mais 

feule ment  du  degre  de  paffion  ruffirant  pour 

nous  rcndre  sttentifs.  D'ailleurs,  il  eft  bo n 

d'obferverqu'en  faitde  paffionslcs  hommes 

ne  different  peut-etre  pas  entr'eux  autant 

qu'on  Timagine.  Pour  favoir   fi  la  Nature, 

a  cet  egard,  a  li  inegalement  partage  fes 

dons,  il  faut  examiner  ii  tous  les  homines 

font  fufceptibles  de  pfiuions,  &,  pour  cet 

efict,  remonter  jufqu'a  leur  origine, 

que  ne  defire  point  de  s'e'dairer,  n'a  jamais  de  motifs  fiiffi- 
fants  pour  changer  d'avis:  il  doit,  pour  s'e'pargner  la  fati- 
gue de  i'examcn,  toujours  fermer  I'oreiile  aux  reprefenta- 
tions  de  la  ralfoui  'c  ropinlatrece  efl,  dans  ce  cas,  I'effet 
niceflaire  de  la  parefle. 

Fin  du  premier  Tome. 


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